Un pèlerinage en musique

Il me revient une chanson que mon père chantait et dont le refrain dit : « Envole-toi vers cette femme… brise des nuits. Avec mon cœur, avec mon âme, moi je te suis… »  Le premier couplet va comme suit : « Celle que j’aimais, si rieuse, a-t-elle perdu sa gaîté? De l’avenir, plus soucieuse, m’a-t-elle une fois regretté? » Au dernier couplet, l’amoureux patient, redis à la « brise des nuits » : « Si tu la vois, seule et pensive… dis-lui que malgré les années, son nom ne s’est point effacé, de mon cœur où se sont fanées toutes les roses du passé. » L’oreille a aussi une mémoire; quand je repasse cette chanson dans ma tête, j’entends clairement la voix de mon père, ses intonations, la façon dont il prononçait chaque mot. Un souvenir inoubliable! Je dirais même une sorte de pèlerinage…

Papa et Maman en 1942 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Quand papa chantait cette mélodie du temps passé, j’ai toujours eu l’impression qu’il la dédiait à notre mère. Ce style romantique lui convenait si bien! Aujourd’hui 9 janvier, Julien, mon père, aurait 108 ans. Je ne lui souhaiterai pas « Bonne Fête » sur Facebook, comme je l’ai fait déjà, car hier le 8, j’ai été opérée pour le tunnel (ou le canal) carpien de la main droite. Pendant quelques semaines, je vais devoir utiliser ma main gauche pour une foule de choses… et je suis « gauche » de la main gauche! Tant pis! Et raison de plus pour penser à mon père qui, suite à l’accident qui l’a laissé à demi-paralysé du côté droit pendant les dix-neuf dernières années de sa vie, a dû apprendre à devenir gaucher. C’était un homme patient et persévérant, il avait donc appris aussi à écrire avec sa main gauche. Par les temps qui courent, la patience et la persévérance sont beaucoup moins à la mode. C’est pourtant bien utile!

Je n’ai pas vraiment connu mon père, Julien Genest, comme les plus jeunes de la famille d’ailleurs. J’étais très jeune quand, dans l’espoir de gagner de « meilleures gages », il  s’en est allé travailler à Montréal. C’était au temps de la guerre, celle de 1939-1945. Il avait pris cette décision, croyant bien faire, étant donné que la famille s’agrandissait plus vite que le salaire augmentait! Il avait dit à Jeanne, sa femme : « Je vais chercher un logement et tu viendras me rejoindre avec les enfants. » Il avait trouvé un emploi dans une fonderie qui, à cette époque, fabriquait du matériel de guerre. L’ouvrage était dur, mais Julien était solide et le travail ne lui faisait pas peur. Ma mère, par contre, croyait que c’était plus facile d’élever les enfants en demeurant à Deschambault, où elle était née et y avait sa famille, et où, disait-elle, les loyers étaient moins chers qu’en ville. Nos parents ne s’obstinaient pas, nous ne les avons jamais entendu élever la voix. Mais, chose certaine, ils ont dû discuter longuement de ce choix de vie commune « à temps partiel »; ils ont bien dû évaluer le pour et le contre. Finalement nous sommes restés ici tandis que papa demeurait à Montréal en pension et venait à la maison quand il avait congé et aux vacances. Qu’ils étaient beaux, les jours où notre père était avec nous! On en parlait plusieurs jours à l’avance, on avait hâte, et maman aussi… Ça paraissait dans ses yeux, dans le ton de sa voix, quand elle disait : « Votre père est à la veille d’arriver; il y a du ménage à faire. Il faut que je cuisine aussi; Julien a un bon appétit! » Et papa arrivait; c’était de la grande visite! Il s’amusait avec nous, il était toujours de bonne humeur, mais, justement… c’était « de la visite »! Il nous écrivait; pour notre anniversaire, la première communion, la confirmation, quand il ne pouvait pas être présent, ce qui arrivait la plupart du temps. Il nous exhortait à travailler fort à l’école, à ne pas « causer de troubles » à notre mère et à ne pas oublier nos prières! Il écrivait bien…. Dans sa jeunesse passée à l’orphelinat, il rêvait, paraît-il, d’être journaliste et écrivain!

Quand il est revenu vivre à la maison en 1961, il n’avait que 51 ans, mais ce n’était plus le même homme. Il avait passé six mois à l’hôpital, dont trente jours dans le coma; il devait réapprendre à vivre, souffrant, diminué, invalide. Aujourd’hui, on réhabilite les grands blessés, on fait des miracles. À l’époque, survivre à un accident était déjà un miracle! Et moi, en 1961, j’avais un amoureux qui prenait beaucoup de place dans ma vie… si bien qu’on s’est mariés en 1964. Comme nos parents avant nous, nous avons fondé notre famille. Je me souviens que papa semblait toujours content quand on lui présentait un nouveau petit-fils ou une petite-fille. Mais on ne jasait pas longtemps; trop de silences s’étaient glissés entre lui et nous pendant trop d’années…

Papa et Maman en 1973 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Papa nous a quittés en 1980. Comme les autres membres de la famille, je perdais mon père, mais j’avais surtout l’impression de perdre un homme que j’aurais tellement aimé connaître. Il y a comme un trou dans mon histoire, un trou que je ne peux pas rapiécer. C’est sans doute pour cela que chaque année, le 9 janvier, je me souviens de cette chanson que mon père chantait, Brise des nuits, et je fais une sorte de pèlerinage en mémoire de Julien, mon père, à qui je dis : « Bonne Fête Papa »!

© Madeleine Genest Bouillé, 9 janvier 2018

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La fête des Rois

Quand vous lirez ce texte, je serai en train de récupérer ma main droite qui aura été opérée pour ce qu’on appelle le « tunnel carpien ». Ne me demandez pas de précision, je n’ai pas beaucoup de notions pour tout ce qui touche l’architecture du corps humain et ses problèmes. Je sais cependant que ce tunnel (ou canal) est dans la main. Il arrive, paraît-il, qu’un tendon, pour une raison connue de lui seul, écrase le fameux canal ou tunnel et cause des problèmes, entre autres, l’engourdissement de la main et surtout, le fait que ceci s’accompagne d’une diminution de la force et de la dextérité de cette main.  Voilà! Fin de la leçon d’anatomie.

