Une petite douceur au cœur de l’hiver

Je ne sais pas si vous êtes de mon avis, mais je trouve qu’on a un hiver particulièrement rude : il neige presque tous les jours et quand il fait beau soleil, souvent il vente, et  alors  la poudrerie se déchaîne. Chaque saison a ses beautés et rien n’égale la splendeur d’un paysage d’hiver! Tout ce blanc ouaté, avec le bleu du ciel – quand il fait beau évidemment – c’est magnifique! Je ne voudrais pas vivre ailleurs que dans notre beau pays avec ses quatre saisons.  Mais j’avoue que je trouve ça long! Contrairement à ceux qui passent une partie de l’hiver dans le sud, nous vivons la saison froide chez nous, du début à la fin, comme la plupart de ceux et celles qui s’impliquent bénévolement dans leur milieu. Les activités ne cessent pas en hiver, au contraire!

Justement, au cœur de l’hiver, la Saint-Valentin, avec ses petits cœurs et ses cupidons, nous apporte un prétexte pour fêter. Mais qui était donc ce saint qu’on fête avec fleurs, chocolat et mots tendres le 14 février? Valentin de Terni était un prêtre qui vivait au troisième siècle. L’empereur romain Claude II trouvait que les hommes mariés faisaient de piètres soldats, étant donné qu’ils ne voulaient pas abandonner leur famille. Ne reculant devant rien, cet empereur a donc aboli le mariage. L’histoire nous dit que Valentin encouragea alors les jeunes fiancés à venir le trouver en secret pour recevoir la bénédiction du mariage. Il fut donc arrêté et emprisonné. Il mourut martyrisé par les Romains le 14 février de l’an 270.

L’histoire ajoute ceci : pendant qu’il attend son exécution dans sa prison, Valentin se prend d’amitié pour la fille de son geôlier, laquelle était aveugle, et lui redonne la vue. Juste avant d’être décapité, il lui offre des feuilles en forme de cœur avec le message suivant : « De ton Valentin ».

Mais bien avant Valentin, il existait déjà une fête païenne célébrée à la mi-février qu’on appelait « Les Lupercales ». Pendant cette fête romaine, les adolescents devaient se soumettre à un rite d’initiation. Chaque jeune homme pigeait le nom d’une jeune fille qui lui était assignée pour l’année. En 496, le pape interdit cette fête qui était devenue trop licencieuse. Il choisit alors Valentin comme patron des amoureux et décrète le 14 février, jour de fête.

À partir de là, commencent les coutumes qui encore aujourd’hui marquent cette fête des amoureux. Cupidon, qui dans la mythologie romaine représente le dieu de l’amour, est tout désigné pour devenir le représentant de la fête. Pour ce qui est des cartes de vœux affectueux, on dit que la plus ancienne carte connue fut envoyée par Charles, duc d’Orléans alors qu’il était emprisonné à la Tour de Londres. En effet, il envoya à sa femme une carte contenant un poème d’amour. Les fleurs, de par leur beauté et leur fragilité, sont parmi les présents les plus appréciés de même que les chocolats.

Beaucoup de gens trop raisonnables déplorent la commercialisation excessive de cette fête et jugent ces manifestations « quétaines ». Moi je crois plutôt qu’on doit prendre cette journée pour ce qu’elle est : une occasion de faire plaisir, de mettre un peu de chaleur dans notre hiver. Évidemment, quand on aime quelqu’un on n’a pas besoin de date spéciale pour exprimer nos sentiments, mais la Saint-Valentin est une occasion de plus. Ce n’est donc pas négligeable. Et puis, la Saint-Valentin, ce n’est pas que pour les amoureux; quelques mots sur une carte, ça peut aussi apporter un peu de joie à un ou une ami(e) qu’on ne voit pas souvent, à une personne de notre entourage dont on connaît la solitude… Dans la vie, il ne faut pas négliger ces occasions qui apportent une petite douceur au cœur de l’hiver.

Bonne Saint-Valentin à chacun et chacune de vous!

Madeleine Genest Bouillé, 14 février 2018

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Un voyage dans le temps

Je me lève toujours avec une chanson dans l’oreille. Évidemment, je ne choisis pas et ça peut être n’importe quoi; parfois même un air que je n’aime pas du tout. Ce matin, c’était une vieille chanson qu’on entendait à la radio chaque midi; la chanson-thème de l’émission « Le Réveil Rural ». Cette émission débutait à midi et demie, du lundi au vendredi, et je connaissais par cœur la chanson : « C’est le réveil de la nature, tout va revivre au grand soleil ». C’était presque l’heure de  retourner au couvent pour l’après-midi, les cours recommençant à « une heure moins dix »  comme on disait dans le temps. Alors m’est venu le goût de faire encore une fois un petit voyage à l’époque de mes études au couvent de Deschambault…

Moi, étudiante au couvent, en 1951…

Jusque dans mes dernières années, chaque matin, sauf le jeudi, nous commencions notre journée de classe au son de la cloche, à 8 heures 20. Mon voyage aura lieu disons, en 1954,  je suis en 8e année. C’est une belle journée de février, comme celle qu’on a connue le lundi 5, pas trop froide et ensoleillée. Je ne marche pas très vite, avec mon gros sac d’école rempli de cahiers et de livres pêle-mêle. Nous portons encore l’ancien uniforme de notre institution; la robe noire, un peu trop grande, car il faut qu’elle puisse faire au moins deux années. Hier on a changé les dentelles qui ornent les poignets et le col de cette tenue austère, car ces modestes ornements doivent être impeccables… surtout qu’on attend la visite de la Mère supérieure provinciale dans le courant de la semaine. Notre professeur tient à être fière de ses filles. On est dans l’Académie quand même!

Comme tous les autres jours, celui-ci débute par la prière qui est suivie d’un cantique. Lundi, on implore le Saint-Esprit; on aura bien besoin de ses lumières! Mardi, c’est le tour de notre ange gardien et le mercredi est consacré à Saint Joseph. Jeudi étant jour de congé, nous nous retrouvons le vendredi matin, à prier le Sacré-Cœur de Jésus, tandis que le samedi est comme de juste, dédié à la Sainte Vierge Marie. Et les cours se succèdent, en commençant par le catéchisme. Ensuite, vient l’arithmétique ou le français, avec entre les deux, la récréation qui est très bienvenue. Ça passe vite quand même, la cloche sonne : il est 11 heures moins dix! On descend à l’externat (aujourd’hui le vestiaire) où on s’habille et on babille, et c’est le retour à la maison. Le temps d’enlever manteau, chapeau, foulard, mitaines et bottes, de rendre compte de mon avant-midi et il est déjà presque 11heures et demie. À la radio j’entends frapper : « Qui est là? »… « Les Joyeux Troubadours! »… « Mais entrez voyons! » La chanson-thème, interprétée par Estelle Caron et Gérard Paradis, commence ainsi : « Durant toute la semaine, les Joyeux Troubadours, ont confiance en leur veine, et rigolent toujours… » L’animateur était Jean-Maurice Bailly, qui était aussi commentateur à la Soirée du Hockey. On dinait à midi, en écoutant « Jeunesse dorée » jusqu’à midi et quart et ensuite « Rue Principale », les radioromans que nos mères, pour la plupart, écoutaient religieusement, tout en s’occupant du dîner.  Elles faisaient régulièrement deux choses à la fois!

