J’écoutais au bord de l’eau… 2e partie

Voici la suite de ce que j’ai entendu un matin de juillet…

« J’ai dit que j’étais une chaloupe construite surtout pour la chasse aux canards. Le jour de l’ouverture de la chasse – surtout ce jour-là! –, je passais presque toute la journée, de l’aube jusqu’au crépuscule, dans la cache au large. On revenait au bord de temps à autre,  mettre à l’abri le trop plein de canards, car on ne l’a jamais dit, mais on dépassait souvent  les quotas permis. C’était quelque chose, le jour de l’ouverture! Et que dire de tout ce qui précédait… il fallait préparer les armes, les munitions, les appelants et plein d’autres détails, ça ne finissait plus! Et ces interminables palabres! Les chasseurs se remémoraient les « ouvertures » passées, les chasses incroyables qu’ils avaient faites jadis, les températures les plus propices comme les pires qu’ils avaient connues. Mais moi, les jours de chasse, je me sentais vraiment utile. Mes hommes étaient confortablement installés, je n’étais pas versante, ils pouvaient bouger à l’aise en faisant attention, quand même ce n’était pas le plancher des vaches.

©Coll Madeleine Genest chasse

Au temps de la chasse, il peut survenir bien des choses… dépendamment de la température, des chasseurs ou encore des gardes-chasses, c’est selon. Mon constructeur était un chasseur téméraire, ne craignant ni les fortes pluies d’automne, ni le déchaînement des vagues par gros temps. Il connaît le fleuve comme le fond de sa poche. Il chassait avec cœur et courage, comme si la subsistance de sa famille en dépendait, et prenait parfois certains risques…

Vraiment, il préférait chasser par mauvais temps. D’une certaine façon, cela lui rappelait sans doute les tempêtes qu’il avait connues sur les Grands Lacs alors qu’il était marin. Toujours est-il, qu’un de mes premiers automnes, un bon matin, ou plutôt une bonne nuit, car le jour n’étais pas levé et avec ce ciel couvert, il ne se lèverait pas de sitôt, il décida que c’était le moment idéal pour aller chasser! Pour tout dire, il restait encore quelques jours avant l’ouverture officielle et je savais aussi bien que lui que c’était illégal. Mais enfin, nous étions jeunes et pas peureux! Le vent du « nordet » fouettait les vagues et me faisait danser comme un bouchon de liège. Mais l’homme qui me menait avait la poigne solide et savait éviter les rochers qui affleurent devant le cap, où à cette époque, il lui arrivait de s’installer pour chasser. Malgré ou peut-être à cause du mauvais temps, ce fut une des meilleures chasses que nous avons connues.

Les volatiles pas méfiants se jetaient au milieu des canards de bois, comme s’ils avaient été invités à une grosse fête. Une vraie chasse miraculeuse, je vous dis! Mais, comme les premières lueurs de l’aube se glissaient à l’horizon au travers de la brume épaisse, on entendit un bruit de moteur qui semblait venir vers nous. Évidemment, il pensa tout de suite aux gardes-chasses. Vite il ramassa ses canards artificiels et on revint vers le cap… à la rame, le plus silencieusement possible. Le bruit de l’autre chaloupe s’approchait quand nous avons accosté sur la grève, à un endroit où les arbres et arbustes étaient assez touffus pour qu’il puisse me dissimuler, tandis que lui, grimpait la côte, qui à cet endroit montait pas mal raide. Plus tard, il est revenu me chercher et nous sommes rentrés au port. Cette fois, on l’avait échappé belle!

©Coll Madeleine Genest chaloupe2

Oh oui! j’ai eu une bonne vie, mouvementée parfois, mais passionnante! J’ai vécu des étés merveilleux, j’entends encore les voix des enfants descendant la côte en criant : « On va faire un tour de chaloupe! »  Et toi qui leur disait : « N’oubliez pas vos casquettes, ni vos ceintures de sauvetage! » À vrai dire, je vous apportais l’essentiel de vos vacances d’été. Pas besoin de chalet : la maison n’est qu’à quelques encablures du fleuve. Pas besoin non plus de courir lacs et rivières, quand on a devant soi le plus beau plan d’eau qui soit au monde! Et que dire de mes automnes! Étant une chaloupe de chasse, je ne chômais pas en cette saison.

©Coll Madeleine Genest chaloupeL’hiver, mon propriétaire me montait sur la côte et me tournait à l’envers, pour que le poids de la neige et de la glace ne m’abîme pas trop. Je les trouvais longs ces hivers!   Mais enfin, arrivait ce jour où la glace, craquant de toutes parts, commençait à lâcher sur le fleuve, ce jour béni où je sentais les rayons du soleil qui me chauffaient le dos et faisaient fondre la neige qui me recouvrait. Je savais alors que le printemps était revenu. L’époque la plus éprouvante fut toujours pour moi le mois de novembre. Avec ses vents et ses températures à ne pas mettre un chien dehors… je me sentais bien seule sur la grève, et les grosses marées me malmenaient durement. J’avais hâte de remonter sur la côte pour  être en sécurité.

