Un petit bonhomme violet

Est-ce qu’il vous arrive de rêver à des choses loufoques, farfelues, impossibles? Moi, ça m’arrive quand même assez souvent. Ça et les rêves où l’on se retrouve dans un endroit public, comme l’église, mettons nu-pieds, en robe de chambre ou en jupon – oui je sais ça ne se porte plus –, mais dans mon jeune temps, on avait toujours un jupon en dessous de notre robe… un sous-vêtement qui ne devait jamais paraître. Il n’y avait pas pire injure à se faire dire : « ton jupon dépasse », ça vous rabaissait le caquet! Mais je m’égare… je reviens donc à mes rêves bizarres. Un jour, j’ai rêvé que je rencontrais un extraterrestre au centre d’achats. Depuis E.T., j’ai un faible pour les extraterrestres. Donc, dans ce rêve, j’ai rencontré un petit bonhomme violet, pas particulièrement beau, un peu mieux quand même que ce cher E.T. et ça me semblait tout naturel de faire une telle rencontre, tant il est vrai que dans les rêves, les choses les plus étranges paraissent normales.

Voilà que le petit bonhomme m’aborde et me demande : « Qu’est-ce donc que tous ces animaux : poules, lapins, canards, exposés dans les étalages des magasins? Ça semble fabriqué d’une drôle de matière brune, luisante, très odorante. Ces choses ne sont pas vivantes, puisqu’elles sont placées dans des boîtes. Ou alors, elles sont plongées dans une sorte de sommeil… je ne comprends pas. Ah! Il y a aussi des œufs faits de la même matière, des œufs de toutes les grosseurs. Puis-je savoir ce que c’est? J’en vois partout! »

Chocolats de Pâques de Julie Vachon, la chocolatière de notre village.

Le petit extraterrestre était déjà venu sur notre planète il y avait longtemps, mais c’était la première fois qu’il voyait ce phénomène. Je lui explique alors que ces figurines sont faites en chocolat. Cette matière est non seulement comestible, mais délicieuse. Dans quelques jours ce sera la fête de Pâques et c’est une coutume très ancienne, de déguster cette journée-là ces chocolats aux formes diverses. Pourquoi des animaux? Sans doute parce que le printemps est l’époque où naissent les petits animaux de toutes sortes. Quant aux œufs de Pâques, c’est une très vieille tradition; autrefois, à cette occasion, on décorait des œufs qu’on cachait ensuite; au matin de ce dimanche de fête, les enfants allaient à la chasse aux œufs de Pâques. Aujourd’hui, dans plusieurs familles, on a conservé cette coutume, sauf que les enfants font maintenant la récolte de cocos en chocolat.

Les surprises de Pâques attendent les petits-enfants…

Poursuivant mes explications, j’ai ajouté que cette coutume de manger des chocolats à Pâques remonte au temps où justement, on jeûnait pendant la période du Carême. Ce qui explique qu’à Pâques, après quarante jours d’abstinence, ces délicieuses friandises étaient ardemment désirées. Quand nous étions enfants, en revenant de la messe de Pâques, on chantait notre version de l’Alléluia pascal : « Alléluia! Le Carême s’en va. On mangera plus de la soupe aux pois, on va manger du bon chocolat. Alléluia! »

Le petit bonhomme violet, étant un grand savant sur sa planète, connaissait l’origine de la fête de Pâques. D’un âge très respectable, il savait sa Bible par cœur, l’ancien tout autant que le nouveau Testament! La résurrection du Christ ne le surprenait nullement. Sur sa planète, le concept mort-résurrection, c’est courant. Je lui ai dit que sur la Terre, c’était plutôt rare. Il m’expliqua alors que la fête de Pâques et le printemps était indissociable : « Dans l’hémisphère terrestre où vous habitez, me dit-il, vous êtes chanceux, vous vivez le vrai printemps. En quelques semaines, vous passez de l’hiver au printemps, allant de la neige à la boue, alors qu’enfin les bourgeons éclatent et les fleurs apparaissent. Comment ne pas croire alors à la résurrection? Tout le monde doit se sentir revivre, au-dedans comme au-dehors! »

Qu’il avait donc raison! Et ça prenait un extraterrestre pour saisir tout ce merveilleux « Pâques, printemps de Dieu… Pâques, printemps du monde », comme nous le chantons le dimanche de Pâques. Mon nouvel ami m’a remerciée pour les précieuses informations que je lui avais données; il devait retourner sur sa planète, ayant d’autres missions à accomplir. Je l’ai invité à rester encore un peu pour assister à l’arrivée des oies sauvages, mais ça lui était impossible. Avant de disparaître, il m’a dit : « Peut-être pourrai-je revenir bientôt… d’ici quatre ou cinq décennies ». Pour lui, le temps n’a certainement pas la même signification que pour nous, pauvres Terriens! J’allais lui dire un dernier « Au revoir », quand la sonnerie du réveil m’a sortie de mon rêve!

De la part de mon petit bonhomme violet, je vous souhaite « Joyeuses Pâques! »

© Madeleine Genest Bouillé, 25 mars 2018

 

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Halloween ou Toussaint?

