C’est dans le temps du Jour de l’An…

« Ah qu’il fait bon, bon, prendre un verre de bière
Avec la cuisinière, dans un p’tit coin noir…
…dans l’temps du Jour de l’An! »

J’écoute parfois des reprises de l’émission Soirée canadienne, rediffusées sur Prise 2. Cette émission animée par Louis Bilodeau du début des années 60 jusqu’en 1983 nous a promenés des Cantons de l’Est jusqu’à Lanaudière, en passant par la Beauce, la Mauricie, et aussi loin que Charlevoix et la Gaspésie. 985 soirées ont été ainsi présentées pour le plus grand plaisir des téléspectateurs. Les maires et les curés des villages participants avaient à cœur de mettre en valeur ce qui faisait la fierté de leur patelin. Soirée canadienne, je dirais que ce fut l’ancêtre de La petite séduction, qui durant plusieurs saisons a mis « sur la carte » un bon nombre de villages et villes du Québec, et aussi d’autres provinces canadiennes.

Ce soir, 31 décembre, en attendant la fin de 2018, j’ai revu des bribes de ces soirées, avec à peu près les mêmes chansons à répondre, du genre de celle dont j’ai reproduit quelques lignes au début de ce « grain de sel ». J’ai aussi revu les jeunes danseurs de gigue qui reprenaient les mêmes pas d’un village à l’autre. On était en 1978… les robes d’époque portées par les dames, dans le style « Petite maison dans la prairie » côtoyaient les habits de fortrel alors à la mode pour les messieurs. Je regardais danser les fillettes de 10 – 12 ans et je me suis demandé si ces dames, qui ont maintenant environ 50 ans, regardaient elles aussi leurs prouesses d’il y a 40 ans.

Soirée canadienne s’inspirait des veillées du temps des Fêtes d’une époque révolue. De ces rencontres familiales d’antan, on a gardé les repas où la boustifaille prend presque toute la place. Ce qu’on peut manger dans le temps des Fêtes, c’est pas croyable! C’est à qui ferait les meilleures tourtières, le ragoût de boulettes le plus délicieux et la dinde farcie ou non la plus incroyable! Et que dire des hors d’œuvre qui varient d’une famille à l’autre, en passant par les indispensables « petites saucisses »,  jusqu’aux petits légumes accompagnant les trempettes… sans compter les merveilleux fromages de par chez nous servis avec du pain fait maison ou qui y ressemble à s’y méprendre Chose certaine, il reste toujours de la place pour les desserts! La traditionnelle bûche, qu’elle soit faite maison ou non, est tout d’abord un régal pour les yeux! Puis, ça continue avec les beignes, le gâteau aux fruits et les diverses pâtisseries. Chaque cuisinière est fière de ses recettes qu’elle tient de sa mère, qui les tenait de la sienne… Beaucoup de nos traditions proviennent des cuisines de nos aïeules!  Et c’est le temps des Fêtes qui nous permet  de les ressortir!

Une veillée d’autrefois, illustration d’Edmond-J. Massicotte (Bibliothèque et Archives nationales du Canada).

Que ça passe vite le temps des Fêtes, trop vite! Quand j’écris cela, il me revient ce passage d’un livre que j’ai noté il y a longtemps: « Ça passe vite les jours heureux! Mais ils passent sans passer tout à fait. Car l’essence même de ce qui les rendit heureux, demeure, après qu’ils sont effacés du calendrier. » J’ai quand même l’impression que je « tire de l’arrière » comme un vieux cheval. Mais bon, quoi qu’il en soit, j’ai donc délaissé l’écriture pour fêter; c’était quand même le Jour de l’An! Et voilà que nous sommes déjà rendus au 3 janvier. Les calendriers affichent tous de beaux paysages d’hiver. J’en reçu un en cadeau : il s’agit d’un album de photos qui s’étale sur une quarantaine d’années et dont chaque page, sauf une, représente le fleuve à Deschambault.  La plupart des pages montre une chaloupe ou un bateau,  tout près  de  nos deux anciens phares.  Je vis déjà au bord du fleuve, mais avec ce calendrier, le fleuve, il est dans la maison! Comme j’ai la manie de tout noter sur un calendrier, plusieurs dates entourées d’un trait de crayon, attestent déjà que la vie normale va bientôt reprendre son cours. Les autobus jaunes vont recommencer à sillonner nos routes, remplis de jeunes  écoliers.  Les activités de toutes sortes vont recommencer, la Fadoq, le Club Lions, les Fermières ont sans doute déjà fixé les dates de leurs réunions et ce, jusqu’en juin. Il y a aussi la chorale de l’École de musique qui illumine les soirées du vendredi!  Je serai au poste… si j’ai la chance de ne pas être terrassée par le vilain rhume qui flottait dans l’air le soir du Jour de l’An!

Et c’est comme ça qu’il passe, le temps des Fêtes! Il passe très vite, en laissant des restes dans le frigo, des petits jouets dans les endroits les plus incongrus, quelques moutons sur le dos près de la crèche et le chameau qui a déménagé près de l’église. Mais surtout, il m’a laissé de tendres souvenirs qui mettent de la brume dans mes lunettes et qui vont m’aider à passer l’hiver.

© Madeleine Genest Bouillé, 3 janvier 2019

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Ça se passait de même dans le bon vieux temps – 2e partie

Ah! la mode! On affiche notre âge à la façon dont on s’habille! Après mûre réflexion, j’en suis venue à la conclusion que l’automne est maintenant une saison qu’on hésite à accueillir. On dirait qu’on ne l’aime pas… Je remarque qu’on porte maintenant nos vêtements d’été tant qu’on ne gèle pas tout rond! Alors, parce qu’on ne peut pas faire autrement, on se décide à porter des vêtements qui couvre plus, qui sont plus chauds, plus adaptés à la saison. Mais on mélange tout; tenez, en fin septembre, quand les jours ont enfin commencé à rafraîchir, j’ai vu des jeunes filles et des moins jeunes, portant encore un pantalon court avec  un gros chandail, des bas de laine et des chaussures sport. Et le pire – c’est pas croyable! –, la mode a ramené les immortelles chaussettes de laine grise avec des rayures rouges… Des bas de bûcherons que les filles portent fièrement! J’en reviens toujours pas! Ah! oui, vraiment, autre temps, autres mœurs!

