Ma saison et ma fleur préférées, 1955 et 2015…

Mars 1955, 10e année

Une photo de moi, à l'été 1955. © Coll. Madeleine Genest Bouillé.

Une photo de moi, à l’été 1955. © Coll. Madeleine Genest Bouillé.

« Ce n’est pas l’été; parce qu’en été la chaleur est torride et il y a souvent des orages. Ce n’est pas l’hiver parce qu’en hiver il y a des tempêtes et il fait froid; quand on pense que tant de malheureux en souffrent! Ce n’est pas non plus l’automne parce qu’en automne le soleil est absent et le temps est pluvieux. Voilà! Ma saison préférée, c’est le printemps, au réveil de la nature, quand les oiseaux reviennent de leur long voyage dans le sud, pour nous égayer de leurs chants, quand les feuilles commencent à pointer leurs petits bourgeons verts aux branches. Car voyez-vous, quand on est au printemps de la vie, comment ne pas aimer le printemps de l’année!

Maintenant j’en viens à ma fleur préférée : ce n’est pas la rose malgré sa beauté; parce que pour la cueillir on s’écorche les mains sur ses épines. Ce n’est pas la violette non plus parce que je n’aime pas le violet qui est une couleur de deuil. Ce n’est pas le muguet parce qu’il se fane trop vite. Voilà! Ma fleur préférée est le lilas, avec son parfum doux et léger, il embaume l’atmosphère; et j’aime le lilas parce que c’est une des premières fleurs du printemps et que le printemps est ma saison préférée! »

Avril 2015

Le très vieux cahier d’écolière dans lequel j’ai retrouvé des rédactions faites en dixième année, révèle une écriture inégale et peu soignée, mais au moins, je n’y trouve pas de fautes de grammaire, ni d’orthographe. Je me souviens très bien de ce texte, car j’en aimais le sujet. Cette rédaction étant datée de mars, bien évidemment, ma saison préférée était le printemps. Si le même devoir avait été donné en novembre, je me demande ce que j’aurais écrit…

Ma saison préférée est toujours le printemps, bien que je ne sois plus au printemps de la vie. L’espérance qui m’habite, même dans les heures les plus sombres, est fille du printemps. Pour ce qui est des autres saisons, disons qu’en novembre, j’ai hâte à l’hiver, parce que les jours gris de ce mois de mon anniversaire me font l’humeur chagrine et que j’ai hâte à Noël, comme les enfants et toutes les personnes qui, d’une façon ou d’une autre, croient encore au Père Noël! Après le temps des Fêtes, je trouve l’hiver très beau pendant un mois ou deux. Par la fenêtre, je me plais à regarder tempêter la neige, rugir le vent et tourbillonner la poudrerie. Sans doute est-ce un effet de l’âge, mais de plus en plus tôt en mars et souvent même en février, j’ai hâte au printemps. Cette saison est celle des nuances. On passe du blanc sale, au gris, puis au noir et timidement le vert fait son apparition, sur le sol et dans les arbres, du vert tendre jusqu’au vert le plus éclatant. Toute cette verdure semble avoir été mise en place pour préparer la venue du roi Été qui s’amène chargé de fleurs, dans toute sa gloire! Comment de pas l’aimer! C’est le temps des vacances, des promenades sur la terre et sur l’eau; cette saison a des splendeurs de carte postale. On est bien dehors à l’ombre, on ne s’en lasse pas et on voudrait que le temps s’arrête. Par contre j’avoue que je n’aime pas les chaleurs lourdes où on n’a plus envie de bouger. Heureusement, dans notre coin de pays au bord du fleuve, si la température est plus humide, elle est tempérée par le vent toujours plus ou moins présent. Puis les jours raccourcissent, les oiseaux font déjà leurs bagages, et voici l’automne, le magnifique, incontestablement le plus beau, avec ses couleurs qu’aucun peintre ne peut rendre avec justesse. Ses journées sont d’une douceur qu’on ne retrouve pas en été. Magnanime, il nous offre un assortiment de fruits et de légumes, pour se faire pardonner de devoir partir si vite. Mais voilà! L’automne, c’est la fin d’une histoire et je n’aime pas les choses qui finissent. C’est pourquoi je préfère le printemps et sa beauté qu’on devine à peine au début et qui se révèle petit à petit. Chaque jour fait éclore une nouvelle feuille, une fleur, tandis que dans un arbre, chante un oiseau qui n’était pas là hier. Printemps, saison de renaissance… ma saison préférée!

Le lilas, l'une de mes fleurs préférées. Crédit photo: Bernard Germain.

Le lilas, l’une de mes fleurs préférées. Crédit photo: Bernard Germain.

Ma fleur préférée n’est toujours pas la rose, trop parfaite, sans doute. Les pissenlits, même s’ils ne sont pas jolis, méritent notre admiration. Ce sont des fleurs courageuses, on ne les aime pas; mais les tondeuses ont beau les écraser de tout leur poids, les pissenlits se relèvent chaque fois et suivent le cours de leur existence jusqu’à devenir ces petites boules duveteuses dont les enfants – et les grands-mères un peu folles, s’amusent à souffler les graines au vent. Les marguerites se laissent effeuiller sans protester, comme si leur beauté ne devait servir qu’à ça. Évidemment, j’aime toutes les fleurs du printemps, dont les premières, les braves crocus, jacinthes et tulipes. Mais ce ne sont pas là mes préférées. Vraiment, il m’est impossible de choisir entre les muguets odorants, qui me rappellent de si jolies chansons, et les lilas, ces délicates grappes mauves dont le parfum est celui de mes jeunes années. Car voyez-vous, quand on n’est plus au printemps de la vie, on ne cesse jamais d’aimer le printemps de l’année ainsi que les fleurs qu’il nous offre si généreusement!

© Madeleine Genest Bouillé

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« Ah! C’était un p’tit cordonnier! »

Maison de mon grand-père, Edmond

Maison de mon grand-père, Edmond « Tom » Petit, le cordonnier, en 1903. © Coll. Madeleine Genest Bouillé.

