Te souviens-tu?…

Je lisais quelque part que les amoureux de longue date – ou si vous aimez mieux, « les vieux amoureux » – se disent souvent : « Te souviens-tu? » Pour ceux qui s’aiment et qui vivent ensemble depuis de nombreuses années, cette phrase est aussi importante et tout autant significative que l’éternel : « M’aimes-tu? » D’une certaine façon, ça veut presque dire la même chose! Des souvenirs communs nous rapprochent, nous font sourire; et s’il s’agit de souvenirs douloureux, le rappel est moins pénible, puisque nous avons quelqu’un avec qui les partager.

On a traversé les moments difficiles ensemble, on a vécu «  le meilleur et le pire ».  L’indéfectible présence de l’autre nous a soutenus à chaque étape de la vie. On a conjugué à tous les temps le verbe aimer, avec tendresse, passion, patience, humour, reconnaissance… Il y en a des choses dans ce « te souviens-tu? »

« Te souviens-tu? », c’est aussi ce qui nous rapproche quand, les parents partis, on se retrouve, frères et sœurs, sur la branche du haut de l’arbre généalogique. Certains sont mariés, ont leur famille : enfants et petits-enfants sont au centre des préoccupations. Les célibataires, plus libres, ont rempli leur vie de réalisations diverses. Mais toujours, lors de nos rencontres, invariablement, au détour de la conversation, la question : « Te souviens-tu » vient abolir les années écoulées. « Te souviens-tu la fois où on t’avait accusée d’avoir mangé les bananes mises de côté pour le pique-nique au 3e rang, alors qu’on les avait tout simplement oubliées à la maison? » Si je m’en rappelle? Il n’y a pas de danger que je l’oublie! – « Et toi, te souviens-tu quand vous dessiniez des moustaches sur les affiches de Daniel Johnson, quand il s’est présenté aux élections provinciales de… quand donc déjà? »  Celle-là, on s’en rappelle tous. On s’était tellement amusés!

Les « p’tits Bouillé » au cours d’une fête de famille en 1978 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Les souvenirs des bons et des mauvais coups, des tours qu’on s’est joués mutuellement, même des punitions méritées, font rayonner les visages de ces enfants d’hier! Et l’écho des fou-rires d’autrefois résonne encore à nos oreilles au rappel de nos folles équipées.

« Te souviens-tu? », c’est d’une certaine façon, le thème du mois de novembre. Est-ce à cause de son dénuement, de sa grisaille, de sa mélancolie toujours présente, même quand il fait beau? C’est en novembre qu’on rappelle à notre souvenir ceux qui nous ont quittés pour toujours. Deuils récents à la douleur encore vive ou deuils anciens à jamais présents dans notre mémoire; à moins d’être très jeune, on a tous un peu de parenté « de l’autre bord » et ils sont précieux ces moments pour se souvenir. On ne peut pas les laisser passer… Alors oui, on se souvient!

© Madeleine Genest Bouillé, 7 novembre 2017

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Halloween ou Toussaint?

Dans mon enfance, on ne fêtait pas l’Halloween. Les célébrations de la Toussaint et du Jour des Morts prenaient tellement de place, il n’en restait plus pour cette antique fête païenne, dont on se gardait bien de nous expliquer l’origine.

Nous avions congé d’école les deux premiers jours de novembre, d’abord parce qu’il y avait la messe. La fête de la Toussaint, comme son nom l’indique, était la fête de tous les Saints, tandis que le Jour des Morts, les prières et les chants liturgiques avaient pour but de rappeler à notre souvenir tous les ancêtres, non seulement de la famille, mais aussi de toute la paroisse. Il n’y avait pas grand place pour une quelconque réjouissance en ces jours où l’on se promenait de l’église au cimetière. Certaines bonnes dames se vêtaient de noir de la tête aux pieds pour l’occasion, et elles passaient de longs moments en prière avant et après les offices. Pour les personnes qui ne demeuraient pas trop loin de l’église, il était d’usage d’y faire de courtes visites, autant de fois qu’on le pouvait, ce qui paraît-il, était censé rapporter des indulgences plénières. Comment vous expliquer ces indulgences? Disons que c’était comme des coupons-rabais qu’on échange au Métro ou chez Canadian Tire; on nous assurait que les indulgences étaient comptabilisées au ciel pour nous valoir des bons points afin de faciliter notre entrée au paradis. Alors, vous comprenez, on ne prenait pas de chance!

Novembre, c’était aussi le mois des histoires de peur! Chaque famille avait la sienne. Dans la famille de ma mère, je crois qu’on avait une collection de ces histoires qui nous venaient surtout du côté de ma grand-mère Blanche. Peut-être que je vous ai déjà raconté celle qui suit, mais bon, une fois par année… c’est pas trop! La voici donc :

« C’était un soir de Toussaint… la noirceur vient vite en novembre! Donc, en ce premier soir du mois des morts, après souper, Nérée et sa famille venaient justement de s’agenouiller pour la prière, quand tout à coup on entendit des gémissements qui semblaient provenir du jardin à l’arrière de la maison. Au même instant, on entendit les cloches de l’église qui sonnaient le glas, comme chaque soir durant ce mois. Cette coïncidence ne laissait aucun doute : il s’agissait d’âmes errantes qui demandaient des prières!