Dans mon enfance, on ne fêtait pas l’Halloween. Les célébrations de la Toussaint et du Jour des Morts prenaient tellement de place, il n’en restait plus pour cette antique fête païenne, dont on se gardait bien de nous expliquer l’origine.

Nous avions congé d’école les deux premiers jours de novembre, d’abord parce qu’il y avait la messe. La fête de la Toussaint, comme son nom l’indique, était la fête de tous les Saints, tandis que le Jour des Morts, les prières et les chants liturgiques avaient pour but de rappeler à notre souvenir tous les ancêtres, non seulement de la famille, mais aussi de toute la paroisse. Il n’y avait pas grand place pour une quelconque réjouissance en ces jours où l’on se promenait de l’église au cimetière. Certaines bonnes dames se vêtaient de noir de la tête aux pieds pour l’occasion, et elles passaient de longs moments en prière avant et après les offices. Pour les personnes qui ne demeuraient pas trop loin de l’église, il était d’usage d’y faire de courtes visites, autant de fois qu’on le pouvait, ce qui paraît-il, était censé rapporter des indulgences plénières. Comment vous expliquer ces indulgences? Disons que c’était comme des coupons-rabais qu’on échange au Métro ou chez Canadian Tire; on nous assurait que les indulgences étaient comptabilisées au ciel pour nous valoir des bons points afin de faciliter notre entrée au paradis. Alors, vous comprenez, on ne prenait pas de chance!

Novembre, c’était aussi le mois des histoires de peur! Chaque famille avait la sienne. Dans la famille de ma mère, je crois qu’on avait une collection de ces histoires qui nous venaient surtout du côté de ma grand-mère Blanche. Peut-être que je vous ai déjà raconté celle qui suit, mais bon, une fois par année… c’est pas trop! La voici donc :

« C’était un soir de Toussaint… la noirceur vient vite en novembre! Donc, en ce premier soir du mois des morts, après souper, Nérée et sa famille venaient justement de s’agenouiller pour la prière, quand tout à coup on entendit des gémissements qui semblaient provenir du jardin à l’arrière de la maison. Au même instant, on entendit les cloches de l’église qui sonnaient le glas, comme chaque soir durant ce mois. Cette coïncidence ne laissait aucun doute : il s’agissait d’âmes errantes qui demandaient des prières!

Nérée et sa femme étaient de bons catholiques, aussi se mirent-ils à égrener chapelet sur chapelet, ne s’arrêtant que pour réciter les invocations pour la délivrance des âmes du purgatoire. On entendait toujours les gémissements, parfois plus fort; à d’autres moments, ça ressemblait à des sanglots… Ça donnait froid dans le dos! Alors, on redoublait d’ardeur. Toute la sainte soirée se passa en prières. Les plus jeunes dormaient à genoux! Vint le moment où il fallut bien aller se coucher, malgré les gémissements qui persistaient, quoique s’affaiblissant d’heure en heure… Au matin, quelle ne fut pas la consternation de notre pieux paysan quand il trouva une de ses vaches morte, la tête prise dans la clôture. Nérée, c’était du bon monde, et surtout, il avait cette qualité très utile qu’on appelle le gros bon sens. Il rassura ses enfants en leur disant que leurs prières serviraient certainement pour le repos d’une âme abandonnée. Pour ce qui était de la vache, il s’agissait de la vieille Mariette, qui ne donnait presque plus de lait et qui était promise à l’abattoir. »

Il y avait aussi des chansons épeurantes, surtout dans les cahiers de La Bonne Chanson. Je me souviens quand maman nous chantait Le Grand Lustucru. Le Lustucru faisait partie d’une ribambelle de  personnages dont on nous menaçait quand venait le temps d’aller dormir et qu’on aurait préféré veiller encore un peu. Personnellement en plus de cet affreux bonhomme, j’ai entendu parler du « Bonhomme Sept-Heures », de « Poil-au-Plume » et d’autres dont j’ai oublié les noms.

Le Grand Lustucru est une chanson de Théodore Botrel, ce Breton qui excellait dans les chants de marins perdus en mer et autres tristes couplets. Vous connaissez le Lustucru?  Ça commence ainsi : « Entendez-vous dans la plaine, ce bruit venant jusqu’à nous. On dirait un bruit de chaînes, se traînant sur les cailloux. C’est le Grand Lustucru qui passe, qui repasse et s’en ira. Emportant dans sa besace tous les petits gars qui ne dorment pas. »  Dans le deuxième couplet, ça rempire : « Quelle est cette voix démente qui traverse nos volets? Non, ce n’est pas la tourmente qui joue avec les galets… » Et au troisième couplet, on a envie de se boucher les oreilles : « Qui donc gémit de la sorte, dans l’enclos, tout près d’ici? Faudra-t-il donc que je sorte, pour voir qui soupire ainsi? » Heureusement, à la fin du quatrième couplet, la maman répond : « Allez-vous-en méchant homme, quérir ailleurs vos repas, puisqu’ils font leur petit somme, non, vous n’aurez pas, mes petits gars. ». Inutile de dire qu’on avait toujours hâte au dernier couplet… on ne se serait jamais endormi avant!

Le mois de novembre, c’est vraiment un mois pour les histoires de peur… racontées ou chantées!