« Ça se passait pas de même dans le bon vieux temps! » Oh non! Au milieu d’août, on rangeait les chapeaux d’été, les souliers blancs, les robes-soleil; la mode le voulait ainsi.  Quand mon frère s’est marié, le 8 août en 1964, il faisait chaud comme c’est souvent le cas à cette date. Mais toutes les femmes présentes au mariage portaient un chapeau en velours noir ou en plumes d’une couleur assortie à la robe de soie brochée, de velours ou de lainage. Évidemment, on avait rangé les souliers blancs et les sandales… ça faisait « colon » ou « habitant »; les femmes de la ville disaient « ça fait campagne ». En matière de mode, ces mots ne faisaient pas référence à nos valeureux ancêtres, ça signifiait seulement qu’on n’était pas au courant de ce qui devait se porter pour être « up to date »! Impensable, puisque dans presque toutes les familles, on recevait les catalogues de chez Eaton, Simpson’s ou Dupuis Frères; on n’avait aucune excuse à ne pas suivre le courant, donc on le suivait.

Si je retourne en arrière, mais là, très en arrière… quand j’étais enfant, on n’était pas riche, mais notre mère avait à cœur que ses enfants ne soient pas « habillés comme la chienne à Jacques ». Tout d’abord, la robe noire que je portais tout au long de l’année scolaire me donnait le goût de me vêtir autrement à la maison, surtout le dimanche.  Même si bien souvent je portais des vêtements qui avaient appartenus à ma sœur, maman les avait patiemment refaits et ajustés à ma taille. La plupart du temps, pour les robes, habituellement cousues à la maison, on faisait un bord assez large pour rallonger le vêtement une ou deux fois. Quand on ne le pouvait plus, on posait un « rossignol », c’est-à-dire, une bande d’étoffe qu’on insérait entre la taille et le corsage. La robe était bonne pour une saison de plus. Les garçons qui grandissaient trop vite se retrouvaient bientôt avec « les culottes à mer haute ». Ils n’aimaient pas bien ça, car ils se faisaient étriver par les plus grands qui leur demandaient : « Y a t-y de l’eau dans la cave chez vous? ».  

« Ça se passait de même dans le temps… » et aussi dans la cuisine! Jadis, cuisiner était le travail qui prenait la plus grande partie du temps des ménagères. Il n’existait pas de cuisine rapide, pas de surgelés, pas d’autres conserves que celles qui étaient faites à la maison. Sitôt la vaisselle du  déjeuner lavée et essuyée, on partait la soupe pour le dîner. Et ça n’arrêtait pas! Les recettes de nos mères avaient leur franc-parler!  De la « soupe à l’ivrogne », au « bœuf du rang 3 », en passant par le « jambon du nordet » et les « œufs dans le purgatoire », on avait « la truite de la visite des États », qui n’était pas piquée des vers, et les indispensables binnes, plôrines, cipâtes et gibelottes, sans oublier les cochonnailles qui se faisaient en décembre quand on tuait le cochon et qu’on préparait la boustifaille des Fêtes. Ah! la popote du temps des Fêtes! Rien qu’à l’évoquer, on en a l’eau à la bouche: ragoût de pattes, tourtières, tartes à la « farlouche », au sucre ou aux pommes, beignes et croquignoles… Sans oublier les petites douceurs : le sucre à la crème, le fudge à l’érable et surtout le gâteau froid, fait avec des biscuits Village écrasés, du sucre en poudre, du cacao et des cerises confites. C’était ma friandise préférée.

Ma grand-mère qui avait toujours des appellations pas comme tout le monde, faisait un dessert qu’elle appelait des « poulets à la rhubarbe »; c’était un dessert d’été bien entendu, mais dans mon souvenir c’était quelque chose d’extraordinaire! J’ai su plus tard que ce qu’elle nommait ainsi était tout simplement des « grands-pères ». Mais j’étais très jeune alors et j’étais persuadée de manger des petits poulets, cuits avec de la rhubarbe. Évidemment, après les Fêtes et les Jours-Gras, venait le Carême dont j’ai parlé dans la première partie de ce « Grain de sel ».  À l’époque, ils étaient nombreux les jours « sans viande ». Il n’y avait pas que chez Séraphin Poudrier qu’on mangeait des galettes de sarrazin. Dans le même genre, on avait les galettes aux patates, qu’on mangeait toutes chaudes avec du beurre, puis ensuite avec de la mélasse ou du sirop d’érable. Une chose était certaine, il était inutile de « farfiner », et de lever le nez sur l’un ou l’autre plat, la consigne était « tu manges ce qu’il y a dans ton assiette, ou tu vas te coucher ». Maman n’était pas une mère sévère… finalement, plutôt que de laisser un enfant aller dormir le ventre vide, elle passait en douce une « beurrée de beurre de pinottes » au jeune récalcitrant!

Les ménagères cuisinaient de manière à ne pas « jeter les choux gras ». Gaspiller la nourriture, ça ne se faisait pas.  Par exemple, les restes du rôti de bœuf du dimanche midi servis sous forme de ragoût, de hachis ou de pâté, agrémentés de légumes, surtout de patates et d’oignons, nourriraient la famille pour plusieurs repas. Ah! les patates et les oignons! Qu’aurait-on fait sans eux? Le vendredi étant un jour maigre, c’est-à-dire sans viande, le poisson était à l’honneur. Durant la saison de la pêche aux petits poissons sur le fleuve, quand on avait fait « une bonne marée », on se régalait de cette manne qui ne durait qu’un temps! Ensuite? Eh bien, on mangeait des crêpes, une omelette ou un « chiard blanc », fait de patates et d’oignons fricassés dans une sauce blanche. Une expression en usage disait que le vendredi c’est « le jour où le ventre nous retire ». 

Enfin, d’une saison à l’autre, « ça se passait de même dans le bon vieux temps »!