Nérée et sa femme étaient de bons catholiques, aussi se mirent-ils à égrener chapelet sur chapelet, ne s’arrêtant que pour réciter les invocations pour la délivrance des âmes du purgatoire. On entendait toujours les gémissements, parfois plus fort; à d’autres moments, ça ressemblait à des sanglots… Ça donnait froid dans le dos! Alors, on redoublait d’ardeur. Toute la sainte soirée se passa en prières. Les plus jeunes dormaient à genoux! Vint le moment où il fallut bien aller se coucher, malgré les gémissements qui persistaient, quoique s’affaiblissant d’heure en heure… Au matin, quelle ne fut pas la consternation de notre pieux paysan quand il trouva une de ses vaches morte, la tête prise dans la clôture. Nérée, c’était du bon monde, et surtout, il avait cette qualité très utile qu’on appelle le gros bon sens. Il rassura ses enfants en leur disant que leurs prières serviraient certainement pour le repos d’une âme abandonnée. Pour ce qui était de la vache, il s’agissait de la vieille Mariette, qui ne donnait presque plus de lait et qui était promise à l’abattoir. »

Il y avait aussi des chansons épeurantes, surtout dans les cahiers de La Bonne Chanson. Je me souviens quand maman nous chantait Le Grand Lustucru. Le Lustucru faisait partie d’une ribambelle de  personnages dont on nous menaçait quand venait le temps d’aller dormir et qu’on aurait préféré veiller encore un peu. Personnellement en plus de cet affreux bonhomme, j’ai entendu parler du « Bonhomme Sept-Heures », de « Poil-au-Plume » et d’autres dont j’ai oublié les noms.

Le Grand Lustucru est une chanson de Théodore Botrel, ce Breton qui excellait dans les chants de marins perdus en mer et autres tristes couplets. Vous connaissez le Lustucru?  Ça commence ainsi : « Entendez-vous dans la plaine, ce bruit venant jusqu’à nous. On dirait un bruit de chaînes, se traînant sur les cailloux. C’est le Grand Lustucru qui passe, qui repasse et s’en ira. Emportant dans sa besace tous les petits gars qui ne dorment pas. »  Dans le deuxième couplet, ça rempire : « Quelle est cette voix démente qui traverse nos volets? Non, ce n’est pas la tourmente qui joue avec les galets… » Et au troisième couplet, on a envie de se boucher les oreilles : « Qui donc gémit de la sorte, dans l’enclos, tout près d’ici? Faudra-t-il donc que je sorte, pour voir qui soupire ainsi? » Heureusement, à la fin du quatrième couplet, la maman répond : « Allez-vous-en méchant homme, quérir ailleurs vos repas, puisqu’ils font leur petit somme, non, vous n’aurez pas, mes petits gars. ». Inutile de dire qu’on avait toujours hâte au dernier couplet… on ne se serait jamais endormi avant!

Le mois de novembre, c’est vraiment un mois pour les histoires de peur… racontées ou chantées!

© Madeleine Genest Bouillé, 31 octobre 2017

Le temps qui passe

Il y a de ces petites phrases qui nous accrochent, qui nous trottent dans la tête et qui nous reviennent parfois au détour d’une conversation ou à d’autres moments, opportuns ou non. Ainsi en est-il de celle que je cite ici et qui est tirée du film Le fabuleux destin d’Amélie Poulain : « C’est l’angoisse du temps qui passe qui nous fait tant parler du temps qu’il fait ».

Grande marée du mois d’avril.

Y a-t-il quelqu’un qui ne parle jamais du temps qu’il fait? On y vient tous à un moment ou à un autre : « Il fait beau aujourd’hui, il faut en profiter, il paraît que ça durera pas! », « Il faudrait de la pluie… un automne trop sec, c’est pas bon pour la terre », « Non, mais c’est ben terrible si on a du temps plate… il pleut tout le temps! » Et on parle des automnes qu’on a connus, des bien pires que cette année, ou des bien plus beaux. La température c’est l’entrée en matière idéale quand on rencontre quelqu’un. Et c’est suivi de près par la politique… surtout en temps d’élection! Mais on s’aperçoit bien vite si notre interlocuteur est intéressé par ce dernier sujet…ou quand on constate qu’on n’est pas du même bord; alors on revient vite à la température. Ah! la température! Quel merveilleux sujet! C’est finalement ce qui meuble la conversation quand on n’a pas trop de points en commun et qu’on cherche ce qui pourrait bien intéresser la personne qui est avec nous, surtout si elle n’est pas trop jasante. Et puis, parler des variations de la température, c’est aussi une façon de cacher sa timidité ou d’abréger un dialogue mal parti.

Coup d’eau de juin 2015.

Il y a quand même des personnes que les variations de la température intéressent pour vrai et qui peuvent nous entretenir sur ce thème pendant plusieurs minutes, que dis-je, des heures! Avec les passionnés de haute et de basse pression atmosphérique, les fervents de précipitations, les amoureux de stratus et de cumulo-nimbus, la conversation peut prendre une tournure sérieuse, voire scientifique! C’était le sujet préféré de mon frère Florent, dont les souvenirs étaient marqués par le temps qu’il avait fait à chaque occasion. Qu’il s’agisse de la pire tempête de neige en 1955 ou du gros orage de 1971, du jour de mon mariage le 24 juin 1964 ou bien du baptême de mon premier bébé, le jour de Pâques 1965, il se rappelait le temps qu’il faisait à cette date. Mais Florent était lui-même un phénomène! Il possédait une mémoire comme on en voit peu… ce fut d’autant plus triste de voir cette fabuleuse mémoire se dégrader.

