Du temps où on se baignait au fleuve

Dans ma lointaine jeunesse, parmi nos loisirs d’été, la baignade au fleuve était certes l’amusement que nous préférions entre tous. Au village, il y avait des endroits précis où les baigneurs profitaient de l’incomparable cours d’eau qui borde le Chemin du Roy qui portait alors le nom de « route nationale 2 ». À Deschambault, cette route très fréquentée, ne quitte le bord du Saint-Laurent que dans les hauteurs du cap Lauzon, pour revenir longer la rive, dans le haut du village.

À l’époque dont je vous parle, si à marée basse certains endroits étaient assez sablonneux, devant le cap Lauzon par contre, de nombreuses roches de toutes dimensions décourageaient souvent les nageurs. Un escalier rudimentaire, situé un peu à l’ouest de l’escalier actuel, permettait de descendre sur la grève. Il fallait quand même connaître le fond de l’eau pour s’y baigner. Surtout qu’on avait à compter sur le fort  courant du Rapide Richelieu. Mais quand même, cet endroit avait ses adeptes, lesquels n’étaient pas peureux! Même aujourd’hui, malgré les consignes de sécurité et de salubrité, certains nageurs plus aventureux ne résistent pas à l’envie de « piquer une plonge » devant le cap!

Dans le temps, les gens du village avaient plutôt coutume d’aller se baigner en bas de la rue Saint-Joseph, qu’on appelait « la petite route ». C’était l’endroit le plus fréquenté. On y trouvait une plage de sable qui était plus ou moins spacieuse, dépendamment de la marée. La descente se faisait assez bien, à partir d’un petit sentier dans la côte en face de la maison des Delisle. Un des fils Delisle, Robert, qu’on appelait Tobert, était pêcheur et il avait installé des coffres à poisson, à mi-côte, lesquels profitaient de l’eau d’une source jaillissant à cet endroit; le poisson était donc toujours frais. Nous étions jeunes alors et Tobert nous intimidait… sans doute parce qu’il était plus âgé, mais surtout timide et pas jasant, sauf quand on lui parlait de pêche, alors là, il devenait volubile! Un jour de grand vent et de pluie torrentielle, cet homme qui passait la plus grande partie de sa vie sur le fleuve qu’il connaissait comme le fond de sa poche, disparut avec sa chaloupe… Quelques jours après, on l’a retrouvé noyé, ses grandes bottes remplies d’eau l’ayant retenu au fond du fleuve. C’était sans doute ce qu’il aurait souhaité pour son grand voyage.

Le quai de Deschambault, dans les années 50 (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Mais revenons plutôt aux plaisirs que nous procurait notre « Saint-Laurent si grand, si grand », comme le disait une jolie chanson interprétée par Lucille Dumont en 1957.

Quand nous étions jeunes, notre endroit de prédilection pour la baignade était le petit bout de grève qu’on appelait « les trois roches ». Située juste en bas du champ où paissait jadis la vache de mon grand-père, à l’ouest du quai, notre plage à nous s’étalait au pied de la côte où s’élève depuis plus d’un siècle la maison de la famille Petit, maison qui est toujours habitée par ma tante Rollande, la dernière de la famille.

Sur ce bout de grève il y avait trois grosses roches, s’avançant à la queue leu leu dans le fleuve. L’une d’elles avait à peu près la forme d’un bateau. Avec les années, ces roches comme toutes les autres, ont été déplacées par les grosses marées et les glaces qui viennent s’échouer au printemps, mais elles sont toujours là. Les trois roches! Durant les vacances de papa, nous y faisions souvent un pique-nique après la baignade. Quels merveilleux moments! Sans contredit, les plus beaux de notre été! Quelques années plus tard, mes jeunes frères aidés de leurs amis, ont décidé de décorer ces rochers.  Aujourd’hui encore, on peut voir des restes de couleur et des écritures à demi-effacées, mais qu’importe, ce sont nos fresques à nous!

Roches peintes, près du quai de Deschambault, 1986.

En terminant, je vous emmène dans le haut du village, là où le fleuve longe la route de plus près; souvent après une grosse journée de travail, les gens d’autrefois avaient l’habitude de « faire une saucette » pour se rafraîchir. Quoi de plus facile! À cet endroit, on n’a qu’à traverser la route, la côte n’a jamais plus que quelques dizaines de pieds, et on est rendu!  De plus, ici le fleuve s’est permit une particularité; à marée basse, quelques ilots – qu’ici on appelle des « ilettes » – font surface et accueillent les différents oiseaux de mer qui prennent leurs vacances chez nous… « Mon Saint-Laurent si grand, si grand… tu es toujours aussi accueillant! »  Que dire de plus?

© Madeleine Genest Bouillé, 30 juillet 2020

Un voyage autour du monde… à Montréal

C’était en 1967. L’année du centenaire de la Confédération. Sous le thème de « Terre des Hommes », inspiré de l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry, du 28 avril au 27 octobre, l’Exposition universelle de Montréal a accueilli plus de cinquante millions de visiteurs de tous les coins du globe. Soixante pays participaient à  cet événement pour lequel on avait créé de toutes pièces un site fabuleux, fait de terre et d’eau. J’ai en mémoire la chanson thème composée par Stéphane Venne :

« Un jour, un jour, quand tu viendras
Nous t’en ferons voir de grands espaces
Un jour, un jour, quand tu viendras
Pour toi nous retiendrons le temps qui passe.
Nous te ferons la fête
Sur une île inventée
Sortie de notre tête,
Toute aux couleurs de l’été. »

Le pavillon de Trinidad et Tobago.