© Madeleine Genest Bouillé, 31 octobre 2017

La marmite d’or…

La légende de « la marmite d’or » fait aussi partie des histoires de la famille de ma mère.

On était en 1759. Comme l’Histoire nous l’apprend, les Français et les Anglais étaient en guerre, et bien que les colons de la Nouvelle-France auraient préféré ne pas s’en mêler, ils en subissaient les contrecoups. Tous les hommes valides étaient enrôlés dans la milice. On avait eu vent que des villages de la côte du sud avaient été pillés et incendiés. La peur s’était installée partout dans la colonie, une peur que venait alimenter chaque jour des rumeurs de bombardements et de massacres. Justement, dans La Petite Histoire de Deschambault (Luc Delisle, 1963), on lit ceci: « …déjà que le 19 août les Anglais avaient fait une descente en bas du village, ils avaient pillé et incendié la maison du capitaine Perrot. Heureusement personne n’avait été tué. Une quinzaine de cavaliers, à la tête desquels se trouvait le major Belcourt, étaient accourus au galop, chargeant l’arrière-garde anglaise.  Aussi, les Anglais s’empressèrent-ils de rembarquer sur leur bateau, non sans emporter les animaux dérobés dans les pâturages. Ils avaient quand même eu le temps de brûler trois maisons. »

Em placement de la première église et du premier presbytère (source: Musée virtuel de Deschambault, CPDG).

Depuis cette attaque, le va-et-vient de la flotte anglaise sur le fleuve inquiétait de plus en plus les habitants du village. L’automne était arrivé; c’était un dimanche calme et doux, une de ces magnifiques journées de fin de septembre. Comment croire à la guerre quand le ciel est si beau!  Les familles étaient réunies dans l’église pour la messe.  Dans son sermon, le curé Jean Ménage avait exhorté ses paroissiens à ne pas perdre espoir, puis les fidèles agenouillés avaient prié pour que la paix revienne au pays. Mais revenons à ce que nous dit La Petite Histoire : « Pendant ce temps une frégate anglaise remontait le fleuve.  Quand le navire fut rendu à la hauteur de l’église, le bruit du canon se fit entendre et un énorme boulet vint frapper et traverser de part en part le mur de l’église près de la toiture ». 

Tous les habitants se précipitèrent dehors et prirent la fuite en direction du bois. Le curé avait en vain tenté de  rassurer ses ouailles, mais constatant les dégâts causés à son église et croyant à une descente des Anglais, il enveloppa les vases sacrés dans sa chasuble et courut rejoindre les paroissiens éplorés.

Cette photo prise en 1957 montre la butte qu’on appelait les « trois sapins »; d’après ce que j’en sais, cet endroit faisait partie de la terre du curé (photo: coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Quand nos gens se retrouvèrent à l’orée du bois, sur le haut de la côte, d’où l’on pouvait voir le fleuve, ils constatèrent que le navire anglais avait poursuivi sa course. De toute évidence, il s’agissait d’un coup de canon isolé… il n’y aurait donc pas de débarquement aujourd’hui. Le curé qui avait rejoint ses paroissiens leur conseilla de rentrer chacun chez soi et de reprendre leurs occupations sans oublier de remercier Dieu qui les avait épargnés ce jour-là.

Et c’est à ce point du récit que survient l’anecdote de « la marmite d’or »! Dans les jours qui suivirent, le boulet de canon sur l’église était devenu « l’attaque des Anglais » et il va sans dire que cet incident alimentait les conversations. Entre autres choses, il fut dit que l’un des habitants qui avait réintégré sa maison bien après les autres ce fameux dimanche, transportait avec lui au départ, une marmite qui semblait fort lourde. Il s’agissait d’un bonhomme qui vivait seul dans une petite maison au pied de la côte en bas de la « petite route ». Cet homme était peu loquace et on le disait plutôt radin. De là à ce qu’on croit qu’il avait caché un trésor… il n’y avait qu’un pas qui fut vite franchi! À l’époque, quelqu’un a affirmé que la marmite était sûrement enfouie dans le petit bois sur la terre du curé. Un autre a prétendu que c’était en bas du coteau, pas loin de la route qui monte au deuxième rang. Un autre encore déclara savoir de source sûre que la cachette était au pied de la côte, près du fleuve, justement à l’endroit où dans les années quarante, on pouvait encore voir les fondations d’une maison. À différentes époques, plusieurs ont cherché la fameuse marmite supposément remplie d’or… personne ne l’a jamais trouvée! Où est la marmite? Est-elle vraiment pleine de pièces d’or? Le secret est toujours bien gardé. Et c’est ainsi que se font les légendes!

Photo: ©Patrick Bouillé

© Madeleine Genest Bouillé, 19 avril 2017

Deux histoires vécues devenues légendes

Le meurtre du gardien du phare.

L’histoire se passe en 1834. Une bande d’escrocs, qu’on appelait les écumeurs, sévissait dans le port de Québec et sur les grèves aux alentours. Entre autres méfaits, ces bandits coupaient les câbles des petits cajeux et cueillaient en aval du courant les morceaux de bois qui venaient vers eux. Un nommé Charles Cambray était à la tête de cette bande.  Derrière une façade d’honnête commerçant, il pratiquait d’autres métiers beaucoup moins avouables. Cet homme était un voleur, un escroc.  Cambray faisait de très bonnes affaires et il recrutait ses associés parmi les hommes qui fréquentaient le port et qui acceptaient n’importe quel travail, pourvu que ça rapporte!