« Le temps qui passe », il passe à une vitesse ahurissante et ça peut devenir vraiment angoissant. Quand j’étais petite, comme tous les enfants, je disais à tout propos : « J’ai hâte! » : hâte à ma fête, hâte à Noël, hâte à dimanche. Un vieil oncle d’au moins quarante ans m’avait répondu un jour où j’avais redis une fois de plus ma hâte à je ne sais plus quoi : « T’as donc bien hâte de vieillir! » J’étais restée interloquée. Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire.

Grosse bordée de neige…

Maintenant que j’ai atteint un âge respectable, et j’ose le croire, une certaine maturité, je réalise que nos attentes, nos désirs, nos espoirs nous poussent en avant inexorablement. Difficile de vivre au jour le jour, comme on le conseille aux aînés que nous sommes! Je ne peux m’en empêcher, j’ai toujours hâte à quelque chose.  Mon mari et moi, nous avons neuf petits-enfants. Quand ils étaient tout-petits, nous vivions dans la hâte du premier sourire, des premiers pas, des premiers mots.  Puis, ce furent tous les premiers exploits :  premier dessin qu’on expose fièrement sur la porte du frigo, premiers succès scolaires, artistiques ou sportifs, qu’on applaudissait à chaque fois. Et maintenant on suit avec bonheur le parcours  de chacune et chacun, du premier emploi d’été à la première voiture.  On a hâte de connaître leurs succès… et en même temps on trouve que ça va beaucoup trop vite!

Notre vie est un calendrier jalonné d’anniversaires; il y a les jours marqués par des événements heureux : les mariages, les naissances.  Évidemment, il y a de plus en plus de dates qui rappellent ces moments plus tristes que sont les décès de nos proches. Avec l‘arrivée du mois de  novembre, justement appelé le « mois du souvenir »,  même, si on n’a pas le choix de penser à nos chers disparus, dans notre famille, on a pour équilibrer la balance, plusieurs anniversaires. Alors, je ne peux pas m’en empêcher, j’ai hâte!  Non, mais vraiment,  comment fait-on pour vivre sans avoir hâte à quelque chose? Ça fait partie des petits bonheurs de la vie! Et tant pis pour le temps qui passe, qu’au moins, il soit bien employé!

© Madeleine Genest Bouillé, 27 octobre 2017

Du temps de « Madame Chose »

Autrefois, il était d’usage pour les femmes mariées de porter le nom du mari.  Et pas juste le nom, le prénom aussi. Ma mère, Jeanne Petit, s’appelait donc Madame Julien Genest, et comme sa sœur Alice avait elle aussi épousé un Genest, pour les différencier, on disait Madame Julien et Madame Léo. Quand je me suis mariée, cette façon de faire était  encore en usage. J’étais née et j’avais grandi dans ce même village où nous demeurons encore; comme je travaillais « au téléphone » – même si on ne me voyait pas, on m’entendait –, la plupart des gens connaissaient mon nom. Et voilà, que du jour au lendemain, je devenais Madame Bouillé… pas Madame Zéphirin, ni Madame Louis-Joseph, non, Madame Jacques!

Papa et Maman, 1942 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

À cette époque, il y avait aussi une mode vraiment ridicule; les femmes s’adressaient à leur voisine, en l’appelant « Madame Chose »… en langage courant, ça donnait plutôt « Mame Chose ». On entendait ça couramment. Une fois, je ne sais plus quelle dame s’était adressée à ma mère en utilisant l’expression « Mame Chose »; ma mère avait répondu : « Genest, Madame Genest ».

Il n’y a pas longtemps, j’ai regardé la retransmission d’une des fameuses « Soirées du Bon Vieux Temps », qui était télédiffusées au canal 7, le poste de Sherbrooke. Ces soirées étaient animées par Louis Bilodeau. Je crois que tous les villages du Québec y sont passés. L’émission que j’ai visionnée présentait le village de Saint-Marc-des-Carrières. C’était en 1976, l’année où nos voisins fêtaient le 75e anniversaire de fondation de leur municipalité. J’ai revu des gens que je connaissais… plusieurs sont disparus; pensez donc, il y a quarante et un ans de ça! L’animateur présentait tout ce beau monde, en commençant par les notables, Monsieur le curé Beauchemin, Monsieur le Maire, Alcide Rochette, accompagné de son épouse, qui fut présentée ainsi : « Madame la Mairesse »! Elle n’avait pas besoin d’autre présentation. Puis ce fut le tour du président des Fêtes, Monsieur le Docteur Antoine B. Dussault, accompagné aussi de son épouse, Madame Docteur Dussault. Que dire de plus? Ensuite on présenta les musiciens, les danseurs et autres artistes. Madame Robert Légaré que je connaissais pour l’avoir souvent rencontrée au cours des soirées Lacordaire, a chanté une chanson à répondre de sa belle voix de soprano, qui était plutôt habituée aux  mélodies plus classiques. C’était quelqu’un Madame Légaré! Quel beau souvenir! Et que de belles dames, dans cette assemblée… toutes vêtues de robes longues et joliment coiffées. Mais pas un seul prénom à mettre sur les visages de toutes ces femmes… Dommage!

Comité historique du 75e anniversaire de St-Marc-des-Carrières (image du programme souvenir).