Avez-vous fêté les Rois? Samedi le 6, lors d’un souper chez mon troisième fils Éric, nous avons fêté comme il se doit cette dernière étape du temps des Fêtes. Dans le gâteau cuisiné par ma belle-fille Catherine, était cachée une fève, laquelle a été trouvée par mon petit-fils Samuel qui, à sept ans, s’est retrouvé roi pour l’occasion! Inutile d’ajouter qu’il portait fièrement sa couronne! Il aurait été évidemment trop long d’expliquer aux enfants l’histoire de cette fête qui, du temps où j’allais à l’école, marquait la fin des vacances de Noël. C’est une histoire compliquée et sûrement aussi irréelle pour les enfants des années 2000 que les personnages de leurs jeux intergalactiques.

Illustration de la visite des Rois Mages. Tableau attribué à Jean-Baptiste Roy-Audy intitulé « L’adoration des mages », à l’église paroissiale.

La fête religieuse qu’on appelle l’Épiphanie nous rappelle justement cette belle histoire où trois mages venus d’Orient, des savants qui connaissaient les étoiles et tout ce qui peuple le firmament, sont partis, guidés par une étoile qui brillait d’un éclat sans pareil.   Ces étrangers de race différente, nous a-t-on dit, se sont rendus jusqu’à la crèche où un petit enfant était couché sur la paille, avec sa mère, son père et des bergers qui faisaient paître leurs moutons dans ces parages. Ces hommes qu’on a appelé « rois », parce qu’ils étaient vêtus de somptueux habits, apportaient en cadeau à cet enfant de l’or, de l’encens et de la myrrhe… Un vrai conte de fée! Aussi irréel qu’Ali-Baba et Blanche-Neige! Une famille pauvre, sans abri ou presque, et on leur donne des trucs qui ne leur servira à rien. Bon, quand on étudie cette histoire, on nous parle de ce que représentent ces présents qui sont plutôt symboliques. Je veux bien y croire parce que j’aime les beaux contes. Mais admettez que ce n’est pas très réaliste.

La fête des Rois, c’est le côté « conte de fée » de l’histoire de la naissance de Jésus. Dans notre enfance, en ce jour des Rois, on aimait surtout aller voir la crèche après la messe et contempler ces beaux personnages, dont l’un est noir, l’autre vaguement jaune et le troisième figure un vieillard, au teint pâle et à la barbe blanche. Ces mêmes personnages   qui étaient dans la crèche ce matin à l’église… Si vous n’avez pas vu notre crèche cette année, je suis désolée, mais c’était la dernière chance! On va la défaire dans quelques jours. Parce que la liturgie ne parle pas longtemps de la petite enfance de Jésus et les Rois Mages sont repartis assez vite, en faisant bien attention pour ne pas retourner voir le méchant Hérode qui avait, selon l’Histoire, de très mauvaises intentions. Mais je m’arrête là pour le cours de religion.

Crèche à l’église de Deschambault (photo: P. Bouillé).

Dans ma mémoire, la fête des Rois est teintée d’une certaine nostalgie. Dépendamment du jour de la semaine où se situait le 6 janvier, parfois l’école recommençait le lendemain ou le jour d’après. Maman cuisait le traditionnel gâteau dans lequel elle plaçait une fève et un pois; elle s’arrangeait pour repérer le pois et la fève car chez nous, les garçons étaient pas mal plus nombreux que les filles. Et ma sœur avait fabriqué deux couronnes pour la reine et le roi. C’était une belle fête. Mais on ne pouvait s’empêcher de penser que ce jour marquait la fin des vacances de notre père, qui repartait le jour même ou celui d’après pour Montréal. Il ne reviendrait qu’aux « jours gras » comme on disait dans le temps. Et les « jours gras », c’était la veille du Carême. C’était le cycle qui recommençait! Mais c’était jour de fête, on mangeait le gâteau des Rois, on taquinait le roi et la reine; on s’amusait. Et on ne parlait pas de ce départ imminent, mais il flottait un je ne sais quoi qui atténuait un peu la joie de la fête… comme quand on allume une bougie déjà à moitié consumée.

© Madeleine Genest Bouillé, 7 janvier 2018

Ce bonheur dont on parle tant

Berthe Bernage.

« Que ça passe vite, les jours heureux! Mais ça passe sans passer tout à fait, car l’essence même de ce qui les rendit heureux demeure après qu’ils sont effacés du calendrier. » Cette phrase d’une romancière française, Berthe Bernage, auteure chère aux jeunes filles des années 50, m’est revenue, alors que quelques jours après Noël, je sortais mes calendriers 2018. Je suis maniaque de calendriers, il y en a au moins un dans chaque pièce, et quand ceux que j’ai ne me plaisent pas, j’en fabrique. Cette année, j’en ai reçu un nouveau : le calendrier des Scouts, assez grand, coloré; il y manque cependant les lunes. Mais, bon, on ne peut pas tout avoir! Et ce calendrier me vient de ma petite-fille Émilie qui est membre du mouvement Scout depuis l’automne.

Oui, vraiment, ça passe vite les jours heureux! Mais ça laisse des traces… Quand j’étais étudiante au couvent, il arrivait que je doive réciter un poème, lors de l’une ou l’autre fête. J’aimais cela et il faut croire que j’avais ce talent qui me faisait oublier ceux que je n’avais pas! Je me souviens d’une fois où j’ai dû m’exécuter en public. Je devais réciter un poème qui s’intitulait simplement Le Bonheur. Ce texte décrivait le bonheur comme une chose plutôt aride. Entre autres définitions, on disait : « Être heureux c’est bien simple et peu de choses à faire… C’est d’abord d’être bon et d’aimer son devoir, se contenter de peu, vivre toujours d’espoir… ne demandant à l’or que le strict nécessaire ». Il fallait aussi « accepter en chrétien, les chagrins, les douleurs dont chacun a sa part. » Ce n’était pas rose! Je ne me souviens plus du nom de l’auteur, j’avais à peine 12 ans et j’avoue que je ne comprenais pas très bien le sens de ce texte. Curieusement, je n’ai jamais oublié ce poème et je peux encore le réciter par cœur.

