Avec les mots de ma sœur : les vacances de tante Thérèse

Dans ce dernier épisode du journal de ma sœur Élyane, nous rencontrerons tante Thérèse, l’aînée des filles de mon grand-père Petit, tante Thérèse qu’on appelait familièrement « Daise »…

« Vendredi 19 août 1994, 8h p.m.

Le bel été s’en va…je me souviens autrefois, en cette mi-août (comme aujourd’hui), on parlait de la rentrée des classes. Sur l’Action Catholique, le journal qu’on recevait, il y avait de pleines pages de «  robes de costumes », chaque communauté de Sœurs avait son costume pour les élèves. Maman s’amusait à me montrer ça… je regardais, la mort dans l’âme, sachant bien que ces annonces signifiaient la fin des vacances. Mais dans les années 42-43, les environs du 15 août pouvaient être joyeux, car ma belle et gentille tante « Daise », qui travaillait à Montréal, venait passer sa semaine de vacances. Elle arrivait le samedi matin par le train qui entrait en gare du C.P. au 2e Rang, à 4hres du matin. C’était tellement une fête, que Claude (son filleul) et moi, on allait coucher chez les grands-parents, dans le « pit » au 3e étage, pour être là, à tout voir, tout entendre. Je me rappelle qu’une année, Pépère était debout de bonne heure et chantait de sa voix puissante : « Vainement, ma bien-aimée… on croit me désespérer… ». L’Aubade du Roi d’Ys, c’était « sa » chanson. Je suis encore toute émue à me rappeler cette voix et cette façon de chanter.

Tante Thérèse avec mes parents, Jeanne et Julien.

Et tante Daise ne venait jamais toute seule, des fois c’était avec tante Nini (une sœur de Mémère), ou les cousins Jacques, Simone, Évangéline… et la semaine de vacances était bien remplie. Fallait descendre au fleuve se baigner, aller en « flat » avec les Delisle (y avait rien qu’eux qui avaient des chaloupes). Fallait aussi aller sur le Cap, le « paradis terrestre », où il y avait des cerises, des catherines, et il fallait prendre des photos, beaucoup de photos, et j’étais là, je manquais rien… j’étais bien trop belette! Et le soir, il fallait bien une ou deux petites veillées de musique, ma tante se mettait au piano, Pépère, lui, jouait du violon. Gisèle pouvait prendre la guitare, et ça chantait. Et on retournait sur le Cap, il fallait emporter un pique-nique; on revenait les bras chargés de branches de cerisiers, de pommes, les dents noires d’avoir goûté aux cerises sauvages… des fois, les jambes grafignées par les mûriers, mais que c’était joyeux! Ma tante « Daise » avait toujours des petits cadeaux. Un jour elle m’avait donné un magnifique ruban bleu pâle avec bordure de cordonnet rouge et blanc, avec lequel ruban je me faisais une boucle pour attacher mes cheveux. Je me suis toujours souvenue de ce beau ruban, merci ma gentille tante! »

Si vous possédez mon deuxième livre, Récits du bord de l’eau,  à la page 27, le texte intitulé « la marguerite effeuillée », raconte dans les grandes lignes l’histoire de ma tante Thérèse que j’ai appelée Marguerite. Le dernier paragraphe dit comme ça : « En octobre, alors que les feuilles tombaient des arbres, la marguerite perdit ses derniers pétales. Selon les termes du temps, une péritonite éclatée emporta Marguerite à l’âge de quarante-trois ans. Elle laissait dans la peine quatre jeunes enfants, un mari effondré, une famille qui l’adorait et pour tous ceux qui l’avaient connue, le souvenir d’une femme au sourire éclatant, comme une marguerite en plein soleil ».  C’était en 1951.

© Madeleine Genest Bouillé, 8 août 2019

Avec les mots de ma sœur…

En septembre 2018, je vous avais fait connaître quelques pages d’un petit journal que ma sœur a tenu durant quelques années. Presqu’un an déjà! Vous vous souvenez?

Ma sœur Élyane et mon frère  Claude, étant les deux aînés de la famille, ont connu un autre genre de vie que les plus jeunes. Quand nos aînés étant enfants, papa travaillait à Deschambault, mes grands-parents étaient encore très actifs, et surtout, Élyane et Claude se retrouvaient souvent dans la maison du cordonnier.

Ma sœur a perdu son mari en septembre 1993; depuis plusieurs mois, il était en attente d’une chirurgie cardiaque, et comme il était diabétique, son état empirait de jour en jour.

Odilon et Élyane lors d’un bal d’époque au Vieux Presbytère (© coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Pour ceux qui ont connu Odilon, c’était le frère, le beau-frère, l’oncle, enfin, le parent ou l’ami que tout le monde veut avoir! Toujours de bonne humeur, même au cours des dernières années où sa santé s’était très vite détériorée. Mais je laisse parler ma sœur en ce beau mois de juillet 1994… elle vous racontera, entre autres choses, le jardin de notre grand-mère :

« Vendredi 8 juillet, 8h p.m.

Comme il s’en est passé des événements depuis l’an dernier, en août… Mon cher Amour, je te parle et t’entends souvent, mais il me faut regarder ta photo. Les oiseaux chantent leurs plus beaux chants, perchés dans les érables, avant d’aller dormir. Il vient des odeurs de viande qui cuit sur un barbecue… y a encore des gens qui mangent dehors.

Autrefois chez Pépère et Mémère, à 6hres, la vaisselle était déjà lavée. Mémère allait travailler dans son immense jardin, en prenant soir de se « mettre quelque chose sur le dos », fallait faire attention de ne pas « prendre le serein »; elle mettait le premier chandail ou veston à portée de sa main. Pépère s’asseyait sur le bord de la galerie, les jambes pendantes, en fumant sa pipe, souvent son voisin et ami, Narcisse Naud venait faire une jasette.

Claude et moi on jouait et lorsque la brunante venait, on prenait des bâtons et on courait les chauves-souris, Ça arrivait souvent que je me barrais les pieds sur la grosse marche de pierre (qui est encore là) et je m’écorchais un genou; là, Mémère accourait avec son onguent de zinc, m’enduisait l’écorchure et faisait un pansement avec une guenille; on veillait dehors longtemps, Pépère se décidait à allumer la lumière seulement à 9h30.

Puis, à 10hres, vu qu’on avait soupé à 5hres, on avait faim; on partait à tâtons dans le jardin et on allait se chercher des feuilles de salade et des radis pour mettre sur nos beurrées. C’était le temps de l’insouciance, de la jeunesse; Claude s’amusait franchement, sans arrière-pensée; tante Irma lunchait d’un œuf au miroir et des patates rôties, tantes Gisèle et Rollande riaient de tout et de rien, juste moi, qui, lorsque tout le monde s’amusait, je sentais une nostalgie m’envahir, eh oui! Déjà à 9-10 ans, j’aurais voulu retenir le temps… Je regardais les étoiles me demandant s’il y avait quelqu’un là-haut, et de quoi ils avaient l’air. Lorsqu’on avait la chance que le « bateau de la malle » passe – les paquebots CSL –, on regardait de tous nos yeux. Que c’était donc beau, toutes ces lumières et comme on les trouvait chanceux, les gens qui voyageaient sur ces bateaux!