Dès les premières annonces de l’exposition, mon frère André et moi, avions décidé de prendre un passeport afin d’aller visiter ce lieu unique. On offrait des passeports, soit pour la saison, pour une semaine ou pour une journée. À l’époque, André naviguait, il était donc relativement facile de prendre des vacances, surtout qu’il était célibataire. De mon côté, j’attendais mon deuxième bébé pour le mois de mars…Pas de problème! Mon mari était d’accord pour me faire cadeau de ces vacances spéciales. Il fallait prévoir le gardiennage et tout ce qui allait avec, mais on s’arrangerait. Mon deuxième petit garçon, né le 19 mars, était un bon bébé en santé. Je n’avais donc aucune inquiétude pour mes petits gars qui étaient sous la garde de leur papa. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes! Nous avons donc pris nos passeports pour une semaine.

La pyramide inversée du Canada, Katimavik.

Nous avions prévu de faire notre voyage au cours de la semaine du 17 au 24 juillet. Il était entendu que nous allions demeurer chez notre grande sœur à Longueuil car nous devions visiter l’exposition ensemble. Nous étions escortés des deux garçons de ma sœur, âgés de 7 et presque 9 ans; comme ils n’en étaient pas à leur première visite, ils étaient déjà de très bons guides, sachant repérer les pavillons où il y avait une file moins longue. Nous avions fait le projet de visiter le plus grand nombre de pavillons chaque jour, même si parfois il y avait une file d’attente de plusieurs heures. En plus des soixante pays exposants, il y avait plusieurs pavillons thématiques, tels « L’Homme dans la Cité »,  « L’Homme et la Mer », « L’Homme à l’œuvre », et « L’Homme interroge l’univers ». Les concepteurs du site avaient doublé la superficie de l’Île Sainte-Hélène et on en avait ajouté une toute nouvelle, l’Ile Notre-Dame. Pour faciliter les déplacements sur le site, il y avait deux mini-rails,  le jaune et le bleu, la Balade et le Vaporetto, car plusieurs canaux reliaient les îles entre elles. Tout était nouveau; on passait d’un pays à l’autre en quelques minutes; il y avait des gens de partout. On entendait parler toutes les langues… « Terre des Hommes », c’était un univers où tous les visiteurs se côtoyaient dans un même but : faire connaissance avec le Monde!

Pour ce qui est de l’édification des pavillons, on avait le loisir d’admirer toutes les formes d’architecture.  Les Etats-Unis en mettaient plein la vue avec la grosse boule du concepteur Buckminster Fuller, laquelle était traversée par un mini-rail.  Le Canada n’était pas en reste avec la pyramide inversée « Katimavik ».  Le Québec présentait une forêt stylisée de conifères. Certains pays offraient plutôt des constructions typiques comme le pavillon de l’Iran avec ses murs incrustés de mosaïque bleue, une merveille!

La Thaïlande  avec sa pagode dorée, nous transportait dans un autre monde. Pour l’originalité, j’ai retenu entre autres, le Pavillon des Provinces de l’Ouest, qui avait la forme d’une souche géante.

Il y avait de la musique partout, aussi différente selon qu’on abordait un pavillon ou un autre. Comme exemple, près du pavillon de Trinidad et Tobago, on pouvait entendre un « Steel Band » dans le plus pur style antillais. Ailleurs une chorale chantait des airs tyroliens… C’était vraiment la fête! Une fête comme on n’en avait jamais vu de semblable!

Il y a de cela cinquante-trois ans! Si je vous dis que j’ai mangé ma première pizza et mon premier sous-marin à l’Expo 67, ça signifie que cette expérience est très lointaine, n’est-ce pas? Lointaine certes, mais inoubliable! C’était plus qu’une exposition. Montréal accueillait le Monde et le Monde découvrait Montréal, le Québec, le Canada. Vraiment un de mes plus beaux souvenirs!

© Madeleine Genest Bouillé, juillet 2015 – juillet 2020

Chanson d’hier… souvenirs de toujours

Vous rappelez-vous cette chanson qu’on chantait dans notre jeunesse? Ou si vous êtes plus jeune, peut-être l’avez-vous entendue chanter par votre mère, ou votre grand-mère?   Au couvent, quand venaient les beaux jours, on sortait pour la récréation et on chantait des airs à la mode ou parfois, des refrains de La Bonne chanson, telle celle-ci qui s’appelle Nos souvenirs.  Le premier couplet nous rappelle que « Les souvenirs de nos vingt ans, sont de jolis papillons blancs… qui nous apportent sur leurs ailes, du passé, de tendres nouvelles… »  On avait hâte d’avoir vingt ans, ce bel âge! Vingt ans, c’était la liberté, presque l’âge adulte, peut-être aussi l’âge de rencontrer le prince charmant ou ce qui s’en approchait le plus, mais rien ne pressait; ce n’était après tout que vingt ans… On avait le temps. Et parlant de temps, quel temps faisait-il quand nous avions vingt ans? Le ciel n’était quand même pas toujours bleu.  Mais dans notre mémoire, il est rare que la température vienne brouiller les images qui surgissent.  Parmi ces souvenirs heureux, le soleil brille tous les jours. J’écris ceci et je revois ma petite robe rose à pois blancs… mes souliers turquoise dont j’étais si fière. Souvenir lointain s’il en est! Dans la chanson, on dit de ces papillons blancs : « Ils repartent, vont faire un tour, mais ils nous reviennent toujours! »  Heureusement! Car cette année, tout va un peu de travers avec la pandémie et tout ce qui l’entoure : le confinement, les interdictions de rassemblements, pas de pique-niques, pas de feu de joie… que sera notre été? Y aura-t-il des papillons blancs?

