Ça se passait de même dans le bon vieux temps – partie 1

Ce soir il fait un vent à écorner les bœufs. Demain, c’est l’ouverture de la chasse aux canards. Si ça continue comme ça, la chaloupe va se faire brasser au large… Ce sera pas la première fois!  On en a vu, des matins d’ouverture où les chasseurs, le dos rond comme une chenille qui s’en va aux Vêpres, le casque rabattu par-dessus les oreilles, attendent les canards qui tardent à se montrer… Quoi? Vous n’avez jamais entendu parler de la chenille qui s’en va aux Vêpres? Ça ne m’étonne pas; cette expression me vient de ma grand-mère et c’est une des plus imagées que je connaisse. Pourtant dans la parlure des gens de par chez nous, il y en avait des images! L’une n’attendait pas l’autre. En fait, cette comparaison avec une chenille a un certain sens. Avez-vous déjà regardé avancer une chenille, une de celles qu’on appelle minou-castor? Effectivement, elle se déplace tranquillement, pas vite, en arrondissant le dos.

Pour ce qui est des Vêpres, ça, c’est une autre paire de manches. Il s’agissait de cette partie de la Liturgie des Heures qui était célébrée le dimanche soir, sauf en hiver ou, pour éviter une deuxième sortie aux paroissiens qui demeuraient loin de l’église, le curé chantait cet office vespéral aussitôt la messe achevée. Pendant la belle saison, nous retournions donc, avec plus ou moins d’ardeur, prier après le souper du dimanche. Souvent la mère et les filles demeuraient à la maison pour faire la vaisselle, si bien que l’assistance était composée surtout de dames et demoiselles d’un âge certain, d’enfants impatients de retourner jouer et de pères repus, baillant aux corneilles, parfois même cognant des clous! La fatigue de la journée, la digestion laborieuse ou la perspective de commencer une semaine de dur labeur faisaient sans doute courber le dos de ces bonnes gens qui se rendaient accomplir leur dernier devoir dominical! Ça se tient comme explication… les expressions de ma grand-mère avaient toujours un sens, même s’il fallait des fois faire travailler ses méninges pour le trouver!

À l’époque, la pratique religieuse ne se discutait pas, même s’il y avait beaucoup plus de « Fêtes d’obligation » et donc plus d’offices. Après le temps des Fêtes, selon le calendrier liturgique qui varie d’une année à l’autre, le Mardi-Gras était plus ou moins vite arrivé mais je vous assure qu’on le fêtait « en pas pour rire »… jusqu’à minuit, pas une minute de plus! Parce que le lendemain, c’était l’austère Mercredi des Cendres et le début du Carême. On ne nous laissait pas oublier que « Nous étions poussière et que nous retournerions en poussière ». Les sermons des dimanches du Carême, surtout si on avait un curé plutôt sévère, nous rappelaient durant quarante jours que le chemin du Ciel n’était pas une belle route asphaltée! Et les offices des Jours-Saints qui arrivaient après ces longues semaines de jeune et de privations étaient particulièrement exigeants, en plus d’être presque entièrement en latin. De plus, pour  « faire ses Pâques », il fallait tout d’abord passer par le confessionnal. Les longues files de pénitents, attendant leur tour pour rencontrer le prêtre, avaient pour effet de rallonger le temps qu’on devait passer à l’église. Vraiment, quand Pâques arrivait il y avait de quoi chanter : « Alleluia! Le Carême s’en va, on mangera plus de la soupe aux pois, on va manger du bon lard gras. Alleluia! » Les enfants s’amusaient à changer les dernières paroles de la chanson par : « du bon chocolat! ».

 

Chacune des saisons était marquée par l’une ou l’autre fête religieuse. Quarante jours après Pâques, c’était l’Ascension, « fête chômée » comme on disait, et qui avait toujours lieu un jeudi, ce qui nous valait un petit congé de quatre jours. Puis arrivait le mois de mai, le Mois de Marie! Du temps de mes années de couvent, vous pensez si on était assidues à l’église les beaux soirs de mai! En revenant, on cueillait des lilas près de la clôture du Vieux Presbytère. Et dès qu’on s’éloignait du couvent, on s’épivardait un peu, en virant les cantiques à l’envers : « Ave Maris Stella, des springs, pis des matelas… » Quels beaux souvenirs! La plus grande fête religieuse de l’été, c’était la Fête-Dieu; on appelait ainsi la fête du Saint-Sacrement, dernier dimanche avant qu’on tombe dans le temps liturgique dit « temps ordinaire ». À la fin de la messe, si la température le permettait bien entendu, le curé allait revêtir la belle chasuble dorée tandis que quatre messieurs, généralement des marguilliers, sortaient le dais sous lequel se tiendrait le célébrant portant l’ostensoir. Tout le monde sortait sur le perron de l’église et après avoir établi l’ordre de marche, la procession s’ébranlait. Si je me souviens bien, les enfants de chœur et les élèves du couvent, portant des bannières richement brodées, précédaient le célébrant tenant précieusement l’ostensoir, accompagné d’un servant de messe qui s’occupait de l’encensoir. Ensuite venaient les chantres, puis les fidèles, hommes et femmes séparément bien entendu. Évidemment, nous n’étions pas tous aussi pieux, même si nous en avions l’air… Exemple : comme nous étions fières, nous les jeunes filles, quand on pouvait étrenner un chapeau neuf ou une nouvelle robe à la Fête-Dieu! La procession marchant d’un pas assez lent s’arrêtait à un endroit, prévu à l’avance, où les habitants de la maison avaient préparé le reposoir. La famille qui avait l’honneur de recevoir le Saint-Sacrement se faisait un devoir de décorer de fleurs et de feuillage la galerie et la table recouverte d’une nappe immaculée où serait déposé l’ostensoir.