François-Réal Angers, un avocat, auteur et journaliste, originaire de Pointe-aux-Trembles (Neuville), publie en 1837, un livre ayant pour titre Cambray et ses complices, dans lequel on lit ceci : « En 1834, on apprit qu’un phare avait été pillé et son gardien, roué de coups puis jeté dans la cave pleine d’eau du phare. On découvrit bientôt qu’il s’agissait du capitaine Sivrac, le gardien du phare de l’Ilot Richelieu. Tous les amis et connaissances du capitaine sont révoltés. Dans le même temps, les gens commençaient à avoir des doutes quant aux affaires de Cambray et sa bande. L’arrestation d’un des complices de Cambray vers la fin de 1834 conduisit la police à épingler ce dernier, qui fut condamné à mort. »

Le phare de l’Ilot Richelieu ne portait vraiment pas chance à ses gardiens. En 1940, un dénommé Lemay est alors gardien et demeure sur l’île avec sa femme. En 1949, on ignore dans quelles circonstances, le couple se noie. C’était le dernier gardien de ce phare qui fut détruit mystérieusement en 1970.

Le plus vieux des deux phares, en 1970 (photo: Fernand Genest).

L’homme gris

Voici une histoire de mon arrière-grand-mère, telle que la racontait Jeanne, ma mère.

« Ma grand-mère, Angèle Paquin, demeurait dans une maison qui a été détruite dans un incendie en 1914. Cette maison était située à l’endroit où s’élève aujourd’hui la maison de monsieur Léon Montambault. Quand Angèle était enfant, elle allait souvent chercher les vaches, matin et soir avec son père, Léon. Un jour, en montant vers les champs, ils aperçurent un homme vêtu de gris, recroquevillé près de la clôture; la tête inclinée, il semblait dormir, de sorte qu’on ne voyait pas sa figure. Le père dit à la petite Angèle : As-tu peur? – Oh non! Avec vous papa, ça me fait rien. Cependant, le chien aboyait, lui, en tout cas, n’aimait pas ça. Au retour des champs, pour la traite du soir, l’homme gris était toujours là… il n’avait même pas changé de position. On a beau être du monde pas peureux, ça devenait inquiétant. Le lendemain, même phénomène. De plus, on dit que les chevaux renâclaient quand ils devaient passer près de cet endroit. »

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De nos jours, on irait voir de plus près… on alerterait la police, les journalistes ou encore, on en rirait! Mais les gens de ce temps-là traitaient les phénomènes extraordinaires d’une toute autre façon. Quand ils ne pouvaient pas expliquer quelque chose par le gros bon sens, ils s’en remettaient à leur religion. Ce que mon aïeul fit aussitôt. Il alla au presbytère et paya une messe pour une « âme abandonnée du purgatoire » comme on disait alors.  L’homme gris disparut et on ne le revit jamais!

Ma mère ajoutait pour expliquer cette histoire que, du temps de la guerre avec les Anglais, des soldats furent tués et enterrés n’importe où, sans sépulture chrétienne. Alors il était sans doute normal que ces défunts attirent l’attention, afin qu’on les aide à trouver le repos éternel.

Cette histoire a dû se passer aux environs de 1850.

© Madeleine Genest Bouillé, 18 avril 2017

La révolte des canards

Une petite folie, pour la saison de la chasse aux canards…

L’ouverture de la chasse aux canards sur le fleuve, dans notre région, comme chacun le sait, c’est une hécatombe! Les pauvres canards n’ont aucune chance, sinon celle de s’enfuir et de revenir prudemment, deux par deux, en catimini, et seulement en novembre, alors qu’il n’y a plus rien de drôle.

madojac-020Cette année-là, à la fin du mois d’août, les canards tinrent conseil. D’abord, le grand chef « Malard Masqué », un des rares canards adultes ayant survécu à plusieurs journées « d’ouverture » sans perdre une seule plume, ce chef incontesté doit-on dire, fit un discours devant toute la faune ailée rassemblée autour de lui.  Il commença ainsi : « Mes chers concitoyens et concitoyennes, je ne vous apprends rien en disant que la vie en cette contrée est devenue invivable.  Il faut faire quelque chose ! » À ces mots, des bravos et des hourras retentirent dans l’assemblée. Une jeune cane, dont c’était la première réunion, intervint timidement : « Vous avez raison… mais que suggérez-vous? ». Horreur et stupéfaction générale! Quelqu’un avait osé répondre au grand chef  Malard Masqué !  En effet, de tout temps, depuis qu’il s’était institué chef de la colonie, Malard Masqué faisait les questions et les réponses. Pour les paresseux et les indécis, c’était pratique, et pour le chef, c’était ce qu’il avait trouvé de mieux pour assurer sa suprématie.