Chez Pépère et Mémère, c’était mon paradis!… Je regardais au « Su » (sud), m’imaginant un autre paradis, ne sachant pas qu’un jour, juste en arrière de la lisière de Lotbinière, j’irais avec mon amoureux y voir sa famille, et lorsque je regardais au loin, par en bas, vers Portneuf, il me semblait que c’était là, « les vieux pays »; j’étais sûre qu’il y faisait toujours beau et chaud… Puis le jardin de Mémere… c’était merveilleux! Le vieux cerisier contre la clôture, dont les cerises faisaient envie à tout le monde… quelques pruniers par contre, n’ont jamais donné de prunes, puis il y avait le pommier, le noyer qui était trop jeune pour avoir des noix, les gadelliers, les rosiers les pavots, des centaurées au bleu mauve, et naturellement, les carrés de fines herbes, les radis, la salade, les plants de tomate avec leurs tuteurs, et près de chez Ti-Coq, la talle de lilas. Dans le penchant, vers la côte, il y avait le blé d’Inde, les petits pois que je vidais en cachette, les gourganes, des talles de marigolds, des concombres, des citrouilles, des patates, des carottes, etc…Des fois on avait la job, Claude et moi, de faire la chasse aux bêtes à patates, on les ramassait dans une « canne ». En arrière de chez Johnson, il y avait des framboisiers, de la rhubarbe, encore des patates, et d’autres choses.  Au bord de la côte, y avait des érables à Giguère, que Pépère entaillait au printemps. Des fois ma bonne Mémère faisait du miel avec des trèfles et des roses, c’était bon, mais ça passait vite… »

 * * * * *

Moi, je me souviens vaguement du grand jardin de ma grand-mère. Ce potager s’étendait alors jusque chez M. Perreault (aujourd’hui chez Jacqueline Chénard), la maison des Tousignant n’étant pas encore construite. J’entendais les gens du village parler du jardin de Madame Pétit – avec un accent aigu. Quand quelqu’un parlait de Monsieur ou Madame Petit, sans accent, c’était certainement un étranger! Je vous reviens bientôt, avec un autre texte de ma sœur où on fait plus ample connaissance avec notre tante Thérèse, l’aînée des filles du cordonnier.

Blanche et Tom.

© Madeleine Genest Bouillé, 6 juillet 2019

De Mariette… au litre en carton

Vous n’avez pas connu Mariette? Bien sûr que non, c’était la vache de mon grand-père! Jadis, il n’était pas rare de voir des gens qui, bien que n’étant pas agriculteurs, possédaient quelques animaux, soit une vache, un cochon, un cheval et parfois aussi des poules. Du moment qu’ils avaient un bout de terrain suffisamment grand et un « bâtiment » qui pouvait loger l’étable et le poulailler, ça suffisait. Du vivant de son épouse Blanche Paquin, mon grand-père, Edmond Petit le cordonnier, que tout le monde appelait « le Père Tom », avait une vache qu’il faisait paître sur le terrain qu’il possédait en bas de la côte, près de la grève. Il avait aussi des poules et un cochon, lequel disparaissait en décembre, pour revenir sur la table sous forme de rôti, boudin, cretons et autre boustifaille.

Blanche et Tom.

Blanche, ma grand-mère, qui était en même temps la cousine de son mari, avait coutume de donner des prénoms aux animaux qui faisaient partie de la famille. Ainsi, la vache – qui n’était pas toujours la même d’année en année – s’appelait invariablement Mariette, comme la chatte, qui avait pour prénom Henriette, quelle que soit sa couleur. Blanche avait un vocabulaire bien à elle, ainsi, elle faisait un dessert qu’elle appelait « des poulets à la rhubarbe ». C’est un des plus lointains souvenirs que j’ai de ma grand-mère; je croyais alors dur comme fer, que je mangeais des petits poulets cuits avec de la rhubarbe. Cette recette était tout simplement ce qu’on appelle des «  grands-pères ». Et que dire de ces dictons qu’elle nous rappelait à tout propos: « Le soleil se couche dans l’eau, il va mouiller. » « Mets pas ton chapeau sur le lit, c’est de la badluck » « Si tu sors de la maison par la porte d’en avant, reviens pas par la porte d’en arrière, tu vas être désappointé »… Après la pluie, il était interdit d’ouvrir le parapluie dans la maison pour le faire sécher, surtout pas! Car ça ferait tomber encore de la pluie! Et combien d’autres maximes, où il était souvent question de malchance!  En plus de ses nombreuses tâches, ma grand-mère tenait les comptes de la cordonnerie, car mon grand-père oubliait souvent de noter ses heures de travail. Sauf que Blanche avait la manie de rebaptiser tout le monde, donc seuls les gens de la maison pouvaient savoir qui était « Le grand Jésus de tôle » ou « Madame Pâté aux patates ». Mes tantes qui vivaient dans la même maison que mes grands-parents, avaient hérité de cette coutume d’affubler les gens de leur connaissance de noms plus ou moins gracieux. Ainsi, nous avons eu un certain temps un curé qu’on appelait « Monsieur le curé Tarte aux cerises ».  On a du Petit ou on n’en n’a pas!

Même si elle donnait des noms à tout le monde, y compris les membres de la famille, ma grand-mère n’était pas une femme joyeuse. Tout d’abord, il faut dire qu’elle travaillait  d’une étoile à l’autre. Toute menue, dotée d’un tempérament nerveux, elle mangeait et dormait très peu et elle s’inquiétait à propos de tout.  Prenant grand soin de préserver son fragile teint de rousse, elle portait été comme hiver des robes boutonnées jusqu’au cou avec des manches longues. Elle adorait son jardin et pour y travailler, elle mettait des vieux gants pour ne pas abîmer ses mains. Je n’ai jamais su de quel mal elle souffrait;  je sais seulement qu’elle est décédée à 74 ans après une longue maladie.

Après le décès de sa Blanche mon grand-père, qui avait déjà 83 ans, s’est débarrassé des animaux. Comme on dit, il avait pris un coup de vieux! C’était le début des années 50, il avait de moins en moins d’ouvrage; les chaussures s’avéraient moins résistantes, mais aussi difficilement réparables, étant le plus souvent fabriquées de cuir synthétique. La mode pour les femmes était alors aux souliers à bout pointu et à talons aiguilles… impossible d’y poser des fers, ou une nouvelle semelle. La boutique de cordonnerie était devenue surtout le lieu de rencontre des vieux amis du Père Tom : Ulric Gignac, qui a vécu au-delà de 100 ans et le voisin Narcisse Naud, qu’on appelait « le Père Nono ».  Edmond est allé rejoindre Blanche en novembre 1955, il avait 87 ans.