Et ainsi le calendrier égrenait ses jours et ses mois, entrecoupé de fêtes et d’événements, jusqu’au au retour de l’automne avec l’année scolaire qui recommençait… Les feuilles tombaient, la température refroidissait, puis un bon vendredi soir où il faisait un vent à écorner les bœufs, c’était justement la veille de l’ouverture de la chasse aux canards…

 

© Madeleine Genest Bouillé, 21 septembre 2018

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J’aime pas ça !

Non, je n’aime pas certains jours de l’année dont le 26 décembre, le 2 janvier, les 7 ou 8 janvier, le lundi de Pâques, le lendemain de l’Action de Grâces, celui de la Fête du Travail. Disons-le tout net, je n’aime pas les fins de vacances, surtout quand c’est la rentrée scolaire – ce dont je vous ai déjà parlé dans l’histoire de mon vieux sac d’école – et j’aime encore moins les lendemains de fête. Ce matin, après le départ de la dernière invitée, la maison comme chacun de ces lendemains, nous semblait trop tranquille, trop silencieuse, trop froide, comme après le passage d’un ouragan. Ici et là, on retrouve des objets qui ne sont pas à leur place, par exemple, j’ai découvert des petits bonhommes, qui viennent sûrement d’une autre planète, deux avions et deux chars d’assaut derrière les coussins du divan! De plus, particularité du lundi de Pâques, dans les endroits les plus incongrus, des papiers colorés, roulés en petites boules témoignent qu’on a dégusté   plusieurs cocos en chocolat et qu’on n’avait vraiment pas le temps de jeter les emballages à la poubelle! Trois petits gars, dont le plus jeune n’a pas encore 5 ans et les deux autres, âgés de 7 ans, ça fait du monde très occupé! Ça court d’un étage à l’autre et dans tous les sens; ils sont tellement affairés! Ils ont fait une cabane avec des couvertures, au milieu du salon; un peu plus tard, ils ont changé de programme et ont décidé de se déguiser… tout ça avec des pauses pour piger quelques cocos, car tout ce brouhaha, ça creuse l’appétit! Et les « grands enfants », entre 12 et 22 ans, qui meublaient l’après-souper de leurs conversations profondes et comiques en même temps… tous téléphones fermés! Après le ramassage et la vaisselle faite, les parents, mononcles, matantes et grands-parents sont venus élargir le cercle et ont continué à jaser et à rire, de tout, de rien, juste pour le plaisir d’être ensemble! Des moments de grâce, qu’on devrait enregistrer comme un film, pour se les repasser dans les moments où le vide prend trop de place.

Autre problème, qui je le sais, n’en est pas vraiment un; comme disait ma mère, « Remerciez le ciel d’avoir autant de bonnes choses à manger, y plein de monde qui seraient si heureux d’en avoir même seulement la moitié! »  Oui maman, je ne dis plus rien… mais quand même, le frigo est plein de restes, qui étaient délicieux hier, mais qui ne nous tentent vraiment pas aujourd’hui. Passe encore pour le jambon pascal qui se marie avec plein d’autres accompagnements. Les salades, ça ne se conserve pas longtemps, les entrées ne sont bonnes que pour la sortie!  Les délicieuses tartes au sirop d’érable faites par mon cuisinier préféré vont devoir durer encore quelques jours; c’est le genre d’orgie sucrée qu’on ne peut se permettre qu’avec modération! Hier, nous étions 17! Seulement 17, car voyez-vous, ça peut parfois aller jusqu’à 19 et c’est rien ça, mes grandes petites-filles ne nous ont pas encore présenté de « prétendant attitré »!

Cette année, nous avions deux événements en un :  Pâques étant le 1er jour d’avril, c’était aussi le jour du Poisson d’avril!  Il semblerait que cette coïncidence est très rare. Depuis 1879, les années où la fête de Pâques tombait le 1er avril sont, selon mes recherches : 1879, 1888, 1923, 1934, 1945, 1956, et cette année, 2018.  La prochaine fois, ce sera le 1er avril 2029! Ça ne change pas le monde, mais c’est une chose à inscrire à notre agenda : « Hier nous fêtions Pâques en même temps que le Poisson d’avril! » Pour les petits, c’était une occasion de plus de s’amuser et j’ai vu quelques petits poissons découpés à la hâte dans un bout de papier, lesquels décoraient des dos d’adultes, qui, comme il se doit, ne s’étaient aperçu de rien!