Couvent de Deschambault, autour de 1950

Comme je l’ai mentionné au début de ce texte, « Le Réveil Rural » nous retournait dehors, alors qu’on serait bien demeurés à la maison une autre petite demi-heure, surtout quand il faisait tempête. Les cours de l’après-midi étaient plus variés étant donné que selon le jour de la semaine, on alternait entre les matières moins importantes, tels l’histoire, la géographie, l’anglais, le dessin et l’enseignement ménager, cours qui était parfois donné à la cuisine de Mère Saint-Fortunat. On allait volontiers à ce cours qui se terminait souvent par une dégustation. J’aimais beaucoup moins quand l’enseignement ménager consistait en un cours de tricot ou de broderie, ouvrages dans lesquels je n’ai jamais excellé. L’après-midi était aussi entrecoupé par une récréation. Quand il neigeait, nous passions ce moment dans la « salle des filles » (maintenant le théâtre Élise-Paré). On chantait, on faisait des rondes comme « Trois fois passera la dernière, la dernière y restera »; on riait et on criait beaucoup! Ça faisait du bien de se défouler, car le silence était de rigueur durant les cours. Pendant l’hiver le mercredi, les cours se terminaient plus tôt, car nous allions à l’église pour la prière du Carême. Je n’ai pas de très bons souvenirs de cette sortie; sans doute parce que je n’ai jamais passé un hiver sans tousser quelques semaines, quand ce n’était pas un bon mois! Un rien pouvait déclencher la quinte de toux : la descente du deuxième étage jusqu’à l’externat où l’on s’habillait à la hâte, et ensuite il fallait se dépêcher pour ne pas être en retard à l’église. Était-ce le contraste entre chaud et froid? Bien que petite pour mon âge, j’étais facilement essoufflée, alors, après dix ou quinze minutes de récitation du chapelet à voix haute, je commençais à tousser! Quelqu’un me passait une pastille; la bonne mère qui nous accompagnait se  dérhumait, sans doute pour que j’en fasse autant… Rien n’y faisait! C’était vraiment mon calvaire!

Septembre 1949, les élèves du couvent.

Les autres jours de la semaine, les cours se terminaient à 4 heures moins dix. Pour les élèves qui restaient à l’heure de l’étude, de 4 heures 20 à 5 heures 20, il y avait une période de récréation. Les pensionnaires prenaient leur collation dans le « réfectoire des filles » (la salle du rez-de-chaussée), tandis que les externes avaient le choix, soit de demeurer à l’externat pour prendre leur goûter ou de sortir et aller s’acheter une friandise au magasin de mademoiselle Corinne Paris (où se trouve de nos jours la boulangerie). C’est justement lors d’une de ces sorties à l’heure de la collation que j’avais un jour commis une faute impardonnable! Eh oui! Succombant à la tentation que représentait pour moi une tablette de chocolat Caramilk à 5 sous, j’avais utilisé les quelques sous destinés à la Sainte-Enfance, pour m’acheter cette friandise tant convoitée! Durant le Carême, en plus!

Mais heureusement dans ma vie d’écolière, il n’y avait pas que mes gros rhumes, le Carême et la Sainte-Enfance! Il n’y avait pas non plus que des cours de mathématiques… Et l’hiver passait, pas moins ni plus vite que maintenant. Chaque jour, à midi et demie, j’entendais « Le Réveil Rural » qui me disait : « Ô la minute libre et pure de la campagne à son réveil… autour de toi, l’instant proclame l’amour, la paix, la liberté! » Sur ces   belles paroles, je partais pour une autre demi-journée d’école, avec la belle insouciance de mes 13 ans!

© Madeleine Genest Bouillé, 7 février 2018

Congés d’hier et d’aujourd’hui

Nous voilà enfin en février… petit mois court, mais parfois « rough and tough », si vous me passez l’expression. C’est curieux, dans mon jeune temps, il n’y avait pas grand monde qui pouvait se vanter d’être bilingue, pourtant on assaisonnait notre parler avec tout plein d’expressions anglaises, comme justement ces deux adjectifs, « rough » et « tough », qui étaient presque toujours accolés, sans doute pour leur donner plus de poids.

Soirée de Mardi gras à l’école du village en 1968 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Pour en venir aux congés, les étudiants du primaire et du secondaire débutent justement ce mois avec un congé. Quelqu’un me faisait remarquer ceci : « Ils sont toujours en congé!  Et dans un mois, ce sera la semaine de relâche! »  C’est certain que si on compare notre calendrier scolaire avec celui de maintenant, nous avions pas mal plus de jours de scolarité. Tout d’abord, comme je l’ai déjà mentionné, les congés de tempête n’existaient pas.  Pour fermer les écoles, il devait faire un temps « à ne pas mettre un chien dehors », et si la « maîtresse » résidait à l’école, elle pouvait recevoir les enfants qui demeuraient dans le voisinage.  Évidemment, le couvent était toujours ouvert; si parfois, en raison de la température, il n’y avait que peu d’élèves à part les pensionnaires, les religieuses donnaient des cours de rattrapage ou des périodes d’étude. La plupart de nos congés étaient définis par les fêtes religieuses; donc, après les Fêtes de Noël et du Jour de l’An, ça allait aux « Jours Gras », lesquels marquaient la fin des réjouissances hivernales. Il y a quelques jours, j’évoquais justement ces fameux « Jours Gras » devant une jeune femme dans la quarantaine, laquelle, étonnée, m’a demandé : « C’était quoi ça, des Jours Gras? »

J’ai déjà abordé ce sujet, mais il me plait d’y revenir… que voulez-vous, en vieillissant, on a tendance à se répéter, surtout que d’une fois à l’autre, il nous revient de nouveaux détails qu’on avait oubliés la fois d’avant. La vie quotidienne des gens d’autrefois était marquée par des fêtes qui étaient toutes inscrites au calendrier. On débutait l’année avec le Jour de l’An et les Rois, le 6 janvier.  Après un temps plus ou moins long selon la date de Pâques, qui varie entre le 24 mars et le 25 avril environ, venaient les fameux Jours Gras : dimanche, lundi et surtout mardi, dernier jour où tout – ou presque – était permis. Boustifaille, boisson – pas trop quand même! – déguisements, danse, la fête, quoi! Le Mardi Gras était beaucoup plus une fête pour les adultes que pour les enfants. Nous nous contentions d’assister à ces visites de personnages barbouillés, vêtus de guenilles, et qui allaient de maison en maison, riant, chantant et, à mesure que la veillée avançait, titubant plus ou moins selon la générosité des hôtes où ils avaient été reçus! Évidemment, nous profitions des friandises et pâtisseries offertes à ces visiteurs qui se comportaient parfois comme de vrais enfants.  Les réjouissances devaient se terminer à minuit tapant! Car il fallait être à jeun depuis minuit pour communier à la messe du Mercredi des Cendres… célébration où le prêtre, plus sérieux que jamais, nous rappelait d’une voix grave que « nous sommes poussière et que nous retournerons en poussière »!