©Madeleine Genest Bouillé, 20 octobre 2018

La fête des Mères et la Bonne Chanson

Beaucoup de belles chansons honorent les mères… Entre autres, dans les cahiers de La Bonne Chanson, deux mélodies ont retenu mon attention. La première qui a pour titre, simplement Maman, exprime bien l’essence de ce mot, un des premiers que l’on prononce. Autant pour « l’enfant au réveil » que rassure la voix maternelle disant: « Ne crains rien, je suis là » que pour le grand enfant aux prises avec « les ronces du chemin »; « En nos cœurs tout est las, quand la voix n’est plus là, pour dire : Ne pleure pas! » Les personnes de ma génération qui ont grandi avec les cahiers de l’abbé Gadbois, pourraient reprendre avec moi le beau refrain : « Dans la vie, le premier cri, c’est maman; le doux nid, le cher abri, c’est maman! C’est le seul amour qui jamais ne se lasse, et qu’au fond du cœur, jamais rien ne remplace. Dans la vie, qui nous sourit, c’est maman; nous console et nous guérit, c’est maman. Dans le bonheur ou la tristesse, le mot charmant qu’avec tendresse, on murmure doucement, c’est Maman! »

Les roses blanches

La deuxième chanson, Les roses blanches, c’est une belle histoire triste qui date de 1925. À cette époque, les chansons sentimentales étaient très en vogue. C’est l’histoire d’un petit gamin de Paris qui, chaque dimanche, apporte des roses blanches pour sa maman, malade, qui est sa seule famille, en lui disant: « C’est aujourd’hui dimanche, tiens, ma jolie maman, voici des roses blanches, que ton cœur aime tant. Va, quand je serai grand, j’achèterai au marchand, toutes ses roses blanches, pour toi, jolie maman. » Trois couplets décrivent l’histoire tragique de ce petit garçon, dont la mère est de plus en plus malade. Un dimanche, l’enfant se rend à l’hôpital, avec une brassée de roses blanches; à son arrivée on lui dit : « Tu n’as plus de maman »… elle est morte! Le dernier refrain nous arrache les larmes : « C’est aujourd’hui dimanche, tiens, ma jolie maman. Voici des roses blanches, toi qui les aimais tant! Et quand tu t’en iras, au grand jardin là-bas, ces belles roses blanches, tu les emporteras. »

Moi et mes trois garçons, en 1973 (©coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Plusieurs autres belles chansons ont été créées pour les mères, dont Maman, c’est toi, la plus belle du monde, qui était chantée par Luis Mariano, et Toutes les mères du monde sont belles, interprétée par Tino Rossi. Quand j’entends ces mélodies, je pense à ma mère, Jeanne, qui n’a pas choisi d’avoir dix enfants en moins de quinze ans… mais qui a accepté chacun et chacune avec tout l’amour dont elle était capable. Je pense aussi à ma grand-mère paternelle, Alvine, qui est décédée à trente-neuf ans, après seulement dix ans de mariage; elle était mère de six petits garçons, qui ont été éparpillés un peu partout étant donné que leur père est décédé quatre ans après son épouse. Ces femmes n’ont certes pas choisi leur destin. Elles s’étaient mariées par amour, sûrement, et elles faisaient confiance à la vie… Quand on parle des femmes de cette époque-là, on dit souvent qu’elles étaient des saintes.

Non, les mères n’étaient pas des saintes. Je préfère dire que ces femmes étaient des êtres de devoir, un devoir qui était surtout fait d’amour. Tout d’abord, jusqu’au milieu du XXe siècle en général, les femmes ne choisissaient pas d’être mère; elles acceptaient les enfants qui leur arrivaient, sans même avoir la possibilité de les espacer. La seule façon sûre de « s’en sauver » était d’entrer au couvent ou de demeurer célibataire. La maternité était partie prenante du mariage. D’une époque à l’autre, les femmes en sont venues à enfanter par choix; un choix qui se fait avec le conjoint, dans le meilleur des mondes.  Mais on sait aussi que « le meilleur des mondes » n’est pas le lot de toutes les mères. On en voit des exemples chaque jour sur les journaux et les réseaux sociaux. Quoi qu’il en soit, la maternité ne fait pas de nous des saintes. Autrefois, on disait que la maternité était une vocation, tout comme la vie religieuse, et certains métiers, entre autres, les métiers reliés à l’éducation ou à la santé. Par contre, une affirmation qui n’aurait pas été acceptée dans le temps, c’est que les femmes n’ont pas toutes la vocation de la maternité. À l’époque où nous vivons, le mot vocation étant beaucoup moins employé, je crois qu’il faut d’abord l’expliquer. Mon gros Petit Larousse dit que « vocation » : de vocare, appeler, est une aptitude pour un genre de vie. Je dirais donc que la vocation, c’est un appel vers un choix de vie, une façon de se réaliser, ainsi, en est-il du domaine artistique, ou des sciences.  Alors en ce sens, oui, être mère est une vocation…  une des plus belles!

Avec mon petit fils Pierre.

© Madeleine Genest Bouillé, 12 mai 2018

Ici, on parlait anglais!

Dans mon jeune temps, la plupart des gens ne parlaient que le français, je précise qu’il s’agissait du français de par chez nous! Avec le temps, il faut avouer que notre langage ressemblait de moins en moins à la langue parlée en France. Si nous avons gardé les accents des diverses régions d’où sont partis nos ancêtres, nous avons aussi intégré des expressions et des mots anglais qui nous ont été rapportés par les voyageurs autant que par ceux qui s’exilaient aux « États », comme on disait. Ces parents qu’on ne voyait pas souvent prenaient plaisir, quand ils revenaient au pays, à émailler leur français de mots anglais, qu’on répétait ensuite, fièrement, mais plus souvent qu’autrement, tout de travers! Comme on le sait, au fil des ans, l’anglais est devenu couramment utilisé dans les domaines commercial et industriel. Évidemment, pour les commerces qui s’adressaient à la clientèle touristique, il était important de s’afficher en anglais. À Deschambault, les touristes anglophones qui voyageaient de Québec à Montréal ou l’inverse, étaient très bien reçus! Ils pouvaient s’arrêter soit au Winterstage – l’ancien relais de poste, ou au Maple Leaf; cet hôtel annonçait qu’on pouvait y louer des « log-cabins » sur le bord du fleuve. Chaque été, ces petits chalets accueillaient régulièrement leur lot de touristes. Une de ces cabines est encore debout… si elle parlait, elle aurait certes beaucoup de choses à nous raconter!

« Log-cabin » de l’auberge Maple Leaf, près du fleuve à la hauteur du calvaire Naud (photo: J. Bouillé).

Plusieurs établissements aux noms bien français arboraient fièrement une affiche qui disait « Ici on parle anglais ». Notre petite localité était fort bien pourvue pour ce qui concerne les établissements hôteliers. Citons le Manoir du Boulevard et à l’entrée du village, l’Hôtel Deschambault – devenu l’Oasis Belle-Vie. L’Hôtel le Vieux Bardeau, qu’on appelait autrefois l’Hôtel Bellevue, a une longue histoire; cet endroit étant jadis très fréquenté en raison de sa proximité avec la traverse Deschambault-Lotbinière. Plus haut, dans le rang du même nom, l’Auberge de La Chevrotière, située en face de la gare du Canadien Pacifique, accueillait les voyageurs qui descendaient du train. À l’extrémité ouest de Deschambault, de l’autre côté du pont de la rivière La Chevrotière, M. Lauréat Paquet louait des cabines pour les touristes; il n’y a pas si longtemps, une clientèle régulière y venaient encore chaque été pour quelques jours ou quelques semaines.