Marie Noël

Quelques années plus tard, j’eus la chance de réciter un extrait de La Prière du Poète, de Marie Noël. J’ai aimé ce poème dès les premiers mots : « Donne-moi du bonheur, si tu veux que je le chante! » Enfin, des paroles qui me plaisaient! C’était moins ardu que le bonheur tel qu’on le proposait dans ma première récitation. Ce texte nous apprend, entre autres choses, qu’on n’a pas besoin de beaucoup de bonheur pour en donner autour de soi: « Un peu, si peu, pas même de quoi emplir mon dé à coudre, mais de quoi remplir le monde par surcroît! » Beaucoup de poètes et d’écrivains ont disserté sur ce sujet et on revient souvent à ceci : on n’a que le bonheur qu’on partage. D’une manière plus poétique, on dit que : « Le bonheur est une fleur dont on ne respire le parfum que dans la main d’autrui. » Comme le dit cette pensée d’un autre auteur inconnu, le bonheur a ses exigences car : « il ne se rencontre que lorsqu’on ne pose pas de conditions. » Et il est très important aussi « d’avoir confiance en la possibilité du bonheur; ça l’attire. »

« Il n’y a pas de chemin qui mène au bonheur, le bonheur EST le chemin. » Encore une fois, je ne sais pas qui a écrit ceci, mais cela exprime bien ce qu’est véritablement cet oiseau rare qu’on nomme « bonheur ». C’est un chemin pas toujours facile à suivre. À certains moments, il faut vraiment se persuader qu’on est sur la bonne route; ça monte, ça descend… Parfois la route rétrécit, ce n’est à peine plus qu’un sentier. Mais si on y croit, déjà la montée sera moins difficile. Il y a une autre particularité très importante pour cheminer avec bonheur : c’est d’avoir quelqu’un avec soi, quelqu’un qui compte sur nous pour suivre ce chemin. Car, il paraît que « trois choses suffisent pour être réellement heureux en ce monde : quelqu’un à aimer, quelque chose à faire et quelque chose à espérer. »

Quand on était finissante au couvent, il était d’usage de posséder un carnet d’autographes et, vers la fin de l’année, on y faisait signer nos professeurs et aussi le plus grand nombre d’élèves possible. Même les « moins amies », tant il est vrai qu’au moment de se quitter pour une autre vie, on sentait le besoin de garder un souvenir des personnes que nous avions côtoyées tout au long de nos années d’étudiante.  J’ai retrouvé ce carnet et j’ai relu les messages de mes anciennes compagnes de classe. Pour la plupart, on y retrouve des vœux de bonheur et de succès dans la vocation choisie… rien que ce mot « vocation » indique l’âge du carnet!  J’avais aussi fait signer mes parents et quelques membres de ma famille.  Ma mère avait écrit : « Si tu es une grande étoile au firmament, brille de tout ton éclat. Et si tu es une petite étoile, brille toi aussi de tout ton éclat. » Mon père avait choisi cette pensée : « Pour conserver son bonheur, il faut être heureux tout bas. » J’ai refermé le carnet et j’ai réalisé que ces deux petites phrases reflétaient bien la personnalité de mes parents. Mon père était un homme discret qui n’étalait pas ses sentiments à tout vent. Orphelin de mère à quatre ans, et de père à huit ans, à ses yeux, le bonheur était certes une chose fragile qu’il ne fallait pas laisser s’échapper. Ma mère avait été élevée à une époque où la modestie était la principale vertu, surtout pour les filles… Il n’est donc pas étonnant de constater qu’elle souhaitait pour ses enfants le bonheur qu’apporte l’épanouissement de la personnalité.

Jeanne et Julien en 1956 (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Oui, ça passe vite les jours heureux!… Nous voici rendus en 2018;  je vous souhaite donc en ce début d’année assez de bonheur pour en semer autour de vous, et bien sûr, le Paradis à la fin de vos jours!

Bonne et heureuse année 2018!

 

© Madeleine Genest Bouillé, 1er janvier 2018

Réflexions devant la crèche

Je n’ai jamais hâte d’enlever les décorations de Noël. Souvent le soir, au temps des Fêtes, quand il n’y a ni sortie, ni réception à la maison, je passe de longs moments à contempler le sapin et la crèche. Surtout que cette année, mon mari a édifié un très beau village qui s’étend au pied de l’arbre de Noël, avec un 2e et un 3e rang en hauteur. Bref, c’est magnifique!

Tout d’abord, je dois dire que nous ne faisons jamais l’arbre de Noël avant le 17 ou le 18 décembre, par coutume, mais aussi parce que nous décorons un vrai sapin et comme « Rome ne s’est pas bâtie en un jour », la construction de notre crèche s’étale sur plusieurs jours. Dans le village, il y a maintenant une bonne dizaine de maisons, dont deux plus grosses qui figurent un hôtel et la mairie. Il y a une église, un magasin de jouets, un phare qui veille sur une hauteur. Une rivière coule vers le bas de  la côte où elle forme un lac. Quelque part, il y a un bonhomme de neige et sous un réverbère, des chanteurs revêtus de costumes de l’époque victorienne interprètent de vieux Noëls.

Notre crèche date de 1981. Auparavant, nous en avons eu plusieurs, faites de carton, qui n’ont pas résisté aux assauts des tout-petits et surtout de ceux des chats! La crèche actuelle est faite en bois, le toit étant un gros champignon. Comme tout le paysage, elle est recouverte de neige.  Ici et là, certains endroits sont recouverts de papier rocher… on change alors de pays et d’époque! Ce n’est d’ailleurs pas le seul anachronisme. Il pousse des sapins et d’autres arbres plus exotiques sur les rochers. Jusqu’au 31 décembre, le Père Noël ainsi qu’un lutin et un renne attelé à son traîneau voisinent les bergers et leurs moutons. L’ange qui est venu avertir les bergers est toujours présent. Il monde la garde tout près de la crèche. Son rôle est primordial : sans lui il n’y aurait pas eu de Gloria in excelsis Deo. À bien y penser, les anges, c’était le Réseau d’information de l’époque.