Ma fête de Pâques a commencé comme d’habitude par la messe que nous avons chantée avec ardeur et bonheur; ils sont tellement beaux les cantiques qui glorifient le Christ Ressuscité! Plus que toutes les belles et bonnes traditions pascales, il est important de mentionner que Pâques, pour les croyants, est la plus grande fête de l’année liturgique.  C’est pourquoi, tous les dimanches qui vont suivre jusqu’à l’Ascension, quarante jours plus tard, la liturgie nous fera revivre la belle histoire de tous ceux et celles qui ont rencontré er reconnu Jésus après sa résurrection. Cela devrait éclairer quelque peu ces monotones « jours d’après » que je n’aime pas!

© Madeleine Genest Bouillé, 2 avril 2018

Un petit bonhomme violet

Est-ce qu’il vous arrive de rêver à des choses loufoques, farfelues, impossibles? Moi, ça m’arrive quand même assez souvent. Ça et les rêves où l’on se retrouve dans un endroit public, comme l’église, mettons nu-pieds, en robe de chambre ou en jupon – oui je sais ça ne se porte plus –, mais dans mon jeune temps, on avait toujours un jupon en dessous de notre robe… un sous-vêtement qui ne devait jamais paraître. Il n’y avait pas pire injure à se faire dire : « ton jupon dépasse », ça vous rabaissait le caquet! Mais je m’égare… je reviens donc à mes rêves bizarres. Un jour, j’ai rêvé que je rencontrais un extraterrestre au centre d’achats. Depuis E.T., j’ai un faible pour les extraterrestres. Donc, dans ce rêve, j’ai rencontré un petit bonhomme violet, pas particulièrement beau, un peu mieux quand même que ce cher E.T. et ça me semblait tout naturel de faire une telle rencontre, tant il est vrai que dans les rêves, les choses les plus étranges paraissent normales.

Voilà que le petit bonhomme m’aborde et me demande : « Qu’est-ce donc que tous ces animaux : poules, lapins, canards, exposés dans les étalages des magasins? Ça semble fabriqué d’une drôle de matière brune, luisante, très odorante. Ces choses ne sont pas vivantes, puisqu’elles sont placées dans des boîtes. Ou alors, elles sont plongées dans une sorte de sommeil… je ne comprends pas. Ah! Il y a aussi des œufs faits de la même matière, des œufs de toutes les grosseurs. Puis-je savoir ce que c’est? J’en vois partout! »

Chocolats de Pâques de Julie Vachon, la chocolatière de notre village.

Le petit extraterrestre était déjà venu sur notre planète il y avait longtemps, mais c’était la première fois qu’il voyait ce phénomène. Je lui explique alors que ces figurines sont faites en chocolat. Cette matière est non seulement comestible, mais délicieuse. Dans quelques jours ce sera la fête de Pâques et c’est une coutume très ancienne, de déguster cette journée-là ces chocolats aux formes diverses. Pourquoi des animaux? Sans doute parce que le printemps est l’époque où naissent les petits animaux de toutes sortes. Quant aux œufs de Pâques, c’est une très vieille tradition; autrefois, à cette occasion, on décorait des œufs qu’on cachait ensuite; au matin de ce dimanche de fête, les enfants allaient à la chasse aux œufs de Pâques. Aujourd’hui, dans plusieurs familles, on a conservé cette coutume, sauf que les enfants font maintenant la récolte de cocos en chocolat.

Les surprises de Pâques attendent les petits-enfants…

Poursuivant mes explications, j’ai ajouté que cette coutume de manger des chocolats à Pâques remonte au temps où justement, on jeûnait pendant la période du Carême. Ce qui explique qu’à Pâques, après quarante jours d’abstinence, ces délicieuses friandises étaient ardemment désirées. Quand nous étions enfants, en revenant de la messe de Pâques, on chantait notre version de l’Alléluia pascal : « Alléluia! Le Carême s’en va. On mangera plus de la soupe aux pois, on va manger du bon chocolat. Alléluia! »

Le petit bonhomme violet, étant un grand savant sur sa planète, connaissait l’origine de la fête de Pâques. D’un âge très respectable, il savait sa Bible par cœur, l’ancien tout autant que le nouveau Testament! La résurrection du Christ ne le surprenait nullement. Sur sa planète, le concept mort-résurrection, c’est courant. Je lui ai dit que sur la Terre, c’était plutôt rare. Il m’expliqua alors que la fête de Pâques et le printemps était indissociable : « Dans l’hémisphère terrestre où vous habitez, me dit-il, vous êtes chanceux, vous vivez le vrai printemps. En quelques semaines, vous passez de l’hiver au printemps, allant de la neige à la boue, alors qu’enfin les bourgeons éclatent et les fleurs apparaissent. Comment ne pas croire alors à la résurrection? Tout le monde doit se sentir revivre, au-dedans comme au-dehors! »

Qu’il avait donc raison! Et ça prenait un extraterrestre pour saisir tout ce merveilleux « Pâques, printemps de Dieu… Pâques, printemps du monde », comme nous le chantons le dimanche de Pâques. Mon nouvel ami m’a remerciée pour les précieuses informations que je lui avais données; il devait retourner sur sa planète, ayant d’autres missions à accomplir. Je l’ai invité à rester encore un peu pour assister à l’arrivée des oies sauvages, mais ça lui était impossible. Avant de disparaître, il m’a dit : « Peut-être pourrai-je revenir bientôt… d’ici quatre ou cinq décennies ». Pour lui, le temps n’a certainement pas la même signification que pour nous, pauvres Terriens! J’allais lui dire un dernier « Au revoir », quand la sonnerie du réveil m’a sortie de mon rêve!