Le Mardi-gras à la campagne, illustration de Edmond-J. Massicotte. Bibliothèque et Archives Canada/MIKAN 2895476.

Et alors nous entrions en Carême. Ce temps liturgique qui évoque les 40 jours que Jésus passa dans le désert pour se préparer à sa vie publique, était à l’époque un temps de jeûne et de pénitences. Pénitences… mot évocateur de punitions, de sacrifices, de privations.  Un mot qui n’est plus beaucoup utilisé! Les adultes, à compter de 21 ans, devaient jeûner; le jeûne ne se pratiquait pas toujours de la même façon. Certaines familles plus « à cheval sur les principes » exagéraient, allant parfois jusqu’à peser leur assiette, le poids du repas principal ne devant pas dépasser celui des deux autres repas ensemble. Selon les sermons du curé, lesquels n’avaient pas tous la même notion du mot « sacrifice », et selon les familles où on avait la conscience plus ou moins étroite, on s’imposait des privations qui étaient parfois sévères. Pour nous, les enfants, il était recommandé de faire des sacrifices.  On nous le rappelait assez souvent, merci! On nous exhortait à assister à la messe en semaine, bien entendu si nous demeurions assez près de l’église. Il était conseillé de rendre de petits services à la maison, comme d’aider les plus jeunes frères et sœurs; la corvée de pelletage étant dévolue aux garçons de même que celle de la vaisselle était réservée aux filles! « Chacun son métier », comme disait ce cher Alphonse Daudet à propos de la chèvre de Monsieur Seguin!

Dans les dernières années où ma mère vivait, je passais mes lundis avec elle et elle me racontait les coutumes d’autrefois. À propos des privations du Carême, elle m’avait confié ceci : « Nous n’étions pas riches, aussi je ne vois pas pourquoi j’aurais privé ma famille de nourriture, déjà que nous n’en avions pas trop. » Pour ce qui était des bonbons, nous n’en avions pas à la maison, sauf de temps à autre, les jours de fête ou quand papa venait en congé et qu’il apportait des friandises. Inutile d’ajouter qu’il n’y avait pas de congé d’école durant le Carême. Même au couvent, où quand nous recevions la visite de la Mère Supérieure provinciale ou générale, nous avions droit à un congé qui s’ajoutait quelque part dans le calendrier. Quand ces visites avaient lieu durant l’hiver, le congé viendrait rallonger les vacances de Pâques ou le congé de l’Ascension. Vraiment, il était long l’hiver!  Heureusement qu’il y avait la patinoire, les glissades, les bancs de neige pour faire des forts et… de beaux glaçons à décrocher du bord des toits!

Patinoire Johansen, 1956.

© Madeleine Genest Bouillé, 2 février 2018

Et après…

« Personne,  il n’y a plus personne
Mon âme qui s’affole, en prenant son envol
Me laisse inanimé… »

L’église est vide. Il y flotte encore un peu de fumée d’encens… On a tout ramassé : la photo du défunt, le bouquet, la bougie, la petite croix et la boîte en bois verni qui contient tout ce qu’il reste de celui qui était le héros de ce samedi de janvier. Fernand n’a pas souvent été le héros du jour. À part l’anniversaire de naissance, le 30 septembre, qui, dans sa jeunesse, devait sans doute être fêté en même temps que celui de son frère né un 28 septembre. Ça se passait comme ça dans les grosses familles. À l’époque, on fêtait aussi la première communion, la confirmation. Peut-être que je me trompe, mais je crois que la dernière grande fête que Fernand a vécue fut celle que ses compagnons de travail  lui ont organisée quand il a pris sa retraite. Une vraie fête, avec un gros cadeau et une belle photo pour immortaliser ce moment heureux. C’est justement cette photo qui était tantôt sur la table, près de l’urne contenant les cendres de notre frère qui a pris son envol il y a déjà neuf jours. Bref, la cérémonie est terminée; il n’y a plus personne. Les vivants sont allés se réconforter à la chaleur de l’amitié, autour d’un repas, parce que, justement, ils sont vivants.

« Personne,  j’ai besoin, j’ai personne.
Mon être dégringole, tous mes sens m’abandonnent.
Je n’sais pas si j’ai peur… »

J’essaie d’imaginer ce qui se passe…On est quelque part ou au milieu de nulle part. J’imagine qu’on voit s’éloigner ces lieux où on a vécu. On doit errer un bout de temps; on n’est pas sur l’autoroute, il ne doit pas y a voir beaucoup d’indications! Là, en bas, les gens sont rassemblés, ils parlent de celui qui n’est plus : « C’était de belles funérailles! » Les prières, la musique, les chants, sont censés l’accompagner sur cette route inconnue, qui le mène on ne sait où. On a rappelé des souvenirs de sa vie, uniquement de beaux souvenirs. On a énuméré ses qualités, juste ses qualités… avait-il des défauts? Sans doute, mais on les a déjà oubliés!

« Je regarde d’en haut, le corps de mon esprit.
Mon visage à l’envers, tout petit, tout petit… »

 Je ne sais pas si Fernand avait le vertige… moi je l’ai, rien qu’à grimper sur une chaise! Je me vois mal voltiger dans un espace inconnu. Où s’en va-t-on quand on part? Certains disent qu’on ne se rend pas tout de suite vers cet autre monde auquel on donne toutes sortes de noms : « l’au-delà », « le paradis », « l’envers du ciel », « le pays d’où l’on ne revient pas »… J’aime assez l’idée qu’on « squatte »  pour un temps les lieux qu’on a fréquentés. Vous connaissez sûrement le poème qui dit entre autres : « Je ne suis pas loin, je suis juste dans la pièce à côté ». Je ne connais pas l’auteur, mais c’est un texte réconfortant.

« Si Dieu existe, et qu’il t’aime
Comme tu aimes les oiseaux,
Comme un fou, comme un ange… »

C’est qu’après ce voyage intersidéral dont on ne connaît pas la durée, mon cher frère, tu vas atteindre quelque chose qu’on ne peut pas nommer, qui n’est pas vraiment un endroit, mais qu’on appelle le repos, la paix. Et moi, parce que j’ai l’espérance des entêtés, je crois que Dieu existe, et qu’Il est lui-même, ce repos, cette paix. Va mon frère, tu as gravi le pire des calvaires, « tu peux enfin marcher sur les étoiles ».