« Ah! C’était un p’tit cordonnier, qui faisait fort bien les souliers… il les faisait si drette, si drette… pas plus qu’il n’en fallait! » Cette photo de la maison d’Edmond Petit, mon grand-père maternel, a été prise l’année de son mariage avec Blanche Paquin en 1903. Mon grand-père, que tout le monde appelait « Tom », était cordonnier, comme le témoigne l’enseigne suspendue au coin de la maison. Comme le petit cordonnier de la chanson, il n’était pas grand, mais « il faisait fort bien les souliers ». Autrefois, chaque village avait son cordonnier, de même qu’un forgeron, un boucher, un menuisier, une modiste de chapeau et combien d’autres gens de métiers, tous indispensables. Non seulement le cordonnier réparait les chaussures, mais au début du siècle, il fabriquait souliers et bottes. Au fil des ans, la commercialisation des vêtements et des chaussures, s’étant installée jusque dans les villages, le cordonnier ne faisait plus que des réparations. Je me souviens de la boutique de cordonnerie de mon grand-père… il y avait des formes en métal de différentes grandeurs qu’il posait sur un pied, puis, il y plaçait le soulier à réparer. Le travail le plus courant était le remplacement des talons usés, ou bien, des coutures à repriser. Pour que les chaussures s’usent moins vite, il posait au bout de la semelle et au talon un petit fer, qui claquait à chaque pas. Je me souviens qu’on m’avait fait mettre ces fers en dessous des souliers que je portais pour aller à l’école… Quand je m’entendais marcher, j’étais tellement gênée! Mais, effectivement, les chaussures duraient plus longtemps. Après le décès de ma grand-mère, en 1951, mon grand-père qui ne rajeunissait pas, a cessé graduellement de réparer les souliers des clients qui se faisaient plus rares… modernité oblige! Il est décédé en 1957 à l’âge de 87 ans. Avril 2015

Sur une musique d’autrefois…

Elvis PresleyJe déplore souvent que les jeunes d’aujourd’hui écoutent trop de musique en anglais. Mais je dois avouer qu’à leur âge, je ne faisais pas mieux. La première fois où nous avons entendu chanter Elvis Presley, c’était en 1956. Si on ne se roulait pas par terre comme les filles qu’on voyait à la télévision, nous étions quand même très impressionnées. J’avais reçu un premier disque « 45 tours », sur lequel, on retrouvait les premiers succès de notre idole, Hound dog et Don’t be cruel. Le petit disque tournait, tournait… et ma mère soupirait. Elle n’en revenait pas que je puisse aimer ça! Puis, j’ai eu quelques autres disques de ce nouveau chanteur, dont Love me tender, que je préférais aux airs de rock’n’roll sur lesquels nous dansions, entre filles, au restaurant du coin où nous nous rencontrions autour du « juke-box » pour jaser de tout et de rien… tandis que les garçons, à l’autre bout de la salle, regardaient la télévision ou jouaient au billard. Elvis fut probablement le premier chanteur américain dont nous avons écouté la musique, mais combien d’autres ont suivi. Les Everly Brothers, Bobby Darin, Paul Anka – un Ontarien qui avait le même âge que moi. Plusieurs chanteuses aussi avaient notre faveur, dont Doris Day, Teresa Brewer, Brenda Lee. Du rock’n’roll à la musique country, il n’y a qu’un pas. Parmi mes souvenirs, les airs de quelques chansons surgissent : He’ll have to go, de Jim Reeves, et le classique du genre Quand le soleil dit bonjour aux montagnes, de Lucille Starr.

Vers l’âge de seize ou dix-sept ans, j’écoutais beaucoup plus de chansons en anglais qu’en français. Mes goûts musicaux étaient plutôt diversifiés, comme vous pourrez le constater. Du côté de la chanson francophone, c’était un mélange fait de chansons populaires, comme celles de Gilbert Bécaud ou de Charles Aznavour, ou des airs d’opérette telles qu’on en retrouvait sur les disques de la chanteuse Mathé Altéry. Au Québec, commençait l’époque des boîtes à chansons qui ouvraient leurs portes un peu partout, donnant ainsi la chance aux chansonniers. Il y eut tout d’abord Félix Leclerc, puis Gilles Vigneault, Claude Léveillée, qui a toujours été mon préféré, et tous les autres qui ont suivi. En même temps, des artistes d’un autre genre, comme Ginette Reno, Renée Martel, André Lejeune et Michel Louvain, pour ne nommer que ceux-là, débutaient leur carrière en reprenant plusieurs succès américains traduits en français. Quelques compositeurs québécois nous offraient aussi de jolies chansons. Je me rappelle Le ciel se marie avec la mer, de Jacques Blanchet et En veillant sus l’perron, de Camille Andréa. Peu de gens se souviennent de l’auteure, mais personne n’a pu oublier l’interprète, Dominique Michel. Comme celle qui nous l’a fait connaître, cette chanson a traversé le temps en restant toujours à la mode.

Le magazine Hit Parader, créé en 1942.

Le magazine Hit Parader, créé en 1942, et en couverture, la chanteuse Connie Francis.

Les chansons françaises, je les écoutais pour les apprendre et les chanter dans les soirées d’amateur, qui étaient alors très prisées et qui avaient lieu à différentes occasions. Justement, lors d’une de ces soirées, tenue à la fin de décembre 1961, j’avais un admirateur qui s’était manifesté. Mais je garde cette histoire pour une autre fois! Pour revenir à mon propos, je dois dire que les « hits » américains, c’était vraiment ma musique de prédilection. Il existait une revue qui s’appelait Hit Parader, dans laquelle étaient publiées les paroles de tous les succès américains de l’heure. J’achetais cette revue et j’apprenais consciencieusement les paroles de mes chansons favorites, bien plus, je m’efforçais de les traduire pour savoir au moins de quoi ça parlait! Si bien que je sais encore par cœur plusieurs de ces vieilles mélodies. J’ai appris plus d’anglais de cette façon qu’avec les cours que nous avions au couvent. J’avais une préférence pour les chansons sentimentales, comme celles des Platters, de Dean Martin et de Connie Francis. Ces musiques de « mon époque » me suivent toujours. Je les ai écoutées sur disque, puis sur cassette et maintenant, je les écoute sur CD.