Mes deux bergers, comme dans le cantique Il est né le Divin Enfant, portent un hautbois et une musette, cet instrument qui ressemble à une cornemuse. Ils font partie du décor depuis sa construction. Ils ont évidemment précédé le petit Jésus de plusieurs jours. À l’arrivée des rois mages, ils vont prendre un peu de recul – ils sont polis quand même! Et les mages ont fait un long voyage. La veille de Noël, je les ai déposés à l’orée du village, pour qu’ils aient encore un bout de chemin à parcourir. Ils sont beaux mes rois : le noir, il est toujours à genoux; humblement, il ne veut pas prendre trop de place. Le blanc, c’est le patriarche; il a les cheveux tout gris sous sa couronne. Le troisième a le teint et des traits plutôt asiatiques et il a l’air plus jeune. Ils avancent vers la crèche, quelques pas chaque jour, suivi du chameau qui a l’air un peu incongru dans ce paysage hivernal.

Marie et Joseph sont déjà arrivés dans leur logis improvisé, quelques jours avant l’événement. Tradition oblige, Marie porte un manteau bleu et un voile blanc. Cette année, après la messe de Noël, Jésus qui attendait son heure solennelle a été déposé dans la crèche par mon petit-fils Samuel. Le Divin Enfant est vraiment très peu vêtu; à chaque année, je me propose de lui confectionner une petite couverture et quand j’arrive à Noël, je m’aperçois que j’ai encore oublié. Pardon petit Jésus, c’est pas de la mauvaise volonté, mais je suis de moins en moins couturière! Quand je regarde le petit Enfant dans son berceau rustique, je pense à cette phrase du poème La Charlotte prie Notre-Dame : « Dans les temps, quand il s’est amené, vous avez bien dû avoir friot, Jésus, et vous Vierge Marie… » Je le connais quasiment par cœur ce poème et, chaque année, j’aime à le réentendre. Ça fait partie de mon rituel du temps des Fêtes, tout comme certains films tels Noël blanc et Le Miracle de la 34e rue.

Enfin, la veille du Jour de l’An, mes grands rois se retrouvent à l’entrée de la crèche. J’ai laissé le chameau un peu plus loin… Il est un peu trop gros; d’ailleurs, je lui préfère les moutons. C’est important les moutons : Jésus va grandir environné de moutons. Il utilisera ces bêtes-là pour donner des leçons à ses disciples et à tous ceux qui viendront l’entendre. Il racontera l’histoire de la brebis perdue et celle du bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. On l’écoutera, mais est-ce qu’on le comprendra? Et deux mille ans plus tard, alors que le monde est civilisé, informé, informatisé, scolarisé, il se trouvera toujours des brebis perdues qui n’auront pas encore rencontré le bon berger et d’autres qui refuseront le message… Dommage! Il a pourtant fait son possible!

Je l’aime bien ma crèche. Chaque année, on prend plusieurs photos, de tous les côtés, de jours comme de soir, alors que les lumières sont allumées. Quand mes enfants étaient petits, mon mari décorait le sapin et moi, je construisais le village et la crèche. En grandissant, tour à tour, les enfants ont participé, autant pour le sapin que pour la crèche. J’ai deux albums de photos avec des images de chaque année depuis 1964. En fait, il manque deux années : 1966, l’année où le Kodak était brisé, et 1971, où on avait une ciné-caméra – il y a donc un film quelque part de ce Noël, mais pas de photo! Je contemple toutes ces photos, avec ou sans les cadeaux au pied du sapin et je revis notre histoire!

Quoi qu’il en soit, c’est toujours merveilleux, l’arbre de Noël, la crèche, les décorations… Non vraiment, je n’ai pas hâte de défaire mes décorations de Noël!

© Madeleine Genest Bouillé, 28 décembre 2017

Noël, son histoire, ses cantiques…

Nos coutumes de Noël, ça part sûrement de quelque chose ou de quelqu’un, quelque part. Les objets, les personnages et les animaux, chacun pris à part, nous font voyager dans les traditions anciennes et dans les pays où la religion chrétienne est ancrée depuis des millénaires.

J’ai fait quelques recherches dans l’amas de paperasses que je conserve depuis l’époque où j’ai commencé à fabriquer Le Phare (je parle du bulletin local évidemment). Étant donné que j’aime Noël et le temps des Fêtes, ce ne sont pas les écrits, ni les images qui manquent.

Je commence avec la crèche. Certains textes disent que le pèlerinage sur les lieux de la naissance de l’enfant Jésus date du 3e siècle et que l’on y montrait déjà la crèche, la mangeoire et la grotte. C’est à saint François d’Assise qu’on doit une première messe de Noël en 1223 à Greccio, un petit village d’Ombrie. Dans une grotte, on avait disposé une crèche garnie de foin et on y avait amené un bœuf et un âne. Il n’y avait pas de personnages, le Christ étant vivant dans l’Eucharistie. La présence des animaux dans une crèche est significative de la nuit de Noël. Plusieurs légendes autour de la Nativité attribuent à l’âne et au bœuf, et partant, à tous les animaux de la ferme, le pouvoir de parler et de faire des prédictions au cours de cette nuit sainte. Le chant qui me vient à cette évocation des animaux de la crèche est bien entendu « Entre le bœuf et l’âne gris… où dort le petit Fils, tandis que mille anges divins, mille séraphins volent alentour de ce grand Dieu d’amour! »