Manoir du Boulevard, à l’est de Deschambault (ancienne carte postale, coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Hôtel Bellevue, maintenant Hôtel Au Vieux Bardeau, avec ses « cabines » (ancienne carte postale, coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Qu’il s’agisse des hôtels et des garages ou encore des petits magasins de souvenirs comme celui de M. Roland Goudreault, lequel était situé tout près de la voie ferrée, en bas du village, les touristes anglophones étaient servis en anglais! Dans ces étalages, en bordure du chemin, en plus des cartes postales représentant le plus souvent le Château Frontenac, on pouvait se procurer différents objets tels porte-clés, tasses et assiettes décorées, arborant pour la plupart l’étiquette « made in Japan ». Heureusement, les dames qui tenaient ces petits commerces, en profitaient pour vendre leurs propres travaux d’artisanat, catalognes, couvertures, tricots ou broderies; tous ces ouvrages étaient d’une qualité qui dépassait largement le coût demandé. On vendait en anglais… mais on vendait!

À la maison aussi, la langue anglaise s’est glissée tout doucement, sans faire de bruit… et s’est installée de la cave au grenier! La cuisine était équipée d’une « pantry » et d’un « sink »; et comme on était fier de notre « toaster » électrique! L’été on mettait des « screens » dans les fenêtres pour empêcher les mouches d’entrer; en hiver, cependant on remettait les châssis doubles. Quand on entrait dans la maison, on était accueilli par le sifflement du « boiler » sur le poêle. On gardait toujours du thé dans le « teapot » sur l’arrière du poêle; quand il arrivait quelqu’un du voisinage, on l’accueillait ainsi : Ben le bonjour!  Assisez-vous donc une minute… vous prendrez ben une tasse de thé, avec un petit « cookie », je viens juste de les sortir du four! Tout le monde connaissait depuis longtemps les « bines », mais personne n’aurait utilisé le terme de « fèves blanches au lard », non, ça n’aurait pas eu le même goût! De même, quand on servait un « rosbif », on y ajoutait du « grévé » c’était tellement meilleur ! L’anglais ne s’est pas invité qu’à la cuisine; indiscret, il est allé jusqu’aux « closets » où il a testé la chaîne pour « flusher ». Ensuite il est passé au salon où il s’est extasié sur le nouveau « chesterfield » ainsi que le beau « rug » qui recouvrait le plancher, sans oublier le « pick-up », avec sa pile de disques! Curieux, en sortant de la maison, il est allé voir dans la « shed »; j’aurais de la difficulté à nommer tous les outils, mais il y avait sûrement une « chainsaw », une « drill », un « jack » et combien d’autres.

L’endroit où notre cours d’anglais accéléré a eu le plus d’élèves assidus, c’est sans contredit dans le domaine de l’automobile! Du « bumper » jusqu’aux « tires », en passant par la « clutch », le « dash », le « windshield » – on disait « wind shire », le « steering » et les « sealbeams », et j’en passe… on s’est rendus aux nouvelles autos « power-break –power-steering », ça c’était du char!  Pour finir, on a appris qu’il nous manquait un « car-port » pour mettre notre auto à l’abri, l’hiver prochain. Parce que dans la « shed », y a pas de place! En terminant plus sérieusement, aujourd’hui, les enfants parlent, lisent et écrivent en anglais dès le cours primaire, mais cela ne les empêche aucunement de posséder un bon français. Il faut seulement leur en donner le goût!

© Madeleine Genest Bouillé, 8 avril 2018

Pour en finir avec les « enfants du temps de la guerre »…

Camp national des Jeunesse Catholiques.

Ce qu’il est important de retenir au sujet de cette génération, dont je vous parle depuis quelque temps, c’est que l’engagement ne nous faisait pas peur. Très jeunes, nous étions pour la plupart prêts à « embarquer »; tout d’abord, il y avait la Croisade Eucharistique, dans laquelle nous étions enrôlés dès la 3e année sans trop savoir ce que cela signifiait. Par contre, je me souviens très bien de ma Profession de Foi en 6e année. Quand nous avons chanté « J’engageai ma promesse au baptême », j’ai vraiment eu l’impression de m’embarquer dans quelque chose de grand, de solennel. L’année suivante, nous, les filles de 7e année, étions reçues Enfant de Marie. Avec quelle fierté portions-nous le ruban bleu! À cette époque, l’engagement, ça faisait partie de la vie!

Ma Profession de foi.

Conseil Lacordaire à Deschambault en 1964.

La « Croisade eucharistique » à Moncton, en 1947.

Les mouvements d’Action catholique étaient florissants; à commencer par la Jeunesse Étudiante, on se dirigeait ensuite soit vers la Jeunesse Ouvrière ou la Jeunesse Rurale, et souvent plus tard, on se retrouvait dans le mouvement antialcoolique Lacordaire et Jeanne d’Arc.  Les adultes étaient membres des Dames de Sainte-Anne – aujourd’hui le Mouvement des Femmes Chrétiennes – ou Ligueurs du Sacré-Cœur. Bien entendu, tous les jeunes ne suivaient pas nécessairement cet engouement pour l’engagement catholique et social; cela dépendait quand même beaucoup des valeurs familiales. Mais généralement, on était heureux de faire partie de ces associations où on apprenait à s’exprimer, à partager et aussi à diriger. Plusieurs leaders politiques et syndicalistes ont fait leurs premières armes dans les mouvements d’Action catholique des années  quarante et cinquante.  On suivait des sessions de formation,  qui était la plupart du temps données sous forme de camps d’été, où nous rencontrions plein d’autres jeunes, enthousiastes, disponibles, généreux. J’ai encore le petit carnet où je notais toutes les belles phrases qui avaient force de loi : «  La jeunesse n’est pas l’âge du plaisir, c’est l’âge de l’héroïsme », ou encore celle-ci qui dit beaucoup : « Le monde est à ceux qui se donnent la peine de le changer ». Nous étions jeunes… nous faisions de beaux rêves et nous avions de l’énergie à dépenser. Dans le programme de ces journées d’étude et de discussions, il y avait heureusement des pauses récréatives où nous avions de joyeuses activités : chants, théâtre, jeux de société, sans oublier les soirées autour du feu de camp. Qui n’a pas quelque belle veillée près d’un feu de camp dans son tiroir aux souvenirs?  « Feu, feu, joli feu »… ton ardeur nous réjouissait!  Et comment!