Aujourd’hui, les jeunes ont des écouteurs sur les oreilles pour entendre leur musique… à mon époque, nous cassions les oreilles de nos parents avec nos disques que nous faisions tourner en augmentant le volume selon le degré d’appréciation de la chanson. Les disques « 33 tours » coûtaient plus cher, alors nous nous contentions le plus souvent des petits « 45 tours » que nous écoutions tour à tour, en recommençant trois, quatre fois, sans pitié pour les membres de la famille qui avaient bien hâte que ça finisse! Un de mes grands frères avait acheté un tourne-disque portatif et des disques à la mode. Cet été-là, parfois le soir, nous sortions l’appareil sur la galerie et nous écoutions la musique dehors, c’était tellement plus beau! Il m’arrive de réentendre ces vieilles chansons, That’s Amore ou Tennessee Waltz. Alors, je me revois sur la galerie chez nous avec quelques-uns de mes frères, le ciel est tout plein d’étoiles, on boit un verre de liqueur ou de Kool-Aid, peu importe, sur le tourne-disque, une chanson en anglais joue, on chante en même temps et on s’amuse à changer les paroles… on rit! Quelle belle soirée!

© Madeleine Genest Bouillé, avril 2015

Mes héros

J’ai fait mes études au temps où nos héros faisaient partie de notre Histoire et j’en suis très heureuse. Nous étions fiers de nos fondateurs et des femmes, pour la plupart des religieuses, qui avaient contribué à bâtir ce pays. Notre manuel d’Histoire du Canada regorgeait de héros et d’héroïnes. J’admirais les missionnaires qui ont donné leur vie pour la conversion des « sauvages » comme on disait à l’époque – toutefois, il me semble qu’ils n’auraient pas été obligés de se laisser torturer sans dire un mot. Je tiens à souligner que ce mot « sauvage », au départ, n’avait pas de connotation malveillante; c’était tout simplement le terme par lequel on désignait les personnes qu’on disait « non-civilisées ». Notre manuel d’histoire ne ménageait pas les descriptions d’attaques virulentes de ces individus contre les « visages pâles ». Il n’est que de lire le passage relatant le « Massacre de Lachine », ça donnait froid dans le dos! Je n’ai jamais oublié la date, qui se retrouvait régulièrement dans les questionnaires d’examens : le 5 août 1689. À cette époque, les historiens oubliaient de dire que les autochtones ne faisaient que défendre leurs territoires, que les nouveaux venus cherchaient de toute évidence à s’approprier. Seulement, voilà, les Indiens n’y allaient pas de main morte. C’était très expéditif.

Alfred Laliberté, Dollard des Ormeaux. © Musée national des beaux-arts du Québec.

Alfred Laliberté, Dollard des Ormeaux. © Musée national des beaux-arts du Québec.

Parmi mes héros, figure tout particulièrement Louis de Buade, comte de Frontenac. L’illustration qui le représente dans le livre d’Histoire du Canada, nous le montre comme un chevalier ayant fière allure. Ce que j’aimais surtout était cette réponse faite aux Anglais : « Dites à votre maître que je lui répondrai par la bouche de mes canons! » C’était suffisant pour me le rendre sympathique. Mon autre héros, mon préféré, était sans contredit Dollard des Ormeaux, celui qui avec ses seize compagnons, est allé défendre le fort du Long-Sault, au cours d’une bataille sanglante à souhait, où ils ont tous péri. Au couvent, le 24 mai, jour de la fête de Dollard, nous n’avions pas congé, mais on rappelait ce haut fait et on entonnait le beau chant Reviens Dollard : « Quitte à jamais l’immortelle tranchée, reviens Dollard combattre jusqu’au bout ». Nous avions ainsi quelques hymnes patriotiques que nous chantions à certaines occasions. Outre l’hymne national, Ô Canada, nous chantions parfois Ô Carillon, chant qui raconte la défaite contre les Anglais, la dernière phrase disant : « Pour mon drapeau, je viens ici mourir. » C’est dans ces moments que j’ai connu mes plus beaux élans de patriotisme. Hélas, des historiens fouineurs ont décidé que l’histoire de Dollard des Ormeaux n’était pas vraie. Peu m’importe, je préfère garder l’image de mon héros telle que je l’ai toujours à la mémoire.

J’avais aussi mes héroïnes. Le mot féminisme ne faisait pas partie de notre vocabulaire, mais déjà, à mes yeux, Marguerite Bourgeoys, Jeanne Mance et surtout, Madeleine de Verchères, étaient des femmes extraordinaires. Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation Notre-Dame, qui s’est vue confier les Filles du Roy à leur arrivée au pays, a été appelée à juste titre, « La Mère de la colonie ». Dans les cahiers de La Bonne Chanson, que je consultais aussi souvent sinon plus que mes manuels scolaires, on la représentait en train de faire de la tire, entourée d’une bande de petites Indiennes souriantes. Cette image illustrait une chanson qui racontait justement l’histoire de la tire de Sainte-Catherine, qu’on étirait jusqu’à ce qu’elle forme un écheveau doré, fort appétissant! On disait que Marguerite utilisait cette friandise pour attirer les jeunes autochtones dans son école. Pour ce qui est de Jeanne Mance, on nous a appris qu’elle accompagnait Monsieur de Maisonneuve quand il est venu fonder Ville-Marie en 1642. Cette femme qui a créé l’Hôtel-Dieu a sûrement apporté à l’illustre fondateur de Montréal, un vieux garçon » d’après ce que j’en sais, le souci des petits détails qui ne devait sûrement pas faire partie des préoccupations du grand homme. On sait que les grands hommes, tout comme les moins grands, ne peuvent pas penser à tout…Ville-Marie a de toute évidence été chanceuse de pouvoir compter sur Jeanne Mance, comme aide-fondatrice.