De la part de mon petit bonhomme violet, je vous souhaite « Joyeuses Pâques! »

© Madeleine Genest Bouillé, 25 mars 2018

 

Un mois qui n’en finit plus

Février n’a que 28 jours, une fois seulement tous les quatre ans, il en a 29. C’est un petit mois tout court! Pouvez-vous m’expliquer pourquoi on le trouve si long? Cet hiver surtout, j’ai l’impression qu’il s’étire à n’en plus finir!

Et là, pour « rallonger la sauce », la température a refroidi, après un doux temps où ça fondait comme au printemps. Et alors, qu’est-ce qui arrive? C’est devenu glissant partout.  Le petit chemin – dix ou quinze pas – pour me rendre à la route en avant de la maison, est tout glacé… je dois m’accrocher aux bancs de neige de chaque côté. Vous êtes-vous déjà accroché à un banc de neige?  C’est ce que j’ai fait hier soir en revenant chez nous. Il n’y avait heureusement personne pour me prendre en photo.  Ce matin, quand je suis sortie pour me rendre à l’auto, une chance mon cher époux avait rapproché le véhicule tant qu’il a pu, si bien qu’on aurait presque pu y monter de la dernière marche de l’escalier. Encore là, c’est en dansant qu’on fait ces quelques pas, en essayant de ne pas se tordre le dos. Ciel! mon dos!

Mais on est chanceux quand même, autour de nous, tout le monde a une grippe :  musculaire, intestinale, rhumatismale, quand ce n’est pas tout simplement l’influenza. On touche du bois; à date, on est « tannés », mais pas malades! Vivement qu’il s’en aille, ce mois de février! Avec tout ça, savez-vous bien qu’on est rendus au Carême! Heureusement, ce n’est plus comme quand nous étions jeunes; dans le temps, le Carême, c’était quelque chose de sérieux. Si ma mère était encore de ce monde, elle me dirait d’offrir mes problèmes de marche sur surface raboteuse et glacée « pour la conversion des pécheurs et la délivrance des âmes abandonnées du purgatoire »!

La religion prenait une place importante dans la vie de nos gens. Tout était prétexte à nous faire gagner notre ciel. Nous étions en contact avec les réseaux célestes constamment.  Nous commencions et finissions notre journée par un signe de croix… et tout au long du jour, maintes fois, il nous était donné d’offrir notre travail, nos peines et nos joies au Seigneur. Nos contacts avec le ciel étaient aussi réels que le sont aujourd’hui ceux qu’on a avec le monde entier grâce aux téléphones intelligents.

Selon nos parents et nos professeurs, rien n’arrivait pour rien dans la vie; il n’y avait rien d’inutile, car tout était comptabilisé pour notre vie future. Il me revient un vieux cantique qui m’impressionnait beaucoup, et pour cause, il s’intitule Le ciel en est le prix.  Je vous cite quelques phrases de ce chant sublime :

« Le ciel en est le prix,  Mon âme, prends courage!
Ici-bas, je gémis, le ciel en est le prix »

« Le ciel en est le prix, amusement frivole,
De grand cœur, je t’immole, au pied du Crucifix. »

« Le ciel en est le prix, conservons l’innocence
Ou par la pénitence, sauvons-en les débris »

« Le ciel en est le prix, dans l’éternel empire
Qu’il sera doux de dire : tous nos maux sont finis! »

Dans un registre plus léger et pour demeurer dans le thème du Carême, je vous rappelle ce texte d’Adjutor Rivard, extrait de Chez Nous, paru en 1935, et qui a pour titre « Le signe de la Croix ». Je résume; Monsieur le Curé revenait vers son presbytère lorsqu’il rencontre un enfant qui avait commencé à « aller au catéchisme », comme on disait alors, il est accompagné de son père. Le curé demande à l’enfant s’il savait bien faire son signe de la croix. Le petit garçon, très sérieusement, trace sur lui une croix démesurée. Il commence : « Au nom du Père », presque à la nuque; « et du Fils », sa main descend jusqu’aux genoux, il décrit ensuite les deux bras : « et du Saint-Esprit », d’un geste très large jusque derrière ses épaules. Le Curé sourit et dit au père : « C’est bien, ton gars sait son signe de la croix, même s’il le fait un peu grand ».  Le père répond : « Voyez-vous monsieur le Curé, le signe de la croix, par les temps qui courent, ça refoule toujours en vieillissant. »

Avec tout ça, savez-vous bien qu’il ne reste que 11 jours en février… Et puis, quand mars arrive, veut, veut pas, ça finit par sentir le printemps!

À bientôt donc!