C’est d’ailleurs lors d’une de ces marées de fin novembre que ma vie s’est terminée. Le vent avait fait rage depuis l’aube, me poussant sans cesse sur les roches. Pendant des heures je roulai sur les cailloux, la pluie qui tombait continuellement m’emplissait comme une marmite. Durant la nuit, le vent tourna. La pluie cessa quelque temps, puis reprit de plus belle. Comme j’étais pleine d’eau, la marée montante en furie passait par-dessus mon bordage. Le poids de toute cette eau, joint aux heurts répétés sur les roches eurent raison de ma structure… J’éclatai en un rien de temps, je m’éparpillai dans les vagues. Je me rappelle avoir vu tourbillonner la planche du devant sur laquelle était écrite mon nom « Mohican II ». Puis, je ne me souviens plus de rien… »

Les soupirs s’étaient tus… Je n’entendais plus que les vagues qui venaient lécher la grève doucement. Avais-je rêvé?  Pourquoi, après tant d’années, cette planche vermoulue est-elle revenue s’échouer ici? Sans doute parce que je devais entendre cette histoire pour pouvoir la raconter.

C’est comme je vous dis, croyez-le si vous voulez!

© Madeleine Genest Bouillé, 26 mai 2016

Tiré de Récits du Bord de l’eau, 2008

J’écoutais au bord de l’eau…

C’était par un des premiers beaux jours de juillet. Un de ces matins qui laissent présager une journée splendide, ensoleillée, avec juste quelques petits nuages, comme pour briser la monotonie de tout ce bleu. J’étais assise sur une grosse roche, près du fleuve; la marée montait,  ses vaguelettes poussées par un petit vent qui les faisait chanter. Et j’écoutais…

J’entendais comme un soupir. Et je cherchais d’où ça pouvait bien venir. Tantôt, le léger bruit semblait venir de gauche, à d’autres moments, de droite… mais qu’est-ce que cela pouvait-il bien être? Tout à coup, le soupir s’enfla et en même temps le vent devint plus fort. Le soupir devint voix et, chose incroyable, cette voix me semblait provenir d’un vieux bout de bois qui traînait sur la grève.

Et voici ce que j’ai entendu en ce matin de juillet…

« Tu ne te souviens pas de moi; évidemment, j’ai tellement changé… il ne reste de moi que cette vieille planche et quelques clous. Il est loin le jour où j’ai été apportée ici sur la grève, toute neuve, fraîchement peinte en vert. Je devais absolument porter cette couleur, car vois-tu, je n’étais pas seulement une chaloupe de promenade, non, je servais aussi – surtout devrais-je dire – pour la chasse aux canards, l’automne. Comme j’étais pimpante alors! Les beaux jours d’été, j’avais une manière de me balancer fièrement sur l’eau à laquelle vous ne pouviez pas résister. C’était comme une invitation. Nous en avons fait des promenades ensemble, toi, lui, les enfants… vous étiez ma famille, la seule que j’ai connue.

chaloupeMais commençons par le commencement. Celui qui m’a mise à l’eau a d’abord choisi deux belles planches de pin, les plus belles, qu’il conservait justement dans son hangar en prévision de ma construction. Le chantier était dehors, en avant du hangar. Il attacha ensemble le bout des planches à ce qui devait être la pince, puis installa la planche qui fermerait l’arrière. Il arrosait le bois abondamment pour permettre aux planches de s’assouplir et ainsi donner à la chaloupe sa belle forme arrondie. Puis il mesura, cloua, scia, rabota… tempêta un peu, beaucoup parfois, quand ça n’allait pas à son goût. Mais il recommençait, mesurait de nouveau, préparait ses morceaux pour le fond, les sièges, les bordages. Comme il avait toujours plusieurs choses à faire en même temps, il y avait des jours où j’attendais en vain qu’il daigne s’occuper de moi. Mais petit à petit, j’ai commencé à prendre forme, seize pieds : juste la bonne longueur; trois sièges, dont celui d’en arrière qui se prolongeait sur les côtés. Un cran à l’arrière pour faire tenir le moteur,  les tolets solidement installés pour  les rames. Et enfin, la peinture. Un vert pas trop vif, car il faut que la chaloupe se confonde avec les branchages de la cache.