© Madeleine Genest Bouillé, 28 janvier 2018

Il restera de toi…

À l’automne 2016, j’avais écrit Rêves de jeunesse, à l’occasion de l’anniversaire de naissance de mon frère Fernand, le 30 septembre. Il était atteint depuis déjà plusieurs années de démence fronto-temporale. Une maladie vraiment méchante, selon moi, pire qu’Alzheimer, car à plus ou moins brève échéance, la personne atteinte en vient à n’avoir plus aucun moyen de communiquer. On m’a expliqué que certaines cellules du cerveau sèchent. Après des périodes tour à tour de dépression, de révolte, d’apathie, arrive le temps où c’est le néant. Et ça dure en moyenne de 6 à 8 ans à compter du diagnostic. Fernand ne parlait plus depuis déjà quelques années; on avait souvent l’impression qu’il ne nous voyait pas ou qu’il ne nous reconnaissait pas. Une fois l’an dernier, alors qu’en lui disant « au revoir », je lui ai serré la main, il m’a regardée intensément, ce qui n’était pas arrivé depuis un bon bout de temps. Ce fut pour moi la dernière fois.

Depuis quelques mois, il n’était plus présent, d’aucune façon. Il nous a quittés dans la nuit du 17 au 18 janvier. Enfin! Tel un oiseau fatigué de se cogner aux barreaux de sa cage, quelqu’un a ouvert la porte et il a pris son envol. Ce quelqu’un a libéré son âme… et nous avons perdu un frère! Pour se souvenir de lui, nous avons surtout toutes ces belles photos du phare de l’Ilot Richelieu et de son frère jumeau, tous les deux détruits au début des années 70. Fernand a photographié l’ilot et les phares de tous les côtés, au printemps, en été, en automne. Il a commencé très jeune à se rendre en chaloupe à « l’Ilette » comme on disait, seul ou avec ses amis.

Notre chien Bruno, août 1963.

Quatre albums de photos racontent l’enfance et la jeunesse de Fernand. Tous les membres de la famille se retrouvent à un moment ou à un autre sur ces photos, même – et je dirais surtout – notre chien Bruno, qui se laissait habiller et qui posait, un vieux chapeau sur la tête, près des toutous des plus jeunes. Fernand avait reçu une petite caméra, « un kodak » pas cher, dans lequel on plaçait un rouleau de pellicule. Il y avait des rouleaux de 12 ou de 24 photos. Fernand devait souvent se contenter des 12 poses, qui coûtaient moins cher! J’ai publié plusieurs de ces photos à maintes reprises; elles datent des années 1955, 56 et 57, pour les plus anciennes qui sont en noir et blanc. À cette époque, il « tournait des films » avec ses amis et ses frères, des films de cow-boys et d’Indiens dont, en plus d’être photographe, il était metteur en scène. Fernand avait beaucoup d’imagination; il excellait dans toutes les matières scolaires et il dessinait avec beaucoup de souci du détail; il construisait aussi des modèles réduits de bateaux. Soigneux de sa personne, il a toujours été méticuleux à l’excès… un trait dominant de son caractère.

Juin 1963…

À l’adolescence, les activités ont changé évidemment, mais il prenait toujours des photos! Il y eut l’époque du groupe de musique Rock, plusieurs photos en témoignent. Fernand cultivait toujours son goût pour la mise en scène; sur ses photos on le retrouve avec une guitare ou un fusil… Puis est venu le goût de la navigation; les promenades en chaloupe ne suffisaient plus! Même si ces promenades ont donné lieu aux plus belles photos, celles de l’ilot et des phares. Au début des années 60, il part étudier à l’Institut de Marine à Rimouski. Les dernières photos nous montrent mon jeune frère, tout d’abord à son bal de finissant, avec une demoiselle évidemment! Un peu plus tard, il pose, très décontracté, sur le premier bateau où il a navigué. On le croyait parti pour une belle carrière!

Qui était Fernand? Vraiment, je ne sais pas. Fernand était secret, il ne s’ouvrait pas à n’importe qui. Je crois que très peu de gens ont eu la chance de le connaître vraiment, bien qu’il semble avoir été apprécié de ses compagnons de travail, à ce qu’on m’a dit. Ce dont j’aime à me rappeler, c’est de son sens de l’humour qui était assez particulier; quels joyeux moments nous avons eus en famille avec lui!

Que restera-t-il de toi, mon frère? Quelques souvenirs reçus du temps où on s’échangeait des cadeaux à Noël, objets que tu avais choisis minutieusement ou que tu avais fabriqués, beaucoup de CD – tu aimais la musique, c’est de famille! Il restera surtout des photos! Des images magnifiques de l’époque où deux phares balisaient le chenal au pied du Rapide Richelieu… Et en terminant, je reprends ces paroles d’un beau chant de funérailles : Il restera de toi.

« Il restera de toi ce que tu as offert, entre tes bras ouverts, un matin de soleil…
Il restera de toi, de ton jardin secret, une fleur oubliée qui ne s’est pas fanée…
Ce que tu as offert en d’autres revivra. Celui qui perd sa vie, un jour la trouvera. »

Photo: Fernand Genest.

© Madeleine Genest Bouillé, 22 janvier 2018

Un pèlerinage en musique

Il me revient une chanson que mon père chantait et dont le refrain dit : « Envole-toi vers cette femme… brise des nuits. Avec mon cœur, avec mon âme, moi je te suis… »  Le premier couplet va comme suit : « Celle que j’aimais, si rieuse, a-t-elle perdu sa gaîté? De l’avenir, plus soucieuse, m’a-t-elle une fois regretté? » Au dernier couplet, l’amoureux patient, redis à la « brise des nuits » : « Si tu la vois, seule et pensive… dis-lui que malgré les années, son nom ne s’est point effacé, de mon cœur où se sont fanées toutes les roses du passé. » L’oreille a aussi une mémoire; quand je repasse cette chanson dans ma tête, j’entends clairement la voix de mon père, ses intonations, la façon dont il prononçait chaque mot. Un souvenir inoubliable! Je dirais même une sorte de pèlerinage…

Papa et Maman en 1942 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Quand papa chantait cette mélodie du temps passé, j’ai toujours eu l’impression qu’il la dédiait à notre mère. Ce style romantique lui convenait si bien! Aujourd’hui 9 janvier, Julien, mon père, aurait 108 ans. Je ne lui souhaiterai pas « Bonne Fête » sur Facebook, comme je l’ai fait déjà, car hier le 8, j’ai été opérée pour le tunnel (ou le canal) carpien de la main droite. Pendant quelques semaines, je vais devoir utiliser ma main gauche pour une foule de choses… et je suis « gauche » de la main gauche! Tant pis! Et raison de plus pour penser à mon père qui, suite à l’accident qui l’a laissé à demi-paralysé du côté droit pendant les dix-neuf dernières années de sa vie, a dû apprendre à devenir gaucher. C’était un homme patient et persévérant, il avait donc appris aussi à écrire avec sa main gauche. Par les temps qui courent, la patience et la persévérance sont beaucoup moins à la mode. C’est pourtant bien utile!