Monument à Madeleine de Verchères, Verchères. © Lapointe 56

Monument à Madeleine de Verchères, Verchères. © Lapointe 56

Madeleine de Verchères, mon héroïne préférée entre toutes! Une chanson lui est aussi dédiée dans la Bonne Chanson : « S’il est un nom dont la mémoire est chère, c’est l’immortel, le beau nom de Verchères, la terreur des Indiens! » J’ai visité le manoir de Madeleine de Verchères à Sainte-Anne-de-la-Pérade. Je tentais d’imaginer Madeleine, cette femme vaillante et noble, dont je porte le prénom, se promenant dans les jardins et sous-bois de cette belle propriété. Il y a quelques années, je me suis arrêtée à Verchères où, près du moulin, s’élève le magnifique monument de Madeleine, laquelle dit-on a combattu avec une petite troupe de jeunes garçons et de vieillards, une horde d’Indiens venus attaquer le fort en l’absence des hommes. C’était une si belle histoire! Je me voyais souvent comme dans la chanson : «  S’il le fallait, pour défendre ma race, et ma langue et ma foi. Sans hésiter, je suivrais ta trace, et vaincrais comme toi! »

Dans mes dernières années au couvent, on nous recommandait la lecture d’auteurs ayant une moralité irréprochable. C’est ainsi que j’ai découvert Antoine de Saint-Exupéry, avec « Le Petit Prince », mais surtout avec « Terre des Hommes ». J’en parle d’ailleurs dans mon livre Récits du Bord de l’eau. Plus qu’un héros, il était un modèle. Saint-Exupéry insiste sur le sens de la responsabilité : « Être homme (ou femme), c’est précisément être responsable. » En ce monde trop individualiste, on gagnerait beaucoup à remettre cet auteur à la mode. Enfin, la dernière et non la moindre, est la poétesse française Marie Noël. J’avais lu ses « Contes » au couvent et, plus tard en 1975, lors de la naissance de ma fille, une tante religieuse m’a offert Les Chansons et les Heures. J’ai toujours aimé la façon dont cette auteure parle du bonheur… elle nous en donne le goût!

© Madeleine Genest Bouillé, avril 2015

Le grand barda du printemps

Une amie me demandait la semaine dernière si j’avais fini mon grand ménage du printemps. Vivant depuis quelques années dans une résidence pour personnes âgées, elle n’a plus ce souci… elle n’a pas non plus ce contentement! Toutefois, cette question que les ménagères se posaient traditionnellement chaque année fait encore partie de la conversation : «  Pis… as-tu fini ton grand ménage? »

Le grand ménage du printemps, à ce qu’il m’en souvient, était vraiment l’occasion de « virer la maison à l’envers, pour la remettre à l’endroit ». C’était du grand barda, et il faut bien le dire, une tâche qui, lorsqu’elle était terminée, apportait beaucoup de satisfaction. Les maîtresses de maison à l’époque, ne peinturaient pas les murs et les plafonds chaque année, non plus qu’elles ne changeaient les rideaux ou le papier peint. Tout était d’ailleurs plus durable. Pour Pâques, sauf parfois si la fête avait lieu en mars, le grand ménage devait être fait. La mère, aidée de ses filles, si elle avait le bonheur d’en avoir, lavait les planchers et les plafonds, de fond en comble. On sortait les tapis dehors et on les battait à l’aide d’un bâton ou d’un bon balai. Cette tâche pouvait être exécutée par les garçons, surtout dans les familles qui, comme chez nous en avait une bonne quantité – des garçons, pas des tapis! Ils y prenaient parfois même un peu trop de plaisir, cela pouvait devenir dangereux pour les pauvres tapis qui n’en demandaient pas tant! Pour que le dessus du poêle redevienne bien noir, on le frottait, si ma mémoire est exacte, à la mine de plomb, parfois on y passait aussi une couenne de lard, pour qu’il soit bien luisant. On lavait les rideaux en tissu délicat à la main et on les repassait soigneusement. Il faut dire qu’en ce temps-là, on repassait tout, des tentures jusqu’aux mouchoirs en passant par les chemises et les sous-vêtements. Parlant des mouchoirs, les première fois où j’ai tenu le fer à repasser, qu’on mettait à chauffer à l’arrière du poêle, c’était justement pour repasser des mouchoirs. Mes premiers points de couture à la main ont aussi été faits pour ourler des mouchoirs et des linges de vaisselle, cousus dans des poches de sucre. C’était ce qu’il y avait de mieux pour essuyer la vaisselle! J’étais alors très jeune, mais je voulais travailler comme « une grande fille ». Parmi mes premiers travaux ménagers, à part essuyer la vaisselle, je me souviens que je faisais de temps à autre l’époussetage des barreaux de chaises. Je me revois, assise par terre, essuyant précautionneusement les barreaux d’une chaise en chantonnant… je pouvais y passer de très longues minutes, sans doute que je pensais à autre chose. Je ne suis pas certaine non plus que je finissais la tâche.

Le grand ménage impliquait aussi qu’on étende sur la corde à linge les gros édredons qui n’étaient pas lavables. On les rangerait ensuite dans des coffres avec des boules anti-mites. On retournait les matelas de chacun des lits; pour ce faire on s’y mettait à deux, pour ne pas « s’éreinter ». Maman qui adorait les coussins, profitait de ses soirées pour refaire de nouvelles housses pour ses nombreux coussins. Elle y mettait beaucoup de fantaisie; parmi mes souvenirs, je revois un coussin recouvert d’une soie jaune vif, où elle avait cousu des fleurs rouges avec tiges et feuilles vertes. Pour cet autre coussin rond, elle avait choisi du satin noir et y avait appliqué des roses mauves. Sûrement que ce travail plus délicat la reposait pour ainsi dire des grosses besognes que lui imposait le grand ménage. Ma mère n’avait pas comme on disait dans le temps « une grosse constitution ».