Les crèches, telles qu’on les connait, avec les personnages de Marie, Joseph et l’enfant Jésus, ainsi que leurs visiteurs, les bergers et un peu plus tard, les rois Mages, ont fait leur apparition en Italie à partir du 15e siècle. Plusieurs cantiques se rapportent aux principaux personnages, à commencer par Il est né le Divin Enfant. Arrêtons-nous donc « Dans cette étable où Jésus est charmant! » Il y a beaucoup de monde à la crèche. Les bergers, qui ont été les premiers avisés : « Ça bergers assemblons-nous, allons voir le Messie! » Demandons plutôt à cette jeune fille, qui se tient près de l’entrée avec son petit agneau dans les bras : « D’où viens-tu bergère?  Je viens de l’étable, nous dit-elle, j’ai vu un miracle, ce soir arrivé. » Les chants de Noël ne font pas tous référence à Marie.  C’est à saint Alphonse de Liguori (1696-1787) qu’on doit le magnifique chant « Les cieux ravis ne chantaient plus, ils cessèrent leur harmonie, lorsque chanta Marie au berceau de Jésus. »  Plus près de nous, le poète et romancier français du XIXe siècle, Théophile Gauthier a composé ce très beau chant : « Le ciel est noir, la terre est blanche… Cloches, carillonnez gaiement! Jésus est né, la Vierge penche sur Lui son visage charmant. »    

     

Pour ce qui est des anges, il est évident que Noël leur appartient! C’est un ange qui annonça à Marie qu’elle mettrait au monde un enfant, vraiment pas ordinaire. C’est aussi un ange qui parla à Joseph en songe, lui disant qu’il devait épouser Marie malgré tous les cancans qui couraient dans le village. C’est un ange qui avertit les bergers de se rendre à la crèche où était né Jésus. Il n’y a pas de Noël sans au moins un ange. Qu’il trône en haut de l’arbre de Noël ou qu’il se tienne près de la crèche comme un veilleur… j’ai toujours fait une place d’honneur à l’ange de Noël! Pour ce qui est des chants, tout le monde connaît « Les anges dans nos campagnes ont entonné l’hymne des cieux Gloria, Gloria, in excelsis Deo! » Il y a aussi cet autre cantique aux accents joyeux : « Les Chœurs angéliques ont chanté Noël… mêlons nos cantiques aux accents du ciel! Noël! Noël! Chantons tous Noël! »

La liturgie de l’Avent a remis à la mode le rituel de la couronne de l’Avent avec ses quatre bougies. Autrefois, ce rituel avait une signification qui semble s’être perdue dans le temps; Ainsi, le 1er dimanche, la bougie symbolisait le pardon à Adam et Eve, qui ne seront donc pas condamnés au feu éternel. Le 2e dimanche, la bougie symbolisait la foi des patriarches qui croient au don de la Terre Promise. Le 3e dimanche, la bougie  rappelle la foi de David qui célèbre l’Alliance et le fait qu’elle durera toujours.  Et le 4e dimanche, la dernière bougie symbolise l’enseignement des prophètes qui annoncent un règne de paix et de justice. « Venez Divin Messie, nous rendre espoir et nous sauver!  Vous êtes notre vie, venez, venez, venez! »

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On arrive au sapin, issu d’une très ancienne tradition païenne, qui existait de la Rome antique jusqu’en Scandinavie. La fin de décembre, fin du cycle des saisons, était le temps où on célébrait l’arbre. La tradition du sapin de Noël est née  il y a 5 siècles en Alsace.  Toujours vert, malgré  la neige et le froid, le sapin décoré de bougies et de petits cadeaux est un symbole de vie et d’allégresse! « Mon beau sapin, roi des forêts, que j’aime ta verdure! »

La bûche de Noël, devenue un dessert apprécié de tous, possède une richesse symbolique qui remonte loin dans le temps! Cette tradition, vieille de neuf  siècles, accompagnait la veillée de Noël, au temps où on se chauffait  au feu de l’âtre. La bûche qu’on brûlait à Noël devait durer trois jours et on se devait de l’allumer avec un tison conservé de la bûche de l’année précédente. On jetait sur la bûche de Noël du sel, du vin ou du miel, pour appeler la fécondité. Tout cela rejoignait les plus anciens rites du feu régénérés par le symbole chrétien de la lumière. « Il me reste une bûche, une dernière bûche… viens t’y chauffer un peu. » ou si vous aimez mieux : « Le feu danse dans la cheminée… dehors on tremble de froid… »

Quant aux cadeaux, depuis des temps immémoriaux, le solstice d’hiver et le changement d’année incitent les gens à s’échanger des présents. Qu’ils soient apportés par le petit Jésus, saint Nicolas où, depuis le XIXe siècle, par le Père Noël.  On y trouve aussi une connotation avec la liturgie chrétienne, par le rappel de la visite des rois mages à Jésus, événement qu’on célébrait jadis le 6 janvier, lors de la fête de l’Épiphanie. « De bon matin, j’ai rencontré le train, de trois grands rois qui allaient en voyage… de bon matin, j’ai rencontré le train de trois grands rois dessus le grand chemin. »

Joyeux temps des Fêtes!

© Madeleine Genest Bouillé, 23 décembre 2017.

Mon beau sapin

Mon beau sapin, roi des forêts
Que j’aime ta parure!
Tu me rappelles les beaux jours d’autrefois
À l’époque où ni la neige, ni le froid
Ne pouvaient nous empêcher
D’aller dans les bois pour te trouver.
Mon beau sapin, roi de nos fêtes…
Que j’aime le parfum de ta ramure!

Toi que Noël planta chez nous
Au saint anniversaire.
Pendant que les enfants sommeillaient
En cachette on te décorait.
Au réveil on découvrait sous tes branches
Des cadeaux, près de la crèche où veillait un ange.
Majestueux sapin qui trônait chez nous
Décoré par les mains de ma mère.

Mon beau sapin, tes verts sommets
Et leur fidèle ombrage,
Furent témoins de nos plus belles fêtes.
Les petits, vers toi levaient la tête
Pour t’admirer, le regard émerveillé!
Les plus grands te regardaient avec fierté.
Sapin de mon Noël présent, un ange veille à ton sommet
En souvenirs des Noëls passés, pour te rendre hommage!