Je n’ai pas vraiment connu mon père, Julien Genest, comme les plus jeunes de la famille d’ailleurs. J’étais très jeune quand, dans l’espoir de gagner de « meilleures gages », il  s’en est allé travailler à Montréal. C’était au temps de la guerre, celle de 1939-1945. Il avait pris cette décision, croyant bien faire, étant donné que la famille s’agrandissait plus vite que le salaire augmentait! Il avait dit à Jeanne, sa femme : « Je vais chercher un logement et tu viendras me rejoindre avec les enfants. » Il avait trouvé un emploi dans une fonderie qui, à cette époque, fabriquait du matériel de guerre. L’ouvrage était dur, mais Julien était solide et le travail ne lui faisait pas peur. Ma mère, par contre, croyait que c’était plus facile d’élever les enfants en demeurant à Deschambault, où elle était née et y avait sa famille, et où, disait-elle, les loyers étaient moins chers qu’en ville. Nos parents ne s’obstinaient pas, nous ne les avons jamais entendu élever la voix. Mais, chose certaine, ils ont dû discuter longuement de ce choix de vie commune « à temps partiel »; ils ont bien dû évaluer le pour et le contre. Finalement nous sommes restés ici tandis que papa demeurait à Montréal en pension et venait à la maison quand il avait congé et aux vacances. Qu’ils étaient beaux, les jours où notre père était avec nous! On en parlait plusieurs jours à l’avance, on avait hâte, et maman aussi… Ça paraissait dans ses yeux, dans le ton de sa voix, quand elle disait : « Votre père est à la veille d’arriver; il y a du ménage à faire. Il faut que je cuisine aussi; Julien a un bon appétit! » Et papa arrivait; c’était de la grande visite! Il s’amusait avec nous, il était toujours de bonne humeur, mais, justement… c’était « de la visite »! Il nous écrivait; pour notre anniversaire, la première communion, la confirmation, quand il ne pouvait pas être présent, ce qui arrivait la plupart du temps. Il nous exhortait à travailler fort à l’école, à ne pas « causer de troubles » à notre mère et à ne pas oublier nos prières! Il écrivait bien…. Dans sa jeunesse passée à l’orphelinat, il rêvait, paraît-il, d’être journaliste et écrivain!

Quand il est revenu vivre à la maison en 1961, il n’avait que 51 ans, mais ce n’était plus le même homme. Il avait passé six mois à l’hôpital, dont trente jours dans le coma; il devait réapprendre à vivre, souffrant, diminué, invalide. Aujourd’hui, on réhabilite les grands blessés, on fait des miracles. À l’époque, survivre à un accident était déjà un miracle! Et moi, en 1961, j’avais un amoureux qui prenait beaucoup de place dans ma vie… si bien qu’on s’est mariés en 1964. Comme nos parents avant nous, nous avons fondé notre famille. Je me souviens que papa semblait toujours content quand on lui présentait un nouveau petit-fils ou une petite-fille. Mais on ne jasait pas longtemps; trop de silences s’étaient glissés entre lui et nous pendant trop d’années…

Papa et Maman en 1973 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Papa nous a quittés en 1980. Comme les autres membres de la famille, je perdais mon père, mais j’avais surtout l’impression de perdre un homme que j’aurais tellement aimé connaître. Il y a comme un trou dans mon histoire, un trou que je ne peux pas rapiécer. C’est sans doute pour cela que chaque année, le 9 janvier, je me souviens de cette chanson que mon père chantait, Brise des nuits, et je fais une sorte de pèlerinage en mémoire de Julien, mon père, à qui je dis : « Bonne Fête Papa »!

© Madeleine Genest Bouillé, 9 janvier 2018

La fête des Rois

Quand vous lirez ce texte, je serai en train de récupérer ma main droite qui aura été opérée pour ce qu’on appelle le « tunnel carpien ». Ne me demandez pas de précision, je n’ai pas beaucoup de notions pour tout ce qui touche l’architecture du corps humain et ses problèmes. Je sais cependant que ce tunnel (ou canal) est dans la main. Il arrive, paraît-il, qu’un tendon, pour une raison connue de lui seul, écrase le fameux canal ou tunnel et cause des problèmes, entre autres, l’engourdissement de la main et surtout, le fait que ceci s’accompagne d’une diminution de la force et de la dextérité de cette main.  Voilà! Fin de la leçon d’anatomie.

Avez-vous fêté les Rois? Samedi le 6, lors d’un souper chez mon troisième fils Éric, nous avons fêté comme il se doit cette dernière étape du temps des Fêtes. Dans le gâteau cuisiné par ma belle-fille Catherine, était cachée une fève, laquelle a été trouvée par mon petit-fils Samuel qui, à sept ans, s’est retrouvé roi pour l’occasion! Inutile d’ajouter qu’il portait fièrement sa couronne! Il aurait été évidemment trop long d’expliquer aux enfants l’histoire de cette fête qui, du temps où j’allais à l’école, marquait la fin des vacances de Noël. C’est une histoire compliquée et sûrement aussi irréelle pour les enfants des années 2000 que les personnages de leurs jeux intergalactiques.

Illustration de la visite des Rois Mages. Tableau attribué à Jean-Baptiste Roy-Audy intitulé « L’adoration des mages », à l’église paroissiale.

La fête religieuse qu’on appelle l’Épiphanie nous rappelle justement cette belle histoire où trois mages venus d’Orient, des savants qui connaissaient les étoiles et tout ce qui peuple le firmament, sont partis, guidés par une étoile qui brillait d’un éclat sans pareil.   Ces étrangers de race différente, nous a-t-on dit, se sont rendus jusqu’à la crèche où un petit enfant était couché sur la paille, avec sa mère, son père et des bergers qui faisaient paître leurs moutons dans ces parages. Ces hommes qu’on a appelé « rois », parce qu’ils étaient vêtus de somptueux habits, apportaient en cadeau à cet enfant de l’or, de l’encens et de la myrrhe… Un vrai conte de fée! Aussi irréel qu’Ali-Baba et Blanche-Neige! Une famille pauvre, sans abri ou presque, et on leur donne des trucs qui ne leur servira à rien. Bon, quand on étudie cette histoire, on nous parle de ce que représentent ces présents qui sont plutôt symboliques. Je veux bien y croire parce que j’aime les beaux contes. Mais admettez que ce n’est pas très réaliste.