© Madeleine Genest Bouillé, 17 février 2018

Les cloches de Pâques

J’ai rêvé que c’était le dimanche de Pâques. J’entendais les cloches qui sonnaient là-haut dans le ciel, elles revenaient de Rome où elles étaient parties depuis le Jeudi-Saint. D’innombrables volées d’oies blanches les accompagnaient en cacassant… C’était de toute beauté! Dans ce lumineux matin d’avril, les cloches chantaient : « Alleluia!  Alleluia! Jésus est ressuscité, le Seigneur est vivant! » Elles volaient tellement haut; on aurait dit des oiseaux, n’étaient le fait qu’elles carillonnaient à toute volée! Et les oiseaux, tout le monde sait ça, ne carillonnent pas.

Dans mon enfance, avec mes frères plus jeunes, nous avions souvent guetté le vol des cloches dans le ciel,  pendant les Jours-Saints. Les « Jours-Saints », comme l’expression l’indique, ce sont des journées où on a l’impression qu’il peut arriver toutes sortes de choses plus ou moins réelles. C’est comme si la terre se tournait vers le ciel et qu’elle en attendait quelque miracle. Du moins, c’est que nous, les enfants, nous croyions. C’est ainsi que, dans la forme des nuages, on imaginait presque les cloches aventurières qui revenaient de leur long voyage… on croyait même les entendre! On ne les avait pas vues partir; personne ne les voyait jamais. C’était un mystère, comme tant d’autres choses inexpliquées. Mais, on était tellement heureux le matin de Pâques, de les retrouver chacune à leur place dans le clocher.

Donc ce matin-là, pour la première fois, moi, qui n’étais plus une enfant, moi, qui étais maintenant une femme d’un âge certain, raisonnable et sensée – du moins c’est ce que je croyais – voilà qu’enfin je voyais revenir les cloches de leur grand voyage annuel, et ces cloches sonnaient et chantaient avec tellement d’ardeur leur louange au Christ ressuscité… que finalement je me suis réveillée!

Un peu abasourdie, j’ai réalisé que j’entendais effectivement des cloches. Comme dans mon rêve, elles sonnaient pour inviter les fidèles à venir célébrer la Résurrection de Jésus. Seulement, ces cloches dont j’entendais le chant victorieux, étaient celles de l’église de Lotbinière, en face de chez nous, de l’autre côté du fleuve! Et les oies blanches qui  cacassaient, étaient elles aussi bien réelles!

 © Madeleine Genest Bouillé, 12 avril 2017

Les cloches de Pâques

Dans mon enfance, la fête de Pâques et les Jours Saints qui la précédaient donnaient lieu  à plusieurs croyances et légendes, lesquelles, s’entremêlant dans notre imagination, nous ont laissé des souvenirs indélébiles.

Il y avait tout d’abord la branche de pommier ou de cerisier cueillie le dimanche de la Passion et qui, conservée dans l’eau, devait fleurir le jour de Pâques. Même si ça ne marchait pas toujours, ça valait le coup d’essayer. Et ainsi jusqu’au vendredi saint où l’on nous recommandait de garder autant que possible un silence religieux entre midi et trois heures, en souvenir de la Passion du Christ. Pour les plus petits, le fait d’être moins remuants pendant ces quelques heures, représentait déjà un tour de force! Je me souviens d’un certain vendredi saint, où avec mes frères plus jeunes et Florent, lequel pouvait passer de longs moments à regarder le ciel, nous étions devant la fenêtre de « la chambre à l’ouest », comme disait  maman. On nous avait dit que le vendredi saint, même s’il fait beau, le ciel s’assombrit quand approche l’heure de la crucifixion. Dans mon souvenir, il me semble que cette fois-là, nous sommes demeurés en attente du phénomène pendant plusieurs heures. Tellement, qu’il nous semblait voir toutes sortes de formes dans les nuages qui passaient… les plus fervents ont même vu une croix! Ne riez pas! Des enfants qui croient aux miracles, ça peut voir toutes sortes de choses!

poule-chocolat-640Parmi les coutumes religieuses, s’en glissaient d’autres beaucoup plus « terrestres ». Entre autres choses, il y avait la hâte de savoir si notre grande sœur avait confectionné nos paniers de Pâques… et si les cocos, les poules et les lapins étaient achetés. Et puis, la grande question : où pouvaient-ils bien être cachés? Là, on précisait chacun nos préférences; pour André, c’était les œufs à la crème Bordeaux, moi, j’aimais mieux la crème de fruits et noix. Il y aurait sûrement des œufs à la guimauve, ils coûtaient moins cher. D’un commun accord, on espérait qu’il y ait plusieurs cocos « Oh Henry ». De toute façon, quand on recevait nos paniers, nous comptions les cocos et les petits animaux en chocolat et souvent, on faisait des échanges. Quand nous avions épuisé le sujet, pour tromper notre attente si la température était douce, la tentation était forte d’aller dehors, faire des petits canaux pour que l’eau s’écoule… quitte à rentrer ensuite à la maison  trempés de la tête aux pieds! Mais ça aussi, ça faisait partie des plaisirs du printemps.

Ancienne carte postale de Pâques.

Ancienne carte postale de Pâques.