Le grand barda, ça avait lieu aussi à l’extérieur. D’une année à l’autre, les cadres de fenêtres et la galerie devaient être repeints. Chez ma grand-mère, au printemps, on faisait du savon. Tout l’hiver on avait ramassé dans des boîtes de conserves vides, les résidus de graisse de cuisson; on y ajoutait les morceaux de savon cassés qu’on avait soigneusement récupérés. Quand venait le jour de la fabrication du savon domestique, on déposait ces résidus dans le gros chaudron que nous les enfants, on appelait le « chaudron de la sorcière » et qui était installé dans la cour en arrière. On suspendait le chaudron au-dessus d’un feu. On incorporait à cette préparation une solution de soude qu’on appelait du « lessi »; tout ça fondait, il fallait brasser assez longtemps, l’odeur de cette fumée était âcre et piquait les yeux… c’est ce dont je me souviens le plus. D’ailleurs, on n’endurait pas les enfants trop près du chaudron. Le liquide brûlant épaississait et quand il était jugé à point, on éteignait le feu et on versait le savon dans de grandes pannes où on le laissait refroidir. Le lendemain, on coupait en carrés cette matière d’un beau beige doré, qui ressemblait à du sucre d’érable. On avait alors pour l’année le savon qui servirait pour la lessive, le lavage de la vaisselle et aussi comme savon à main dans la cuisine. Ce qui n’empêchait pas les femmes de la maison – coquetterie oblige! – de se procurer des barres de savon parfumé pour la toilette… Quand même!

Le printemps pouvait venir, le grand barda était fini; la maison était propre, ça sentait bon… et ce qui importait le plus, c’était la satisfaction du devoir accompli!

© Madeleine Genest Bouillé, avril 2015

Une journée dans la classe de Mère Saint-Gérard

Couvent de Deschambault, autour de 1950

Couvent de Deschambault, autour de 1950

À huit heures vingt minutes, la cloche sonnait! Nous entrions dans la classe des grandes, qu’on appelait l’Académie, et prenions nos places, en silence. La journée commençait toujours par un cantique. Si on était lundi, c’était la journée consacrée au Saint-Esprit. Pauvre Saint-Esprit! Ce qu’il a dû se boucher les oreilles certains lundis, où, à cause de la mauvaise température, ou simplement parce que c’était lundi, nous chantions d’une voix traînante : « Ô Saint-Esprit venez en nous… » Le mardi était dédié à notre ange gardien, le mercredi à Saint Joseph, le jeudi étant jour de congé, le ciel était donc privé de nos louanges plus ou moins mélodieuses. Le vendredi, nous invoquions le Sacré-Cœur et le samedi, nous chantions un cantique à Marie. Nous y mettions un peu plus d’ardeur étant donné que c’était la fin de la semaine. Dans mes dernières années d’étudiante, nous avions enfin congé le samedi comme tout le monde. Curieusement, je ne me souviens pas du cantique qui devait être chanté le jeudi, peut-être que nous ne chantions plus? Il faut dire qu’en plus du cantique, nous faisions une prière. Après ces préliminaires censés nous rendre réceptives aux choses de l’esprit, il était exactement huit heures trente et Mère Saint-Gérard commençait la leçon de catéchisme.

Cette religieuse était une femme imposante. Grande, très droite, le regard de ses yeux de glace bleue, était tempéré par le petit sourire un peu moqueur qui flottait toujours sur ses lèvres minces. Quand elle ne souriait pas, il était préférable de travailler en silence et de ne pas faire de farces. Après le cours de religion, nous avions généralement le cours de mathématiques, qu’on appelait « arithmétique ». Mère Saint-Gérard excellait dans cette matière. Je n’avais aucune attirance pour ce cours et je n’y comprenais rien jusqu’à ce que cette chère Mère décide qu’il n’y avait pas de raison pour que je coule mes examens de neuvième année, étant donné que j’avais de bons résultats dans les autres matières. J’ai été en retenue plusieurs fois, soit le samedi et durant le congé de l’Ascension, j’ai tempêté, j’ai râlé… mais, oui, j’ai réussi mes examens d’arithmétique!

Heureusement, la récréation venait fort heureusement mettre fin à ce cours dont je me serais bien passée. Nous finissions l’avant-midi soit avec un cours d’histoire, de géographie ou une autre matière, tel l’anglais. La religieuse qui enseignait l’anglais était gentille et je me souviens qu’en décembre, elle nous apprenait un chant de Noël dans cette langue. J’ai encore en mémoire les paroles du premier couplet de Silent Night ainsi que celles du vieux Noël O Little town of Bethleem. À onze heures moins dix, la cloche nous libérait pour l’heure du dîner.

Les externes, dont je faisais partie, retournaient dîner à la maison. Les cours recommençaient à une heure moins dix. La première heure était dévolue au cours de langue française. Nous avions soit une dictée ou un texte à étudier dans notre manuel de Lectures littéraires, avec des questions sur le texte. Quelquefois, nous devions faire une rédaction. J’aimais le français et surtout j’aimais composer des textes, sauf quand il s’agissait de sujets imposés. Après la récréation, il y avait un autre cours qui variait selon les jours de la semaine, c’était le plus souvent un cours de science. Comme nous n’avions pas de laboratoire, nous nous contentions d’apprendre les leçons du manuel, sauf une fois par année, où pour le cours de chimie, nous avions la joie d’ouvrir le petit flacon de mercure, rangé dans une armoire fermée à clé. Après avoir versé par terre le contenu de la petite fiole, nous nous amusions à regarder cette curieuse matière se diviser en petites bulles qui roulaient sur le plancher de bois… Tout un cours de chimie!

Du temps où le congé hebdomadaire était le jeudi, le samedi avant-midi, nous avions le cours « d’enseignement ménager ». J’aimais assez cette matière, sauf s’il fallait broder ou tricoter; j’étais nulle pour ce genre de travaux. J’aimais par contre le cours de cuisine avec Mère Saint-Fortunat. Nous adorions cette religieuse si bonne, toujours souriante. Jamais je n’oublierai la fois où elle nous apprit à faire une sauce Béchamel. Déjà, le mot « Béchamel » sonnait comme quelque chose de velouté… Je n’avais jamais vu, ni goûté une sauce aussi onctueuse! Dans ce même cours, nous avions à étudier « l’économie domestique ». Ce manuel contenait entre autres, la liste de tous les ingrédients à utiliser pour détacher les vêtements, vitres, planchers, enfin tout! Cela ressemblait plutôt à une liste d’épicerie. La partie du livre que j’aimais bien était celle où on décrivait les tâches à exécuter dans la semaine de la maîtresse de maison. Chaque jour était consacré à une tâche différente, mis à part la préparation des repas, et qui ne semblait jamais devoir varier. Ça ne se passait pas vraiment ainsi à ce qu’il me semblait dans la vraie vie…

Pour terminer la semaine, nous avions parfois un cours de dessin… pas assez souvent à mon goût. Que de choses aurais-je encore à raconter sur ce propos! J’ai eu la chance de passer mes dernières années d’étudiante avec Mère Saint-Gérard, la meilleure des enseignantes. Je ne l’oublierai jamais.