La boutique du cordonnier…

Adieu poules, vaches et cochon! Désormais, on achetait la viande chez le boucher et le lait, du laitier. Je me souviens du tintement des pièces de monnaies dans la pinte vide qu’on déposait sur la galerie et aussi de la bouteille pleine de lait qu’on recevait en retour, avec une bonne couche de crème sur le dessus. De temps à autre, Maman se dépêchait de ramasser précieusement cette crème épaisse et de l’utiliser pour faire son sucre à la crème. Maintenant, les supermarchés nous vendent des cartons d’un demi-litre pour la crème, qui est étiquetée « à fouetter », « à cuire » ou à je ne sais trop quoi encore… et des litres en carton pour le lait, à 1% ou 2% de gras.  Et pour finir mon histoire sur une note joyeuse, j’ajouterai que le clos où paissait Mariette est devenu une zone résidentielle où demeurent des gens qui sont sans doute très heureux de vivre ainsi tout près du fleuve.

© Madeleine Genest Bouillé, 13 avril 2019

Avec les mots de ma sœur – 2e partie

Les pages qui suivent datent de la fin d’août 1990. Le 28, Élyane se rappelle de très anciens souvenirs. Elle avait à peine 4 ans, c’était au temps de la « cambuse » chez « pépère » :

« La « cambuse », c’était l’étage de la rallonge, ça se trouvait au-dessus du salon; un appartement pas fini, où il faisait froid l’hiver et chaud l’été. Des fois, on avait la permission d’aller courir là! Quand oncle Jean-Paul a décidé de se marier avec tante Bernadette en 1937, il a fait un salon et une cuisine à cet endroit, et en prenant la chambre d’à côté, ça lui faisait un logement pour abriter « leurs amours toutes neuves »!

Oncle Jean-Paul et tante Bernadette sont sans doute demeurés quelques années dans ce logement. Élyane se souvient qu’un jour où elle s’en venait par la « petite route », elle avait vu mon oncle et ma tante qui se berçaient sur leur balcon. J’ajoute qu’à cette époque, notre famille demeurait aussi dans la Rue Saint-Joseph. Élyane précise que ça devait être un dimanche car, dit-elle : « Je ne sais pas pourquoi, mais à la radio, ça devait jouer « Dans le jardin de mes rêves, tout notre amour est en fleurs et le bonheur vient embaumer nos cœurs », chanson qui était probablement chantée par Tino Rossi, car  chaque fois que cette chanson me trotte dans la tête, je pense à cette scène, plus loin décrite. Pourquoi certaines chansons nous ramènent à certains endroits ou à certaines personnes? »  Sur ce point, je suis entièrement d’accord avec ma sœur.

Le 30 août :  Élyane écrit : « Il y a 58 ans aujourd’hui, c’était fête à Deschambault. à 7hres, le matin, à l’église, s’épousaient devant Dieu et les hommes, une charmante jeune fille de 23 ans, toute petite, le teint clair, les yeux noisettes pétillants d’intelligence derrière ses lunettes ( à 81 ans, ce sont toujours ces mêmes yeux-là), ses cheveux bruns étaient cachés sous son grand chapeau de velours noir. Elle était vêtue d’une longue robe «  rose thé » et dans ses bras, tenait une gerbe de roses rouge ». Ma sœur ajoutait que Jeanne était un peu déçue, elle aurait bien voulu des fleurs de la même teinte que sa robe… et de plus, il ventait nordet! Élyane poursuit en précisant que mademoiselle Marie-Jeanne Petit s’avançait dans l’allée au bras de son père, Edmond Petit, au son de l’orgue joué par Blandine Naud, une ancienne compagne de classe.

Au prie-Dieu, à côté, se tenait un beau grand jeune homme, de 23 ans aussi, les cheveux et les yeux d’un noir de jais, le teint resplendissant… Ma sœur ajoute ceci : « Ce qu’elle a dû en faire des jalouses ce matin-là, la petite Jeanne, en devenant madame Julien Genest! Mon cher papa était accompagné de son frère Léo. Julien était « en amour par-dessus la tête » avec Jeanne ». Élyane était une enfant perspicace ainsi elle ajoutait : «  Je n’étais pas tellement vieille, mais je m’en rendais compte; il l’a toujours aimée, ne lui a jamais trouvé de défauts, pour lui elle fut toujours la plus belle et la plus fine… » Papa n’ayant presque pas connu sa mère, qui est décédée alors qu’il n’avait que 4 ans, n’a eu qu’une femme dans sa vie, celle qu’il a épousée, notre mère, Jeanne.

Ma grande sœur rappelle le programme musical du mariage de nos parents : tout d’abord, le Veni Cretor, chanté par le chœur des femmes, puis Célébrons le Seigneur, chanté par madame Louis Marcotte (Madame Béatrice dont je vous ai déjà parlé); le Docteur Pierre Gauthier, interpréta le Noël du Mariage, oncle Jean-Paul chanta Jésus, Divine Eucharistie tandis qu’Alice Naud (la sœur de Blandine) chanta un cantique du temps passé Je te bénis. C’était un  beau programme; après tout, Julien faisait partie du chœur de chant!  Après la messe et les photos de circonstance,  les invités  se réunirent chez mes grands-parents, Blanche et Edmond  Petit. Ce beau jour était un mardi, car autrefois les mariages avaient souvent lieu en semaine. Après le repas, les nouveaux époux, revêtus de leurs costumes de voyage, partirent en auto pour Québec; un ami de Julien, M. Philippe Bernier, les conduisait. De Québec, ils prirent le train pour Montréal et ensuite, Ottawa, où ils rendirent visite à l’oncle Edmond Genest. Au retour, ils s’arrêtèrent à Montréal pour rendre visite aux tantes de Jeanne, Ernestine et Eugénie Paquin. Pour l’époque, il s’agissait d’un très beau voyage!

Voyage de noces, 30 août 1932.