La plus belle légende de Pâques était sans contredit celle des cloches. On nous avait raconté que le jeudi saint, à l’heure où l’on chante le Gloria, les cloches partent pour Rome, pour ne revenir que le samedi durant la messe, encore au moment du Gloria. À l’époque, les offices de la Semaine Sainte avaient lieu en avant-midi, sauf le vendredi où  depuis très longtemps, la célébration est fixée à trois heures de l’après-midi. Pour en revenir à l’histoire des cloches voyageuses, ça se tenait, étant donné qu’entre le jeudi et le samedi, les cloches se taisent par respect pour la mort de Jésus. On ne les avait pas vues partir, on ne les verrait pas revenir; personne ne les voyait jamais. C’était un mystère comme tant d’autres choses inexpliquées. Quand même, les avons-nous guettées, ces fameuses cloches! On croyait même les entendre parfois. Comme on était heureux, le matin de Pâques, de les retrouver chacune à leur place dans le clocher. Elles sonnaient si joyeusement!

Pâques 1963, un nouveau chapeau!

Pâques 1963, un nouveau chapeau!

Un dimanche de Pâques parfait cela supposait qu’il faisait beau et assez chaud pour porter manteau et chapeau de printemps – pour les filles bien entendu. C’était aussi quand papa avait apporté un « coco de singe » (ainsi appelait-on la noix de coco). C’était surtout  quand on recevait nos paniers confectionnés patiemment par notre grande sœur Élyane, et où chacun avait ses friandises préférées. Moi, je me souviens aussi que parfois, Papa chantait la belle chanson Les Rameaux de Fauré.  C’était peut-être le soir, après souper ou à un autre moment, mais ce chant est demeuré dans ma mémoire avec son refrain  éclatant de la vraie joie pascale : « Hosanna! Gloire au Seigneur! Béni Celui qui vient sauver le monde! »

Joyeuses Pâques et bons cocos!

© Madeleine Genest Bouillé, 23 mars 2016

Clocher nord de l'église Saint-Joseph, avec la statue du saint patron, du réputé sculpteur Louis Jobin (crédit photo: Jacques Bouillé).

Clocher nord de l’église Saint-Joseph, avec la statue du saint patron, œuvre du réputé sculpteur Louis Jobin (crédit photo: Jacques Bouillé).

Le fleuve nous a joué un tour!

hiver 2008 006Habituellement, à ce temps-ci, notre cher Saint-Laurent porte encore son manteau d’hiver. Et on guette les signes annonciateurs de sa libération! Que j’aime ce moment où la glace casse, soit par petites plaques, ou encore par larges bandes, et que le courant charrie ces vestiges d’hiver, lesquels se fracassent dans un bruit de tonnerre. Mais, on dirait bien que cet hiver qui a si curieusement commencé, va finir en queue de poisson, enfin, pour ce qui est du fleuve, car pour le reste, rien n’est encore définitif : aurons-nous encore des grands froids? Doit-on attendre encore plusieurs bordées de neige? Et le temps des sucres? Certains disent qu’il va être très court, Pâques étant à la fin de mars; d’autres disent qu’il va commencer très bientôt et qu’il durera aussi longtemps que d’habitude. Tout ça, ce sont des pronostics. On ne sait rien, sinon qu’on ne peut plus se fier sur le fleuve pour décréter que le printemps est arrivé!

IMG_6162Il faut dire que depuis que la navigation se poursuit tout l’hiver, le chenal étant libre, la glace « prend » beaucoup plus tard. Mais généralement, sur les battures et jusqu’au large, une bonne épaisseur de glace recouvre le fleuve jusqu’au printemps. En mars, normalement, survient la débâcle. C’est un spectacle que je ne veux jamais manquer! Fréquemment, je jette un coup d’œil par la fenêtre; tout à coup la glace se déciderait à partir. Disons que c’est le début du début du printemps… Et ça me donne le goût de chanter ce beau chant pascal : « Quand se fendront les embâcles, sous la force des ruisseaux… et que les rochers de glace laisseront jaillir les eaux… » Cette année, je n’aurai donc pas ce plaisir. Eh bien, tant pis! Même si le fleuve n’a pas de glace à charrier, on va le chanter quand même, notre beau cantique!

373Dans ce même chant qui s’intitule Pâques, printemps de Dieu, un autre couplet nous dit : « Quand reviendront les oies blanches de leur terre d’émigrés ». Si on ne peut pas se fier sur le fleuve, j’espère au moins que les oies blanches seront au rendez-vous. Le retour des oies, c’est un spectacle unique! Quand elles reviennent de leur grand voyage, on les entend bien avant de les voir. Ce cri semble venir de tous les côtés à la fois; c’est un appel à venir saluer le printemps! Puis on commence à entrevoir des points tantôt blancs, tantôt argentés, très haut dans le ciel. Et enfin on distingue les grands « V » qui remplissent l’azur en jacassant de plus en plus fort. Les oies arrivent par centaines, que dis-je, par milliers, puis se jettent dans le fleuve, sur les berges, dans les champs encore inondés par la fonte des neiges. Elles ont besoin de refaire leur plein d’énergie, le voyage a été long et difficile… J’aime écouter leur concert. Comme la chorale à la messe de Pâques, elles chantent : « Victoire! Célébrons la gloire de Jésus Sauveur! »