© Madeleine Genest Bouillé, avril 2015

Lisette

Un autre souvenir de 1952…

Je ne me souviens pas de ma première communion, j’avais à peine cinq ans. C’était lors de ma première messe de minuit. Tout ce que j’en sais, et c’est sans doute parce qu’on me l’a raconté, c’est qu’il y avait beaucoup de monde, c’était Noël! La chorale chantait fort, l’orgue résonnait… moi, je m’endormais et j’avais hâte de rentrer à la maison. J’étais décidément trop jeune. Pas vraiment de souvenir de ma Confirmation non plus, j’avais six ans, encore là, je me rappelle que l’église était pleine; il y avait le « Monseigneur », habillé de beaux vêtements dorés, c’était intimidant… et c’est tout! Déjà à cet âge, je n’aimais pas les foules, je ne les ai jamais aimées.

Ma Profession de Foi, par contre, m’a laissée des souvenirs très présents et avec tellement de détails! Cet évènement a été un moment marquant dans ma vie d’enfant. Si j’y reviens, c’est que, il y a quelque temps, en faisant du rangement, j’ai retrouvé la grande enveloppe où j’ai conservé les images pieuses reçues pendant mes années d’étudiante au couvent. À l’endos de plusieurs de ces images est inscrit le nom du donateur ou de la donatrice. On y voit souvent les mêmes représentations de Marie, de Jésus enfant ou du bon Berger avec ses brebis. 1950 étant une Année sainte, j’ai plusieurs images inspirées de ce thème avec le portrait du Pape Pie XII. Je regardais ces images colorées, certaines rehaussées d’une bordure dorée, quand je suis tombée sur une toute petite scène naïve, comme on en voyait beaucoup à l’époque, où on voit Jésus enfant sur un chemin bordé de fleurs, et tenant par la main un enfant plus petit. À l’endos, c’était signé « Lisette ». Forcément, cette image date de mai 1952.

Lisette était dans la même classe que moi et presque du même âge. Je la revois sur la photo de notre Profession de Foi. Étant parmi les moins grandes, nous étions dans le même banc en avant, dans la chapelle du couvent. Je me rappelle tellement bien la procession d’entrée. Au son de l’harmonium, nous chantions : « C’est le grand jour… » Nous marchions pieusement, à petits pas. Les beaux chants, la belle musique, m’ont toujours émue. J’avançais donc, la larme à l’œil et je devais prendre garde que le cierge allumé ne coule pas sur ma robe blanche; il me fallait aussi faire attention à mon voile qui glissait de mes cheveux.

Nous sommes enfin arrivés à nos bancs, les garçons d’un côté de la nef, les filles de l’autre. Ma robe était jolie, mais plusieurs de mes compagnes plus fortunées, dont Lisette, la fille du docteur, portaient des robes longues, tandis que la mienne était de la même longueur que mes autres robes. On avait tenté de me persuader que c’était plus pratique, puisque je pourrais la reporter. On m’avait dit aussi que l’important en ce grand jour, ce n’était pas la robe… j’étais quand même déçue. La célébration ayant lieu le matin de ce jeudi de l’Ascension, nous avions congé le reste de la journée. De retour à la maison, je me suis empressée de changer de vêtement: il ne fallait pas salir la robe banche! Un bon dîner avec mes mets préférés et un magnifique gâteau en forme de livre ouvert, ont pour un temps chassé de mon esprit la déception vestimentaire. Le lendemain, dans la classe de sixième, plusieurs compagnes échangeaient des images signées de leur main. C’est sûrement à cette occasion que j’ai reçu de Lisette cette image dont elle avait distribué un exemplaire à chacune des filles de la classe.

Au cours de l’été qui suivit, par une belle journée ensoleillée, une triste nouvelle nous est parvenue. Lisette, qui séjournait au chalet d’un de ses oncles au Lac Saint-Joseph, s’était noyée alors qu’elle faisait du canot avec ses cousins. C’était une terrible épreuve pour la famille du docteur, qui comptait alors quatre enfants, Lisette étant la deuxième. Je me souviens être allée avec les autres élèves de la classe et les religieuses du couvent faire une visite de circonstance à la résidence de la famille. Dans le salon aux tentures closes, entourée de fleurs blanches et de cierges, Lisette était exposée dans sa belle robe et son voile de communiante. Jamais auparavant je n’avais assisté à un évènement semblable et comme mes compagnes, j’étais très impressionnée. Je ne pouvais ni prier, ni parler. J’entendais vaguement la religieuse qui entonnait : « Au ciel, au ciel… j’irai la voir un jour. » Je regardais la jeune morte, ne pouvant en détacher mes yeux. Ce souvenir de l’été de mes dix ans m’est souvent revenu à la mémoire. Pour la première fois, j’étais confrontée à la fragilité de l’existence.

Voilà! Des images pieuses, une robe blanche et le décès d’une enfant… Toutes ces choses conservées dans les tiroirs de ma mémoire pour me rappeler l’importance de vivre pleinement chaque jour de ma vie!

© Madeleine Genest Bouillé, 2015

Un papillon bleu

Souvenir de 1952.