La fête des Rois, c’est le côté « conte de fée » de l’histoire de la naissance de Jésus. Dans notre enfance, en ce jour des Rois, on aimait surtout aller voir la crèche après la messe et contempler ces beaux personnages, dont l’un est noir, l’autre vaguement jaune et le troisième figure un vieillard, au teint pâle et à la barbe blanche. Ces mêmes personnages   qui étaient dans la crèche ce matin à l’église… Si vous n’avez pas vu notre crèche cette année, je suis désolée, mais c’était la dernière chance! On va la défaire dans quelques jours. Parce que la liturgie ne parle pas longtemps de la petite enfance de Jésus et les Rois Mages sont repartis assez vite, en faisant bien attention pour ne pas retourner voir le méchant Hérode qui avait, selon l’Histoire, de très mauvaises intentions. Mais je m’arrête là pour le cours de religion.

Crèche à l’église de Deschambault (photo: P. Bouillé).

Dans ma mémoire, la fête des Rois est teintée d’une certaine nostalgie. Dépendamment du jour de la semaine où se situait le 6 janvier, parfois l’école recommençait le lendemain ou le jour d’après. Maman cuisait le traditionnel gâteau dans lequel elle plaçait une fève et un pois; elle s’arrangeait pour repérer le pois et la fève car chez nous, les garçons étaient pas mal plus nombreux que les filles. Et ma sœur avait fabriqué deux couronnes pour la reine et le roi. C’était une belle fête. Mais on ne pouvait s’empêcher de penser que ce jour marquait la fin des vacances de notre père, qui repartait le jour même ou celui d’après pour Montréal. Il ne reviendrait qu’aux « jours gras » comme on disait dans le temps. Et les « jours gras », c’était la veille du Carême. C’était le cycle qui recommençait! Mais c’était jour de fête, on mangeait le gâteau des Rois, on taquinait le roi et la reine; on s’amusait. Et on ne parlait pas de ce départ imminent, mais il flottait un je ne sais quoi qui atténuait un peu la joie de la fête… comme quand on allume une bougie déjà à moitié consumée.

© Madeleine Genest Bouillé, 7 janvier 2018

Ce bonheur dont on parle tant

Berthe Bernage.

« Que ça passe vite, les jours heureux! Mais ça passe sans passer tout à fait, car l’essence même de ce qui les rendit heureux demeure après qu’ils sont effacés du calendrier. » Cette phrase d’une romancière française, Berthe Bernage, auteure chère aux jeunes filles des années 50, m’est revenue, alors que quelques jours après Noël, je sortais mes calendriers 2018. Je suis maniaque de calendriers, il y en a au moins un dans chaque pièce, et quand ceux que j’ai ne me plaisent pas, j’en fabrique. Cette année, j’en ai reçu un nouveau : le calendrier des Scouts, assez grand, coloré; il y manque cependant les lunes. Mais, bon, on ne peut pas tout avoir! Et ce calendrier me vient de ma petite-fille Émilie qui est membre du mouvement Scout depuis l’automne.

Oui, vraiment, ça passe vite les jours heureux! Mais ça laisse des traces… Quand j’étais étudiante au couvent, il arrivait que je doive réciter un poème, lors de l’une ou l’autre fête. J’aimais cela et il faut croire que j’avais ce talent qui me faisait oublier ceux que je n’avais pas! Je me souviens d’une fois où j’ai dû m’exécuter en public. Je devais réciter un poème qui s’intitulait simplement Le Bonheur. Ce texte décrivait le bonheur comme une chose plutôt aride. Entre autres définitions, on disait : « Être heureux c’est bien simple et peu de choses à faire… C’est d’abord d’être bon et d’aimer son devoir, se contenter de peu, vivre toujours d’espoir… ne demandant à l’or que le strict nécessaire ». Il fallait aussi « accepter en chrétien, les chagrins, les douleurs dont chacun a sa part. » Ce n’était pas rose! Je ne me souviens plus du nom de l’auteur, j’avais à peine 12 ans et j’avoue que je ne comprenais pas très bien le sens de ce texte. Curieusement, je n’ai jamais oublié ce poème et je peux encore le réciter par cœur.

Marie Noël

Quelques années plus tard, j’eus la chance de réciter un extrait de La Prière du Poète, de Marie Noël. J’ai aimé ce poème dès les premiers mots : « Donne-moi du bonheur, si tu veux que je le chante! » Enfin, des paroles qui me plaisaient! C’était moins ardu que le bonheur tel qu’on le proposait dans ma première récitation. Ce texte nous apprend, entre autres choses, qu’on n’a pas besoin de beaucoup de bonheur pour en donner autour de soi: « Un peu, si peu, pas même de quoi emplir mon dé à coudre, mais de quoi remplir le monde par surcroît! » Beaucoup de poètes et d’écrivains ont disserté sur ce sujet et on revient souvent à ceci : on n’a que le bonheur qu’on partage. D’une manière plus poétique, on dit que : « Le bonheur est une fleur dont on ne respire le parfum que dans la main d’autrui. » Comme le dit cette pensée d’un autre auteur inconnu, le bonheur a ses exigences car : « il ne se rencontre que lorsqu’on ne pose pas de conditions. » Et il est très important aussi « d’avoir confiance en la possibilité du bonheur; ça l’attire. »

« Il n’y a pas de chemin qui mène au bonheur, le bonheur EST le chemin. » Encore une fois, je ne sais pas qui a écrit ceci, mais cela exprime bien ce qu’est véritablement cet oiseau rare qu’on nomme « bonheur ». C’est un chemin pas toujours facile à suivre. À certains moments, il faut vraiment se persuader qu’on est sur la bonne route; ça monte, ça descend… Parfois la route rétrécit, ce n’est à peine plus qu’un sentier. Mais si on y croit, déjà la montée sera moins difficile. Il y a une autre particularité très importante pour cheminer avec bonheur : c’est d’avoir quelqu’un avec soi, quelqu’un qui compte sur nous pour suivre ce chemin. Car, il paraît que « trois choses suffisent pour être réellement heureux en ce monde : quelqu’un à aimer, quelque chose à faire et quelque chose à espérer. »

Quand on était finissante au couvent, il était d’usage de posséder un carnet d’autographes et, vers la fin de l’année, on y faisait signer nos professeurs et aussi le plus grand nombre d’élèves possible. Même les « moins amies », tant il est vrai qu’au moment de se quitter pour une autre vie, on sentait le besoin de garder un souvenir des personnes que nous avions côtoyées tout au long de nos années d’étudiante.  J’ai retrouvé ce carnet et j’ai relu les messages de mes anciennes compagnes de classe. Pour la plupart, on y retrouve des vœux de bonheur et de succès dans la vocation choisie… rien que ce mot « vocation » indique l’âge du carnet!  J’avais aussi fait signer mes parents et quelques membres de ma famille.  Ma mère avait écrit : « Si tu es une grande étoile au firmament, brille de tout ton éclat. Et si tu es une petite étoile, brille toi aussi de tout ton éclat. » Mon père avait choisi cette pensée : « Pour conserver son bonheur, il faut être heureux tout bas. » J’ai refermé le carnet et j’ai réalisé que ces deux petites phrases reflétaient bien la personnalité de mes parents. Mon père était un homme discret qui n’étalait pas ses sentiments à tout vent. Orphelin de mère à quatre ans, et de père à huit ans, à ses yeux, le bonheur était certes une chose fragile qu’il ne fallait pas laisser s’échapper. Ma mère avait été élevée à une époque où la modestie était la principale vertu, surtout pour les filles… Il n’est donc pas étonnant de constater qu’elle souhaitait pour ses enfants le bonheur qu’apporte l’épanouissement de la personnalité.