IMG_20160524_0001Vint enfin le jour où l’on m’a descendue sur la grève; puis, profitant de la marée montante, lui et ses fils m’ont poussée à l’eau. Quelle sensation extraordinaire! Je n’oublierai jamais cela.  Je flottais… je me berçais sur l’eau, comme j’étais heureuse! Je voyais au loin dans le chenal naviguer des bateaux auprès des quels j’avais l’air d’une coquille de noix, mais que m’importait! Il emmena d’abord les garçons faire un tour, ils étaient habitués et savaient se tenir à bord, bien assis chacun à la place qui lui était assignée. Le lendemain, c’était encore une belle journée. Ce fut ton tour d’essayer la nouvelle chaloupe avec la petite dernière. Elle avait à ce moment-là un peu plus d’un an si je me rappelle bien. Elle se tenait près de toi, très droite. Et nous voilà partis! On a d’abord longé la côte d’assez près, puis pointant vers le large, on fila… Je répondais bien aux manœuvres, et j’avais un bon conducteur. Quelle belle promenade! Depuis ce jour, la petite a toujours adoré aller sur l’eau par les beaux jours d’été, et aussi en automne. Quand elle a commencé à peindre, elle disait que ça l’inspirait; son génie créatif puisait sans doute dans ces balades entre ciel et eau l’espace dont il avait besoin pour s’épanouir.

J’ai dit que j’étais une chaloupe surtout construite pour la chasse aux canards… Je raconterai donc la suite de mon histoire une autre fois! »

© Madeleine Genest Bouillé, 24 mai 2016

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Nos belles folies

500x675_3142Quand les mille feuilles avaient  MILLE  feuilles…
Quand les « Mae West »  étaient aussi dodus
Que l’actrice dont c’était le nom.
C’était l’bon temps, garanti!
Pas croyable, tout ce qu’on pouvait acheter
Pour seulement 10 cents :
Un Coke, un  Cream Soda, un sac de chips
Un sac de « pinottes », une Orange Crush;
10 cents, rien que ça!

IMG_20160521_0001Quand la télévision est arrivée,
Ceux qui l’avaient étaient privilégiés.
Mais, je vous dis qu’ils en avaient d’la visite!
« Sa Mère, ôte ton tablier, vite! »
« Ben non, Pépère, pas besoin de se changer,
Ils nous voient pas, là, les acteurs dans la télé! »
La Famille Plouffe, la Soirée de lutte, Cap-aux-Sorciers,
Radisson, le Survenant, Un homme et son péché…
Et le dimanche soir, le « Ed Sullivan Show ».
C’est là qu’on a vu ELVIS pour la première fois!
On en revenait pas… Il était donc ben beau!
Puis quand il a chanté « Love me tender », Ah là!
On a braillé, je vous le cache pas!

IMG_20160521_0002Quand on allait au Mois de Marie,
Par les beaux soirs de mai à 7 heures et demie.
Ça nous faisait une bonne raison
Pour rentrer plus tard à la maison.
C’était donc plaisant d’être catholique!
Aller à l’église, le soir, c’était ben pratique.
En revenant on se pressait pas…
Derrière le Vieux presbytère on cueillait du lilas…
En faisant semblant de pas voir passer les gars…
Mais on parlait fort, on riait aux éclats.
On chantait : « Ave Maris Stella, des springs, pis des matelas »
On virait les cantiques à l’envers, plus folles que ça, ça se peut pas!

Quand au mois de juin, on s’installait sur la galerie pour étudier,
En regardant passer les autos, les bicycles, surtout les gens à pied.
On étudiait très fort : la géographie, l’Histoire du Canada,
1759, 1760, Wolfe, Montcalm… « Aïe c’est qui celui-là? »
On repassait tout le Régime français en écoutant le beau Paul Anka.
Paul_Anka_1961Sur le petit transistor : « Put your head on my shoulder… »
« C’est quand donc, l’intendant Talon? »
« Je le sais-tu moi, on écoute la chanson. »
Les soirées étaient douces… l’été était déjà là.
On avait tellement pas le goût de rentrer,
Plus studieuses que ça, ça se peut pas!

Quand enfin arrivait les vacances d’été,
On posait pas la question : « Où on va cette année ?»
On prenait des marches, on s’assoyait sur la galerie pour placoter.
On allait quelquefois visiter les « mononcles »,  les « matantes », la parenté.
On ne manquait pas une partie de balle;
On encourageait de notre mieux les équipes locales.
On criait quand il le fallait même si on suivait pas le jeu…
On savait le nom des joueurs : Ti-Pierre, Ti-Jacques, Ti-Zon, Ti-Bleu…
Des fois, il venait un cirque : le Cirque Touzin, ça s’appelait.
C’était la grosse foire! Les jeunes, les vieux, tout le monde y allait.
Il s’en est fait, des belles rencontres, à côté de la Grande Roue!
Entre deux tours de manège, au son de « Waterloo »…

cornet-frites-froisse-blanc-1-640Quand on allait à « la roulotte à patates frites »
Chez M. Audet, pour 25 cents on avait un Coke, une frite.
Dire qu’y en a qui disent que la friture, ça pue!
Maintenant  il n’y a plus que le parfum du B.B.Q.!
La bonne odeur des frites, un peu vinaigrée…
C’est l’arôme même de nos belles années!
On revenait en placotant, en riant, en chantant…
Les gars en bicycle nous criaient, chemin faisant…
À notre tour, on les reluquait sans en avoir l’air
On se pensait bonnes, puis on était donc fières!