Un peu plus tôt cet automne, je vous ai parlé des maires qui ont jalonné l’histoire de notre municipalité. S’il fallait que j’essaie de nommer le prénom de chacune des épouses, je devrais chercher pas mal loin!  À commencer par le Sieur Paul Benoît, dont il n’est nulle part fait mention qu’il ait eu une épouse… et pourtant, il a quand même eu une belle descendance. Celle qui a eu la chance de porter son nom le plus longtemps fut certes l’épouse de notre maire Louis-Philippe Proulx. Marie-Louise Marcotte était une « demoiselle attardée », très connue par chez nous, quand elle convola avec M. Proulx, qui n’était pas non plus de la première jeunesse. Comme celui-ci ne survécut pas longtemps à son mariage, Marie-Louise reprit donc son nom… qu’on n’avait pas eu le temps d’oublier!

Louis-Philippe Proulx et son épouse, Marie-Louise, 1947 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Je n’ai pas très bien connu Madame J.B.H. Gauthier, mais je sais qu’elle s’appelait Marie-Ange. À ce qu’on m’a raconté, cette femme qui tenait sa maison et sa famille de main de maître (ou plutôt de maîtresse), me laisse croire qu’elle aurait mérité qu’on l’appelle par son prénom. Par contre, j’ai bien connu l’épouse du maire C.H. Johansen, Madame Simone. Dans mon premier livre, Grains de sel, grains de vie, j’ai parlé de cette femme admirable, qui était la mère de mes amies d’enfance, Colette et Madeleine, ainsi que de sept autres enfants. J’ai parlé de sa patience, de son accueil chaleureux. À la fin du texte qui lui est consacré, j’ai écrit : « Sans bruit, sans longs discours, tout simplement, vous avez pris votre place : ni devant, ni derrière votre « notable » de mari, mais à côté de lui, toujours. » Elle méritait son titre de « Madame la Mairesse », mais elle préférait qu’on l’appelle Madame Johansen, comme c’était encore la coutume.

Au cours des années soixante-dix, il a été décrété que les femmes mariées porteraient leur nom de baptême, évidemment, elles reprenaient aussi leur prénom. Dans les débuts de cette nouvelle loi, il arrivait parfois qu’on doive appeler deux fois les femmes qui attendaient leur tour dans une salle d’attente, soit chez le médecin ou chez le dentiste; il y avait tellement longtemps qu’on ne les avait pas appelées par leur nom!  Plusieurs dames ne se sentaient pas à l’aise d’utiliser leur nom de « jeune fille »  dans la vie courante; au téléphone surtout, elles continuaient de se nommer  du nom de leur mari.  Mais au moins,  le terme « Madame Chose » avait disparu!

© Madeleine Genest Bouillé (ou Madame Jacques…), 22 octobre 2017

La course qui n’a pas eu lieu…

Le lièvre et la tortue en sont un témoignage
Rien ne sert de courir, il faut partir à point.
À ceci je réplique : « Rien ne sert de partir…
Laisse courir le lièvre, il finira bien par revenir! »
Mais Sire Lièvre se retrouvera en ces pages
Avec un autre genre de personnage,
Pas plus pressé qu’il faut, calme et sage…

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Un chasseur sachant chasser se retrouva un beau matin
Dans une belle forêt, de hêtres, d’érables et de pins.
Ce chasseur émérite savait comme tous ses pareils
Se hâter avec lenteur, savourant chaque merveille :
Quatre-temps, ail des bois, fougère et colchiques…
Respirant l’air pur et frais. Quel tonique!

Fusil en bandoulière, allant d’un pas léger, prudent,
Oreille aux aguets, œil vigilant, nez au vent…
Épiant les plus infimes bruits de la forêt,
Les supputant, devinant leurs secrets…
« Assurément ce bois est riche en gibier,
Je le sens! » Il faut avouer qu’il avait du nez!

Mais soudain, à cent pas de là, il se fait un remue-ménage
Un lièvre bondit, fait face et s’enfuit, quel dommage!
« D’où sort cet olibrius? » se demande notre chasseur.
« Que poursuit-il…de quoi aurait-il peur? »
Du coup, notre homme immobile, s’apprête et attend.
« Reviens coquin! Tu n’es pas loin pourtant. »

L’animal reparaît un instant, puis repart aussitôt.
« Serait-ce donc que tu veux faire la course?
Comme avec la tortue de la fable, pauvre sot!
J’ai pour toi mon beau, de quoi te donner la frousse.
Tu veux courir, grand bien te fasse.
Patient je suis, j’attendrai que tu te lasses. »

Le lièvre, beau joueur, à ces mots, réapparaît.
Mais sitôt dans l’autre sens repart d’un trait.
Le chasseur s’installe donc commodément.
Jouissant de ce fait de la beauté du moment.
Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures
Dit-on. Il en est de même des jeux, sauf erreur.

Le lièvre s’essouffle… À la fin quand il s’aperçoit
Dépité, qu’il est seul à courir en ces bois,
Il revient sur ses pas en trottinant, penaud.
« Tiens donc, tu n’es plus aussi faraud!
Dis-moi maintenant à quoi t’as servi ta vitesse?
Vivant toujours comme si tu avais le feu aux fesses? »

Épaulant son fusil, le chasseur reprit :
« Je regrette pour toi mon bel ami,
J’ai pour ma part passé excellente matinée,
Je te dis adieu, tu fus de bonne compagnie,
Tu termineras ta carrière en délicieux pâté. »
Et sur ce… Pan! Le coup partit!

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(Essai de fable d’après Le lièvre et la tortue de ce bon M. de La Fontaine.)