Jeanne et Julien en 1956 (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Oui, ça passe vite les jours heureux!… Nous voici rendus en 2018;  je vous souhaite donc en ce début d’année assez de bonheur pour en semer autour de vous, et bien sûr, le Paradis à la fin de vos jours!

Bonne et heureuse année 2018!

 

© Madeleine Genest Bouillé, 1er janvier 2018

Réflexions devant la crèche

Je n’ai jamais hâte d’enlever les décorations de Noël. Souvent le soir, au temps des Fêtes, quand il n’y a ni sortie, ni réception à la maison, je passe de longs moments à contempler le sapin et la crèche. Surtout que cette année, mon mari a édifié un très beau village qui s’étend au pied de l’arbre de Noël, avec un 2e et un 3e rang en hauteur. Bref, c’est magnifique!

Tout d’abord, je dois dire que nous ne faisons jamais l’arbre de Noël avant le 17 ou le 18 décembre, par coutume, mais aussi parce que nous décorons un vrai sapin et comme « Rome ne s’est pas bâtie en un jour », la construction de notre crèche s’étale sur plusieurs jours. Dans le village, il y a maintenant une bonne dizaine de maisons, dont deux plus grosses qui figurent un hôtel et la mairie. Il y a une église, un magasin de jouets, un phare qui veille sur une hauteur. Une rivière coule vers le bas de  la côte où elle forme un lac. Quelque part, il y a un bonhomme de neige et sous un réverbère, des chanteurs revêtus de costumes de l’époque victorienne interprètent de vieux Noëls.

Notre crèche date de 1981. Auparavant, nous en avons eu plusieurs, faites de carton, qui n’ont pas résisté aux assauts des tout-petits et surtout de ceux des chats! La crèche actuelle est faite en bois, le toit étant un gros champignon. Comme tout le paysage, elle est recouverte de neige.  Ici et là, certains endroits sont recouverts de papier rocher… on change alors de pays et d’époque! Ce n’est d’ailleurs pas le seul anachronisme. Il pousse des sapins et d’autres arbres plus exotiques sur les rochers. Jusqu’au 31 décembre, le Père Noël ainsi qu’un lutin et un renne attelé à son traîneau voisinent les bergers et leurs moutons. L’ange qui est venu avertir les bergers est toujours présent. Il monde la garde tout près de la crèche. Son rôle est primordial : sans lui il n’y aurait pas eu de Gloria in excelsis Deo. À bien y penser, les anges, c’était le Réseau d’information de l’époque.

Mes deux bergers, comme dans le cantique Il est né le Divin Enfant, portent un hautbois et une musette, cet instrument qui ressemble à une cornemuse. Ils font partie du décor depuis sa construction. Ils ont évidemment précédé le petit Jésus de plusieurs jours. À l’arrivée des rois mages, ils vont prendre un peu de recul – ils sont polis quand même! Et les mages ont fait un long voyage. La veille de Noël, je les ai déposés à l’orée du village, pour qu’ils aient encore un bout de chemin à parcourir. Ils sont beaux mes rois : le noir, il est toujours à genoux; humblement, il ne veut pas prendre trop de place. Le blanc, c’est le patriarche; il a les cheveux tout gris sous sa couronne. Le troisième a le teint et des traits plutôt asiatiques et il a l’air plus jeune. Ils avancent vers la crèche, quelques pas chaque jour, suivi du chameau qui a l’air un peu incongru dans ce paysage hivernal.

Marie et Joseph sont déjà arrivés dans leur logis improvisé, quelques jours avant l’événement. Tradition oblige, Marie porte un manteau bleu et un voile blanc. Cette année, après la messe de Noël, Jésus qui attendait son heure solennelle a été déposé dans la crèche par mon petit-fils Samuel. Le Divin Enfant est vraiment très peu vêtu; à chaque année, je me propose de lui confectionner une petite couverture et quand j’arrive à Noël, je m’aperçois que j’ai encore oublié. Pardon petit Jésus, c’est pas de la mauvaise volonté, mais je suis de moins en moins couturière! Quand je regarde le petit Enfant dans son berceau rustique, je pense à cette phrase du poème La Charlotte prie Notre-Dame : « Dans les temps, quand il s’est amené, vous avez bien dû avoir friot, Jésus, et vous Vierge Marie… » Je le connais quasiment par cœur ce poème et, chaque année, j’aime à le réentendre. Ça fait partie de mon rituel du temps des Fêtes, tout comme certains films tels Noël blanc et Le Miracle de la 34e rue.

Enfin, la veille du Jour de l’An, mes grands rois se retrouvent à l’entrée de la crèche. J’ai laissé le chameau un peu plus loin… Il est un peu trop gros; d’ailleurs, je lui préfère les moutons. C’est important les moutons : Jésus va grandir environné de moutons. Il utilisera ces bêtes-là pour donner des leçons à ses disciples et à tous ceux qui viendront l’entendre. Il racontera l’histoire de la brebis perdue et celle du bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. On l’écoutera, mais est-ce qu’on le comprendra? Et deux mille ans plus tard, alors que le monde est civilisé, informé, informatisé, scolarisé, il se trouvera toujours des brebis perdues qui n’auront pas encore rencontré le bon berger et d’autres qui refuseront le message… Dommage! Il a pourtant fait son possible!

Je l’aime bien ma crèche. Chaque année, on prend plusieurs photos, de tous les côtés, de jours comme de soir, alors que les lumières sont allumées. Quand mes enfants étaient petits, mon mari décorait le sapin et moi, je construisais le village et la crèche. En grandissant, tour à tour, les enfants ont participé, autant pour le sapin que pour la crèche. J’ai deux albums de photos avec des images de chaque année depuis 1964. En fait, il manque deux années : 1966, l’année où le Kodak était brisé, et 1971, où on avait une ciné-caméra – il y a donc un film quelque part de ce Noël, mais pas de photo! Je contemple toutes ces photos, avec ou sans les cadeaux au pied du sapin et je revis notre histoire!

Quoi qu’il en soit, c’est toujours merveilleux, l’arbre de Noël, la crèche, les décorations… Non vraiment, je n’ai pas hâte de défaire mes décorations de Noël!