Quand les milles feuilles avaient MILLE  feuilles…
La vie était un énorme mille feuilles!
Qu’on dégustait sans s’écœurer,
Qu’on émiettait sans y penser,
Qu’on gaspillait sans se soucier,
Comme si ça allait toujours durer.
Quand les mille feuilles avaient… MILLE feuilles!

Écrit  un beau soir du mois de mai au début des années 2000

© Madeleine Genest Bouillé

Un cours d’histoire locale… 2e partie

Carte postale Manoir BoulevardToujours dans le cadre d’un travail scolaire, rédigé en 1954, tel que promis, j’en viens aux hôtels, lieux de perdition par définition (!), selon notre professeur. Le premier en bas du village était le Manoir du Boulevard, dont j’ai parlé dans un précédent article. Le site était auparavant occupé par une fabrique de fleurs en plastique. Le premier propriétaire était M. Théodore Robert et plus tard, ce fut M. Roch Julien. C’était un très bel hôtel, c’est à cet endroit qu’ont eu lieu les noces de ma sœur en 1957. L’image ci-contre est tirée du groupe Facebook « Retour dans le temps – comté de Portneuf ».

Hôtel Ti-Rock © Julie Gauthier 2012En 2012, la photographe Julie Gauthier s’est attardée à ce lieu et a publié un livre intitulé Ti-Rock : Récit en 16 pièces.  © Julie Gauthier 2012.

À l’endroit qu’on appelle maintenant l’Oasis Belle-Vie, trônait l’Hôtel Deschambault; le 24 juin 1964, nous y avons célébré nos noces! Je ne sais pas qui en fut le premier propriétaire, probablement un monsieur Alain, mais l’hôtelier que j’ai le plus connu était M. Paul Martel. Cet hôtel était très fréquenté en hiver par les marins en  relâche. L’endroit était bien placé : les clients pouvaient au début de la soirée aller faire un tour au restaurant chez M. J.B. Vézina, en face, ou encore, traverser au restaurant après avoir bu quelques bières… pour aller jouer une ou deux parties de billard. Grégoire Bertrand en fut le dernier propriétaire avant que l’hôtel ne soit converti en résidence pour personnes âgées en 1985.

Hôtel Maple Leaf, au 398, Chemin du Roy (source: Centre d'archives régional de Portneuf).

Hôtel Maple Leaf, au 398, Chemin du Roy (source: Centre d’archives régional de Portneuf).

Plus loin dans le village, en face du Garage Gauthier, l’une de nos demeures les plus somptueuses, l’ancien relais de poste, qu’on appelait alors l’Hôtel Winterstage, offrait chambres et pension. Les propriétaires en étaient Marie et Fidèle Gauthier. À l’époque où j’ai eu à faire mon travail scolaire, le Château de Pierre n’était plus qu’un souvenir. J’ai néanmoins traité du sujet dans l’un de mes articles récents, Lady Alys et le Château de Pierre. Dans le « haut du village », l’hôtel Maple Leaf, tenu par M. Lactance Arcand, offrait en plus de chambres et repas, des cabines pour les touristes, durant l’été.

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Source: Centre d’archives régional de Portneuf.

L’actuel Hôtel Le Vieux Bardeau, portait alors le nom d’Hôtel Belle Vue. C’était un endroit qui offrait aussi chambres et repas, le propriétaire en était M. Georges Deshaies (l’établissement fut auparavant tenu par M. Boisvert). Tout près, juste avant l’entrée de la rue Marcotte, il y avait un autre hôtel, avec  cabines, qu’on appelait le Motel Marcel, du nom du propriétaire, Marcel Johansen. Cet établissement était réputé pour les soirées dansantes et les noces, ayant une salle assez vaste. De l’autre côté du pont de la rivière La Chevrotière, M. Lauréat Paquet louait des cabines aux touristes durant la saison estivale. Il semble que ces cabines avaient une très bonne cote car, chaque été, elles étaient toujours occupées.

Dessin de Lucille Bouillé, représentant l'Auberge Lachevrotière.

Dessin de Lucille Bouillé, représentant l’Auberge Lachevrotière.

Et j’en viens à l’hôtel qui fut un des plus réputés dans tout le comté de Portneuf et au-delà, pour les soirées, noces et anniversaires de mariage, réunions politiques et autres : l’Auberge de La Chevrotière!  Sur le dessin de l’hôtel, on peut lire la date 1884. Cet hôtel avait la particularité d’être situé juste en face de la gare du chemin de fer à la Station de La Chevrotière. Il était donc très fréquenté par les voyageurs. La famille de Roméo et  Marguerite Perron  ont animé cet endroit pendant une trentaine d’années. Combien de noces ont été célébrées à cet endroit si chaleureux! Combien de fêtes, de soirées! Certains étés, tous les samedis de mai à octobre étaient réservés un an à l’avance pour des mariages. Comme le Château de Pierre, l’auberge s’est envolée en fumée le 18 janvier 1988. Triste sort. Comme vous pouvez le constater, j’étais une bonne élève, j’avais bien appris ma leçon!