© Madeleine Genest Bouillé, 2008

L’âge de raison… et la raison de l’âge

Quand je commence à parler de « l’ancien temps », je l’avoue, j’en ai pour un bon bout de temps! Et j’utilise des mots et des expressions qui avaient cours à l’époque. C’est que, voyez-vous, l’un des plaisirs de vieillir, c’est d’avoir vécu plein de choses qui ne sont plus à la mode, de s’en souvenir et partant de là, de les raconter!

Dernièrement, je mentionnais justement devant quelques jeunes cette expression d’autrefois : « l’âge de raison ». Une expression qui est vraiment tombée en désuétude. Et pourtant pour les personnes de ma génération, avoir l’âge de raison, ça représentait une étape importante dans la vie.

L’âge de raison… dans les années 50 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Au temps d’hier, l’âge de raison était fixé à sept ans. Un enfant de sept ans allait à l’école et avait généralement les connaissances nécessaires pour faire sa première communion, étape importante, s’il en est. Bien entendu, la fillette ou le garçon qui allait sur ses sept ans entendait régulièrement des commentaires du genre : « Il faut que tu te montres raisonnable, tu auras sept ans bientôt. »  Alors forcément, dès que l’enfant avait atteint cet âge crucial, on lui répétait souvent : « Sois raisonnable! Tu as sept ans, tu es grande maintenant, laisse ce jouet à ta petite sœur. » Les remontrances étaient toujours plus sévères quand on atteignait ce fameux chiffre sept. Nous ne comprenions pas vraiment ce qu’il y avait de changé; nous n’avions pas grandi tout d’un coup! Notre figure était la même, quelle était donc cette chose invisible qui venait balayer notre insouciance et nous investissait de responsabilités dont on se serait bien passé? On venait d’avoir sept ans, c’était la seule raison!

L’âge de la majorité représentait quelque chose de semblable. Dans notre jeune temps, l’âge légal était à vingt et un ans. La veille encore, on était jeune, sans souci; on avait vingt ans, le bel âge, selon les poètes… On coulait des jours paisibles sous la tutelle des parents. Même si on avait déjà commencé à gagner notre pain quotidien, dans bien des familles, les parents géraient le salaire de la fille ou du garçon encore mineur. Et voilà qu’un beau matin, on avait vingt et un ans, on était maintenant majeur! On pouvait prendre des décisions importantes; on avait le droit de voter et on n’avait pas besoin de la permission des parents pour se marier, même si on n’exerçait ce droit qu’en cas d’absolue nécessité. Vint et un ans…c’était un chiffre magique!

La « majorité », 1962 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

À soixante-cinq ans, nous voilà admissibles aux prestations de la sécurité de la vieillesse! Quelle charmante expression! À la fin de la vie, tout comme au début, on est dépendant, on a donc besoin d’être gardé en sécurité. Pourtant on compte sur nous pour une foule de choses, comme garder nos tout-petits enfants, ou encore initier les plus grandes et les plus grands à la pâtisserie, au tricot ou à la menuiserie. Et comme plusieurs d’entre nous fréquentent encore l’église, on est au premier rang pour le service à l’autel, les lectures et la chorale. Encore une fois, la raison de l’âge est vraiment la bonne raison!

« Le cœur ne vieillit pas », comme le dit si bien la chanson. On ne voit pas le temps passer et on ne se sent pas vieillir. Mais il arrive un jour où, quand on se regarde dans le miroir, la personne qu’on aperçoit n’est plus la même que celle que nous voyions il y a vingt ou même seulement dix ans. On constate que la silhouette a changé; le poids n’est pas réparti de la même façon qu’avant… le dos s’arrondit, les vertèbres se tassent. « Non, mais c’est qui, celle-là? Depuis quand ai-je cette tête? J’avais le cou plus long, il me semble… » Et on s’étire le cou… en vain! On ne s’habitue pas à notre nouveau « look ».  Et ces rides qui racontent notre histoire encore mieux qu’on ne saurait le faire avec des mots! Qu’il s’agisse des petites rides joyeuses au coin des yeux ou de celles plus amères de chaque côté de la bouche, ou bien celles entre les sourcils et sur le front qui disent les contrariétés, l’inquiétude, la déception…

On a la figure comme une carte routière. On a fait du chemin et ça paraît. Il faut dire que la vie nous donne tellement de claques dans le dos, de coups de poing sur la tête et de coups de pied là où le dos perd son nom, ça finit par abimer une personne, tout ça! Et c’est ainsi qu’arrive réellement l’âge de raison…lorsque la raison ne peut rien contre l’âge.

Le « bel âge », 2014 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

L’essentiel, c’est de vivre chaque étape de la vie pleinement, sans s’attarder à regarder en arrière et en remerciant le ciel, ou qui vous voudrez, pour chaque nouvelle journée qui nous est accordée.

© Madeleine Genest Bouillé, 12 octobre 2017

Le grand ménage

C’est beau l’automne… j’aime ses couleurs, ses beaux couchers de soleil; de l’automne, j’aime presque tout. Oui, tout… sauf le grand ménage! Je ne raffole pas du tout de cette tâche fastidieuse et répétitive; mais on n’y peut rien, il faut bien s’y mettre une bonne journée!

Donc, ces jours-ci, je faisais du ménage. J’en étais rendue à laver les bibelots et autres décorations, avant d’exposer mes « bebelles d’Halloween ». Je l’avoue, je suis ramasseuse… j’ai bien de la difficulté à me séparer des objets que j’aime. Un exemple : j’ai un jour reçu en cadeau un ensemble de tasses à mesurer en céramique, sur un support en bois. Ces tasses uniquement décoratives sont accrochées sur le côté de l’armoire de la cuisine depuis je ne sais plus combien d’années.  J’y suis attachée, car elles m’avaient été offertes par quelqu’un que j’aimais bien. Périodiquement, je les décroche pour les laver,  me disant toujours qu’il faudrait bien un jour que je me décide à les mettre de côté, tout comme un tas de choses qui encombrent mes armoires et mes tiroirs.