© Madeleine Genest Bouillé, décembre 2016

Je croyais au Père Noël

Eh bien oui, jusqu’à un certain âge, je croyais au Père Noël. Contrairement aux enfants des temps modernes qui le voient « en chair et en os » un peu partout dans les endroits publics et les parades, dans mon jeune temps, surtout à la campagne, nous n’avions que peu de chance de rencontrer ce sympathique bonhomme à barbe blanche, sauf si nos parents nous emmenaient aux grands magasins comme chez Paquet ou au Syndicat de Québec. Je précise que nous n’avions pas encore la télévision; nos images du Père Noël étaient celles qu’on voyait parfois sur la page couverture des magazines auxquels nos mères étaient abonnées, ou sur les journaux; et plus souvent qu’autrement, ces photos étaient en noir et blanc. Ce cher Père Noël n’avait donc pas plus de consistance pour nous que les anges ou les saints imprimés sur les images pieuses que nous recevions à l’école, en récompense de nos bonnes notes.

Parlons-en des bonnes notes! Après la classe des « petits » aux couvent, c’est-à-dire les 1ère, 2e et 3e années, on arrivait dans celle des 4e et 5e années. Nous n’étions plus des bébés. Et c’est là que j’ai vécu mes premiers vrais problèmes. J’avais appris à additionner et soustraire, c’était compréhensible, mais là, il fallait résoudre toutes sortes d’énigmes, avec des paniers de pommes et de pêches qu’il fallait distribuer et ça n’arrivait jamais égal pour tout le monde, ou encore des tartes divisées en  tellement de parts, que c’est à peine si on peut y goûter! Je n’y comprenais rien. Et j’étais tellement persuadée que je n’y parviendrais jamais que je ne me forçais pas du tout. D’après moi, la Sœur qui nous enseignait, aussi bien que mes parents, auraient dû comprendre que l’arithmétique, ça n’était pas pour moi! Alors, je négligeais de noter mes devoirs, je faisais un problème de temps à autre pour montrer ma bonne volonté, mais je laissais tout ce qui était trop difficile. Ce n’était pas de ma faute, je n’avais pas de talent pour les chiffres! J’étais vraiment incomprise.

Cette année-là, on m’avait dit que si je faisais des progrès en arithmétique, j’irais voir le Père Noël et je ferais un tour dans le nouveau petit train au magasin de la Compagnie Paquet. Je tentai de mettre un peu plus d’ardeur, mais j’avais pris du retard dans mes problèmes et j’ai évidemment échoué mon examen pour le bulletin de décembre. J’ai compris cette fois-là que les adultes sont parfois bien loin d’être gentils! Nous avons été magasiner à Québec; il me fallait des bottes d’hiver. On m’a même emmenée à l’étage du Père Noël. Là, je l’ai vu, de loin. J’ai bien vu aussi le petit train tout rouge, rempli d’enfants qui riaient et qui criaient de joie… et nous sommes redescendus, puis nous sommes sortis du magasin, nous avons repris l’autobus et nous sommes rentrés à la maison! Je croyais toujours au Père Noël, surtout depuis que je l’avais vu. J’espérais donc qu’après la punition que j’avais reçue, peut-être qu’il aurait pitié de moi et que je recevrais quand même des étrennes à Noël… Je ne me souviens pas ce que j’avais demandé, mais j’ai reçu les jouets désirés.

L’année suivante, quelqu’un m’avait suggéré d’envoyer une lettre au Père Noël en lui précisant ce que je désirais recevoir en cadeau. Je commençais à me demander s’il existait vraiment, même si, on l’entendait chaque jour à la radio, aux environs de 4 heures, lorsque que nous étions de retour de l’école. Au cours de cette brève émission, le Père Noël disait un court message, mais surtout, il défilait une liste de prénoms d’enfants, lesquels avaient, parait-il, été sages. J’écoutais chaque jour et mon prénom n’était jamais cité. Cela m’inquiétait bien un peu… pourtant il me semblait que je n’étais pas si tannante que ça. À l’école, ça allait bien, l’arithmétique me causait encore quelques problèmes, mais je m’en sortais quand même pas si mal. J’avais appris ma leçon l’année d’avant.

Je décidai donc d’écrire au Père Noël. On m’avait donné une adresse très facile à retenir : Père Noël,  O-O-O, Pôle Nord. Je me préparai en secret car j’avais un peu peur qu’on me taquine à ce sujet. N’ayant pas de papier à lettre, j’arrachai une page de mon cahier de brouillon afin d’y rédiger ma missive. Chaque année, en décembre, nous écrivions la lettre du Jour de l’An pour nos parents, laquelle était jointe à notre bulletin du mois de décembre. Je n’aimais pas cette lettre, car on copiait tous la même lettre que notre professeur avait écrite au tableau. Je pris quand même cette composition comme modèle. Une compagne un peu curieuse, qui trouvait sans doute que j’écrivais beaucoup, finit par découvrir que j’écrivais au Père Noël. Elle était un peu plus âgée que moi et elle se mit à rire : « Quoi? Tu crois encore au Père Noël? Voyons donc, c’est rien que des menteries! C’est bon pour les bébés.». J’étais en colère et je lui répondis : « C’est pas de tes affaires. » Je terminai ma lettre et, l’école finie,  je rentrai à la maison.

Mine de rien, je déposai mon enveloppe dûment adressée avec les autres lettres qui devaient être postées le lendemain. C’était ainsi qu’on procédait, on achetait au bureau de postes les timbres dont on avait besoin. J’étais donc certaine que ma lettre s’envolerait vers le Pôle Nord! Mais, comme on disait dans le temps, c’était « arrangé avec le gars des vues »! La lettre en question n’est pas allée plus loin que la porte… quelqu’un dans la maison l’a ramassée et s’est chargé de noter les demandes pour le Père Noël. Je me souviens que j’avais demandé un petit téléphone « à cadran », très nouveau, puisqu’on en était encore au téléphone avec un cornet acoustique accroché à une boite munie d’une manivelle avec laquelle on sonnait pour rejoindre le central. J’avais même précisé le numéro et la page dans le catalogue chez Simpson’s Sears. J’avais demandé aussi une maison de poupée. À Noël, j’ai reçu le téléphone, exactement celui que j’avais demandé, et qui était illustré dans le catalogue, j’avais aussi la belle maison de poupée en carton bleu. Mais je ne sais pourquoi, malgré que j’avais reçu les cadeaux commandés, je demeurais septique… Peut-être bien qu’au fond, je n’y croyais plus au Père Noël. Comme dans la chanson que chantait maman « J’avais passé l’âge »!