© Madeleine Genest Bouillé, 18 mai 2016

Fabrique de fleurs en plastique datant de 1946, qui deviendra le Manoir du Boulevard. (photo tiré du site Facebook "Ti-Rock: Récit en 16 pièces).L’image à la une de cet article est issue du site Facebook consacré à l’ ouvrage de Julie Gauthier, Ti-Rock: Récit en 16 pièces, et date de 1946. On y voit la fabrique de fleurs en plastique et le bâtiment principal qui deviendront l’hôtel Le Manoir du Boulevard peu de temps après.

Un cours d’histoire locale…

Si mes souvenirs sont exacts, cette histoire se passait en 1954;  j’étais alors en 9e année au couvent dans la classe qu’on appelait « l’Académie », qui regroupait les filles de la 8e à la 12e année. De temps à autre, notre professeur nous donnait une leçon qui variait entre  le cours de personnalité, d’hygiène ou de politesse. Parfois il arrivait qu’elle nous  entretienne plutôt de ce qu’on pourrait qualifier d’histoire locale. Cela dépendait de la saison, ou des évènements. Le terme « histoire locale » englobait une foule de choses. Il pouvait s’agir des différentes professions exercées dans la paroisse – remarquez que le terme « municipalité » n’était pas d’usage courant. Ce cours était parfois pratique, parfois  critique… j’en ai oublié des grands bouts!

Je me souviens surtout de la fois où elle nous avait demandé de dénombrer les hôtels et les garages dans la paroisse de Deschambault. Plusieurs parmi nous ne connaissions pas tous ces établissements… surtout que nous n’étions clientes ni des garages, ni des hôtels. En fait, notre professeur voulait faire ressortir une situation qu’elle déplorait. D’après elle, il y avait trop de garages; j’ignore encore pourquoi. Sans doute à cause des émanations d’essence, mais je n’en suis pas sûre. Chose certaine, du point de vue de la religieuse, il y avait beaucoup trop d’hôtels, ce qui encourageait les gens à consommer des boissons alcooliques. Il est vrai que c’était à l’époque des débuts du Cercle Lacordaire, qui prônait l’abstinence totale, mais les religieuses du couvent n’en faisaient pas partie, que je sache.

Une demoiselle Paré devant la façade du garage Mayrand (coll. privée Madeleine Genest).

Une demoiselle Paré devant la façade du Garage Mayrand (© coll. privée Madeleine Genest).

J’espère me souvenir de la nomenclature qui avait découlé de la recherche minutieuse dont cette leçon de choses – si on peut appeler ça ainsi – avait fait l’objet. Dans les années 50, les garages devaient faire des affaires d’or, si j’en juge par le nombre de ces commerces. En partant de Portneuf, il y avait le Garage Shell; je ne me souviens pas s’il y a eu un autre propriétaire avant l’arrivée de M. René Janelle. Tout près, il y avait un autre garage, dont le propriétaire était M. Solyme Paquin; ce garage est devenu par la suite le restaurant Pizza Pierre. À l’intersection de la route Proulx et de  la rue Johnson, il y avait encore un garage, le détaillant Fina, je ne me souviens pas qui en était le propriétaire au début. Au coin de la rue Saint-Joseph, à deux pas du Central, s’élevait le Garage Mayrand, une imposante bâtisse qui possédait deux logements à l’étage. Au moins deux graves accidents d’autos ont amené la démolition de presque la moitié de cet édifice. Pas loin de l’école du village, était situé le garage des Autobus Gauthier, qui  abrite maintenant la caserne des pompiers.

L'un des véhicules de la compagnie Autobus Gauthier (© coll. privée Madeleine Genest).

L’un des véhicules de la compagnie Autobus Gauthier (© coll. privée Madeleine Genest).

On longeait ensuite la route 2, qu’on appelle aujourd’hui le Chemin du Roy, jusqu’au garage de M. Jean-Paul Hamelin, lequel se spécialisait dans la réparation des voitures européennes. Un peu plus loin, au coin de la route Dussault, se retrouvaient, presque face à face, le Garage Boisvert, du côté nord et le Garage Chevalier, qui avoisinait l’hôtel Le Vieux Bardeau. Comme plusieurs garagistes à cette époque, M. Gérard Chevalier  vendait des voitures usagées et, pour occuper ses loisirs, il avait aussi un orchestre de musique de danse. Il n’était pas rare que les gens cumulent plusieurs emplois… si les diplômes étaient rares, les expériences de travail ne manquaient pas! Si je sais bien compter, nous avions donc 8 garages pour une population d’environ 1 500 habitants; et tout ça sur le « rang d’en bas ». Je ne me souviens pas s’il y en avait dans les 2e et 3e rangs. C’était quand même à l’époque où les rangs et le village formaient deux municipalités distinctes.

Je vous reviens prochainement avec la suite de mes travaux scolaires de 1954 : les hôtels!