photos jacmado 080806 046Toujours dans le même chant pascal, il y a aussi ce couplet qui nous promet le vrai printemps : « Quand renaîtront sur les branches, les bourgeons inespérés… Nous fêterons la revanche du présent sur le passé ». On a tellement hâte aux premiers bourgeons, si minuscules soient-ils. Les anciens avaient un dicton qui disait comme ça que, si on cueille une branche de pommier ou d’un autre arbre fruitier le dimanche de la Passion – qui est maintenant le cinquième dimanche du Carême –, cette branche qu’on aura gardée dans l’eau, fleurira le jour de Pâques. J’ai plusieurs fois fait l’expérience; il est arrivé que la branche fleurisse, d’autres fois, non. Je ne crois pas que ce soit un vrai miracle. C’est plutôt dû d’une part à la température et d’autre part, à la date où a lieu la fête de Pâques, qui comme on le sait varie entre la fin de mars et la fin d’avril.

IMG_6170Cette année, le fleuve nous a joué un tour… Bon, je ne lui en veux pas; il est mon ami depuis toujours et encore plus depuis que j’habite juste en face. Quarante-quatre ans, c’est tout un bail! Enfin, quoi qu’il arrive, mars aura trente et un jours, comme d’habitude; nous fêterons Pâques le 27 de ce mois, et nous aurons un printemps, avec des bourgeons, des oies blanches et de la tire d’érable, même si ces derniers mots ne sont pas écrits dans le chant pascal!

À bientôt pour jaser des fêtes de Pâques du temps passé.

© Madeleine Genest Bouillé, 4 mars 2016

Le Carême avant la Révolution tranquille

Le Mardi-gras à la campagne, illustration de Edmond-J. Massicotte. Bibliothèque et Archives Canada/MIKAN 2895476.

Le Mardi-gras à la campagne, illustration de Edmond-J. Massicotte. Bibliothèque et Archives Canada/MIKAN 2895476.

La veille, au cours de la soirée, il était venu tout plein de personnages peinturlurés, vêtus de costumes grotesques et loufoques, qui riaient, parlaient fort et chantaient. Les filles de la maison offraient du sucre à la crème et des bonbons aux patates, tout en essayant d’identifier les « Mardi-Gras ». Papa sortait son vin de cerise… il fallait bien recevoir cette visite rare! On nous avait envoyés au lit, mais on s’était cachés en haut de l’escalier pour regarder, au travers des barreaux de la rampe, ce spectacle inusité. C’était le Mardi-Gras! Contrairement à l’Halloween, il s’agissait plutôt d’une fête pour les adultes qui profitaient de cette occasion pour faire le plein de réjouissances quelque peu arrosées, et ce avant minuit, heure à laquelle commençait le mercredi des Cendres, le début du Carême!

Pour les jeunes comme pour les plus vieux, le Carême était un temps de pénitence et de privations qui durait quarante jours. Certaines bonnes dames, « plus catholiques que le Pape », comme on disait dans le temps, allaient jusqu’à peser leur nourriture à chaque repas. Les repas du matin et du soir ensemble ne devaient pas dépasser en poids le repas principal qui était celui du midi. Si on ajoute à cela les sacrifices de desserts, de sucreries, de boisson alcoolique pour les hommes, et de bien d’autres choses encore, selon l’esprit de mortification des bonnes gens de l’époque, quand la fête de Pâques arrivait, c’était dans tous les sens du terme, une vraie résurrection!

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Église Saint-Joseph, 1958.

Les enfants étaient aussi fortement invités à faire des sacrifices. Cela pouvait varier, allant de l’assistance à la messe en semaine, si on ne demeurait pas trop loin de l’église, au partage des tâches dans la maison pour les filles. Pour les garçons, les bonnes actions allaient du remplissage de la boîte à bois au pelletage de l’entrée, et de bien d’autres choses, surtout si on vivait sur une ferme. L’important pour qu’il y ait « sacrifice » était justement le fait d’accomplir une tâche particulièrement détestable ou de se priver d’une chose à laquelle on tenait beaucoup. Au couvent, les pensionnaires étaient invitées à aller prier à la chapelle dans leurs temps libres, tandis que pour les externes, des visites à l’église nous étaient fortement conseillées, ce que nous faisions parfois après les cours. Je dois avouer cependant que la piété n’était pas toujours au rendez-vous. Ainsi, un beau jour, avec quelques amies, nous avions décidé de nous amuser un peu au cours de cette visite. Nous croyant seules dans le lieu saint, il nous prit l’envie de faire le chemin de croix, mais à l’envers… imaginez nos fous rires! Les plus téméraires voulant en rajouter entreprirent de monter dans la chaire, endroit interdit entre tous! Malheureusement, à l’époque, il y avait souvent des bonnes dames qui venaient prier à l’église. Notre méfait fut donc découvert et rapporté aux religieuses, lesquelles nous réprimandèrent assez sévèrement… nul besoin de vous dire qu’il n’y eut pas de récidive!

Mes grands-parents, Blanche et Tom, endimanchés pour aller à l’église.

Mes grands-parents, Blanche et Tom, endimanchés pour aller à l’église.