J’aime les épinglettes, et j’en ai beaucoup. Mes plus anciennes datent des années quarante. Plusieurs de ces bijoux représentent des papillons. J’ai un faible pour les papillons, voici pourquoi…

Ma première épinglette « papillon » m’avait été offerte par mon père pour ma Profession de Foi. Cet évènement qu’on appelait aussi Communion solennelle, était une étape importante dans la vie des écoliers et écolières du temps jadis, j’en parle d’ailleurs dans la première partie du texte Aurore. Cette année-là, la cérémonie prévue pour le jeudi de l’Ascension, le 15 mai, avait lieu au couvent. Malheureusement, comme la fête avait lieu en milieu de semaine, mon père ne pouvait pas être présent puisqu’il travaillait à Montréal. Il m’avait écrit une belle lettre comme il savait si bien le faire. Et il y avait joint un petit présent, le plus précieux que j’ai reçu à cette occasion. Il s’agissait d’une épinglette en forme de papillon émaillé de bleu, en argent sterling. Je voyais le mot « sterling » pour la première fois et ça m’impressionnait. Mon père avait acheté le bijou à l’Oratoire Saint-Joseph; une minuscule médaille de saint Joseph était insérée au centre. Dans sa lettre, papa m’avait recommandé de prendre grand soin de mon épinglette, car c’était un bijou « de qualité » et surtout parce qu’il l’avait fait bénir à l’Oratoire.

Mes parents, Julien Genest et Jeanne Petit

Mes parents, Julien Genest et Jeanne Petit

Mon père avait de ces attentions. Il n’était pas riche, c’était un simple ouvrier qui travaillait dur… un ouvrier avec une âme de poète; il avait écrit entre autres choses, un Chemin de Croix et une Méditation sur les Mystères du Rosaire. C’était aussi un ouvrier qui chantait de bien jolies chansons; quand je pense à lui, je l’entends chanter la Sérénade de Toselli : « Viens, le soir descend… et l’heure est charmeuse ». Non, il n’était pas riche, mais il aimait faire de beaux cadeaux. Il avait du goût et savait découvrir le « petit quelque chose » de qualité qui ferait plaisir à coup sûr. J’ai souvenir de quelques présents qu’il avait offert à ma mère, telle cette miniature encadrée, représentant un charmant paysage hivernal. Et surtout un petit flacon de parfum « Soir de Paris ». Des années plus tard, on a retrouvé la petite bouteille, vide depuis longtemps, dans le tiroir de la coiffeuse de maman.

Comme je l’ai mentionné déjà, mon père a travaillé à Montréal et ce, durant plusieurs années. Quand il venait à la maison, c’était de la grande visite. Loin d’être un père sévère, il jouait avec nous, les plus jeunes. Il nous chantait des chansons, il aimait nous faire rire. L’été pendant les vacances, il nous emmenait nous baigner au fleuve. D’une patience inlassable, il répondait à nos nombreuses questions; s’il nous reprenait parfois, c’était sans élever la voix. Je ne me souviens pas de l’avoir vu en colère… sauf beaucoup plus tard, pendant les dernières années de sa vie, alors qu’à la suite d’un accident, il était devenu impotent, cloué dans un fauteuil pendant dix-neuf longues années. S’il lui arrivait alors de perdre patience, c’était compréhensible. Pour retrouver son calme, il priait. Il a toujours beaucoup prié.

Chaque année, le 15 mai. Je me souviens… Je revois le petit papillon bleu que j’ai malheureusement perdu un jour, je ne me souviens plus quand, n’étant pas très soigneuse dans mon jeune temps! Et j’ai une tendre pensée pour ce père que j’aurais tellement aimé connaître mieux, mais qui demeure dans mon souvenir, un homme de qualité.

© Madeleine Genest Bouillé, février 2015

Aurore – 2e partie

Aurore et moi.

Je n’avais pas encore trois ans quand j’ai rencontré Aurore pour la première fois. Je ne pouvais pas savoir alors que cette rencontre changerait complètement ma vie. Aurore ne le savait pas non plus. Ma mère venait de donner naissance à son huitième enfant, un sixième garçon. Et ce n’était pas fini, quelques années après, deux autres garçons vinrent compléter la famille; avec l’aînée et moi, nous atteignions le beau nombre de dix. Comme les dix commandements!

Étant donné le faible écart entre chaque naissance, les relevailles de ma mère se faisaient de plus en plus péniblement. Quand la chose était possible, il était d’usage à cette époque que la marraine offre ses services pour garder son filleul quelque temps, bien entendu, les grands-parents étaient aussi mis à contribution. Aurore était une cousine éloignée, mais plus encore une amie de la famille. Pour ces raisons, elle et son mari, Lauréat, étaient parrain et marraine de mon septième frère. Toujours prête à rendre service, c’est donc ce qui l’amena chez nous, quelques jours après la naissance du nouveau bébé; elle offrait de prendre son filleul un bout de temps. Ma grand-mère qui était présente eut alors la réplique qu’on m’a racontée tant et tant de fois au cours de mon existence : « Emmenez donc celle-là, elle est assez tannante! ». Il suffit de peu de chose parfois pour changer le cours du destin. Le frère qui me précédait et celui qui me suivait étaient de bons gros bébés tranquilles, « pas de trouble! », selon l’expression en usage. J’ai marché et parlé très tôt et oui, on me l’a confirmé, j’étais remuante, fouineuse… toujours dans les jambes des grandes personnes. Aurore, pour sa part, n’avait qu’une fille, Marie-Paule, déjà âgée de près de vingt ans. Elle préférait donc garder une fillette, afin de « catiner » un peu, comme on disait dans le temps. J’ai dû rester quelques jours, ou un peu plus… on m’a raconté que je n’étais pas gênée et que je me trouvais bien dans cette maison, où trois adultes s’occupaient de moi. On m’a dit aussi que de temps à autre, Marie-Paule « m’empruntait » parce qu’elle s’ennuyait de moi.