À bientôt pour un autre épisode des Mémoires d’Élyane…

© Madeleine Genest Bouillé, 4 septembre 2018

Avec les mots de ma sœur…

De 1985 jusqu’en 1994, ma grande sœur Élyane avait écrit ses mémoires dans un petit cahier d’écolier à double interlignes. Elle n’écrivait pas tous les jours. Peut-être y a-t-il d’autres cahiers, mais elle ne m’a prêté que celui-ci. Dans le haut de la première page, elle avait écrit ceci : « Une nation sage conserve ses archives… Recueille ses documents… Fleurit les tombes de ses morts illustres… Restaure ses importants édifices publics et entretient la fierté nationale et l’amour de la patrie en évoquant sans cesse les sacrifices et les gloires du passé ». –  Joseph Howe

Elle débutait ainsi ses écrits le lundi 9 décembre 1985 :

« Des souvenirs, les plus beaux, surgissent à mon esprit;ils arrivent comme ça, par bouffées de fraîcheur. Car pour moi, les souvenirs de jeunesse, c’est toujours de la fraîcheur, une bonne odeur… comme celle du sapin que nous aurons bientôt. » Elle précisait que la veille, jour de l’Immaculée Conception, il neigeait à gros flocons qui tombaient en tournoyant et elle se rappelait ces paroles de notre mère : « Regardez dehors, les enfants, les petits anges secouent leurs casseaux! »  Et ma sœur, alors enfant, regardait tant qu’elle pouvait dans le ciel, afin de voir au moins un ange, secouant son casseau de neige. Maman disait aussi : « Soyez sages, si vous voulez que le Père Noël vous donne des cadeaux, parce qu’à tous les soirs, il y a un ange sur le toit qui écoute ce que vous dites et regarde ce que vous faites, et il va le dire au Père Noël. » Élyane se demandait alors si vraiment l’ange comprenait tout ce qu’il voyait, mais elle ajoutait que cela l’incitait à être plus sage. Et parfois le soir, avant de se mettre au lit, elle regardait par la fenêtre, se demandant si l’ange allait aussi sur le toit des cousins Dussault qui habitaient presque en face.

Les enfants de la famille Genest, 1942. Sur la photo, Claude est absent – il n’aimait pas de faire photographier… (Coll. privée, Madeleine Genest Bouillé).

Le récit des mémoires d’Élyane se poursuit le 9 juillet 1990.  Notre frère aîné, Claude, est décédé depuis janvier 1988. Les deux aînés, qui n’avaient qu’une année de différence, étaient très près l’un de l’autre, et ma sœur fut profondément affectée par ce départ.  Ce 9 juillet donc, Élyane écoutait des enregistrements de vieilles chansons en se remémorant les soirs où, avec Claude et quelques amis, ils sortaient sur la galerie le « guibou » – on appelait ainsi le gros gramophone à manivelle – et qu’ils faisaient jouer les disques de Georges Guétary, Luis Mariano et André Dassary, les chanteurs à la mode de ce temps-là.

Il n’y a rien comme les chansons anciennes pour raviver les souvenirs… En écoutant « Il n’y a qu’un Paris », chanson d’André Dassary, ma sœur se remémore la première fois où elle a entendu cette chanson. Je lui donne la parole : « J’étais chez Mémère, j’avais couché là, dans le lit entouré de rideaux, avec tante Irma. Cet air-là m’a poursuivi une partie de la nuit; il se mêlait au bruit des feuilles du gros peuplier qui était devant la fenêtre. Les soirs d’été, avant de se coucher chez Mémère, on allait chercher à tâtons dans le jardin, des feuilles de salade qu’on mangeait avec des beurrées de beurre. Hum! Que c’était bon! Pépère se levait la nuit pour jouer une « patience » et manger du pain et du lait. »  Elle ajoute qu’elle allait sentir sur le bord de l’escalier… Ça me rappelle que j’ai raffolé moi aussi d’aller écouter jaser les grandes personnes sur le bord de l’escalier quand j’étais petite!

Toujours en 1990, ma grande sœur revient à ses Mémoires, le 30 juillet. Elle raconte comment notre mère en a vu de toutes les couleurs avec nous « dix », lorsque nous demeurions sur le grand chemin – ainsi appelait-on alors, le Chemin du Roy. Voici quelques bons – ou plutôt mauvais – coups de quelques-uns des enfants Genest.  « Vers 1942 je crois, Lulu (Jacques), qui n’avait que 4 ans, s’était découvert des talents de peintre. Il avait été « taponner » dans la peinture rose destinée à une chambre et il y avait saucé le chapelet bleu à Maman qui était devenu « fleuri rose »… comme il s’était fait prendre sur le fait, tout gêné, il était allé se tapir dans un coin de la chambre tapissée; comme il était barbouillé de peinture rose, il avait laissé sa trace imprimée dans le coin. »

Plus loin, Élyane nous raconte que Fernand, le huitième de la famille, fouillait partout, silencieusement, en se glissant comme une belette, précise-t-elle. Maman a toujours adoré les bibelots. Sur les meubles et sur les étagères, on trouvait un peu de tout : des bergères et des princesses, des petits bonhommes et des animaux. Mais, comme le dit ma sœur, « Plusieurs bibelots (bonhommes et animaux) avaient déjà eu la tête « partie » et recollée avec une « mâchée de gomme ». Quand Fernand entendait arriver quelqu’un, il se dépêchait de reposer les têtes arrachées… mais dans sa hâte, il se trompait souvent et on retrouvait des bonhommes à tête de chien aussi bien que des chiens à tête de bonhomme! »

On m’a toujours dit que j’étais «  tannante ».  À ce propos, voici ce qu’en dit ma sœur : « Madeleine, elle, restait éveillée tard… elle descendait de son lit et s’en venait en bas. Malgré qu’elle était bien petite et légère, elle faisait assez de bruit que Maman l’appelait « les pieds de fer »… Elle aussi fouillait partout; un jour, elle s’était coiffée avec de la graisse « pur lard » (du saindoux). Elle avait les cheveux tout luisants! Une autre fois, elle avait trouvé de la colle de farine pour coller la tapisserie… elle s’en était fait un shampoing… il a fallu lui couper les cheveux tellement ils étaient collés. »

Je vous reviens avec d’autres souvenirs de ma grande sœur dans un prochain Grain de sel!

© Madeleine Genest Bouillé, 23 août 2018

Ma galerie de portraits

Nana Mouskouri avait, à son répertoire, plusieurs belles chansons. Entre autres, j’aimais particulièrement cette composition de Serge Lama qui a pour titre « Dans une coupe de champagne ». Évidemment, dans une coupe de champagne, on peut « noyer son insomnie… voir les montagnes et les abîmes de la vie ». Comme le dit la chanson : « C’est incroyable, la mémoire, comme ça déforme la vue. Ça vous raconte une autre histoire que celle qu’on a vécue. » Dans le dernier couplet, une constatation s’impose : « Dans une coupe de champagne, six fois remplie, six fois vidée… J’ai revu des tas de visages, qui mentaient ou qui disaient vrai. Ma vie ne sera qu’un voyage dans une galerie de portraits ».