À la fin de cette longue période de jeûne et de mortifications, venait la Semaine Sainte avec les longs offices religieux, qui étaient alors tous en latin. Les trois premiers jours de notre congé de Pâques se passaient à l’église pour une bonne partie. Et enfin arrivait le dimanche de Pâques, la fête tant attendue! Chez nous, on chantait sur l’air de l’Alleluia pascal : « Alleluia! Le Carême s’en va. On mangera plus de la soupe aux pois, on va manger du bon lard gras. Alleluia! » Nous, les enfants, on remplaçait le « bon lard gras » par du « bon chocolat »… tellement plus appétissant! Qu’elles étaient bonnes, les friandises quand ça faisait quarante jours que nous en étions privés!

© Madeleine Genest Bouillé, 1er mars 2016

La surprise de Pâques

Anita travaillait au bureau du téléphone, qu’on appelait le Central. Son fiancé venait la rencontrer parfois quand elle devait travailler le samedi ou le dimanche. Il s’appelait Armand. C’était un garçon poli et bien élevé. Il ne manquait jamais de passer à la cuisine faire un bout de jasette avec les gens de la maison. Il faut savoir que dans le temps, les bureaux comme la Poste, la Caisse Populaire et le Central étaient situés dans des maisons privées. Quand Anita savait que son prétendant allait venir la rejoindre au Central, elle portait ce jour-là sa belle robe en taffetas moiré. Une magnifique robe d’un bleu profond, « bleu nuit » que ça s’appelait.

Je devais avoir sept ou huit ans. J’aimais bien Anita qui ne me chassait jamais du bureau malgré mes questions incessantes : « Pourquoi tu demandes toujours le numéro? Qu’est-ce que tu écris sur le billet? Est-ce qu’Armand va venir te chercher aujourd’hui? ». Pour la petite fille que j’étais, Armand représentait le prétendant idéal. Ses cheveux bruns toujours bien coiffés, luisant de brillantine et son costume marine à rayures m’impressionnaient vraiment! Je croyais qu’il était toujours habillé de cette façon. Je ne l’aurais jamais imaginé en vêtements de travail, avec une casquette aplatissant son beau « coq ». C’était pourtant ainsi vêtu qu’il gagnait sa vie à s’occuper des vaches à la Ferme-école du gouvernement.

Comme j’aimais écouter les amoureux parler de leurs projets de mariage! Je m’installais au pied de l’escalier et le miroir de l’entrée me renvoyait l’image des deux jeunes gens. Si Anita était occupée, Armand se tenait debout près d’elle… tout près! Alors la jeune fille le repoussait en riant, disant : « Voyons! Tu me déranges! » Je rêvais d’avoir aussi un jour un prétendant qui se tiendrait debout près de moi… et qui mettrait son bras autour de mes épaules. C’était sûrement ça, l’amour!

On était au printemps et il ne restait que quelques jours avant Pâques. Armand, qui avait un goût très sûr pour les cadeaux, aimait bien faire des surprises à sa fiancée. Anita se demandait ce qu’il inventerait pour Pâques en cette dernière année de leurs fréquentations, étant donné qu’ils devaient se marier en juillet. La date était réservée à l’église ainsi qu’à l’Auberge. Anita consultait régulièrement la revue Mon Mariage, suivant scrupuleusement le déroulement des préparatifs tel qu’inscrits dans ce magazine très à la mode.

Presqu’autant que la future mariée, j’avais hâte de savoir quelle serait la surprise de Pâques qu’Armand offrirait à sa bien-aimée. Le dimanche de la fête, Anita ne travaillait pas. La journée passa cependant très vite, débutant par la grand’messe de Pâques, annoncée par les cloches qui n’étaient revenues de leur voyage à Rome que depuis peu. Les chants et la musique de l’orgue éclataient de joie : «  Alleluia! Le Carême s’en va! ». Au dîner, le jambon à l’ananas, nouveauté culinaire, voisinait avec les petits pois et les patates en purée. Au dessert, un gros gâteau au chocolat trônait sur la belle assiette en porcelaine fleurie. Je n’avais cependant plus tellement faim, ayant reçu mon panier garni de poules, de lapins et d’œufs en chocolat.

Lundi matin, c’est une Anita radieuse qui arriva au Central. « Vous devinerez jamais ce qu’il m’a donné! », nous dit-elle, à peine assise à son poste de travail. Poursuivant, elle raconta : « Il m’a offert une grosse boîte de chocolats, en forme d’œuf, décorée de ruban mauve. J’étais un peu déçue… des chocolats, c’est un présent ordinaire. Il était pressé que j’ouvre la boîte et que j’en offre à toute la maisonnée. On aurait dit qu’il voulait que je vide la boîte au plus vite. La première rangée finie, qu’est-ce que je vois? À la place des chocolats, s’étalait la plus belle parure en pierres du Rhin que j’ai jamais vue! J’en pleurais de joie! »

J’étais au bord des larmes moi aussi. À mes yeux, Armand, c’était le Prince Charmant, l’homme idéal! Je n’ai jamais oublié cette belle histoire d’amour, la première qui ait habité mes rêves de petite fille.

© Madeleine Genest Bouillé, 2014