Voilà où ça devient difficile. Entre les choses dont on ne veut pas se séparer, celles qu’on trouve encore utiles, celles pour lesquelles on hésite – tout à coup ça pourrait servir à quelqu’un – quoi jeter? quoi garder? On commence à faire le tri, puis on manque de temps, on passe à autre chose, et ce sera pour le prochain grand ménage!

Nous habitons notre maison depuis bientôt 46 ans. Nous y avons élevé notre famille; nos petits-enfants y ont tous eu leurs habitudes et leurs objets préférés – jouets démodés, livres d’histoire, vieux vêtements pour se déguiser. Nous en avons entassé des choses! Linge de maison, vaisselle, bibelots, souvenirs de voyage…cela sans compter la paperasse : correspondance, photos, cartes de Noël ou d’anniversaire, recettes de cuisine, coupures de journaux et de magazines, et divers papiers jugés « importants » à l’époque où on les a mis de côté.  Tous ces témoins des nombreuses activités auxquelles nous avons été mêlés. On n’en finit plus quand on se met à classer tout ça.

Bateau acheté en Gaspésie en 1971…

Il faut en convenir; nous ne sommes plus jeunes. Quand on a atteint le fatidique « soizante-quinze », on a beau se dire qu’on est encore capable de tenir maison et de faire notre « ordinaire », comme on disait autrefois, les « pentures craquent » et on se surprend à « cogner des clous », en plein cœur d’après-midi! Tout cela pour dire que, même si la santé est bonne, voici venu le temps d’apprendre à lâcher prise! Dans son livre Voyage en Italie, écrit en 1803, Châteaubriand disait ceci : « On meurt à chaque moment pour un temps, une chose, une personne qu’on ne reverra jamais; la vie est une mort successive. » Ça peut sembler sévère, mais il faut bien admettre que c’est vrai. S’il est normal de s’attacher aux souvenirs, on ne doit pas les laisser alourdir notre vie et nous empêcher d’avancer. Pour vieillir heureux, il faut apprendre à  « voyager léger ».

De plus en plus souvent, je me surprends à me dire, concernant les choses que je garde ou les projets que je fais pour la maison : « Combien de temps me reste-t-il?… Nous reste-t-il? » Comme bien des gens de notre âge, nous espérons vivre le plus longtemps possible « chez nous ». On ne parvient pas à imaginer quand, comment et de quelle façon nous seront amenés à quitter notre foyer.  Et je crois que c’est aussi bien ainsi. Profitons de ce « temps qu’il nous reste » en faisant confiance « comme les oiseaux du ciel qui ne tissent, ni ne filent… »

En terminant je vous offre cette prière que j’avais trouvée il y a quelques années  dans un Prions en l’Église :

Il passe et je le sais fragile, le temps qu’il me reste.
Aide-moi Seigneur à le vivre en m’appuyant sur Toi.
Il passe et parfois, il m’effraie, le temps qu’il me reste.
Aide-moi Seigneur à le vivre dans l’espérance.
Il  passe et il est un don de Toi, le temps qu’il me reste.
Aide-moi à le vivre pour ta plus grande gloire.
                       

Madeleine Genest Bouillé, 5 octobre 2017

45 ans, déjà!

Eh bien oui! Notre bibliothèque municipale fête cet automne ses 45 ans d’existence. En 1972, le conseil municipal de Deschambault, alors dirigé par le maire Claude Sauvageau, adoptait le projet d’offrir à sa population une bibliothèque de prêt, laquelle serait installée au Vieux Presbytère.

Je me souviens de mes visites à la bibliothèque le vendredi soir, avec mes garçons d’abord et plus tard avec ma fille. Les livres pour adultes étaient rangés dans de grandes armoires dont le haut  était muni de portes vitrées, tandis que les étagères du bas offraient leurs trésors aux tout-petits qui s’asseyaient par terre pour fouiller à leur aise. Quelle belle acquisition!  Et c’était gratuit!

30e anniversaire de la Biblio, en 2002. Le maire de l’époque Jacques Bouillé avec l’une des fondatrices de la bibliothèque, Mme Aline Paquin. À l’extrême droite, on voit l’actuelle responsable, Mme Jacqueline Gignac.

Les premières bénévoles que j’ai rencontrées à la bibliothèque étaient Aline Paquin, Gabrielle Dussault et Yvette Loranger. Elles étaient présentes tous les vendredis, beau temps, mauvais temps! Puis, d’autres se sont ajoutées, dont, Jacqueline Gignac, qui est depuis plusieurs années déjà, la responsable, Marielle Vézina, Madeleine Bilodeau, Jeannette Paré, Cécile Bourgeois, Thérèse Tessier, ma petite belle-soeur Diane… et tant d’autres, que je ne peux toutes nommer, de peur d’en oublier! Si on ajoute les bénévoles actuelles, en comptant aussi celles qui ne sont plus de ce monde, ça doit bien faire une cinquantaine de femmes dont les âges varient maintenant entre 12 et pas loin de 80 ans.  Il ne faudrait surtout pas que j’oublie les quelques hommes, souvent des conjoints de nos bénévoles dont la présence nous est tellement utile, surtout lors de notre souper-spaghetti. Et, bien entendu, nos indispensables Guy et Yvon!