photos-chasse-2008-002Le grand Malard suprême, interloqué par la réplique, cherchait dans la foule cancanante, quel était celui – ou celle – qui avait osé s’exprimer. La jeune cane leva hardiment l’aile.  Il est important de préciser que cette génération de canards est beaucoup plus évoluée que celles qui l’ont précédée; fini le temps de l’obéissance servile!  Fini le rêve de ces canards d’une autre époque, qui était de se retrouver dans une assiette, quelque part dans un restaurant quatre étoiles, « en sauce à l’orange », sous l’appellation « canard du Lac Brome », alors qu’on n’y a jamais mis les pattes. Maintenant, pour chaque canard, le moindrement cultivé, le rêve, c’est de vivre sa vie de volatile où et comme il le désire, de choisir son compagnon ou sa compagne et de décider ensemble du nombre de canetons qu’on veut avoir, de les élever librement, sans peur, puis de mourir, si possible, de sa belle mort.

Je disais donc que la jeune cane leva hardiment l’aile. Le chef, ayant  repéré la dissidente dans la troisième rangée de droite, finit par répondre : « Vous avez quelque chose à déclarer? »  La jeune cane leva le cou  et répondit poliment et fermement : « Grand Chef, je demandais seulement si vous aviez quelque chose à proposer pour régler ce problème qui menace la vie de nos membres à chaque automne. » Le Grand Malard Masqué commença par se dérhumer, puis, conscient que tous attendaient de lui qu’il prononce des paroles importantes et décisives pour l’avenir de tous, prit la parole : « Mes chers amis, nous devrons tous ensemble, trouver une solution pour sauver  notre colonie.  Il n’y a pas de mystère : ou nous trouvons le moyen de nous protéger contre ces chasseurs sanguinaires ou bien nous devrons fuir et aller vivre là où il n’y a pas d’humains, ce qui est très rare! Je propose donc qu’on forme une commission et qu’on étudie les propositions. Qui appuie? »  Le plus âgé de la colonie, Pilet Boiteux, leva faiblement une aile déplumée.  « Bien, coupa le Grand Chef,  Il y aura cet après-midi, après la sieste, réunion des Aînés, et nous regarderons les possibles possibilités. La séance est levée! »  La jeune cane leva encore une aile frémissante de colère et dit : « S’il vous plaît Grand Chef, je voudrais ajouter quelque chose. » « Encore! », dit d’un ton excédé Grand Malard Masqué, qui n’avait pas l’habitude qu’on conteste sa façon de présider les réunions du conseil.  La jeune cane s’empressa donc de demander à ce qu’un canard de la jeune génération fasse partie de la commission. « J’insiste, les jeunes doivent être représentés. Après tout, nous formons la majorité de la colonie. » Les Aînés se regardèrent, puis ils consultèrent le Grand Malard suprême. Celui-ci sentant la soupe chaude (ce dans quoi il n’était pas prêt à se tremper) dit alors : « Choisissez quelqu’un et qu’il soit présent à la réunion tout à l’heure. » Et enfin, il sortit. Ouf!

img_20160524_0009Comme convenu, après la sieste de digestion que font tous les canards d’un certain âge et surtout ceux d’un âge certain, le Conseil des Aînés se réunit à l’endroit habituel, dans les joncs. Cahin-Caha, un jeune canard à lunettes, vint prendre place parmi l’assemblée. Il avait été choisi en raison de sa vive intelligence, et de son calme, ce dont il aurait sûrement  besoin  dans les discussions avec les Aînés, dont la plupart étaient franchement radoteux. Je vous fais grâce des préliminaires qui traînaient en  longueur et en lourdeur.  Comme on tardait à atteindre l’essentiel de la rencontre, Cahin-Caha leva l’aile et demanda qu’on en vienne aux propositions. Les Aînés regardaient en bougonnant ce jeune freluquet qui les dérangeait  visiblement. Le jeune canard, pas gêné, leva une fois de plus l’aile et dit : « Je propose qu’on sabote le jour de l’ouverture de la chasse. ».  « Comment, de quelle façon? », demandèrent les vieux canards éberlués. « C’est bien simple, nous ne sortons pas de toute la journée. De plus, nous donnons à tous les membres de la colonie cette consigne : interdit de répondre aux « appels » des chasseurs. Nous inventons un code  pour nous rejoindre  seulement en cas d’absolue nécessité.  Plus de traditionnels « coin-coin » ou de « coua-coua ». Un appel secret sera transmis d’une famille à l’autre afin que tous en prennent connaissance. ».

photos-chasse-2008-008Le Grand Malard Masqué lissait ses plumes silencieusement… en regardant tour à tour les membres de son conseil. Tous semblaient intéressés, même Pilet Boiteux qui habituellement s’endormait aussitôt que la séance commençait, étant donné qu’il n’entendait plus très bien. Le Grand Chef y vit un signe… Était-ce possible qu’on vive un automne comme on n’en avait jamais vu? Un automne où on n’aurait pas à pleurer nos morts ni à traîner un contingent de blessés tout au long du voyage vers le sud ? Quel rêve!