Dans ma galerie de portraits, parmi les personnes qui ont marqué ma vie, je dois d’abord mentionner mes parents, Jeanne et Julien, dont je vous ai parlé maintes fois. Il y a aussi ma sœur et mes frères. Il y eut aussi ma grand-mère maternelle, Blanche, qui est responsable de ma drôle d’enfance. Il suffit parfois de quelques mots pour changer le cours d’une vie. Je vous fais grâce de cette histoire qui est survenue à l’automne 1944. Je répéterai seulement « la phrase » fatidique prononcée par Blanche qui s’amenait pour aider ma mère, laquelle venait de mettre au monde son huitième enfant. La marraine d’André, Aurore, étant venue s’offrir pour garder son filleul le temps des relevailles, ma grand-mère, aux prises avec la marmaille, la cuisine, le ménage, s’écria d’une voix peut-être excédée : « Emmenez donc celle-là! Elle est assez tannante! » Celle-là, c’était moi!

De ce jour, ma galerie s’enrichissait de trois portraits : Aurore, son mari, Lauréat, et leur fille Marie-Paule. Trois personnes qui semblaient enchantées de garder une fillette qui n’avait pas encore trois ans, pour quelques jours… ou quelques semaines, selon les besoins. Les besoins étaient-ils si pressants? Je ne l’ai jamais su. Toujours que j’ai vécu de plus en plus dans ma deuxième famille. Ma mère a eu un neuvième, puis un dixième enfant. Aurore, jadis institutrice, offrait une classe privée aux enfants soit trop jeunes, soit pas encore prêts pour la vraie école. J’avais hâte de lire et d’écrire; elle m’accepta avec quelques enfants du voisinage, autour de la table de la cuisine! De plus, dans la maison d’Aurore, il y avait le Central du téléphone. Un jouet que personne d’autre ne possédait! Marie-Paule m’apprenait patiemment le fonctionnement de cet appareil qui me fascinait. Je jouais à être une « opératrice ». Ma vie était belle!

Puis, ce fut la vraie école, le couvent, où je me retrouvai à six ans en troisième année. Ma galerie s’est alors enrichie de quelques Sœurs de la Charité de Québec, dont trois en particulier : Mère Sainte-Flavie, dans la classe des « petits », Mère Saint-Jean du Saint-Sacrement, en huitième année, dans la classe des grandes où je n’étais vraiment pas assez grande, ni physiquement, ni autrement! Il y eut surtout Mère Saint-Gérard, qui a été mon professeur pour mes trois dernières années d’étudiante. Je lui dois beaucoup : sa patience et sa compréhension m’ont aidée à « grandir ». Je vois aussi les portraits de plusieurs compagnes de classe, quoique, pour la plupart, on s’est perdues de vue après la fin des études. Mes amies n’étaient jamais dans la même classe que moi étant donné que j’étais la plupart du temps la cadette, à cause de cette fichue deuxième année que j’ai sautée – ce qui ne m’a rien apporté.

Dans ma galerie de portraits, on retrouve parmi les personnages importants la famille de mon grand-père, le cordonnier, Edmond « Tom » Petit. Mes grands-parents n’ont « réchappé » qu’un seul fils, mon oncle Jean-Paul, lequel, ayant épousé une jeune fille de Saint-Basile, a exercé le métier de son père dans le village natal de sa femme, tante Bernadette. Ensemble, ils ont élevé quatre enfants. C’est aussi à Saint-Basile que l’orchestre de la Famille Petit s’est fait connaître bien au-delà des limites du comté! Sauf ma tante Thérèse, qui habitait loin – dans la Beauce, imaginez! –, les autres tantes étaient toutes à Deschambault. Il y avait ma vaillante tante Alice, toujours gentille et rieuse, qui était mariée à l’oncle Léo, le frère de Papa. Ils vivaient dans un petit appartement à l’étage de la maison de mon grand-père. Ils avaient un fils, Michel, le compagnon de jeu de mon frère Jacques… Michel, un des beaux visages de ma galerie! Il n’a jamais vieilli, puisqu’il est décédé à vingt ans, sur un bateau. C’est l’événement le plus triste de mon insouciante jeunesse. Longtemps après, quand je me retrouvais dans le salon chez mon grand-père, même au temps des Fêtes, quand on chantait les chants de Noël en famille et qu’on racontait des histoires drôles… moi, je revoyais Michel dormant dans sa tombe. J’ai mis longtemps à me défaire de cette image. À cette époque, j’avais déjà commencé à travailler; je ne me faisais plus garder par Aurore et Lauréat, mais j’étais encore dans leur maison où, à mon tour, je gardais le Central!

Trois de mes tantes demeuraient dans la maison des Petit. Irma, célibataire timide, a toujours eu une petite santé; elle lisait beaucoup et suivait régulièrement tous les programmes à la télévision, ce dont elle causait avec plaisir. Gisèle, une autre célibataire, était une femme comme on en rencontre peu. Travaillante, elle était toujours occupée, qu’il s’agisse de rentrer le bois, de faire le ménage, la cuisine, la lessive… entre deux pauses-cigarettes où, en se berçant, elle jasait de tous les sujets, y compris la politique! Elle jouait de la guitare ou du piano dans l’orchestre de sa cousine Blanche. Dans ses temps libres, c’était une bénévole toujours prête à rendre service. Elle confectionnait les goûters de fin de soirée; rien n’y manquait! Malgré son peu d’instruction, au besoin elle tenait lieu de secrétaire dans les assemblées, et je vous assure qu’elle n’oubliait jamais un item!

Orchestre Paris (tante Gisèle au piano).

Tante Gisèle au piano avec l’orchestre Paris.

Si on oublie les quelques fautes de français ici et là, le rapport était clair et précis. Elle avait tous les talents. Un jour, les jeunes de la famille et leurs amis voulaient faire du théâtre, mais il n’y avait pas de texte disponible. Qu’à cela ne tienne, Gisèle composa une pièce, avec un rôle pour chacun et chacune des jeunes artistes. La pièce devant être jouée un peu avant les Fêtes, Gisèle avait mis en scène un repas du Jour de l’An, en famille, avec comme intrigue l’histoire d’un père qui se voit devant l’éventualité de vendre sa terre, puisque ses fils ne semblent pas intéressés à lui succéder… Une belle histoire, simple, mais réaliste, pour l’époque. Le titre de la pièce était « Terre à vendre ». Après une scène qui tirait quelques larmes, un des fils acceptait de reprendre la ferme, avec l’accord de sa toute récente fiancée. Quelle belle fin! Les applaudissements chaleureux  témoignaient du succès de la soirée! Tante Gisèle… un portrait qui a une place d’honneur dans ma galerie!

TantesGisèle etRollande dans leur jeunesse

Mes tantes Rollande et Gisèle.