Au début, la bibliothèque ouvrait le vendredi soir seulement. Puis, la clientèle se faisant plus nombreuse, on a ajouté l’ouverture du mercredi soir. À ses débuts, notre bibliothèque était affiliée au Réseau de la Mauricie. En 1984, nous sommes passés au Réseau CNCA (Capitale-Nationale/Chaudière-Appalaches). Les volumes venant du Réseau étaient alors plus nombreux et nous avions déjà commencé à  nous enrichir d’une collection locale qui allait elle aussi en augmentant. En 1987, la bibliothèque déménageait dans l’édifice qui porte maintenant le nom de « Paul-Benoît », en rappel du premier maire de Deschambault.  Les présentoirs étaient dissimulés derrière des portes, sur le théâtre. Et les bénévoles s’installaient à la table du conseil pour faire les inscriptions et les retours! C’est à cet endroit que j’ai commencé à « bénévoler » à la bibliothèque; sous la tutelle de Gabrielle Dussault, qui ne négligeait aucun détail. Merci Gabrielle! C’est aussi en 1987, qu’à la suite d’un concours à l’école primaire, notre  biblio fut nommée « Biblio du bord de l’eau » : un nom bien simple, mais on ne peut plus significatif.

En 1993, la Municipalité de Deschambault se dotait d’un Hôtel de ville, en déménageant ses pénates dans l’ancien presbytère –  pas le « Vieux Presbytère », non, le deuxième, celui qui date de 1872.  Les pompiers qui logeaient à l’arrière de la salle s’en allait   dans l’ancien édifice de la compagnie des Autobus Gauthier.  Et nous avions enfin une vraie salle municipale rajeunie et embellie… ce qui signifiait un autre déménagement pour la bibliothèque, qui s’est retrouvée cette fois, à l’Hôtel de ville, au rez-de-chaussée. Mais, on supposait déjà que cet aménagement  n’était que temporaire.

En 1994, la Municipalité acquérait le couvent des Sœurs de la Charité de Québec, dont les dernières religieuses nous avaient quittés à la fin de juin. Déjà on prévoyait  la création  d’une école de  musique qui viendrait perpétuer l’enseignement musical qui avait toujours eu une place de choix du temps des religieuses.  L’ancien parloir abriterait le bureau de la Fabrique, le vestiaire, qui de mon temps d’écolière s’appelait « externat »,   viendrait continuer l’ouvroir que Sœur Lucienne avait déjà créé depuis quelques années. Une salle de réunion, complétait le côté nord du rez-de-chaussée. Évidemment, il était déjà prévu  que les deux pièces contigües à l’avant du côté sud, seraient  dévolues à la Biblio du Bord de l’eau. Le 15 octobre 1995, la bibliothèque déménageait une fois encore… mais on nous assurait que cette fois c’était pour longtemps.

Vingt-deux années ont passé… Lors de l’installation de la bibliothèque au couvent, la responsable était Claire Matte. Ceux qui ont connu Claire savent qu’elle ne comptait pas ses heures de bénévolat; elle avait donc eu l’idée d’ouvrir le lundi dans l’après-midi en plus des mercredi et vendredi soir.  C’était une idée de génie!  Encore maintenant,  c’est la  plupart du temps la période la plus achalandée. Mais… il y a toujours un « mais »! Vingt-deux ans plus tard, la belle bibliothèque spacieuse, bien organisée, meublée de présentoirs  et de comptoirs assortis, est pleine, elle déborde! On a ajouté des présentoirs, de formes, de couleurs et de matériaux différents,  les quelques deux ou trois cents volumes  du Réseau qui sont changés trois fois par année, se comptent  maintenant aux alentours de 800. La  collection locale que nous présentions fièrement en 1995, à 2,500 livres, est rendue à environ 4,000. On ne doit quand même pas se plaindre le ventre plein! Des réaménagements sont prévus, dans  le  plan de rajeunissement de la vénérable bâtisse qui date de 1861. Notre bibliothèque sera sûrement  rénovée,  de quelle façon?  Je n’en ai aucune idée, mais j’ai confiance. Une bibliothèque municipale, qui compte pas loin de 30 bénévoles et qui dessert la population depuis 45 ans, c’est pas rien, ça mérite considération!

Je ne peux terminer sans rappeler à notre souvenir les amies bénévoles qui nous ont quittés : Rita Delisle, Marthe Mongrain, Madeleine Bilodeau, Yvette Loranger, Jeannette Paré, Claire Matte, Céline Naud et Diane Collette-Genest. J’ose espérer que la bibliothèque céleste est bien garnie… Il ne faudrait quand même pas qu’elles s’ennuient!

La Biblio du Bord de l’eau  ne fait pas que du prêt de livres! Les bénévoles s’impliquent dans plusieurs activités culturelles et communautaires et participent ainsi à la vitalité de notre milieu: souper spaghetti, spectacle pour enfants à la Fête nationale, conférences diverses, rallye, heure du conte, club de lecture, lancement de livres d’auteurs locaux, et depuis maintenant deux ans, la Biblio a pris le relais du Cercle des Fermières et organise le traditionnel déjeuner de la St-Jean!

© Madeleine Genest Bouillé, 1er octobre 2017

Petite annonce… Perdue: enfance.

J’ai perdu mon enfance…
Dans un autobus jaune orange.

J’avais entre cinq et six ans
Mes parents étaient bien contents!