Malard Masqué étira le cou majestueusement et dit : « Jeune confrère Cahin-Caha, nous appuyons ta proposition à l’unanimité. Tu devras donc nous apprendre  l’appel secret qui servira à communiquer entre nous, le jour de l’ouverture de la chasse. J’ai parlé! ». Le brillant jeune canard répondit donc : « Quand viendra le moment,  je donnerai le signal en secret à chacun des chefs de famille, qui le transmettra à toute sa couvée… et ainsi de suite, pour  tous les membres de la colonie. »

N’étant pas moi-même un canard, je n’ai évidemment pas été mise au courant de l’appel secret. Nous apprendrons donc tous ensemble, cet automne, si la révolte des canards a porté fruit!

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© Madeleine Genest Bouillé, 22 septembre 2016

(Texte paru dans Récits de bord de l’eau en 2008.)

Des histoires de ma grand-mère…

 Des histoires de ma grand-mère, quand c’est écrit et illustré par un conteur comme Jean-Claude Dupont, ça s’appelle des Contes et légendes de toutes les régions du Québec, et chacun de ces petits livres – entre 60 et 100 pages chacun – est une « mine d’or » de notre patrimoine écrit. Il existe à ma connaissance une bonne douzaine de ces livres de contes et légendes, peut-être plus.

IMG_20160601_0003Jean-Claude Dupont, né en 1934 à Saint-Antonin, est décédé le 17 mai dernier. Je l’ai appris dans Le Soleil d’aujourd’hui, grâce à un écrit de Michel Lessard, un historien à qui nous devons, entre autres, plusieurs ouvrages sur notre patrimoine bâti. Professeur, ethnologue, essayiste, éditeur et peintre naïf, Jean-Claude Dupont était surtout l’auteur qui nous a laissé des recueils de contes et légendes, illustrés de sa main. Jean-Claude Dupont avait auparavant publié trois livres sur la Beauce, six sur les métiers d’autrefois et deux sur l’Acadie. Il a aussi écrit des textes de chansons pour Angèle Arsenault et Édith Butler, dont L’Acadie se marie et Nos hommes ont mis la voile.

Mes petits livres de légendes, je les ai tous lus maintes fois. Plusieurs des histoires   évoquées dans ces écrits nous ont été racontées quand nous étions jeunes, par exemple : « La chasse-galerie sur le village » ou  « Le feu follet du canotier », ou encore « Le beau danseur du rang des côteaux », qui s’apparente beaucoup à la légende de Rose Latulippe. Pour moi, Jean-Claude Dupont s’inscrit dans la lignée des auteurs qui nous ont « retransmis » nos traditions, qu’ils s’agissent de Philippe-Aubert de Gaspé, Félix-Antoine Savard, Adjutor Rivard, Philippe Panneton, connu sous  le pseudonyme de Ringuet, et plus près de nous, Marius Barbeau, Luc Lacourcière, Félix Leclerc et sûrement quelques autres. Nous leur devons de ne pas être « un peuple sans histoire »!

IMG_20160601_0001Il y a des livres qu’on relit et pas juste une fois!… En  décembre, j’aime bien relire Emmanuel à Joseph à Dâvit d’Antonine Maillet; cette histoire d’une drôle de sainte famille égarée au pays de la Sagouine est toujours aussi captivante même si je la sais presque par cœur. À chaque début de saison, je vais faire un tour dans Les saisons dans la Vallée du Saint-Laurent de Jean Provencher; c’est aussi important que le grand ménage ou la pose des « chassis doubles »! Je relis les quelques livres de Jean O’Neil, que j’ai le bonheur de posséder; c’est chaque fois un voyage, que je fais, assise tranquillement dans ma berçante! J’ai eu il y a quelques années un autre livre qui me fait voyager, il s’agit de Lieux de légendes et de mystère du Québec. L’auteur, Henri Dorion, nous fait visiter plusieurs endroits qui sont réputés être le site d’une légende; en plus des illustrations d’Anik Dorion-Coupal, pour authentifier encore plus si possible les différents mystères, les magnifiques photos de Pierre Lahoud nous emportent du Bic jusqu’à Rigaud, en passant par Trois-Pistoles, Grand-Mère, et jusqu’aux Iles-de-la-Madeleine. Magnifique!  Un autre livre à lire et relire…

En terminant, je cite ces mots que Jean-Claude Dupont écrivait dans la présentation de Légendes des villages : « La légende se veut un message réduit à sa plus simple expression. Elle véhicule un contenu symbolique si dense et si profond qu’elle paraît impossible à expliquer. Que les ancêtres y aient cru ou non a moins d’importance que la compréhension du message qu’ils cherchaient à transmettre à leur auditoire et à la postérité. »  Jean-Claude Dupont, merci!

© Madeleine Genest Bouillé, 1er juin 2016

La Chasse-galerie, aquarelle de ©Marie-Noël Bouillé, 2011.

La Chasse-galerie, aquarelle de ©Marie-Noël Bouillé, 2011.