Je saute ensuite au troisième couplet; car selon moi, il aurait dû passer avant le deuxième.  « Les souvenirs de nos soucis, sont de vilains papillons gris… On a beau leur donner la chasse, à nous peiner ils sont tenaces ». On n’y peut rien, on a tous des papillons gris dans le tiroir aux souvenirs. Des moments désagréables que notre mémoire persiste à se rappeler. Des sorties ratées parce qu’il fallait bien travailler. Des paroles échappées, qui ont fait mal à quelqu’un qui ne le méritait pas… Des gros chagrins qu’on se souvient, mais dont on a oublié la cause. Et quoi encore? Avec les années, le départ des personnes qu’on aime. On se dit toujours qu’on aurait pu faire plus ou mieux. « Les souvenirs de nos soucis, sont de vilains papillons gris! »

Et je reviens au deuxième couplet : « Les souvenirs des jours heureux, sont de jolis papillons bleus… notre cerveau les accapare, car ils sont infiniment rares! » Les papillons bleus, ce sont les belles surprises qui jalonnent notre route : les fêtes mémorables, les rencontres inoubliables, les beaux voyages. On en garde les photos, on en garde surtout le souvenir. « Après un orage, un malheur, ils viennent égayer nos cœurs. Les souvenirs des jours heureux sont de jolis papillons bleus! »

Le quatrième couplet nous emmène vers ces tendres souvenirs dont on ne se lasse pas. « Les souvenirs de nos amours, sont des papillons de velours, qui par une tactique habile, en nous ont élu domicile ».  Ils ne sont jamais loin ces papillons de velours; hiver comme été, par un matin ensoleillé aussi bien qu’au clair de lune, entre les pages d’un roman ou dans l’arôme d’un bouquet de lilas : « On les adore à l’infini, dans notre cœur ils ont leur nid. »  En regardant danser les draps sur la corde à linge, en coupant les légumes pour la soupe, en époussetant les touches du piano : do – mi- sol – do… les papillons de velours s’insinuent partout, aux moments les plus inattendus.  Comme quoi « Les souvenirs de nos amours sont des papillons de velours »!

© Madeleine Genest Bouillé,  3 juin 2020

C’était en mai 1984

Comme je l’ai laissé entendre dernièrement, j’ai décidé de m’offrir un 4e livre. Évidemment, avec ce qui se passe actuellement, je ne sais pas quand je pourrai réaliser ce projet. Mais j’ai vraiment hâte!

J’ai fouillé dans mes vieux Phares (le mensuel d’information communautaire de Deschambault); étant donné que je les ai tous conservés, de 1978 à 2005 inclusivement. J’ai relu mes trois premiers livres aussi… C’est comme un vieux film qu’on n’a pas vu depuis longtemps. Il y a des bouts dont on ne se rappelle plus…

D’autres avec lesquels on est plus ou moins d’accord, on se dit : « J’ai écrit ça, moi? » Quoi qu’il en soit,  je dirais que c’est un voyage dans le temps. Un voyage nécessaire, un peu comme un grand ménage, si vous voyez ce que je veux dire.

J’ai choisi un « grain de sel » de mai, alors qu’on préparait l’anniversaire d’une association qui a eu beaucoup d’importance chez nous. Voici donc, l’éditorial du Phare de mai 1984 (ça fait juste 36 ans!). Le titre était :

Victoria, Élizabeth… ou Dollard?

Cette année, le 20 mai, on fête le 40e anniversaire de la Société Saint-Jean-Baptiste à Deschambault. Au cours de mes années d’études au couvent, je me souviens que la SSJB était l’organisme qui, entre autres choses, décernait les prix de fin d’année aux élèves méritants en français, diction, histoire. C’était encore cette association patriotique et culturelle qui organisait les fameux débats d’Histoire du Canada, débats au cours desquels s’affrontaient les élèves de la classe des « grandes » (l’Académie) du Couvent, contre les « grands » de l’école du village. C’était les gars contre les filles!  Comme on ne se rencontrait pas souvent, cela ajoutait de l’intérêt à la chose. Comme le temps passe: dire qu’il fut un temps où je pouvais réciter par cœur toute la liste des intendants de la Nouvelle-France, et avec les dates, s’il vous plaît!  Il faut croire que nous étions bien motivées.

La Société Saint-Jean-Baptiste, ce fut aussi au début des années 50, le Congrès de la Langue Française, qui donna lieu au couvent à une grande fête. Je me souviens que nous avions chanté Le Baiser de la Langue Française, une chanson qu’on retrouve dans les cahiers de l’Abbé Gadbois. Le personnage qui représentait la Langue Française était joué par une élève, la meilleure en français, il va sans dire. Elle trônait sur la scène, drapée dans les plis d’une tunique vaguement  grecque, alors que nous, ses humbles sujets, l’écoutions nous chanter : « Fière Jeunesse aux grâces conquérantes… je vous souris sous des cieux immortels… »  Nous reprenions le refrain : « Ô tes baisers, langue de poésie, sont enivrants de saveur, d’idéal… »  Saint-Ciel que c’était beau! On s’émouvait pour de bien belles choses dans le temps.