Puis est venue la révolution tranquille… tranquille, mais sournoise. Elle a chamboulé les valeurs morales de presque toute une génération. On rêvait de liberté. On voulait tout essayer, on refusait toute contrainte. Tout le monde ne montait pas aux barricades, mais beaucoup de jeunes ont suivi ce courant. L’engagement qui retenait surtout l’attention était celui que favorisaient les mouvements de libération : libération de la femme, libération des mœurs, libération politique; peu importait la façon d’y arriver, il était urgent de se libérer! Le temps a passé, cette génération est rentrée dans le rang : il fallait bien gagner sa vie. Il est cependant resté de cette époque un certain refus de l’autorité, religieuse et civile. L’individualisme a pris une place prépondérante dans la société.  Maintenant, avant de s’engager, on demande : « Qu’est-ce que ça donne? » Élevée dans le matérialisme et l’individualisme, la génération actuelle a les pieds bien sur terre!

S’engager, c’est se passionner, c’est aussi avoir le désir bien humain de se réaliser soi-même. S’engager dans une équipe, c’est rêver plus grand; c’est croire qu’ensemble on peut réaliser de grandes choses. Finalement, parmi les belles phrases contenues dans mon petit carnet, j’ai retenu celle-ci qui, selon moi, décrit le mieux l’engagement : « Quand on rêve seul, ce n’est qu’un rêve; quand on rêve à plusieurs, c’est déjà la réalité. »  Nous  n’avons peut-être pas fait mieux que les générations qui nous ont précédés, non plus que celles qui ont suivi, mais pour les enfants du temps de la guerre,  l’important, c’était de «  s’embarquer », de prendre notre place dans la collectivité.

© Madeleine Genest Bouillé, 17 mars 2018

La fête des Rois

Quand vous lirez ce texte, je serai en train de récupérer ma main droite qui aura été opérée pour ce qu’on appelle le « tunnel carpien ». Ne me demandez pas de précision, je n’ai pas beaucoup de notions pour tout ce qui touche l’architecture du corps humain et ses problèmes. Je sais cependant que ce tunnel (ou canal) est dans la main. Il arrive, paraît-il, qu’un tendon, pour une raison connue de lui seul, écrase le fameux canal ou tunnel et cause des problèmes, entre autres, l’engourdissement de la main et surtout, le fait que ceci s’accompagne d’une diminution de la force et de la dextérité de cette main.  Voilà! Fin de la leçon d’anatomie.

Avez-vous fêté les Rois? Samedi le 6, lors d’un souper chez mon troisième fils Éric, nous avons fêté comme il se doit cette dernière étape du temps des Fêtes. Dans le gâteau cuisiné par ma belle-fille Catherine, était cachée une fève, laquelle a été trouvée par mon petit-fils Samuel qui, à sept ans, s’est retrouvé roi pour l’occasion! Inutile d’ajouter qu’il portait fièrement sa couronne! Il aurait été évidemment trop long d’expliquer aux enfants l’histoire de cette fête qui, du temps où j’allais à l’école, marquait la fin des vacances de Noël. C’est une histoire compliquée et sûrement aussi irréelle pour les enfants des années 2000 que les personnages de leurs jeux intergalactiques.

Illustration de la visite des Rois Mages. Tableau attribué à Jean-Baptiste Roy-Audy intitulé « L’adoration des mages », à l’église paroissiale.

La fête religieuse qu’on appelle l’Épiphanie nous rappelle justement cette belle histoire où trois mages venus d’Orient, des savants qui connaissaient les étoiles et tout ce qui peuple le firmament, sont partis, guidés par une étoile qui brillait d’un éclat sans pareil.   Ces étrangers de race différente, nous a-t-on dit, se sont rendus jusqu’à la crèche où un petit enfant était couché sur la paille, avec sa mère, son père et des bergers qui faisaient paître leurs moutons dans ces parages. Ces hommes qu’on a appelé « rois », parce qu’ils étaient vêtus de somptueux habits, apportaient en cadeau à cet enfant de l’or, de l’encens et de la myrrhe… Un vrai conte de fée! Aussi irréel qu’Ali-Baba et Blanche-Neige! Une famille pauvre, sans abri ou presque, et on leur donne des trucs qui ne leur servira à rien. Bon, quand on étudie cette histoire, on nous parle de ce que représentent ces présents qui sont plutôt symboliques. Je veux bien y croire parce que j’aime les beaux contes. Mais admettez que ce n’est pas très réaliste.

La fête des Rois, c’est le côté « conte de fée » de l’histoire de la naissance de Jésus. Dans notre enfance, en ce jour des Rois, on aimait surtout aller voir la crèche après la messe et contempler ces beaux personnages, dont l’un est noir, l’autre vaguement jaune et le troisième figure un vieillard, au teint pâle et à la barbe blanche. Ces mêmes personnages   qui étaient dans la crèche ce matin à l’église… Si vous n’avez pas vu notre crèche cette année, je suis désolée, mais c’était la dernière chance! On va la défaire dans quelques jours. Parce que la liturgie ne parle pas longtemps de la petite enfance de Jésus et les Rois Mages sont repartis assez vite, en faisant bien attention pour ne pas retourner voir le méchant Hérode qui avait, selon l’Histoire, de très mauvaises intentions. Mais je m’arrête là pour le cours de religion.

Crèche à l’église de Deschambault (photo: P. Bouillé).

Dans ma mémoire, la fête des Rois est teintée d’une certaine nostalgie. Dépendamment du jour de la semaine où se situait le 6 janvier, parfois l’école recommençait le lendemain ou le jour d’après. Maman cuisait le traditionnel gâteau dans lequel elle plaçait une fève et un pois; elle s’arrangeait pour repérer le pois et la fève car chez nous, les garçons étaient pas mal plus nombreux que les filles. Et ma sœur avait fabriqué deux couronnes pour la reine et le roi. C’était une belle fête. Mais on ne pouvait s’empêcher de penser que ce jour marquait la fin des vacances de notre père, qui repartait le jour même ou celui d’après pour Montréal. Il ne reviendrait qu’aux « jours gras » comme on disait dans le temps. Et les « jours gras », c’était la veille du Carême. C’était le cycle qui recommençait! Mais c’était jour de fête, on mangeait le gâteau des Rois, on taquinait le roi et la reine; on s’amusait. Et on ne parlait pas de ce départ imminent, mais il flottait un je ne sais quoi qui atténuait un peu la joie de la fête… comme quand on allume une bougie déjà à moitié consumée.