J’écoutais au bord de l’eau… 2e partie

Voici la suite de ce que j’ai entendu un matin de juillet…

« J’ai dit que j’étais une chaloupe construite surtout pour la chasse aux canards. Le jour de l’ouverture de la chasse – surtout ce jour-là! –, je passais presque toute la journée, de l’aube jusqu’au crépuscule, dans la cache au large. On revenait au bord de temps à autre,  mettre à l’abri le trop plein de canards, car on ne l’a jamais dit, mais on dépassait souvent  les quotas permis. C’était quelque chose, le jour de l’ouverture! Et que dire de tout ce qui précédait… il fallait préparer les armes, les munitions, les appelants et plein d’autres détails, ça ne finissait plus! Et ces interminables palabres! Les chasseurs se remémoraient les « ouvertures » passées, les chasses incroyables qu’ils avaient faites jadis, les températures les plus propices comme les pires qu’ils avaient connues. Mais moi, les jours de chasse, je me sentais vraiment utile. Mes hommes étaient confortablement installés, je n’étais pas versante, ils pouvaient bouger à l’aise en faisant attention, quand même ce n’était pas le plancher des vaches.

©Coll Madeleine Genest chasse

Au temps de la chasse, il peut survenir bien des choses… dépendamment de la température, des chasseurs ou encore des gardes-chasses, c’est selon. Mon constructeur était un chasseur téméraire, ne craignant ni les fortes pluies d’automne, ni le déchaînement des vagues par gros temps. Il connaît le fleuve comme le fond de sa poche. Il chassait avec cœur et courage, comme si la subsistance de sa famille en dépendait, et prenait parfois certains risques…

Vraiment, il préférait chasser par mauvais temps. D’une certaine façon, cela lui rappelait sans doute les tempêtes qu’il avait connues sur les Grands Lacs alors qu’il était marin. Toujours est-il, qu’un de mes premiers automnes, un bon matin, ou plutôt une bonne nuit, car le jour n’étais pas levé et avec ce ciel couvert, il ne se lèverait pas de sitôt, il décida que c’était le moment idéal pour aller chasser! Pour tout dire, il restait encore quelques jours avant l’ouverture officielle et je savais aussi bien que lui que c’était illégal. Mais enfin, nous étions jeunes et pas peureux! Le vent du « nordet » fouettait les vagues et me faisait danser comme un bouchon de liège. Mais l’homme qui me menait avait la poigne solide et savait éviter les rochers qui affleurent devant le cap, où à cette époque, il lui arrivait de s’installer pour chasser. Malgré ou peut-être à cause du mauvais temps, ce fut une des meilleures chasses que nous avons connues.

Les volatiles pas méfiants se jetaient au milieu des canards de bois, comme s’ils avaient été invités à une grosse fête. Une vraie chasse miraculeuse, je vous dis! Mais, comme les premières lueurs de l’aube se glissaient à l’horizon au travers de la brume épaisse, on entendit un bruit de moteur qui semblait venir vers nous. Évidemment, il pensa tout de suite aux gardes-chasses. Vite il ramassa ses canards artificiels et on revint vers le cap… à la rame, le plus silencieusement possible. Le bruit de l’autre chaloupe s’approchait quand nous avons accosté sur la grève, à un endroit où les arbres et arbustes étaient assez touffus pour qu’il puisse me dissimuler, tandis que lui, grimpait la côte, qui à cet endroit montait pas mal raide. Plus tard, il est revenu me chercher et nous sommes rentrés au port. Cette fois, on l’avait échappé belle!

©Coll Madeleine Genest chaloupe2

Oh oui! j’ai eu une bonne vie, mouvementée parfois, mais passionnante! J’ai vécu des étés merveilleux, j’entends encore les voix des enfants descendant la côte en criant : « On va faire un tour de chaloupe! »  Et toi qui leur disait : « N’oubliez pas vos casquettes, ni vos ceintures de sauvetage! » À vrai dire, je vous apportais l’essentiel de vos vacances d’été. Pas besoin de chalet : la maison n’est qu’à quelques encablures du fleuve. Pas besoin non plus de courir lacs et rivières, quand on a devant soi le plus beau plan d’eau qui soit au monde! Et que dire de mes automnes! Étant une chaloupe de chasse, je ne chômais pas en cette saison.

©Coll Madeleine Genest chaloupeL’hiver, mon propriétaire me montait sur la côte et me tournait à l’envers, pour que le poids de la neige et de la glace ne m’abîme pas trop. Je les trouvais longs ces hivers!   Mais enfin, arrivait ce jour où la glace, craquant de toutes parts, commençait à lâcher sur le fleuve, ce jour béni où je sentais les rayons du soleil qui me chauffaient le dos et faisaient fondre la neige qui me recouvrait. Je savais alors que le printemps était revenu. L’époque la plus éprouvante fut toujours pour moi le mois de novembre. Avec ses vents et ses températures à ne pas mettre un chien dehors… je me sentais bien seule sur la grève, et les grosses marées me malmenaient durement. J’avais hâte de remonter sur la côte pour  être en sécurité.

C’est d’ailleurs lors d’une de ces marées de fin novembre que ma vie s’est terminée. Le vent avait fait rage depuis l’aube, me poussant sans cesse sur les roches. Pendant des heures je roulai sur les cailloux, la pluie qui tombait continuellement m’emplissait comme une marmite. Durant la nuit, le vent tourna. La pluie cessa quelque temps, puis reprit de plus belle. Comme j’étais pleine d’eau, la marée montante en furie passait par-dessus mon bordage. Le poids de toute cette eau, joint aux heurts répétés sur les roches eurent raison de ma structure… J’éclatai en un rien de temps, je m’éparpillai dans les vagues. Je me rappelle avoir vu tourbillonner la planche du devant sur laquelle était écrite mon nom « Mohican II ». Puis, je ne me souviens plus de rien… »

Les soupirs s’étaient tus… Je n’entendais plus que les vagues qui venaient lécher la grève doucement. Avais-je rêvé?  Pourquoi, après tant d’années, cette planche vermoulue est-elle revenue s’échouer ici? Sans doute parce que je devais entendre cette histoire pour pouvoir la raconter.