Mais la Société Saint-Jean-Baptiste, c’était surtout la fête de Dollard des Ormeaux, le 24 mai. Il n’y avait pas de congé, ce jour n’étant pas férié. Cependant, au couvent, on soulignait la fête pendant les cours. Belle occasion de stimuler notre patriotisme. On rappelait l’époque glorieuse – mais combien périlleuse – de Dollard et ses compagnons  au Long-Sault. On chantait Ô Canada, respectueusement et impeccablement, et nos voix vibraient d’accents patriotiques en chantant L’Hymne à Dollard : « Quitte à jamais l’immortelle tranchée… Reviens Dollard combattre jusqu’au bout. »

Ce combat de Dollard et de ses seize braves représentait pour nous l’incessant combat pour maintenir « notre langue, notre religion, nos droits ». Nos professeurs, aussi bien l’instituteur des garçons, qui était alors M. Côme Houde, que les religieuses du couvent, faisaient leur possible pour nous inculquer des notions de patriotisme. Il n’était pas question de fêter la reine, nous étions alors sous le règne de Georges VI. Ce fut plus tard que la reine Élizabeth instaura la Fête de la Reine Victoria, qui a lieu le troisième lundi de mai.

« Que reste-t-il de tout cela, dites-le-moi… »  Aujourd’hui pour la majorité des gens, ce qui compte c’est le congé. Peu importe qui on fête, l’important c’est la belle fin de semaine de trois jours, celle où souvent, quand la température le permet, on prépare le chalet, ou le terrain pour le jardin, le parterre. Ici, à Deschambault, on sait que nous fêterons le 20 mai l’anniversaire de fondation d’une association qui a fait beaucoup chez -nous depuis 40 ans, pour la culture et le patrimoine. C’est un événement paroissial à ne pas manquer.

© Madeleine Genest Bouillé, 22 mai 2020, à partir d’un article de mai 1984.

Ma mère disait toujours…

« Quand tu te lèves le matin, que tu as un tas de choses à faire, à ne plus savoir par quel bout commencer, assieds-toi, prends le temps de déjeuner et après, attelle-toi pour faire la soupe du dîner. Le temps de préparer ce qu’il faut, de couper les légumes, d’ajouter les assaisonnements, les idées vont se placer dans ta tête et le programme de ta journée va s’écrire tout seul! Évidemment, il peut arriver des contretemps, ça fait partie de  l’histoire, il faut s’arranger avec. » Ma mère était une femme sage!

Bien que n’ayant pas connu nos outils modernes de communication, sauf le téléphone, qui n’était pas encore intelligent, Jeanne Petit, ma mère était une femme cultivée.  L’écriture et la lecture, ça faisait partie de sa vie, autant que la soupe! Dans le temps où mon père travaillait à Montréal, ils s’écrivaient chaque semaine ou presque – mon père écrivait aussi très bien. Pour ce qui était de la lecture, c’était le sport favori de ma chère mère. Quand on allait la voir, elle demandait toujours : « Qu’est-ce que tu lis de ce temps-ci? »

Lors de notre 30e anniversaire de mariage à l’été 1994, deux ans avant que maman nous quitte…

Ma mère avait des recettes pour tout, pas seulement pour cuisiner. D’ailleurs, après son départ, on s’est aperçu qu’elle n’avait pas de vrais livres de recettes. Elle en avait déjà eus et elle les avait prêtés ou donnés. J’ai encore deux ou trois de ces petits livrets provenant de compagnies de produits alimentaires, qui me viennent de maman. Mais quand même, maman avait des recettes, beaucoup! On a trouvé des coupures de journaux et des bouts de papier sur lesquels étaient notées des recettes de cuisine On en a découvert un peu partout; dans les pages des romans qu’elle relisait régulièrement et qui, pour cette raison, demeuraient en permanence sur la petite table près de sa chaise berçante. On en a trouvé aussi dans les tiroirs de la machine à coudre – l’instrument que ma mère aimait le plus. Elle a fonctionné cette machine! Pas croyable! Parfois même jusque tard dans la nuit. Il y avait toujours quelque chose sur le « moulin », vêtement à raccommoder ou à terminer, ou une housse de coussin, ma mère aimait les beaux coussins. Ceux qu’elle fabriquait étaient des œuvres d’art!

Dans la vieille maison de pierre, l’embrasure des fenêtres était aussi un endroit où se ramassaient les revues et journaux que maman n’avait pas encore eu le temps de découper. Certaines fenêtres étaient dévolues pour la paperasse tandis que d’autres, mieux exposées au soleil recevaient les plantes en pot. D’autres encore servaient pour différents usages, telle la fenêtre de la « chambre à l’ouest », laquelle héritait des bananes trop vertes… Elles mûrissaient en paix, entre le beau panier à ouvrage que maman n’a jamais utilisé – il était trop beau – et le sac dans lequel elle conservait les exemplaires du « bulletin paroissial ».  Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir gardés ces feuillets, c’était une partie de l’histoire de Deschambault, car à cette époque, rares étaient les activités qui n’étaient pas publiées sur le semainier. Jusqu’au jour où on a fondé notre mensuel Le Phare en 1978.

Ma mère et mon père (été 1955).