J’ai des souvenirs plus ou moins précis de mes premières années dans la maison d’Aurore, tel celui de la petite chaise berçante, dont je parle dans Propos d’hiver et de Noël. Je me rappelle la musique des disques qu’on faisait jouer et dont je chantais les airs en y mettant les paroles qui me passaient par la tête… ou encore quand je dansais dans le salon en faisant attention pour ne pas dépasser le bouquet de fleurs au milieu du prélart. Je me revois assise en haut de l’escalier pour écouter jaser les grandes personnes qui venaient le soir à la maison. Ces conversations d’adultes, dont je ne comprenais pas grand-chose ont laissé tellement d’images dans ma tête! On y retrouve le coffre d’espérance, les voyages dans le sud, et combien d’autres sujets qui se sont retrouvés dans mes histoires ou qui s’y retrouveront un jour. Je ne pourrais pas dire à partir de quel moment exactement j’ai commencé à demeurer plus souvent dans ma famille d’adoption. Cela s’est fait graduellement, je suppose. J’ai appris à lire et à écrire dans la petite classe d’Aurore, et j’ai ainsi fait ma première communion à cinq ans à peine. Quelques années plus tard, ma famille ayant emménagé dans la vieille maison de pierre qui est située un peu en dehors du village, il devenait plus pratique de demeurer chez Aurore pour me rendre au couvent. Après mes études, je suis retournée chez nous, mais encore une fois le destin – ou appelez cela comme vous voudrez – a décidé que je devais revenir dans la maison de mon enfance, puisque j’ai travaillé au Central du téléphone et que le dit Central était situé justement chez Aurore. J’en suis partie pour me marier!

Dans mes histoires, quand je raconte des souvenirs d’enfance, certains évènements se déroulent chez Aurore, tandis que d’autres ont été vécus dans ma famille avec mes frères et ma sœur. Je n’ai pas senti le besoin de préciser, cela me semblait secondaire. J’ai eu deux foyers, deux familles, deux mères… deux vies. Pendant longtemps cela ne m’a pas dérangée. Quand j’ai commencé à écrire, dans le journal Le Phare, entre autres choses, j’ai développé le besoin de retrouver mes souvenirs, de les noter, de les faire revivre. Dans les dernières années de la vie de ma mère, j’ai beaucoup causé avec elle, je l’ai aussi beaucoup écoutée. Elle me parlait de divers incidents qui m’étaient complètement étrangers… Je ne pouvais pas les avoir vécus : j’étais ailleurs! J’ai alors constaté qu’il y avait des trous dans la toile de ma vie. Alors voilà! J’écris pour tenter de remplacer « les bouts qui manquent ».

© Madeleine Genest Bouillé, Avril 2015

Aurore – 1ère partie

Je vous présente Aurore.

Parmi les rencontres qui ont jalonné la route de ma vie, il en est une qui a été pour moi déterminante, et ce, depuis ma petite enfance. Elle s’appelait Aurore. Bien que de cinquante ans plus âgée que moi, curieusement je n’ai jamais senti cette différence. À mes yeux, elle n’a jamais été vieille. Bien que de petite taille, elle se tenait toujours très droite, paraissant ainsi plus grande qu’elle ne l’était en réalité. Ce qu’on remarquait dans sa figure plutôt carrée, c’était son sourire et la vivacité de ses yeux bruns. Je garde de cette femme un souvenir impérissable, même si elle est décédée depuis quarante ans.

Aurore avait étudié au couvent comme la plupart des jeunes filles de son époque et elle avait obtenu le diplôme lui permettant d’enseigner. C’est ainsi qu’elle gagna sa vie durant quelques années avant son mariage. Plus tard, pour aider son mari à  joindre les deux bouts, elle eut l’idée de tenir chez elle une « classe privée » comme on disait alors. Elle enseignait les matières de base à des jeunes enfants qui, ainsi, avaient la chance de faire leur « petite communion » très jeune, parfois à cinq ans à peine. Pour beaucoup de parents, c’était un sujet de fierté! Par contre, elle avait aussi des élèves qui, à quinze ou même à seize ans, n’avaient pas encore « marché au catéchisme » pour leur communion solennelle. Cette étape marquait souvent la fin des études pour celles et ceux qui n’aimaient pas l’école ou qui avaient des difficultés d’apprentissage. Aurore acceptait de relever le défi d’enseigner à ces grands adolescents l’essentiel en lecture, écriture et calcul, sans oublier les quelques centaines de réponses aux questions du Petit Catéchisme de Québec. Alors, après avoir été admis à la fameuse « communion solennelle », ils pouvaient enfin terminer leur scolarité et passer à l’âge adulte.

Aurore avait un esprit vif et un bon sens de l’humour. Ainsi, contrairement aux coutumes du temps, elle disait d’un air moqueur que « les hommes étant aussi intelligents que les femmes, ils devaient sûrement être capables de faire le ménage ou la vaisselle ». Son mari, menuisier de son état, avait toujours du travail, mais ce n’était pas toujours payant! Elle avait donc appris tôt à ménager. Ce qui ne l’empêchait pas d’être inventive, en couture aussi bien qu’en cuisine. Cuisinière hors pair, elle mettait de la variété dans son ordinaire, alléguant qu’un plat avec une belle apparence, ça donne de l’appétit.

Aurore aimait rire et faire rire. N’ayant pas eu d’enfant, Aurore et Lauréat, son mari, avaient adopté une fille, Marie-Paule. Quand celle-ci recevait ses amies à la maison, Aurore inventait des jeux, racontait des histoires, jouait quelques tours à l’occasion. Quand Marie-Paule et ses amies devenues grandes se réunissaient, Aurore se déguisait en tireuse de cartes pour la plus grande joie des jeunes filles désireuses d’entendre parler de leur « futur ».

Plus que tout, Aurore était une fervente chrétienne. Elle aimait « le bon Dieu »; à une époque où les gens avaient souvent une conscience étroite et beaucoup de scrupules, Aurore croyait en l’infinie miséricorde de Dieu. J’ai toujours en mémoire cette phrase qu’elle répétait souvent : «  Le bon Dieu ne nous demande pas plus qu’on peut donner ». Elle ajoutait: «  Je suis certaine que le bon Dieu veut qu’on soit heureux… il ne nous a pas envoyés sur la terre pour qu’on soit malheureux. » Elle possédait une espérance solide et la certitude de la vie dans l’au-delà. Elle disait en plaisantant : «  Bien sûr que je vais aller au ciel : peut-être pas dans les premières rangées en avant mais je devrais avoir une place pas pire! » C’est en grande partie d’elle que je tiens mes croyances et cette espérance qui me soutient toujours quoi qu’il arrive.

La suite dans « Aurore et moi »…

© Madeleine Genest Bouillé