© Madeleine Genest Bouillé, 7 janvier 2018

L’Esprit de Noël

On l’a ou on l’a pas! Quoi qu’il arrive dans la vie, malgré les coups durs, quand on possède l’Esprit de Noël, c’est pour longtemps.

Ma mère aimait Noël, même dans les dernières années de sa vie, alors qu’elle ne pouvait plus participer activement aux préparatifs. Demeurant toujours dans sa maison, elle n’avait plus la capacité de s’occuper de la popote, ni des décorations, mais comme elle avait hâte qu’on vienne cuisiner les beignes, les tourtières et autres mets qui seraient servis au réveillon! Quand je faisais son gâteau aux fruits, elle en surveillait la cuisson avec son nez. Habituée au poêle à bois, elle ne se fiait pas aux degrés du four électrique. Elle me disait : « Vas donc voir dans le fourneau; pour moi, le gâteau est cuit, ça sent tellement bon! »

Toute la famille de Julien et Jeanne en 1956.

Et les décorations! Comme elle trouvait ça beau! Elle aimait voir telle décoration en particulier à tel endroit précis. Par exemple, de sa berçante contre le poêle, elle admirait les guirlandes, une rouge et une verte, qui se croisaient au centre du plafond, entre les énormes poutres. Sur la tablette de la cheminée, on déposait les vieux chandeliers en argent, garnis de chandelles rouges et quelques bibelots à l’avenant, aussi dans les couleurs de Noël : du vert, du rouge, un peu de clinquant. Près de l’entrée, sur une autre tablette, un petit sapin doré, qui avait connu des jours meilleurs, faisait quand même son  effet, tandis que sur la table qui avait fait partie du mobilier de salon autrefois, on plaçait le plateau en argent destiné à recevoir les cartes de Noël.

Maman aimait aussi écrire ses cartes de vœux; elle s’y est appliquée jusque dans les toutes dernières années où elle disait, comme pour s’excuser : « J’écris trop mal, ça n’a pas de bon sens! » Dans sa jeunesse, elle confectionnait ses cartes, qu’elle ornait de dessins délicats à l’encre de Chine. L’important étant d’écrire pour chacun et chacune un petit mot personnel; on ne devait pas se contenter de signer seulement son nom.

Dessin de ma mère, Jeanne.

Pour ce qui est de la musique de Noël, je crois qu’elle l’aurait bien écoutée à l’année!  Elle trouvait toujours que les postes de radio tardaient à faire entendre des chansons de Noël. Aussi, dès les premières neiges ou avant si ça n’arrivait pas assez vite, on sortait la musique de circonstance : Tino Rossi qui chantait Petit Papa Noël et Lucienne Boyer qui nous affirmait : Je ne crois plus au Père Noël, et combien d’autres. Quand je faisais jouer les cassettes qu’elle aimait, cela lui rappelait des souvenirs et elle se mettait à raconter sa jeunesse, les Noëls d’autrefois, les veillées du temps des Fêtes. Elle possédait une telle mémoire! Comme elle racontait bien ces anecdotes de son jeune temps! Comme ils semblaient beaux, ses souvenirs!

Oui vraiment, ma mère aimait Noël et le temps des Fêtes. Elle n’a jamais vécu dans l’opulence et n’a jamais pu faire de cadeaux somptueux, mais elle nous a légué ce cadeau précieux entre tous, l’Esprit de Noël. Elle possédait ce qui, à mon avis, en fait véritablement l’essence : un cœur plein de générosité, une capacité d’émerveillement, une foi inébranlable. Sa tendresse pour les siens était immense; elle aimait le beau et a su nous le faire découvrir, ce qui est, je crois, un don inestimable!

Mon père Julien et ma mère Jeanne à Noël, en 1973.

Maman nous a quittés en août 1996, mais elle demeure toujours bien vivante dans notre mémoire, surtout à ce temps de l’année, qu’elle affectionnait particulièrement. Comme elle, je crois que j’aimerai toujours le temps des Fêtes. Tant pour les souvenirs qui s’y rattachent, que pour ces moments précieux que nous vivons ensemble en famille et qui un jour, deviendront souvenance.  L’Esprit de Noël, je vous le redis, on l’a ou on l’a pas!

© Madeleine Genest Bouillé, 4 décembre 2017

Du temps de « Madame Chose »

Autrefois, il était d’usage pour les femmes mariées de porter le nom du mari.  Et pas juste le nom, le prénom aussi. Ma mère, Jeanne Petit, s’appelait donc Madame Julien Genest, et comme sa sœur Alice avait elle aussi épousé un Genest, pour les différencier, on disait Madame Julien et Madame Léo. Quand je me suis mariée, cette façon de faire était  encore en usage. J’étais née et j’avais grandi dans ce même village où nous demeurons encore; comme je travaillais « au téléphone » – même si on ne me voyait pas, on m’entendait –, la plupart des gens connaissaient mon nom. Et voilà, que du jour au lendemain, je devenais Madame Bouillé… pas Madame Zéphirin, ni Madame Louis-Joseph, non, Madame Jacques!

Papa et Maman, 1942 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

À cette époque, il y avait aussi une mode vraiment ridicule; les femmes s’adressaient à leur voisine, en l’appelant « Madame Chose »… en langage courant, ça donnait plutôt « Mame Chose ». On entendait ça couramment. Une fois, je ne sais plus quelle dame s’était adressée à ma mère en utilisant l’expression « Mame Chose »; ma mère avait répondu : « Genest, Madame Genest ».