Évidemment, maman a gardé aussi tous les Phares, qu’elle a lus et relus souvent, jusqu’à l’été 1996, où après une semaine à l’hôpital, aux soins palliatifs, son cœur malade depuis plusieurs années a décidé qu’elle avait assez lu, assez cousu… et que les bananes pouvaient aussi bien mûrir dans la cuisine que dans la « chambre à l’ouest ». On venait de fêter son 87e anniversaire à la maison où elle demeurait toujours; elle avait salué tout son monde, assise pour l’occasion dans sa berçante contre le poêle, car depuis quelques semaines, elle était plus souvent qu’autrement alitée. Je m’en rappelle comme si c’était hier…

Qu’aurait dit Jeanne de la pandémie qui bouleverse le monde entier aujourd’hui? Cette méchante bête invisible et silencieuse qu’on appelle Coronavirus l’aurait tellement inquiétée! Elle aurait eu peur pour tous les membres de sa famille. Elle n’aurait pas admis la façon dont beaucoup de personnes âgées ont été traitées – ces personnes qu’elle aurait désignées ainsi : « les vieux », parce que pour elle, le mot « vieux » ce n’était pas une insulte, simplement une vérité. Telle que je connaissais ma mère, elle aurait été vraiment choquée. Mais voilà! À l’époque où elle a vécu, elle a connu dans son enfance la première grande guerre, plus tard, alors qu’elle était jeune mère de famille, elle a vécu la « crise », suivie de la deuxième guerre, celle de 1939-1945. Si aujourd’hui on magasine ce dont on a besoin pour composer nos menus, ma mère a plus souvent qu’autrement composé ses menus avec ce qu’elle trouvait dans ses armoires. Comme on dit : « Autre temps, autres mœurs! ».

© Madeleine Genest Bouillé, 8 mai 2020

Doux printemps, quand reviendras-tu?

Avez-vous déjà chanté ça? « Doux printemps quand reviendras-tu? Faire pousser les feuilles, faire pousser les feuilles… » Si je me souviens bien, ça finissait par : « mettre du soleil partout. »  Pas chaud, ce début de printemps de l’année 2020! Il hésite, ne sait pas   quel bord prendre… et quand il croit faire de son mieux, il s’accompagne d’un vilain vent de nordet. Ma mère, qui avait des boutades pour toutes les occasions, disait: « Le vent de nordet, de n’importe quel côté qu’il vienne, il est toujours froid. » Le vent de nordet, parlons-en! Tout d’abord il ne vient pas vraiment du nord-est, il vient du fleuve et il apporte toujours de l’humidité.  Forcément, plus on est proche du fleuve, plus on se ressent de ses sautes d’humeur.

Malgré le confinement, je dois dire que mon époux et moi, nous sommes chanceux! En face de chez nous, de l’autre côté du chemin, un escalier mène sur la galerie du petit chalet dont je vous avais déjà parlé dans un Grain de sel précédent. Ce chalet construit sur un petit plateau à quelques pieds du fleuve, a jadis appartenu à monsieur Henry Bouillé, et plus tard à sa famille. Il a dû être rafistolé plusieurs fois – le chalet, pas monsieur Bouillé. Quel bonhomme sympathique c’était! Il semblait toujours de bonne humeur. Je me souviens quand il venait payer le compte du téléphone dans les premières années où je travaillais au Central. Oh! que c’est loin ça! Je reviens au chalet… en été parfois, après un souper en famille, il nous arrive de descendre sur la grève pour finir la journée avec un beau feu. J’écris ceci et c’est comme un rêve… Évidemment, je ne peux m’en empêcher, ça met de la brume dans mes lunettes. Et je me demande ce que nous réserve cet été?

Le mois d’avril, bien que froid, s’est débarrassé assez tôt de sa vieille neige toute sale. Ce qui nous a permis de descendre près du fleuve. Quand le nordet est trop violent, on s’installe sur le côté ouest de la galerie, où on est très bien, avec la présence des outardes et autres oiseaux de mer qui jacassent tout près, au bord de l’eau.  Évidemment, nos soupers en famille nous manquent. Vous dire à quel point? Pas possible! Heureusement qu’on s’en va vers le vrai printemps. Quand les enfants et petits-enfants viendront nous voir, nous sortirons sur la galerie et les visiteurs se tiendront dans le parterre, distanciation oblige! Ce sera un peu comme si on jouait une pièce de théâtre… sauf que les spectateurs seront sur la scène, tandis que les acteurs évolueront dans le parterre. On sera ensemble, c’est tout ce qui compte!

« Doux printemps, quand reviendras-tu? » … Bientôt, on l’espère. Tu peux être certain qu’on sera là pour t’accueillir. On ne t’aura jamais autant aimé que cette année. J’ai déjà sorti des vêtements légers, au cas où… Le muguet est tout près de pointer son nez frileux près de la maison, du côté est. Les crocus achèvent… les jacinthes s’en viennent. Près des lilas, en haut de la côte, il y a des pousses d’ail des bois, les plants de rhubarbe sont timides… manque de soleil? La pluie des derniers jours a mis du vert un peu partout; c’est déjà plus joli. Doux printemps, nous t’espérons et nous te promettons de faire attention à tout ce que tu nous offriras, parce que ça s’appelle la Vie!

 © Madeleine Genest Bouillé, 1er mai 2020

La Résurrection… une farce ou une histoire pour épater les enfants? (2020)

Je m’ennuie de nos beaux chants du temps pascal… Cette année, le dimanche de Pâques ne sera qu’un jour comme les autres, tout comme l’ont été les Jours Saints. C’est triste. Je fredonne pour moi toute seule ces chants qui marquent le temps pascal. Des hymnes glorieux, entre autres : Pâques, printemps de Dieu, Il est ressuscité, et combien d’autres, sans oublier le magnifique Canticorum Jubilo. Il y en a un qu’on chante le dimanche après Pâques, et dont j’aime beaucoup les paroles. Le titre est Nous croyons en Toi, le Ressuscité.  Les paroles sont écrites comme une entrevue avec les différentes personnes ayant assisté aux apparitions du Christ après sa sortie du tombeau.