Et voici, pour cette fois, mon dernier portrait : la plus jeune, Rollande, ma seule tante vivante! Elle a eu la chance de vivre 66 ans avec son Roméo, lequel l’a quittée en décembre dernier. Mais ils ont vécu seuls à peine une petite dizaine d’années, après le départ des enfants et le décès des autres tantes. Durant plusieurs années, Méo, qui travaillait sur les bateaux, n’était présent que durant l’hiver! Et alors, la maison était toujours pleine! Ils ont eu cinq enfants, dont l’un est décédé en 2010. Rollande, une femme brillante à la répartie facile dont tout le monde se souvient comme d’une musicienne hors pair, quoique n’ayant jamais appris la musique! Toute sa vie elle a joué du piano, de l’harmonium, de l’orgue… Elle jouait tout ce qu’elle voulait, reproduisant les accords tels qu’elle les entendait à la radio ou sur des disques. Jadis, dans les soirées d’amateurs, c’était l’accompagnatrice désignée. Le portrait de ma belle tante Rollande, c’est une image qui doit être environnée de musique!

À suivre…

© Madeleine Genest Bouillé, juillet 2018

Mes Jeux Olympiques à moi

Non, je n’ai jamais assisté aux Jeux Olympiques! Dans ma jeunesse, ces jeux se tenaient toujours très loin, de « l’autre bord », comme on disait, jusqu’en 1976, où nous avons eu les Jeux d’été à Montréal. On se souvient que la reine de ces jeux était la jeune Nadia Comaneci, gymnaste roumaine. Nous avions attiré l’attention sur Montréal avec l’Expo universelle en 1967, il fallait bien que ça continue! Mais depuis les Jeux de 1976, on dirait que les grands manitous de l’olympisme boudent le Québec.  Pourtant, il me semble que nous avons tout ce qu’il faut pour la tenue des Jeux d’hiver! Pour ce qui est des Jeux tenus ailleurs au Canada, en 1988, Calgary recevait les Jeux d’hiver; j’ai justement une photo, prise en début décembre 1987, du porteur de la flamme Olympique qui passait devant chez nous, courant tranquillement vers l’ouest! Les dernier Jeux d’hiver tenus dans notre pays sont les Jeux de Vancouver en 2010; on se souvient surtout de la dernière présentation de la patineuse, Joannie Rochette, qui a remporté la médaille de bronze, alors que sa mère était décédée le matin même.

Nos voisins américains ont été plus chanceux que nous. Si on regarde la liste des Jeux olympiques, on constate qu’ils ont été gâtés nos voisins! Pour ce qui est des Jeux d’été, les premiers Jeux ont été tenus à St-Louis en1904, tandis que Los Angeles a été la ville hôte en 1984 et Atlanta, en 1986. Les premiers Jeux d’hiver aux USA furent tenus à Lake Placid en 1932. Squaw Valley a été l’hôte de ces mêmes Jeux en 1960, on a fait un retour à Lake Placid en 1980 et les derniers Jeux à être tenus en sol américain se sont déroulés à Salt Lake City, en 2002.

Mais voilà, comme j’en ai l’habitude, je retourne dans mes jeunes années. Comme nous n’avions pas encore la télévision, quand il y avait des Jeux olympiques quelque part, on n’en savait que ce que les journaux et magazines nous montraient. Pour dire le vrai, ce n’était pas grand-chose : des articles et parfois quelques photos, en noir et blanc! On s’y intéressait surtout lorsqu’il y avait des champions canadiens; il y avait alors plus de photos et on en parlait à la radio. Je me souviens que mon père qui aimait beaucoup le patinage artistique, nous parlait de la championne olympique canadienne, Barbara Ann Scott, médaillée d’or aux Jeux d’hiver de 1948, à Saint-Moritz, en Suisse. C’était notre championne! Je me rappelle qu’il y avait des poupées et aussi des cahiers à découper à l’effigie de Barbara Ann. Quelques années plus tard à mon anniversaire, j’ai justement reçu un de ces cahiers à découper. C’était l’un de mes jouets préférés, alors vous imaginez, quel beau cadeau c’était!

Mes Jeux olympiques à moi, ce furent les spectacles des Ice Capades et des Ice Follies auxquels j’ai assisté au Forum de Montréal, avec ma sœur et mon beau-frère, Odilon.  Une fois, je me souviens que papa nous accompagnait. C’était en 1960, avant son accident. Les Ice Capades avaient lieu en novembre, tandis que les Ice Follies étaient toujours tenus en février. Plus tard, ces spectacles ont été présentés au Colisée de Québec.

J’ai conservé le programme des Ice Follies de 1963. Je travaillais au Central du téléphone et j’avais pris ma fin de semaine de congé pour « monter » à Montréal. Le spectacle avait lieu le samedi soir, 8 février. Le livret, dont je vous fais voir quelques photos, coûtait 50 cents. Je ne me souviens pas du coût du billet et ce n’est évidemment pas inscrit sur le programme.  On indique cependant qu’on en était à la 27e édition des Ice Follies, intitulé « Le Spectacle des Champions ». Plusieurs médaillés des Jeux olympiques de 1960 participaient au spectacle, où évoluaient plus d’une centaine de patineuses et patineurs professionnels. Évidemment, tous les numéros étaient accompagnés de musique et il y en avait pour tous les goûts; des valses de Strauss aux airs de Cha-Cha ou de Rock’n’Roll! Il y a de cela 55 ans, et j’en garde encore un merveilleux souvenir!

Je suis retournée une dernière fois voir les Ice Follies, en 1965. Je n’oublierai jamais ce voyage; mon frère, André, m’accompagnait et comme d’habitude, nous avions pris l’autobus de la Provincial Transport pour nous rendre à Montréal. J’ajoute que j’étais enceinte de sept mois. Il n’y avait pas d’autoroute, l’autobus faisait donc « la run de lait », comme on dit parfois. Et à ce temps de l’année la route était passablement cahoteuse. Je m’en souviens comme si c’était hier; à chaque cahot, André, bien calmement me demandait : « Vas-tu accoucher? » Je lui répondais : « Non, ça va. » Nous nous sommes rendus, sains et saufs; le spectacle devait être magnifique, comme toujours!  Au fil des années, j’ai égaré le programme… mes petits gars l’ont peut-être trop regardé, avec leurs menottes pas toujours très délicates! Peu importe, quelque part dans ma mémoire, je conserve ces belles images de mes Olympiques à moi!

© Madeleine Genest Bouillé, 24 février 2018

Et après…

« Personne,  il n’y a plus personne
Mon âme qui s’affole, en prenant son envol
Me laisse inanimé… »

L’église est vide. Il y flotte encore un peu de fumée d’encens… On a tout ramassé : la photo du défunt, le bouquet, la bougie, la petite croix et la boîte en bois verni qui contient tout ce qu’il reste de celui qui était le héros de ce samedi de janvier. Fernand n’a pas souvent été le héros du jour. À part l’anniversaire de naissance, le 30 septembre, qui, dans sa jeunesse, devait sans doute être fêté en même temps que celui de son frère né un 28 septembre. Ça se passait comme ça dans les grosses familles. À l’époque, on fêtait aussi la première communion, la confirmation. Peut-être que je me trompe, mais je crois que la dernière grande fête que Fernand a vécue fut celle que ses compagnons de travail  lui ont organisée quand il a pris sa retraite. Une vraie fête, avec un gros cadeau et une belle photo pour immortaliser ce moment heureux. C’est justement cette photo qui était tantôt sur la table, près de l’urne contenant les cendres de notre frère qui a pris son envol il y a déjà neuf jours. Bref, la cérémonie est terminée; il n’y a plus personne. Les vivants sont allés se réconforter à la chaleur de l’amitié, autour d’un repas, parce que, justement, ils sont vivants.