Il n’y a pas longtemps, j’ai regardé la retransmission d’une des fameuses « Soirées du Bon Vieux Temps », qui était télédiffusées au canal 7, le poste de Sherbrooke. Ces soirées étaient animées par Louis Bilodeau. Je crois que tous les villages du Québec y sont passés. L’émission que j’ai visionnée présentait le village de Saint-Marc-des-Carrières. C’était en 1976, l’année où nos voisins fêtaient le 75e anniversaire de fondation de leur municipalité. J’ai revu des gens que je connaissais… plusieurs sont disparus; pensez donc, il y a quarante et un ans de ça! L’animateur présentait tout ce beau monde, en commençant par les notables, Monsieur le curé Beauchemin, Monsieur le Maire, Alcide Rochette, accompagné de son épouse, qui fut présentée ainsi : « Madame la Mairesse »! Elle n’avait pas besoin d’autre présentation. Puis ce fut le tour du président des Fêtes, Monsieur le Docteur Antoine B. Dussault, accompagné aussi de son épouse, Madame Docteur Dussault. Que dire de plus? Ensuite on présenta les musiciens, les danseurs et autres artistes. Madame Robert Légaré que je connaissais pour l’avoir souvent rencontrée au cours des soirées Lacordaire, a chanté une chanson à répondre de sa belle voix de soprano, qui était plutôt habituée aux  mélodies plus classiques. C’était quelqu’un Madame Légaré! Quel beau souvenir! Et que de belles dames, dans cette assemblée… toutes vêtues de robes longues et joliment coiffées. Mais pas un seul prénom à mettre sur les visages de toutes ces femmes… Dommage!

Comité historique du 75e anniversaire de St-Marc-des-Carrières (image du programme souvenir).

Un peu plus tôt cet automne, je vous ai parlé des maires qui ont jalonné l’histoire de notre municipalité. S’il fallait que j’essaie de nommer le prénom de chacune des épouses, je devrais chercher pas mal loin!  À commencer par le Sieur Paul Benoît, dont il n’est nulle part fait mention qu’il ait eu une épouse… et pourtant, il a quand même eu une belle descendance. Celle qui a eu la chance de porter son nom le plus longtemps fut certes l’épouse de notre maire Louis-Philippe Proulx. Marie-Louise Marcotte était une « demoiselle attardée », très connue par chez nous, quand elle convola avec M. Proulx, qui n’était pas non plus de la première jeunesse. Comme celui-ci ne survécut pas longtemps à son mariage, Marie-Louise reprit donc son nom… qu’on n’avait pas eu le temps d’oublier!

Louis-Philippe Proulx et son épouse, Marie-Louise, 1947 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Je n’ai pas très bien connu Madame J.B.H. Gauthier, mais je sais qu’elle s’appelait Marie-Ange. À ce qu’on m’a raconté, cette femme qui tenait sa maison et sa famille de main de maître (ou plutôt de maîtresse), me laisse croire qu’elle aurait mérité qu’on l’appelle par son prénom. Par contre, j’ai bien connu l’épouse du maire C.H. Johansen, Madame Simone. Dans mon premier livre, Grains de sel, grains de vie, j’ai parlé de cette femme admirable, qui était la mère de mes amies d’enfance, Colette et Madeleine, ainsi que de sept autres enfants. J’ai parlé de sa patience, de son accueil chaleureux. À la fin du texte qui lui est consacré, j’ai écrit : « Sans bruit, sans longs discours, tout simplement, vous avez pris votre place : ni devant, ni derrière votre « notable » de mari, mais à côté de lui, toujours. » Elle méritait son titre de « Madame la Mairesse », mais elle préférait qu’on l’appelle Madame Johansen, comme c’était encore la coutume.

Au cours des années soixante-dix, il a été décrété que les femmes mariées porteraient leur nom de baptême, évidemment, elles reprenaient aussi leur prénom. Dans les débuts de cette nouvelle loi, il arrivait parfois qu’on doive appeler deux fois les femmes qui attendaient leur tour dans une salle d’attente, soit chez le médecin ou chez le dentiste; il y avait tellement longtemps qu’on ne les avait pas appelées par leur nom!  Plusieurs dames ne se sentaient pas à l’aise d’utiliser leur nom de « jeune fille »  dans la vie courante; au téléphone surtout, elles continuaient de se nommer  du nom de leur mari.  Mais au moins,  le terme « Madame Chose » avait disparu!

© Madeleine Genest Bouillé (ou Madame Jacques…), 22 octobre 2017

Ces mots qui me faisaient rêver…

Quand j’étais petite fille, j’aimais écouter jaser les grandes personnes. D’une certaine façon, je dirais que c’était mon loisir préféré. Même si je ne comprenais pas toujours le sens de ce qu’elles disaient, je m’inventais ensuite des histoires et j’y mettais les mots que j’avais retenus… parce qu’ils me plaisaient. C’est ainsi que j’ai commencé à aimer les mots qui, dans mon imaginaire, devenaient des images. Parfois, quand je posais des questions relatives à ce que j’avais entendu et que je croyais comprendre, je m’apercevais que  j’étais « dans les patates » et cela me vexait, bien entendu!

Je vous raconte un souvenir dont je me rappelle comme si c’était hier. J’étais alors dans la maison de « ma gardienne », où il y avait fréquemment des gens que je ne connaissais pas, étant donné que le Central du téléphone était situé à cet endroit. Quelques personnes causaient; il était question que très bientôt, il y aurait « le service de nuit ». J’avais saisi seulement ces mots : « service de nuit ». J’étais un peu étonnée, croyant comprendre qu’il s’agissait de funérailles – qu’on appelait couramment « service » – qui auraient lieu le soir, comme la messe de minuit peut-être. C’était la première fois que j’entendais une chose semblable, mais avec les adultes, je savais que je pouvais m’attendre à n’importe quoi. Le lendemain, cette idée de « service de nuit » me trottait dans la tête et je me demandais bien où ça se passerait, et surtout si je pouvais y aller moi aussi… je voulais toujours aller partout! Alors, pendant le repas du midi, je me risquai à m’informer du fameux « service de nuit ». Je déclenchai un formidable éclat de rire! Je n’étais pas  contente du tout, oh que non! J’aurais voulu me cacher en dessous de la table. Finalement, quelqu’un eut la bonne idée de m’expliquer qu’il s’agissait pour la Compagnie de téléphone, d’offrir le « service de nuit », ce qui signifiait que l’opératrice devrait être disponible la nuit autant que le jour. Dans les faits, cela voulait surtout dire qu’il y aurait désormais une employée le jour et une autre qui prendrait la relève le soir jusqu’au matin. Non, on n’allait pas à un « service » et je n’étais invitée nulle part.  Je ne savais pas alors ce que l’avenir me réservait … mais plus tard au Central, j’ai fait le service de nuit autant que celui de jour et ce, pendant plusieurs années.