La Résurrection est l’événement le plus important dans toute l’histoire de Jésus. Selon moi, ce n’est ni une farce, ni une histoire pour les enfants. J’aimerais être assez convaincante, pour que vous, qui me lisez, soyez tentés de dire : « Et si c’était vrai… pourquoi pas? » Je suis une optimiste avec cependant des hauts et des bas. C’est sans doute ce qui explique que j’ai besoin de croire que la vie n’est pas juste un passage avec rien après. J’aime les beaux miracles. Et le plus beau parmi les beaux, n’est-ce pas justement la Résurrection?

Dans le premier couplet, on rencontre Marie, pas la mère de Jésus, l’autre, qu’on appelle habituellement Marie-Madeleine. L’auteur l’interpelle ainsi : « Dis-moi, Marie, ce que tu as vu. Le jardinier, cet inconnu, entendant ton nom, tu l’as reconnu. C’était bien l’ami, c’était bien Jésus? » … Il parle ensuite à Thomas, vous vous rappelez, celui qui ne croyait pas s’il n’avait pas touché du doigt, un sceptique, s’il en est!  Il lui dit : « Dis-moi Thomas, ce que tu as vu, toi, l’incroyant… La plaie de son cœur, tu l’as bien touchée? Tu l’as proclamé : Jésus! Seigneur! » … Un peu plus tard, rencontrant les gars d’Emmaüs, la mine abattue, il leur dit : « Dites, compagnons désespérés, il vous a rejoint cet étranger. Quand il a rompu le pain, vos cœurs brûlants vous ont révélé que c’était bien Jésus? » … Et finalement, comme un bon reporter, notre homme s’adresse au leader du groupe, en lui rappelant ce mauvais souvenir : « Dis-nous Simon,  tu l’as entendu te demander : Toi, m’aimes-tu? – Aujourd’hui, tu le redis : Tu sais bien Jésus  que je veux t’aimer. Jusqu’à la mort, je te suivrai. »

Il manque un bout à ce reportage. Le journaliste aurait pu conclure en disant ceci : « Selon les témoignages des personnes rencontrées, tout porte à croire que Jésus de Nazareth, après avoir été condamné, torturé et crucifié, est vraiment ressuscité, comme il l’avait prédit. Si quelqu’un parmi vous avait des détails supplémentaires concernant cet individu, vous êtes prié de communiquer avec L’Écho de Bethleem.  Cette histoire invraisemblable n’est certes pas terminée. »

© Madeleine Genest Bouillé, 11 avril 2020 (tiré d’un texte du 4 avril 2016)

Le petit chevreau entêté

Il y a plusieurs années, pas loin de vingt ans peut-être, j’ai reçu en cadeau pour Noël un petit tabouret. Le genre de truc qu’on appelle aussi « repose-pieds » et qui est muni d’un couvercle rembourré.  Il peut être utilisé pour ranger quelques livres, revues ou même un nécessaire à tricot. Mais voilà, je ne tricote pas et mes livres sont tous bien rangés dans ma bibliothèque. Par contre, j’apprécie grandement la fonction de repose-pieds durant mes longues heures de lecture. De plus, étant grand-mère et de ce fait, raconteuse d’histoires, j’ai pris l’habitude d’y laisser les livres préférées des enfants. Je me dois de préciser que j’ai neuf petits-enfants. Cette belle famille a débuté par trois filles, nées à peu de distance l’une de l’autre. J’avais alors tout plein de livres d’histoires pour les petites filles; de Blanche-Neige à Boucle d’Or sans oublier Cendrillon. Cette dernière était très populaire. Vraiment, il y a quand même pas mal de place dans le petit tabouret!

Puis nous est arrivée une quatrième petite fille. Elle aimait aussi les histoires, mais surtout quand il y avait des animaux, tout plein d’animaux qu’elle s’amusait à faire parler; en fait elle inventait ses propres histoires. Et un beau jour, ou plutôt un beau soir si ma mémoire est bonne, nous est né un petit garçon, enfin! Vous dire si je l’ai bercé, ce bel angelot! Entre les histoires et les Teletubbies, il était sage comme une image! Il a grandi, grandi, tellement que dans notre vieille maison aux plafonds plutôt bas, il doit prendre garde de ne pas se cogner la tête en passant les portes. Chez nous, ce ne sont pas les « blues qui passent plus dans les portes », non, ce sont les trop grandes personnes!  Quelques années plus tard, par un beau jour de mai, une cinquième fille est arrivée… je dirais avec tambour et trompette! Elle aimait les histoires, à condition qu’elles ne durent pas trop longtemps et souvent, même si elle ne lisait pas encore, elle racontait l’histoire, à sa façon. Elle aussi a grandi très vite, sans trompette… mais avec tambour!