© Madeleine Genest Bouillé, 16 mai 2016

N.B. Une amie me rappelle qu’il y avait aussi, à la sortie ouest du village, le garage de M. Maurice Julien (avant les propriétaires Martin et Maurice Faucher) et que le garage Fina  au coin de la route Proulx était tenu par M. Octave Beaupré. Merci Jacqueline C. pour ces précisions!

Garage Mayrand

Le Garage Mayrand (© coll. privée Madeleine Genest).

Parties de plaisir…

Si on en juge par certaines photos, la vie autrefois n’était pas aussi austère qu’on le croit aujourd’hui. Il n’y avait pas de télévision, pas de téléphone intelligent, moins de loisirs organisés, mais les gens profitaient de tout ce que chacune des saisons leur offrait pour se distraire et s’amuser. L’hiver dernier, j’ai publié des photos de sports d’hiver; au printemps, il y avait les parties de sucre. J’ai sélectionné cette fois quelques photos d’été appartenant à une amie, une grande sœur presque, qui était née en 1923.

plaisirs d'été 1 @ coll. privée Mado GenestDeux des plus vieilles photos datent de 1934. Marie-Paule, la propriétaire de la photo, porte un drôle de béret à rayures. Sauf pour les vêtements, qui diffèrent quelque peu, la photo avec le petit garçon au ballon aurait pu être prise l’été dernier… C’est la même grève, au bord du même fleuve, et je connais des jeunes qui, par les jours de grande chaleur,  même s’ils ont une piscine, ne demandent pas mieux que de se retrouver au bord de l’eau, pour ramasser des coquillages, lancer des cailloux à l’eau en essayant de faire plusieurs ricochets!

plaisirs d'été 2 @coll. privée Mado GenestAu retour de cette équipée, ils ne manquent jamais d’arrêter manger une glace à la Crémerie. Quand nous avions été sages, il nous arrivait aussi de recevoir un cornet de crème glacée, que nous dégustions avec une joie sans pareille!  Les saveurs étaient moins variées que maintenant : vanille, fraise, érable et chocolat; moi, je préférais celle à la fraise. La photo du petit garçon a été prise au magasin de madame Adrienne Courteau-Savard, (au 208, chemin du Roy); elle vendait des friandises et des liqueurs douces. Et on dit que les temps changent…

plaisirs d'été 3 @coll. privée Mado GenestSur la troisième photo, Marie-Paule, alors âgée de 11 ans, est à gauche de la photo. Elle pose fièrement avec sa cousine, dans sa plus belle robe. On prenait moins de photos autrefois, alors quand on avait la chance de se faire photographier, généralement, on mettait les vêtements du dimanche et, face au soleil, on arborait son plus beau sourire…Une photo, c’est quelque chose qui dure! Celle-ci a quand même 82 ans!

 

plaisirs d'été 4 @coll. privée Mado GenestJ’aime beaucoup les photos suivantes, prises en 1940. Marie-Paule avait à l’époque son propre Kodak. Les photos ont été prises la même journée, si j’en juge par les vêtements.  Sur l’une des images, il est écrit « Partie de plaisir ». Les filles ont chacune une fleur dans les cheveux. C’était peut-être l’anniversaire de l’une d’elle…

 

 

plaisirs d'été 5 @coll. privée Mado GenestAu temps jadis, quand on voulait canoter, il fallait savoir ramer. La photo est prise de la grève. On voit au loin, une des « pointes » du bas du village. Jadis, il y avait trois pointes, chacune séparée par un ruisseau qui se jetait dans le fleuve. Évidemment, il n’y avait pas encore de constructions à cet endroit, qui était inondé à chaque printemps. Elles étaient quand même robustes, ces rameuses! Peut-être chantaient-elles « Partons la mer est belle »

 

plaisirs d'été 6 @coll. privée Mado GenestNul doute que nos belles de 1940 ont dû faire un pique-nique en revenant du fleuve. Le mobilier de jardin était plutôt rare, à part parfois un hamac, des balançoires à corde et quelques chaises de parterre. On était moins exigeant à cette époque. On étendait une nappe sur le gazon et s’il ventait, on mettait quelques roches aux quatre coins. On servait des sandwiches, des radis et des concombres du jardin, le repas était peut-être agrémenté  de liqueurs douces ou à tout le moins d’une bouteille de limonade ou de thé froid. Les jeunes filles devaient avoir confectionné des biscuits ou des gâteaux… Elles avaient toutes suivi les cours d’Économie Domestique au couvent! Pour remplacer la petite marche de digestion, pourquoi pas une promenade en voiture à cheval? Elles savaient toutes conduire, et il n’y avait pas grand risque d’accident!  Quand je regarde cette photo, il me semble entendre le rire de ces belles jeunesses, rythmé par le pas du cheval. Vraiment quelle belle finale pour « une partie de plaisir »!

© Madeleine Genest Bouillé, 10 mai 2016

Vent de printemps

photos jacmado 080806 108Dans notre beau village, c’est bien simple, il vente tout le temps! Du plus loin que je me souvienne, le matin, quand on regarde dehors, ce n’est pas pour demander « Est-ce qu’il vente ?», mais bien plutôt, « De quel côté est le vent? ». Et le printemps étant par définition, tout comme l’automne, une saison de transition, de changement, le vent en est  l’élément essentiel.