C’est comme je vous dis, croyez-le si vous voulez!

© Madeleine Genest Bouillé, 26 mai 2016

Tiré de Récits du Bord de l’eau, 2008

J’écoutais au bord de l’eau…

C’était par un des premiers beaux jours de juillet. Un de ces matins qui laissent présager une journée splendide, ensoleillée, avec juste quelques petits nuages, comme pour briser la monotonie de tout ce bleu. J’étais assise sur une grosse roche, près du fleuve; la marée montait,  ses vaguelettes poussées par un petit vent qui les faisait chanter. Et j’écoutais…

J’entendais comme un soupir. Et je cherchais d’où ça pouvait bien venir. Tantôt, le léger bruit semblait venir de gauche, à d’autres moments, de droite… mais qu’est-ce que cela pouvait-il bien être? Tout à coup, le soupir s’enfla et en même temps le vent devint plus fort. Le soupir devint voix et, chose incroyable, cette voix me semblait provenir d’un vieux bout de bois qui traînait sur la grève.

Et voici ce que j’ai entendu en ce matin de juillet…

« Tu ne te souviens pas de moi; évidemment, j’ai tellement changé… il ne reste de moi que cette vieille planche et quelques clous. Il est loin le jour où j’ai été apportée ici sur la grève, toute neuve, fraîchement peinte en vert. Je devais absolument porter cette couleur, car vois-tu, je n’étais pas seulement une chaloupe de promenade, non, je servais aussi – surtout devrais-je dire – pour la chasse aux canards, l’automne. Comme j’étais pimpante alors! Les beaux jours d’été, j’avais une manière de me balancer fièrement sur l’eau à laquelle vous ne pouviez pas résister. C’était comme une invitation. Nous en avons fait des promenades ensemble, toi, lui, les enfants… vous étiez ma famille, la seule que j’ai connue.

chaloupeMais commençons par le commencement. Celui qui m’a mise à l’eau a d’abord choisi deux belles planches de pin, les plus belles, qu’il conservait justement dans son hangar en prévision de ma construction. Le chantier était dehors, en avant du hangar. Il attacha ensemble le bout des planches à ce qui devait être la pince, puis installa la planche qui fermerait l’arrière. Il arrosait le bois abondamment pour permettre aux planches de s’assouplir et ainsi donner à la chaloupe sa belle forme arrondie. Puis il mesura, cloua, scia, rabota… tempêta un peu, beaucoup parfois, quand ça n’allait pas à son goût. Mais il recommençait, mesurait de nouveau, préparait ses morceaux pour le fond, les sièges, les bordages. Comme il avait toujours plusieurs choses à faire en même temps, il y avait des jours où j’attendais en vain qu’il daigne s’occuper de moi. Mais petit à petit, j’ai commencé à prendre forme, seize pieds : juste la bonne longueur; trois sièges, dont celui d’en arrière qui se prolongeait sur les côtés. Un cran à l’arrière pour faire tenir le moteur,  les tolets solidement installés pour  les rames. Et enfin, la peinture. Un vert pas trop vif, car il faut que la chaloupe se confonde avec les branchages de la cache.

IMG_20160524_0001Vint enfin le jour où l’on m’a descendue sur la grève; puis, profitant de la marée montante, lui et ses fils m’ont poussée à l’eau. Quelle sensation extraordinaire! Je n’oublierai jamais cela.  Je flottais… je me berçais sur l’eau, comme j’étais heureuse! Je voyais au loin dans le chenal naviguer des bateaux auprès des quels j’avais l’air d’une coquille de noix, mais que m’importait! Il emmena d’abord les garçons faire un tour, ils étaient habitués et savaient se tenir à bord, bien assis chacun à la place qui lui était assignée. Le lendemain, c’était encore une belle journée. Ce fut ton tour d’essayer la nouvelle chaloupe avec la petite dernière. Elle avait à ce moment-là un peu plus d’un an si je me rappelle bien. Elle se tenait près de toi, très droite. Et nous voilà partis! On a d’abord longé la côte d’assez près, puis pointant vers le large, on fila… Je répondais bien aux manœuvres, et j’avais un bon conducteur. Quelle belle promenade! Depuis ce jour, la petite a toujours adoré aller sur l’eau par les beaux jours d’été, et aussi en automne. Quand elle a commencé à peindre, elle disait que ça l’inspirait; son génie créatif puisait sans doute dans ces balades entre ciel et eau l’espace dont il avait besoin pour s’épanouir.

J’ai dit que j’étais une chaloupe surtout construite pour la chasse aux canards… Je raconterai donc la suite de mon histoire une autre fois! »

© Madeleine Genest Bouillé, 24 mai 2016

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