« Personne,  j’ai besoin, j’ai personne.
Mon être dégringole, tous mes sens m’abandonnent.
Je n’sais pas si j’ai peur… »

J’essaie d’imaginer ce qui se passe…On est quelque part ou au milieu de nulle part. J’imagine qu’on voit s’éloigner ces lieux où on a vécu. On doit errer un bout de temps; on n’est pas sur l’autoroute, il ne doit pas y a voir beaucoup d’indications! Là, en bas, les gens sont rassemblés, ils parlent de celui qui n’est plus : « C’était de belles funérailles! » Les prières, la musique, les chants, sont censés l’accompagner sur cette route inconnue, qui le mène on ne sait où. On a rappelé des souvenirs de sa vie, uniquement de beaux souvenirs. On a énuméré ses qualités, juste ses qualités… avait-il des défauts? Sans doute, mais on les a déjà oubliés!

« Je regarde d’en haut, le corps de mon esprit.
Mon visage à l’envers, tout petit, tout petit… »

 Je ne sais pas si Fernand avait le vertige… moi je l’ai, rien qu’à grimper sur une chaise! Je me vois mal voltiger dans un espace inconnu. Où s’en va-t-on quand on part? Certains disent qu’on ne se rend pas tout de suite vers cet autre monde auquel on donne toutes sortes de noms : « l’au-delà », « le paradis », « l’envers du ciel », « le pays d’où l’on ne revient pas »… J’aime assez l’idée qu’on « squatte »  pour un temps les lieux qu’on a fréquentés. Vous connaissez sûrement le poème qui dit entre autres : « Je ne suis pas loin, je suis juste dans la pièce à côté ». Je ne connais pas l’auteur, mais c’est un texte réconfortant.

« Si Dieu existe, et qu’il t’aime
Comme tu aimes les oiseaux,
Comme un fou, comme un ange… »

C’est qu’après ce voyage intersidéral dont on ne connaît pas la durée, mon cher frère, tu vas atteindre quelque chose qu’on ne peut pas nommer, qui n’est pas vraiment un endroit, mais qu’on appelle le repos, la paix. Et moi, parce que j’ai l’espérance des entêtés, je crois que Dieu existe, et qu’Il est lui-même, ce repos, cette paix. Va mon frère, tu as gravi le pire des calvaires, « tu peux enfin marcher sur les étoiles ».

© Madeleine Genest Bouillé, 28 janvier 2018

Il restera de toi…

À l’automne 2016, j’avais écrit Rêves de jeunesse, à l’occasion de l’anniversaire de naissance de mon frère Fernand, le 30 septembre. Il était atteint depuis déjà plusieurs années de démence fronto-temporale. Une maladie vraiment méchante, selon moi, pire qu’Alzheimer, car à plus ou moins brève échéance, la personne atteinte en vient à n’avoir plus aucun moyen de communiquer. On m’a expliqué que certaines cellules du cerveau sèchent. Après des périodes tour à tour de dépression, de révolte, d’apathie, arrive le temps où c’est le néant. Et ça dure en moyenne de 6 à 8 ans à compter du diagnostic. Fernand ne parlait plus depuis déjà quelques années; on avait souvent l’impression qu’il ne nous voyait pas ou qu’il ne nous reconnaissait pas. Une fois l’an dernier, alors qu’en lui disant « au revoir », je lui ai serré la main, il m’a regardée intensément, ce qui n’était pas arrivé depuis un bon bout de temps. Ce fut pour moi la dernière fois.

Depuis quelques mois, il n’était plus présent, d’aucune façon. Il nous a quittés dans la nuit du 17 au 18 janvier. Enfin! Tel un oiseau fatigué de se cogner aux barreaux de sa cage, quelqu’un a ouvert la porte et il a pris son envol. Ce quelqu’un a libéré son âme… et nous avons perdu un frère! Pour se souvenir de lui, nous avons surtout toutes ces belles photos du phare de l’Ilot Richelieu et de son frère jumeau, tous les deux détruits au début des années 70. Fernand a photographié l’ilot et les phares de tous les côtés, au printemps, en été, en automne. Il a commencé très jeune à se rendre en chaloupe à « l’Ilette » comme on disait, seul ou avec ses amis.

Notre chien Bruno, août 1963.

Quatre albums de photos racontent l’enfance et la jeunesse de Fernand. Tous les membres de la famille se retrouvent à un moment ou à un autre sur ces photos, même – et je dirais surtout – notre chien Bruno, qui se laissait habiller et qui posait, un vieux chapeau sur la tête, près des toutous des plus jeunes. Fernand avait reçu une petite caméra, « un kodak » pas cher, dans lequel on plaçait un rouleau de pellicule. Il y avait des rouleaux de 12 ou de 24 photos. Fernand devait souvent se contenter des 12 poses, qui coûtaient moins cher! J’ai publié plusieurs de ces photos à maintes reprises; elles datent des années 1955, 56 et 57, pour les plus anciennes qui sont en noir et blanc. À cette époque, il « tournait des films » avec ses amis et ses frères, des films de cow-boys et d’Indiens dont, en plus d’être photographe, il était metteur en scène. Fernand avait beaucoup d’imagination; il excellait dans toutes les matières scolaires et il dessinait avec beaucoup de souci du détail; il construisait aussi des modèles réduits de bateaux. Soigneux de sa personne, il a toujours été méticuleux à l’excès… un trait dominant de son caractère.

Juin 1963…

À l’adolescence, les activités ont changé évidemment, mais il prenait toujours des photos! Il y eut l’époque du groupe de musique Rock, plusieurs photos en témoignent. Fernand cultivait toujours son goût pour la mise en scène; sur ses photos on le retrouve avec une guitare ou un fusil… Puis est venu le goût de la navigation; les promenades en chaloupe ne suffisaient plus! Même si ces promenades ont donné lieu aux plus belles photos, celles de l’ilot et des phares. Au début des années 60, il part étudier à l’Institut de Marine à Rimouski. Les dernières photos nous montrent mon jeune frère, tout d’abord à son bal de finissant, avec une demoiselle évidemment! Un peu plus tard, il pose, très décontracté, sur le premier bateau où il a navigué. On le croyait parti pour une belle carrière!