© Madeleine Genest Bouillé, 28 décembre 2017

Noël, son histoire, ses cantiques…

Nos coutumes de Noël, ça part sûrement de quelque chose ou de quelqu’un, quelque part. Les objets, les personnages et les animaux, chacun pris à part, nous font voyager dans les traditions anciennes et dans les pays où la religion chrétienne est ancrée depuis des millénaires.

J’ai fait quelques recherches dans l’amas de paperasses que je conserve depuis l’époque où j’ai commencé à fabriquer Le Phare (je parle du bulletin local évidemment). Étant donné que j’aime Noël et le temps des Fêtes, ce ne sont pas les écrits, ni les images qui manquent.

Je commence avec la crèche. Certains textes disent que le pèlerinage sur les lieux de la naissance de l’enfant Jésus date du 3e siècle et que l’on y montrait déjà la crèche, la mangeoire et la grotte. C’est à saint François d’Assise qu’on doit une première messe de Noël en 1223 à Greccio, un petit village d’Ombrie. Dans une grotte, on avait disposé une crèche garnie de foin et on y avait amené un bœuf et un âne. Il n’y avait pas de personnages, le Christ étant vivant dans l’Eucharistie. La présence des animaux dans une crèche est significative de la nuit de Noël. Plusieurs légendes autour de la Nativité attribuent à l’âne et au bœuf, et partant, à tous les animaux de la ferme, le pouvoir de parler et de faire des prédictions au cours de cette nuit sainte. Le chant qui me vient à cette évocation des animaux de la crèche est bien entendu « Entre le bœuf et l’âne gris… où dort le petit Fils, tandis que mille anges divins, mille séraphins volent alentour de ce grand Dieu d’amour! »

Les crèches, telles qu’on les connait, avec les personnages de Marie, Joseph et l’enfant Jésus, ainsi que leurs visiteurs, les bergers et un peu plus tard, les rois Mages, ont fait leur apparition en Italie à partir du 15e siècle. Plusieurs cantiques se rapportent aux principaux personnages, à commencer par Il est né le Divin Enfant. Arrêtons-nous donc « Dans cette étable où Jésus est charmant! » Il y a beaucoup de monde à la crèche. Les bergers, qui ont été les premiers avisés : « Ça bergers assemblons-nous, allons voir le Messie! » Demandons plutôt à cette jeune fille, qui se tient près de l’entrée avec son petit agneau dans les bras : « D’où viens-tu bergère?  Je viens de l’étable, nous dit-elle, j’ai vu un miracle, ce soir arrivé. » Les chants de Noël ne font pas tous référence à Marie.  C’est à saint Alphonse de Liguori (1696-1787) qu’on doit le magnifique chant « Les cieux ravis ne chantaient plus, ils cessèrent leur harmonie, lorsque chanta Marie au berceau de Jésus. »  Plus près de nous, le poète et romancier français du XIXe siècle, Théophile Gauthier a composé ce très beau chant : « Le ciel est noir, la terre est blanche… Cloches, carillonnez gaiement! Jésus est né, la Vierge penche sur Lui son visage charmant. »    

     

Pour ce qui est des anges, il est évident que Noël leur appartient! C’est un ange qui annonça à Marie qu’elle mettrait au monde un enfant, vraiment pas ordinaire. C’est aussi un ange qui parla à Joseph en songe, lui disant qu’il devait épouser Marie malgré tous les cancans qui couraient dans le village. C’est un ange qui avertit les bergers de se rendre à la crèche où était né Jésus. Il n’y a pas de Noël sans au moins un ange. Qu’il trône en haut de l’arbre de Noël ou qu’il se tienne près de la crèche comme un veilleur… j’ai toujours fait une place d’honneur à l’ange de Noël! Pour ce qui est des chants, tout le monde connaît « Les anges dans nos campagnes ont entonné l’hymne des cieux Gloria, Gloria, in excelsis Deo! » Il y a aussi cet autre cantique aux accents joyeux : « Les Chœurs angéliques ont chanté Noël… mêlons nos cantiques aux accents du ciel! Noël! Noël! Chantons tous Noël! »

La liturgie de l’Avent a remis à la mode le rituel de la couronne de l’Avent avec ses quatre bougies. Autrefois, ce rituel avait une signification qui semble s’être perdue dans le temps; Ainsi, le 1er dimanche, la bougie symbolisait le pardon à Adam et Eve, qui ne seront donc pas condamnés au feu éternel. Le 2e dimanche, la bougie symbolisait la foi des patriarches qui croient au don de la Terre Promise. Le 3e dimanche, la bougie  rappelle la foi de David qui célèbre l’Alliance et le fait qu’elle durera toujours.  Et le 4e dimanche, la dernière bougie symbolise l’enseignement des prophètes qui annoncent un règne de paix et de justice. « Venez Divin Messie, nous rendre espoir et nous sauver!  Vous êtes notre vie, venez, venez, venez! »

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On arrive au sapin, issu d’une très ancienne tradition païenne, qui existait de la Rome antique jusqu’en Scandinavie. La fin de décembre, fin du cycle des saisons, était le temps où on célébrait l’arbre. La tradition du sapin de Noël est née  il y a 5 siècles en Alsace.  Toujours vert, malgré  la neige et le froid, le sapin décoré de bougies et de petits cadeaux est un symbole de vie et d’allégresse! « Mon beau sapin, roi des forêts, que j’aime ta verdure! »

La bûche de Noël, devenue un dessert apprécié de tous, possède une richesse symbolique qui remonte loin dans le temps! Cette tradition, vieille de neuf  siècles, accompagnait la veillée de Noël, au temps où on se chauffait  au feu de l’âtre. La bûche qu’on brûlait à Noël devait durer trois jours et on se devait de l’allumer avec un tison conservé de la bûche de l’année précédente. On jetait sur la bûche de Noël du sel, du vin ou du miel, pour appeler la fécondité. Tout cela rejoignait les plus anciens rites du feu régénérés par le symbole chrétien de la lumière. « Il me reste une bûche, une dernière bûche… viens t’y chauffer un peu. » ou si vous aimez mieux : « Le feu danse dans la cheminée… dehors on tremble de froid… »

Quant aux cadeaux, depuis des temps immémoriaux, le solstice d’hiver et le changement d’année incitent les gens à s’échanger des présents. Qu’ils soient apportés par le petit Jésus, saint Nicolas où, depuis le XIXe siècle, par le Père Noël.  On y trouve aussi une connotation avec la liturgie chrétienne, par le rappel de la visite des rois mages à Jésus, événement qu’on célébrait jadis le 6 janvier, lors de la fête de l’Épiphanie. « De bon matin, j’ai rencontré le train, de trois grands rois qui allaient en voyage… de bon matin, j’ai rencontré le train de trois grands rois dessus le grand chemin. »

Joyeux temps des Fêtes!

© Madeleine Genest Bouillé, 23 décembre 2017.