Cette belle famille manquait tout de même de garçons, jusqu’à ce qu’en 2010, deux moussaillons, viennent s’y ajouter; un en juillet et l’autre en novembre; un blond et un brun! Enfin le dernier jour d’avril 2013, un autre petit garçon tout blond est venu clore la tribu! Ce qui fait que, depuis quelques années, le tabouret ne contient plus que des livres tout pleins d’animaux. Une histoire, entre autres, est devenue la préférée de mes trois derniers petits-fils. Elle a pour titre Le petit chevreau entêté. L’auteur s’appelle Serge Mikhalkov… un inconnu pour moi. Les illustrations ne sont pas vraiment belles, mais elles sont frappantes : l’orage est très noir, la pluie tombe sur deux pages, le cochon rose est énorme, les loups ont l’air très méchants. C’est une histoire qui frappe l’imagination des enfants et c’est certainement pour cette raison que mes petits garçons ont tant aimé Le petit chevreau entêté! Il n’y a pas si longtemps encore, je devais la raconter au moins deux fois, quand ce n’était pas trois. Presque tous les adultes de la famille ont été réquisitionnés un jour ou l’autre pour raconter Le petit chevreau entêté… et chacun ou chacune de dire, à chaque fois : « Non! Pas encore le petit chevreau! »

Alors voilà! Les garçons ont grandi et ils ne demandent plus d’histoires. Le petit chevreau entêté est pas mal amoché, mais quand même, je ne peux pas le jeter… tout à coup, un bon soir, où Zachary, notre benjamin, aurait encore envie de l’entendre et surtout de regarder les images! Je vais donc le laisser encore quelque temps dans mon repose-pied…

© Madeleine Genest Bouillé, 3 avril 2020

Et si on parlait d’autre chose…

Pour ma part, c’est depuis le vendredi 13 mars que je suis tombée dans ce sujet : le coronavirus ou, de son nom de maladie, la COVID-19. Le comité de direction de la bibliothèque municipale était placé devant un choix – à cette date, nous avions encore le choix –, est-ce qu’on peut tenir notre souper spaghetti ou est-ce qu’on le reporte, ou encore, on l’annule? Et par la même occasion, doit-on fermer la bibliothèque ? Comme on l’a appris par la suite, tout fermait partout, on nous conseillait de rester chez nous autant que possible. Le virus en question pouvait causer la mort… et vous connaissez la suite. Pour ma part, j’aime mieux changer de sujet de conversation.

À ce temps-ci de l’année, que peut-il bien y avoir d’intéressant? Surtout pas la température! Alors, si on parlait des érables? Encore dépouillés de leur feuillage, ils ne se distinguent pas tellement des autres arbres, sauf s’ils sont plantés dans une érablière et qu’ils ont chacun une chaudière accrochée à leur tronc. Sinon lorsque le ciel est nuageux, ils se fondent dans le paysage parmi les autres arbres gris, debout sur un tapis de neige vraiment plus grise que blanche. Comme ils semblent loin les paysages verdoyants, avec des fleurs de toutes les couleurs. Et encore plus, les érables parés de leur flamboyante parure d’automne! Nos saisons sont tellement différentes qu’on a l’impression de changer de planète quand on passe de l’une à l’autre.

En regardant les trois érables que mon époux a entaillés il y a quelques jours, il m’est venu une réflexion que j’ai eu l’idée de vous partager… histoire de parler d’autre chose! Pour qui n’a pas l’œil exercé d’un spécialiste des arbres de la forêt tempérée, comme on nous apprenait à l’école, ces jours-ci, les érables ne sont reconnaissables que si, justement, ils sont parés pour le temps des sucres. Sinon, on ne les remarque même pas. L’érable, à la fin de l’hiver est humble, sobre, ordinaire. Discret, il prépare en secret ce qui constitue une de nos principales richesses naturelles, cet or sucré qu’on recherche partout dans le monde.

Ce n’est pas à l’automne, quand l’érable étale ses couleurs les plus somptueuses, qu’il est le plus utile, le plus précieux, même si on vient de loin admirer sa parure. Non, la gloire des érables, c’est au printemps qu’elle éclate. Au  printemps, l’érable est vraiment le roi de nos bois, on compte sur lui pour une part importante de notre économie. Au printemps, quand il est tout gris, tout ordinaire, c’est là qu’il nous devient indispensable.

Ainsi en est-il des humains. Ce qui fait la valeur d’une personne, ce n’est pas ce qui est le plus apparent. Malheureusement, on vit dans une époque où c’est l’apparence qui compte. On a besoin d’images pour se forger une opinion sur les gens et les choses. La télévision, les réseaux sociaux, le téléphone qu’on dit « intelligent » nous parlent avec des images, toujours. Quand j’étais étudiante, on nous vantait les vertus d’humilité et de modestie. Ça faisait partie de l’apanage d’une jeune fille bien élevée… Comme le disait une chanson ancienne : « Ah! oui, c’est loin, c’est loin tout ça! »  Maintenant,  on sous-estime, on méprise même parfois les gens qui ne savent pas se mettre en valeur. Ce qui compte de nos jours, c’est ce qui se VOIT.  « Dis-moi comment tu parais, je te dirai qui tu es. »  N’est-ce pas plutôt « ce que tu veux être »?…

Les qualités de cœur telles l’honnêteté, la générosité, la sincérité, si elles sont appréciées, ne sont pas des choses dont on cause… enfin pas en société. Pourtant, les personnes qui sont le plus utiles dans leur milieu, leur famille, pour leurs amis, leurs collègues de travail, ce ne sont pas nécessairement celles qui paraissent le mieux ou qui ont le discours le plus éloquent. Les personnes sur lesquelles on peut vraiment compter, ce sont celles vers qui on se tourne quand on a un service à demander, une cause à faire valoir. Ce sont surtout celles qu’on appelle quand ça va mal, et que tout est gris comme un jour de mars très laid; celles qui disent « oui »  du fond du cœur, celles qui tendent la main, qui écoutent sans juger.