Inondations de juin 2015.

Inondations de juin 2015.

J’aime le vent, quand il s’amuse avec le fleuve, lui donnant du mouvement, du relief, de la couleur. Ses eaux passent du gris clair au bleu foncé, en passant par le turquoise, avec des vagues crêtées de blanc. Je ne me lasse pas de contempler ce spectacle… Mais il arrive que le vent devienne méchant. Par exemple, quand il se déchaîne et qu’il est accompagné de pluies torrentielles, comme ce que nous avons connu en juin de l’année dernière. Nous ne pouvons alors rien faire de plus qu’attendre et espérer que cette tempête ne dure pas trop longtemps, et surtout que les dommages ne soient pas trop graves. Depuis des siècles, les humains ont voulu dompter la nature et la soumettre à leurs lois; ils ont tellement bouleversé la terre et l’atmosphère, il était inévitable qu’un jour, les éléments se rebellent et, en quelque sorte, se vengent. On nous dit qu’il est encore temps de limiter les dégâts… Ça va prendre plus que de la bonne volonté!

En temps normal, j’aime le vent du printemps; c’est la nature qui fait son grand ménage. Elle balaie les feuilles mortes oubliées, les aiguilles de l’arbre de Noël qui parsèment la cour depuis la fonte des neiges, émaillées ici et là de quelques glaçons argentés qui brillent au soleil. Dame Nature, munie de son super aspirateur, ramasse toutes les traîneries : « cocottes » de pins, branchettes, plumes d’oiseaux, débris de nids tombés des arbres, bouts de papier, un bouton… une clé perdue un soir d’automne où il faisait un grand vent froid et qu’on avait les doigts gelés!

216Il est parfois un peu trop frais, ce vent du printemps, soit qu’il nous vienne du nordet –  ma mère disait ironiquement : « Le vent de nordet, de quelque côté qu’il vienne, il apporte toujours du mauvais temps! » ou qu’il vienne du nord et charrie des restes d’hiver. Mais c’est un bon vent, dérangeant à certains moments, bruyant, mais sain. Comme on dit, « il brasse  la cage »!  Il remet les choses (et les gens) à l’endroit. Comme un vrai grand ménage printanier.

photos jacmado 080806 112 (2)J’ai souvent dit – à chaque printemps, je crois – combien j’aime cette saison. Le printemps, c’est le seul politicien qui tient ses promesses; il nous promet qu’on s’en va vers le beau temps, le soleil, l’été, et voyez : beau temps, mauvais temps, les bourgeons ferons des feuilles, les fleurs et les plantes de toutes sortes pousseront, les oiseaux resteront avec nous tant que ne sera pas venu le moment prévu pour le départ. Le printemps porte en lui tous les espoirs; même s’il nous décoiffe un peu, vivons chacun des jours qu’il nous offre comme un cadeau du ciel!

© Madeleine Genest Bouillé, 3 mai 2016

Mon village

IMG_20160428_0004Mon village m’appartient. Il n’appartient pas qu’à moi, c’est bien sûr. Mais j’y suis attachée et je crois que rien ne pourrait m’en défaire. J’ai toujours vécu à Deschambault. Toutes ces années, ce sont autant de matins, de couchers de soleil, de clairs de lune. Des printemps fous, des étés odorants, des automnes lumineux, des Noëls magiques et des hivers emmitouflés. Chaque événement de ma vie est inscrit dans le décor de ce village; c’est le théâtre où s’est déroulée mon histoire et c’est ici que je voudrais qu’elle se termine.

Je suis née à Deschambault et j’y ai des racines. Pas du côté paternel cependant. À l’inverse du vieux dicton qui disait « Qui prend mari, prend pays », c’est mon père qui, en prenant épouse, y a pris aussi pays! Mes racines dans ce village me viennent de la famille de ma mère, alors qu’en 1774, Augustin Petit partait de Cap-Santé pour venir s’établir à Deschambault avec son épouse Marie-Josèphe Godin. Le 20 août 1799, son fils Nicolas épousait Angélique Marcotte en l’église de Deschambault, et depuis ce jour, la famille Petit a tenu « feu et lieu » comme on disait alors, dans notre patelin. Dans un précédent grain de sel, où je parlais de mes ancêtres, j’ai mentionné que ma grand-mère maternelle, Blanche Paquin avait épousé son cousin Edmond Petit en 1903. On sait que la famille Paquin est l’une des familles-souche de Deschambault. L’ancêtre Nicolas avait d’abord épousé Marie-Anne Perreault de qui il a eu plusieurs enfants. Devenu veuf, il s’est remarié à Thérèse Grosleau; c’est donc de cette deuxième épouse que descend notre parentèle du côté Paquin. Autrefois à Deschambault, l’arbre des Paquin portait plusieurs branches; tenez, en 1900, on comptait dix-sept familles portant ce nom, dont plusieurs n’étaient apparentées que du coin gauche de la fesse gauche. C’est vous dire! À cette époque, on retrouvait beaucoup de familles portant le même nom, en plus des Paquin, il y avait les Gauthier, les Mayrand, les Delisle, les Gariépy, et combien d’autres. Souvent, on identifiait les familles du même nom, en y ajoutant le prénom de l’ancêtre, ou encore on donnait des surnoms. Ah! C’est qu’il y en avait des surnoms! Certains étaient parfois cocasses : Minou, Mignon, Cârisse, La Blague, La Palette, La Misère. Il serait bien difficile aujourd’hui de retrouver l’origine de tous ces « petits noms ».