Noël 1951: la maison de poupée !

© Madeleine Genest Bouillé, 19 décembre 2017

Les Chœurs angéliques

Image sainte reçue au couvent en 7e année.

Les Chœurs angéliques
Ont chanté Noël.
Mêlons nos cantiques
Aux accents du ciel…

Mêlons-y nos rêves
Et la poursuite sans trêve
D’un bonheur si vite effarouché.
Croit-on le saisir? Il est déjà passé!

Mêlons-y nos espoirs
Comme des étoiles au ciel noir.
Ces espoirs auxquels on s’accroche,
Pour oublier que la terre tourne croche.

Mêlons-y nos amours;
Celles qui doivent durer toujours.
Auprès du berceau de l’enfant,
Déposons nos joies, nos tourments.

Avec les Chœurs angéliques
Chantons Noël!
Mêlons nos cantiques
Aux accents du ciel!

 

© Madeleine Genest Bouillé, 2009

Noël d’enfant

Le premier Noël dont je me rappelle est celui de mes cinq ans. Étant trop jeune pour aller à « la vraie école », depuis octobre on m’avait inscrite dans une classe privée, tout d’abord parce que j’avais tellement hâte de savoir lire les bandes dessinées du journal, surtout les histoires de Philomène. Dans cette classe qui se tenait autour de la table de la cuisine chez Madame Laplante, en plus des rudiments de lecture et d’écriture, un peu de mathématiques – qu’on appelait alors « arithmétique », j’apprenais le catéchisme afin de pouvoir faire ma première communion. À l’époque, les parents tiraient une grande fierté quand ils pouvaient dire que leur enfant avait fait sa « petite communion » à cinq ans.

Moi à 5 ans… (©coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

On m’avait bien expliqué des semaines à l’avance que la messe aurait lieu durant la nuit. Il s’agissait d’une messe pas ordinaire, au cours de laquelle défileraient les cantiques que je connaissais déjà, pour les avoir entendus dans les veillées de famille au temps des Fêtes. Il faut dire que chez nous, tout comme chez mon grand-père, le cordonnier, la musique faisait partie intégrante de toutes les fêtes. Mon grand-père jouait du violon, de même que ma tante Alice, ma tante Gisèle jouait de la guitare et ma tante Rollande accompagnait au piano les musiciens, aussi bien que les chanteurs et chanteuses. D’ailleurs, presque tout le monde chantait, sauf les oncles, joueurs de cartes. Tous les airs de Noël y passaient… mon père entonnait le Minuit Chrétiens, ma sœur poursuivait avec Jésus de Nazareth. Nous, les plus jeunes, n’étions pas en reste; on nous faisait chanter Vive petit Noël. Ah! Comme on l’aimait ce Dieu des gentils bébés roses, qui donne tant de belles choses!

Le retour de la messe de minuit (XIXe siècle), source: Edmond-Joseph Massicotte/Bibliothèque et Archives Canada/ C-001119 .

Je reviens à ce Noël de mes cinq ans. La veille, on nous avait envoyés au lit plus tôt. Les grandes personnes ayant un tas de choses à faire : il fallait rentrer et décorer le sapin, installer la crèche, garnir les bas de Noël et mettre la dernière main aux préparatifs du réveillon. Nous étions tellement énervés que nous ne dormions pas beaucoup. Nous tentions d’aller regarder au travers des barreaux de la rampe de l’escalier, mais il y avait toujours un adulte qui découvrait le curieux – ou la curieuse, et nous retournions nous coucher en vitesse. Quand enfin nous parvenions à dormir, il était presque temps de se lever et de se préparer pour la messe.

Effectivement, quand on vint me réveiller, je dormais profondément et je mis un peu de temps à me rappeler pourquoi on me dérangeait ainsi dans un si bon sommeil. Encore endormie, je m’empêtrais dans mes vêtements. Je faillis mettre ma robe à l’envers… Elle était si belle ma nouvelle robe en velours « rouge vin », dont les boutons ressemblaient à des petits chapeaux mexicains. Sans ma mère qui vint à mon secours, je n’aurais jamais été prête à temps. Ne demeurant pas très loin de l’église, nous nous rendions à pied. C’était une belle nuit claire et froide, de quoi me réveiller tout à fait! On s’installa dans le banc de famille au jubé, à côté de l’orgue. J’aimais beaucoup cet endroit car on voyait la chorale et cela m’enchantait. On m’a raconté que je disais souvent : « Quand je serai grande, je vais aller chanter en haut à l’église, près de l’orgue ». Je croyais alors que c’était un métier comme un autre. On ne réalise pas tous nos rêves, mais j’ai eu le bonheur de réaliser celui-là!

Finalement, je ne me souviens pas de ma première communion, j’étais trop jeune et j’avais du mal à rester éveillée. Il faut dire que le curé de ce temps-là était un excellent orateur, alors évidemment, dans les grandes fêtes, il s’encourageait et prolongeait volontiers son sermon. Je n’ai gardé de cette première messe de minuit que le souvenir de la musique. L’orgue, dont les harmonies vibraient jusqu’au plafond me semblait-il, et les chants de la chorale qui éclataient comme une fanfare! Je me souviens aussi de la foule nombreuse et joyeuse; les messieurs vêtus de longs paletots, leur chapeau à la main et les dames en manteau de fourrure. Tout ce beau monde s’interpellait en riant, d’un banc à l’autre au  jubé. Plusieurs avaient sans doute déjà commencé à fêter… Malgré le bruit et la foule, j’avais trouvé la messe pas mal longue. Je devais avoir hâte de revenir à la maison. Au retour, le réveillon à peine terminé, je ne fus pas longue à retourner me coucher, certaine de trouver au matin, mon bas de Noël rempli de friandises et de petites surprises; les « étrennes » étant distribuées seulement au Jour de l’An.