J’étais maintenant un grand garçon
J’allais enfin apprendre ma leçon.

J’ai perdu mes dents de lait; j’ai grandi.
J’ai appris à compter jusqu’à samedi.

J’ai changé de classe, j’ai monté d’années
Ma vie se passait dans les escaliers.

D’une école à l’autre, je me suis trimballé,
Passé tous les examens, repassé, trépassé!

Un matin d’automne, j’ai cherché mon enfance;
J’ai dû l’oublier dans l’autobus jaune orange.

On m’a dit : « Mon gars, tes études sont finies.
Tu vas travailler; tu vas gagner ta vie! »

Docile, je m’en vais travailler.
Très fort! Je vais aller gagner

De quoi me racheter une enfance.
Savez-vous où ça se vend?

 

© Madeleine Genest Bouillé, septembre1981

Ces mots qui me faisaient rêver…

Quand j’étais petite fille, j’aimais écouter jaser les grandes personnes. D’une certaine façon, je dirais que c’était mon loisir préféré. Même si je ne comprenais pas toujours le sens de ce qu’elles disaient, je m’inventais ensuite des histoires et j’y mettais les mots que j’avais retenus… parce qu’ils me plaisaient. C’est ainsi que j’ai commencé à aimer les mots qui, dans mon imaginaire, devenaient des images. Parfois, quand je posais des questions relatives à ce que j’avais entendu et que je croyais comprendre, je m’apercevais que  j’étais « dans les patates » et cela me vexait, bien entendu!

Je vous raconte un souvenir dont je me rappelle comme si c’était hier. J’étais alors dans la maison de « ma gardienne », où il y avait fréquemment des gens que je ne connaissais pas, étant donné que le Central du téléphone était situé à cet endroit. Quelques personnes causaient; il était question que très bientôt, il y aurait « le service de nuit ». J’avais saisi seulement ces mots : « service de nuit ». J’étais un peu étonnée, croyant comprendre qu’il s’agissait de funérailles – qu’on appelait couramment « service » – qui auraient lieu le soir, comme la messe de minuit peut-être. C’était la première fois que j’entendais une chose semblable, mais avec les adultes, je savais que je pouvais m’attendre à n’importe quoi. Le lendemain, cette idée de « service de nuit » me trottait dans la tête et je me demandais bien où ça se passerait, et surtout si je pouvais y aller moi aussi… je voulais toujours aller partout! Alors, pendant le repas du midi, je me risquai à m’informer du fameux « service de nuit ». Je déclenchai un formidable éclat de rire! Je n’étais pas  contente du tout, oh que non! J’aurais voulu me cacher en dessous de la table. Finalement, quelqu’un eut la bonne idée de m’expliquer qu’il s’agissait pour la Compagnie de téléphone, d’offrir le « service de nuit », ce qui signifiait que l’opératrice devrait être disponible la nuit autant que le jour. Dans les faits, cela voulait surtout dire qu’il y aurait désormais une employée le jour et une autre qui prendrait la relève le soir jusqu’au matin. Non, on n’allait pas à un « service » et je n’étais invitée nulle part.  Je ne savais pas alors ce que l’avenir me réservait … mais plus tard au Central, j’ai fait le service de nuit autant que celui de jour et ce, pendant plusieurs années.

Une autre fois, j’entendis les grandes personnes parler de « coffre d’espérance ». Cette fois, on parlait du mariage prochain d’une parente. On s’extasiait sur son « coffre d’espérance » qui était bien rempli à ce qu’il semblait. J’écoutais attentivement… j’adorais entendre parler de mariage. Ce mot faisait naître dans mon imagination de belles robes blanches à traîne, des bouquets de fleurs, des gâteaux à trois ou quatre étages, décorés, comme on en voyait dans la Revue Populaire ou la Revue Moderne. Un enchantement! Que venait faire le « coffre d’espérance »? Je n’en avais aucune idée, mais je trouvais ça beau. Suite à cela, quand on me demandait ce que je voulais faire quand je serais grande, je répondais : « Je vais avoir un coffre d’espérance ».  Les adultes riaient évidemment… et je me demandais bien pourquoi.

Plus tard, j’ai su ce qu’était un « coffre d’espérance ».  Ce coffre, souvent en cèdre, que la jeune fille du temps passé remplissait de beau linge de maison, la plupart du temps cousu, tissé ou brodé de ses mains…dans l’espérance du jour où elle emménagerait avec un mari tout neuf, dans une maison bien à elle, pour y fonder une famille. Que d’espérance!  Et pas seulement dans le coffre!

N’est-ce pas que toute la vie est un « coffre d’espérance »? On y emmagasine nos rêves et nos espoirs au fil des ans.  Certains parmi eux ne sortiront jamais du coffre, comme ces belles serviettes d’invités qui n’ont jamais servi : elles étaient trop belles, ou pas assez pratiques. Par contre, on y retrouve encore des pièces du trousseau qui ont été maintes fois utilisées… comme leur propriétaire, elles ont du vécu!

Puissions-nous arriver à la fin de notre vie avec un coffre garni d’espérance.  Non pas des espoirs frivoles comme ces fragiles dentelles jaunies par le temps, mais des espérances solides qui nous suivent toute la vie, un peu comme ces couvertures inusables pliées soigneusement au fond du coffre et que nous transmettons à nos descendantes…

© Madeleine Genest Bouillé, 19 septembre 2017

Texte rédigé à partir de mon premier article publié dans ce blogue le 8 mars 2015