Comme les érables au printemps, ce qui fait notre gloire, ce n’est pas la beauté, la renommée, ni même la fortune. La seule gloire qui vaille la peine d’être recherchée, c’est d’être utile autour de nous, tout simplement. De cette gloire, on peut être fier même si cela ne nous mérite ni trophée, ni médaille!

Et malgré le virus, on peut profiter du temps des sucres… à condition de ne pas trop se rapprocher les uns des autres!

© Madeleine Genest Bouillé, 19 mars 2020 (à partir d’un grain de sel du 16 mars 2016, La gloire des érables)

L’âge de raison… et la raison de l’âge

Quand je commence à parler de l’ancien temps, je l’avoue, j’en ai pour un bon bout de temps. J’utilise des mots et des expressions qui avaient cours à l’époque. Voyez-vous, l’un des plaisirs de vieillir, c’est d’avoir vécu plein de choses qui ne sont plus à la mode, de s’en souvenir, et partant de là, de les raconter!

Dernièrement, je mentionnais justement devant quelques jeunes cette expression d’autrefois, « l’âge de raison ». Que voilà une expression qui est vraiment tombée en désuétude! Pourtant, pour les gens de ma génération, avoir l’âge de raison, ça représentait une étape importante dans la vie.

Au temps d’hier, l’âge de raison était fixé à sept ans. Un enfant de sept ans allait à l’école et avait généralement les connaissances nécessaires pour faire sa « petite communion », étape importante, s’il en était. Bien entendu, la fillette ou le garçon qui allait sur ses sept ans entendait régulièrement des commentaires du genre : « Il faut que tu sois raisonnable, tu auras sept ans bientôt. » Alors forcément, dès que l’enfant avait atteint cet âge crucial, on lui répétait encore plus souvent : « Soir raisonnable! Tu as sept ans, tu es grand maintenant, laisse ce jouet à ton petit frère. » Les remontrances étaient toujours plus sévères quand on atteignait ce fameux chiffre sept. Nous ne comprenions pas vraiment ce qu’il y avait de changé; nous n’avions pas grandi tout d’un coup! Notre figure était la même; quelle était donc cette chose invisible qui venait balayer notre insouciance et nous investissait de responsabilités dont on se serait bien passé? On venait d’avoir sept ans, c’était la seule raison!

L’âge de la majorité représentait quelque chose d’un peu semblable. Dans notre jeune temps, l’âge légal était à vingt et un ans. La veille encore, on était jeune, sans souci; on avait vingt ans, le bel âge, selon les poètes…On coulait des jours paisibles sous la tutelle des parents. Même si on avait déjà commencé à gagner notre pain quotidien, dans bien des familles, les parents géraient le salaire du garçon ou plus encore de la fille, encore mineure. Et voilà qu’un beau matin, on avait vingt et un ans, on était maintenant majeur! On pouvait prendre des décisions importantes, on avait le droit de voter et on n’avait pas besoin de la permission des parents pour se marier, même si on n’exerçait ce droit qu’en cas d’absolue nécessité. Vingt et un ans… c’était un chiffre magique!

À soixante-cinq ans – à moins que ce soit maintenant soixante – nous voici admissibles aux prestations de la sécurité de la vieillesse. Quelle charmante expression! À la fin de la vie, tout comme au début, on est dépendant, on a besoin d’être gardé en sécurité. Pourtant on compte sur nous pour une foule de choses, comme garder nos petits-enfants ou encore initier les plus grandes et les plus grands aux mystères de la cuisine, aux « ouvrages de dames » ou à la menuiserie. Les associations bénévoles nous ouvrent leurs bras… Nous ne serons donc pas inoccupés, ce qui est excellent pour la santé autant physique que mentale. Et comme plusieurs d’entre nous fréquentent encore l’église, on est au premier rang pour le service à l’autel, les lectures et la chorale. Encore une fois, la raison de l’âge est vraiment la bonne raison!

« Le cœur ne vieillit pas » comme le dit la chanson. On ne voit pas le temps passer et on ne se sent pas vieillir. Mais il arrive un jour où, quand on se regarde dans le miroir, la personne qu’on aperçoit ne ressemble pas à celle qui nous faisait face il y a vingt ou même seulement dix ans. On constate que la silhouette a changé; le poids n’est pas réparti de la même façon qu’avant… le dos s’arrondit, les vertèbres se tassent : « Non, mais c’est qui celle-là? Depuis quand ai-je cette tête? J’avais le cou plus long, il me semble. » Et on s’étire le cou… en vain! On ne s’habitue pas à notre nouveau look. Et ces rides qui racontent notre histoire encore mieux qu’on saurait le faire avec des mots! Qu’il s’agisse des petites rides joyeuses au coin des yeux, ou de celles plus amères de chaque côté de la bouche, ou bien de celles entre les sourcils et sur le front qui disent les contrariétés, l’inquiétude, la déception…

On a la figure comme une carte routière. On a fait du chemin et ça paraît. Il faut dire que la vie nous donne tellement de claques dans le dos, de coups de poing sur la tête et de coups de pied où le dos perd son nom, ça finit par abîmer une personne, tout ça! Et c’est ainsi qu’arrive réellement l’âge de raison… lorsque la raison ne peut rien contre l’âge.

L’essentiel, c’est de vivre chaque étape de la vie pleinement, sans s’attarder à regarder en arrière et en remerciant le ciel, ou qui vous voudrez pour chaque nouvelle journée qui nous est accordée.

© Madeleine Genest Bouillé, 25 février 2020