La vieille route enneigée (rue Johnson) dans les années 50 (©coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Plus tard, on m’a raconté cette anecdote. Quand on m’a demandé si j’avais aimé la messe de minuit, j’aurais, paraît-il, répondu ceci: « La messe de minuit dans le soir, j’aime pas bien ça, j’aimerais mieux une messe de minuit dans le jour ». En grandissant, j’ai pu mieux apprécier ces moments merveilleux où mon église en fête, remplie à craquer, brille de toutes ses lumières… la procession avec le petit Jésus, la crèche, et surtout la musique! La belle messe de Sainte-Thérèse, de Théodore de La Hache, que j’ai eu le bonheur de chanter pendant près de quarante ans! Aujourd’hui, je participe à la messe qui a lieu plus tôt en soirée; nous y chantons les vieux cantiques toujours si beaux et c’est chaque fois un bonheur dont je ne saurais me passer. J’imagine mal un Noël qui ne commencerait pas par la célébration religieuse à l’église, mais on ne connait pas l’avenir… et c’est bien mieux ainsi!

Église Saint-Joseph, vers 1950 (©coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

© Madeleine Genest Bouillé, 12 décembre 2017

Je revois tes yeux clairs, maman…

…Et je songe à d’autres Noëls blancs. J’aime les paroles de cette chanson que tout le monde connaît, j’en aime aussi la musique. Il y a des chansons comme ça qui me rappellent Jeanne, ma mère, quand elle chantait en s’accompagnant au piano, dans le temps où les Noëls étaient toujours blancs – et si parfois ils ne l’étaient pas, ma mémoire les a effacés!

Jusqu’aux dernières années de sa vie, quand elle était encore « maîtresse de sa maison », maman chantait fréquemment. Parfois elle fredonnait doucement en travaillant et quand elle en avait le temps, elle s’asseyait au piano et chantait de sa jolie voix claire. Les deux chansons du temps des Fêtes que je lui ai entendu chanter le plus souvent, c’était Je ne crois plus au Père Noël, un des succès de Lucienne Boyer, artiste très en vogue au cours des années 30-40, et La Légende des roses, une très vieille chanson dont j’ignore la provenance et qui n’est même pas au répertoire de La Bonne Chanson.

La Légende des roses, c’est l’histoire d’une petite marchande de fleurs qui est bien triste car, comme le dit la chanson : « Sur moi le malheur se déchaîne… car elle est morte, la saison, où je vends des fleurs à la ville… je meurs de froid dans ma maison… »

Mais, un peu comme dans La dernière bûche, dont je vous ai parlé il y a quelque temps, la jeune fille rencontre un petit enfant en pleurs parce qu’il a froid et qu’il semble n’avoir personne qui l’attend, ni aucun endroit où aller. La fillette recueille donc ce petit garçon, encore plus misérable qu’elle et lui dit : « Viens te blottir tout près de moi, je te cacherai sous ma mante. » 

Le troisième couplet nous éclaire sur l’identité du petit garçon : « Soudain, à ses yeux éblouis et comme en un vrai sortilège, des milliers de roses en tapis, s’épanouirent sur la neige.  Et l’enfant dit : je suis Jésus, je veux partager ta misère, fillette, allons ne pleure plus, puisque j’exauce ta prière! »

Au dernier couplet, on précise que : « Depuis ce jour, tous les ans, quand la neige scintille aux branches, des fleurs mystérieusement, apparaissent, roses et blanches… C’est un présent sacré de Dieu, le Créateur de toutes choses.  Telle est la légende des roses. » 

J’étais très jeune quand j’ai appris cette chanson, mais elle me revient chaque année.  Alors, je la joue au piano (même si je ne suis pas virtuose), et à chaque fois, c’est la voix de maman que j’entends, sa voix qui qui me berce avec cette vieille légende.

Quand maman chantait Je ne crois plus au Père Noël, j’aimais la musique de cette chanson, mais j’étais toujours un peu déçue, par les paroles du refrain : « Je ne crois plus au Père Noël, j’ai passé l’âge, où l’on découvre à pas de loup, dans ses souliers de beaux joujoux, quand on est sage… Je ne crois plus au Père Noël, c’est bien dommage, de ne pouvoir avec le temps, garder toujours un cœur d’enfant. »

Ces paroles s’expliquent quand on chante le deuxième couplet : « Car un soir, j’ai fait semblant de dormir en mes draps blanc, alors j’ai vu, tout étonnée, dans ma chambrette entrer maman qui déposa bien doucement, de jolis jouets dans la cheminée. »

Le dernier refrain se termine ainsi : « Je ne crois plus au Père Noël, c’est bien dommage! On s’aperçoit quand on grandit, qu’hélas on perd un paradis… » 

Qu’elles étaient belles les chansons que ma mère chantait! Je parlais dans un de mes derniers « grains de sel » de l’Esprit de Noël que maman nous a laissé en héritage. Les chansons qu’elle chantait, les airs qu’elle jouait au piano, les beaux poèmes qu’elle recopiait sur des bouts de  papier, les petits dessins à l’encre de Chine, dont elle décorait ses cartes de souhaits, les coussins colorés qui mettaient du soleil un peu partout dans la maison, de même que les souvenirs qu’elle nous racontait, toutes ces choses font partie  de ce trésor inestimable que nous devons garder bien vivant et qu’on appelle tout simplement « le goût du beau ».

Comme Jeanne, puissions-nous, autant que faire se peut, mettre de la beauté dans nos ouvrages, nos loisirs, nos relations avec ceux qui nous entourent, enfin, dans notre vie de tous les jours! Pour l’année 2018, souhaitons-nous de la Beauté!

© Madeleine Genest Bouillé, 9 décembre 2017