Qui était Fernand? Vraiment, je ne sais pas. Fernand était secret, il ne s’ouvrait pas à n’importe qui. Je crois que très peu de gens ont eu la chance de le connaître vraiment, bien qu’il semble avoir été apprécié de ses compagnons de travail, à ce qu’on m’a dit. Ce dont j’aime à me rappeler, c’est de son sens de l’humour qui était assez particulier; quels joyeux moments nous avons eus en famille avec lui!

Que restera-t-il de toi, mon frère? Quelques souvenirs reçus du temps où on s’échangeait des cadeaux à Noël, objets que tu avais choisis minutieusement ou que tu avais fabriqués, beaucoup de CD – tu aimais la musique, c’est de famille! Il restera surtout des photos! Des images magnifiques de l’époque où deux phares balisaient le chenal au pied du Rapide Richelieu… Et en terminant, je reprends ces paroles d’un beau chant de funérailles : Il restera de toi.

« Il restera de toi ce que tu as offert, entre tes bras ouverts, un matin de soleil…
Il restera de toi, de ton jardin secret, une fleur oubliée qui ne s’est pas fanée…
Ce que tu as offert en d’autres revivra. Celui qui perd sa vie, un jour la trouvera. »

Photo: Fernand Genest.

© Madeleine Genest Bouillé, 22 janvier 2018

Un pèlerinage en musique

Il me revient une chanson que mon père chantait et dont le refrain dit : « Envole-toi vers cette femme… brise des nuits. Avec mon cœur, avec mon âme, moi je te suis… »  Le premier couplet va comme suit : « Celle que j’aimais, si rieuse, a-t-elle perdu sa gaîté? De l’avenir, plus soucieuse, m’a-t-elle une fois regretté? » Au dernier couplet, l’amoureux patient, redis à la « brise des nuits » : « Si tu la vois, seule et pensive… dis-lui que malgré les années, son nom ne s’est point effacé, de mon cœur où se sont fanées toutes les roses du passé. » L’oreille a aussi une mémoire; quand je repasse cette chanson dans ma tête, j’entends clairement la voix de mon père, ses intonations, la façon dont il prononçait chaque mot. Un souvenir inoubliable! Je dirais même une sorte de pèlerinage…

Papa et Maman en 1942 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Quand papa chantait cette mélodie du temps passé, j’ai toujours eu l’impression qu’il la dédiait à notre mère. Ce style romantique lui convenait si bien! Aujourd’hui 9 janvier, Julien, mon père, aurait 108 ans. Je ne lui souhaiterai pas « Bonne Fête » sur Facebook, comme je l’ai fait déjà, car hier le 8, j’ai été opérée pour le tunnel (ou le canal) carpien de la main droite. Pendant quelques semaines, je vais devoir utiliser ma main gauche pour une foule de choses… et je suis « gauche » de la main gauche! Tant pis! Et raison de plus pour penser à mon père qui, suite à l’accident qui l’a laissé à demi-paralysé du côté droit pendant les dix-neuf dernières années de sa vie, a dû apprendre à devenir gaucher. C’était un homme patient et persévérant, il avait donc appris aussi à écrire avec sa main gauche. Par les temps qui courent, la patience et la persévérance sont beaucoup moins à la mode. C’est pourtant bien utile!

Je n’ai pas vraiment connu mon père, Julien Genest, comme les plus jeunes de la famille d’ailleurs. J’étais très jeune quand, dans l’espoir de gagner de « meilleures gages », il  s’en est allé travailler à Montréal. C’était au temps de la guerre, celle de 1939-1945. Il avait pris cette décision, croyant bien faire, étant donné que la famille s’agrandissait plus vite que le salaire augmentait! Il avait dit à Jeanne, sa femme : « Je vais chercher un logement et tu viendras me rejoindre avec les enfants. » Il avait trouvé un emploi dans une fonderie qui, à cette époque, fabriquait du matériel de guerre. L’ouvrage était dur, mais Julien était solide et le travail ne lui faisait pas peur. Ma mère, par contre, croyait que c’était plus facile d’élever les enfants en demeurant à Deschambault, où elle était née et y avait sa famille, et où, disait-elle, les loyers étaient moins chers qu’en ville. Nos parents ne s’obstinaient pas, nous ne les avons jamais entendu élever la voix. Mais, chose certaine, ils ont dû discuter longuement de ce choix de vie commune « à temps partiel »; ils ont bien dû évaluer le pour et le contre. Finalement nous sommes restés ici tandis que papa demeurait à Montréal en pension et venait à la maison quand il avait congé et aux vacances. Qu’ils étaient beaux, les jours où notre père était avec nous! On en parlait plusieurs jours à l’avance, on avait hâte, et maman aussi… Ça paraissait dans ses yeux, dans le ton de sa voix, quand elle disait : « Votre père est à la veille d’arriver; il y a du ménage à faire. Il faut que je cuisine aussi; Julien a un bon appétit! » Et papa arrivait; c’était de la grande visite! Il s’amusait avec nous, il était toujours de bonne humeur, mais, justement… c’était « de la visite »! Il nous écrivait; pour notre anniversaire, la première communion, la confirmation, quand il ne pouvait pas être présent, ce qui arrivait la plupart du temps. Il nous exhortait à travailler fort à l’école, à ne pas « causer de troubles » à notre mère et à ne pas oublier nos prières! Il écrivait bien…. Dans sa jeunesse passée à l’orphelinat, il rêvait, paraît-il, d’être journaliste et écrivain!

Quand il est revenu vivre à la maison en 1961, il n’avait que 51 ans, mais ce n’était plus le même homme. Il avait passé six mois à l’hôpital, dont trente jours dans le coma; il devait réapprendre à vivre, souffrant, diminué, invalide. Aujourd’hui, on réhabilite les grands blessés, on fait des miracles. À l’époque, survivre à un accident était déjà un miracle! Et moi, en 1961, j’avais un amoureux qui prenait beaucoup de place dans ma vie… si bien qu’on s’est mariés en 1964. Comme nos parents avant nous, nous avons fondé notre famille. Je me souviens que papa semblait toujours content quand on lui présentait un nouveau petit-fils ou une petite-fille. Mais on ne jasait pas longtemps; trop de silences s’étaient glissés entre lui et nous pendant trop d’années…

Papa et Maman en 1973 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Papa nous a quittés en 1980. Comme les autres membres de la famille, je perdais mon père, mais j’avais surtout l’impression de perdre un homme que j’aurais tellement aimé connaître. Il y a comme un trou dans mon histoire, un trou que je ne peux pas rapiécer. C’est sans doute pour cela que chaque année, le 9 janvier, je me souviens de cette chanson que mon père chantait, Brise des nuits, et je fais une sorte de pèlerinage en mémoire de Julien, mon père, à qui je dis : « Bonne Fête Papa »!

© Madeleine Genest Bouillé, 9 janvier 2018