Une autre fois, j’entendis les grandes personnes parler de « coffre d’espérance ». Cette fois, on parlait du mariage prochain d’une parente. On s’extasiait sur son « coffre d’espérance » qui était bien rempli à ce qu’il semblait. J’écoutais attentivement… j’adorais entendre parler de mariage. Ce mot faisait naître dans mon imagination de belles robes blanches à traîne, des bouquets de fleurs, des gâteaux à trois ou quatre étages, décorés, comme on en voyait dans la Revue Populaire ou la Revue Moderne. Un enchantement! Que venait faire le « coffre d’espérance »? Je n’en avais aucune idée, mais je trouvais ça beau. Suite à cela, quand on me demandait ce que je voulais faire quand je serais grande, je répondais : « Je vais avoir un coffre d’espérance ».  Les adultes riaient évidemment… et je me demandais bien pourquoi.

Plus tard, j’ai su ce qu’était un « coffre d’espérance ».  Ce coffre, souvent en cèdre, que la jeune fille du temps passé remplissait de beau linge de maison, la plupart du temps cousu, tissé ou brodé de ses mains…dans l’espérance du jour où elle emménagerait avec un mari tout neuf, dans une maison bien à elle, pour y fonder une famille. Que d’espérance!  Et pas seulement dans le coffre!

N’est-ce pas que toute la vie est un « coffre d’espérance »? On y emmagasine nos rêves et nos espoirs au fil des ans.  Certains parmi eux ne sortiront jamais du coffre, comme ces belles serviettes d’invités qui n’ont jamais servi : elles étaient trop belles, ou pas assez pratiques. Par contre, on y retrouve encore des pièces du trousseau qui ont été maintes fois utilisées… comme leur propriétaire, elles ont du vécu!

Puissions-nous arriver à la fin de notre vie avec un coffre garni d’espérance.  Non pas des espoirs frivoles comme ces fragiles dentelles jaunies par le temps, mais des espérances solides qui nous suivent toute la vie, un peu comme ces couvertures inusables pliées soigneusement au fond du coffre et que nous transmettons à nos descendantes…

© Madeleine Genest Bouillé, 19 septembre 2017

Texte rédigé à partir de mon premier article publié dans ce blogue le 8 mars 2015

J’aimais les dimanches…

J’ai retrouvé les paroles d’une chanson de Félix Leclerc qui a pour titre Les dimanches. Je ne sais pas de quand date cette chanson. Certainement du temps où le dimanche était jour de repos, fait pour la messe, les visites, les promenades… et les fréquentations sérieuses!

« Ceux qui disent que les dimanches
Sont jours d’ennui, d’espoir qui flanche
N’ont donc jamais mal dans le dos
Pour n’avoir pas besoin de repos. »

J’aimais les dimanches, du temps où les commerces étaient fermés, sauf le Magasin Général, qui ouvrait une heure avant la messe et une heure après, pour accommoder les gens qui venaient de loin. On avait plaisir à s’endimancher. En été surtout, quelle joie c’était de porter une jolie robe, avec un chapeau assorti. Les mères de famille aussi s’endimanchaient, mais au retour de la messe, elles s’empressaient de remettre leur tablier, leur journée n’étant pas finie, loin de là! Les messieurs se distinguaient par leur bel habit « du dimanche », chapeau de feutre bien brossé et chaussures fraîchement cirées, sans oublier la cravate! Comme disait ma mère : « Un bon cheval porte son attelage : les hommes doivent endurer leur cravate, et les femmes leur chapeau! » Ces hommes qui toute la semaine étaient vêtus « d’overalls », avec sur la tête, une vieille casquette aplatie, avaient fière allure le dimanche, rasés de près, les cheveux lissés au « brylcream ». Le dimanche, tout le monde « se mettait sur son 36 »!

« Mais c’est dimanche que s’arrêtent
Ceux qui ont pain et amitié
Ceux qui n’ont rien regardent couler
Le son des cloches sur les toits. »

J’aimais les dimanches, c’était jour de famille, de parenté. Dans notre enfance, c’était dimanche que l’oncle Maurice nous arrivait dans la vieille guimbarde où s’entassaient six ou sept enfants, avec tante Yvette, toujours pimpante! Des années plus tard, les beaux dimanches nous rassemblaient, frères et sœur, avec chacun notre marmaille pour souper « chez grand-maman ». Ma mère craignait toujours de ne pas avoir assez de nourriture pour tout le monde, invariablement vers la fin du repas elle disait: « Allez-vous réchapper votre vie? » Quand  pour une raison ou une autre, on « sautait » un dimanche, maman téléphonait lundi ou mardi au plus tard, pour s’informer s’il y avait quelqu’un de malade…

« Mais c’est dimanche que Ti-Jean
Va voir Marie, sa souveraine
En complet bleu, c’est le seul temps
Qu’il tourne le dos à la semaine »

J’aimais les dimanches au temps de nos « fréquentations pour le bon motif », de préférence bien sûr, quand je ne travaillais pas. Que voulez-vous! Le Central du téléphone, ça fonctionnait jour et nuit, sept jours par semaine! Alors il arrivait que je doive être au poste, de jour ou de soir; mais j’avais le droit de recevoir mon prétendant! Ce jeune homme patient s’asseyait sur le divan, tandis que moi, sur ma chaise haute, face au standard téléphonique qu’on appelait « switchboard », je répondais aux clients, entre deux  compliments. J’avoue que ce n’était pas l’idéal pour se conter fleurette… mais c’était dimanche, journée à ne pas gaspiller!

« Mais c’est dimanche qu’on s’arrête
Comme dans le creux vert d’une baie
Et qu’on enlève son collier
Pour oublier qu’on est des bêtes »

J’aimais les dimanches du temps où les enfants étaient encore à la maison.  Ce n’était pas jour de ménage, ni de lavage, ni non plus de repassage. C’était encore moins jour d’épicerie, de boucherie, de pharmacie… Si on sortait, c’était pour aller voir la parenté ou pour se promener, tout bonnement! En été, au cours de nos balades, on s’arrêtait pour manger une crème glacée, petits et grands étaient contents! Les soirs d’hiver on regardait la télévision, c’était nos « Beaux Dimanches » à nous. Après souper, quand on avait de la visite, il nous arrivait de jouer tous ensemble à des jeux de cartes ou de société, tel le jeu de « pichenottes » ou le Crible… sans oublier la Correspondance!

Oui vraiment, j’aimais et j’aime encore  les dimanches!  Et comme je ne suis pas la seule à les aimer, il nous arrive de temps à autre en famille, de « s’arrêter pour le pain et l’amitié »,  alors,  je bénis ces moments de bonheur!

© Madeleine Genest Bouillé, 3 août 2017