Photo de Fernand Genest, 1977.

Photo de Fernand Genest, 1977.

Mon village est vieux. Mieux que vieux, je dirais qu’il est vénérable. Tout le monde sait – ou doit savoir – que tout a commencé par une seigneurie concédée en 1640,  puis une autre un peu plus tard, puis en 1713, c’est enfin devenu une paroisse. C’était bien avant qu’on parle de municipalité. Cette désignation est venue plus tard, avec les Anglais.  Après que les habitants eurent défriché toutes les terres longeant le fleuve, ils ont ouvert un deuxième, puis un troisième, puis un quatrième rang… peut-être bien aussi un cinquième, je ne sais plus.  Ces rangs ont fini par devenir une paroisse, Saint-Gilbert, puis d’autres paroisses ont été fondées à mesure que les bois reculaient pour faire place aux maisons des colons.

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Photo de Patrick Bouillé, 2015.

Beaucoup de vieilles maisons témoignent de la vie autrefois. Et si on compte maintenant plusieurs nouvelles familles, il demeure que les noms des anciens sont encore bien vivaces, même si les descendants n’habitent pas toujours sur le bien des ancêtres.  Comme dans la plupart des vieux villages, de nouvelles rues ont été tracées et de nouvelles résidences y ont été construites. C’est bon qu’il y ait du sang neuf, ça empêche de s’étioler.  L’important, c’est la vie qui continue avec les enfants qui vont à l’école, qui déambulent à vélo durant la belle saison et qui, l’hiver venu, construisent des bonhommes de neige qui saluent les passants!

Si mes aïeuls revenaient, ils seraient étonnés et sans doute aussi amusés de voir le nombre toujours croissant de touristes qui débarquent sur le cap Lauzon chaque été, et même en automne. Ces gens provenant de tous les coins de la planète – comment une planète ronde peut-elle avoir des coins?… Mais passons! Je disais donc que ces gens venus d’un peu partout viennent admirer le fleuve, la rue de l’Église et le magnifique point de vue qu’on a justement du haut du cap.  En fait, il n’est pas très haut ce cap. C’est surtout cette façon qu’il a de s’avancer dans le fleuve comme par exprès, pour faire admirer les bâtisses anciennes qui y sont situées, comme une coquette qui veut attirer l’attention.

Église Deschambault - Extérieur - nb - 010K1 845Autrefois, le cap était couvert de pins qui formaient  comme un rempart faisant  face aux grands vents qui s’engouffrent du nordet et qui font gronder les vagues sur les cailloux de la grève.  Quand ces vents s’accompagnent de pluie ou de neige, c’est une vraie furie! C’est alors qu’on les trouve accueillantes comme jamais, nos chères vieilles bâtisses en pierre : l’église, le couvent, les vieux presbytères sans curé…Du temps de ma mère, le cap, c’était le lieu de rendez-vous du dimanche après-midi. Plusieurs vieilles photos de l’album de famille montrent de joyeux groupes de filles et de garçons endimanchés posant sur le cap. Qu’ils ont l’air heureux ces belles jeunesses des années trente! On pouvait paraît-il aller cueillir des framboises, des mûres, faire des pique-niques, se promener tout au long de petits sentiers tortueux et même descendre sur la grève.  L’autre endroit de prédilection des jeunes du village était le quai, là encore, maintes photos rappellent les beaux moments  de cette époque.

Photo de Patrick Bouillé, 2016.

Photo de Patrick Bouillé, 2016.

Il y a toujours un quai; on peut aller s’y promener et admirer la vue incomparable qu’on a de la petite rue Saint-Joseph et du cap Lauzon avec ses édifices séculaires. Et sur le cap,  même s’il n’y a plus de grands pins pour retenir le vent, on a retracé les sentiers d’autrefois, on les a bordés de fleurs. Alors les amoureux d’aujourd’hui peuvent, comme jadis mes parents, se conter fleurette en admirant les splendeurs que leur offre la nature.  Il y a même un escalier pour aller près du fleuve, avec des paliers qui permettent de souffler quand on n’est plus aussi alerte et qu’on veut se ménager.

photos jacmado 270809 149Mon village m’appartient, mais je lui appartiens également. Je l’aime tout le long et tout le tour. J’aime la vieille route maganée qui passe à côté de chez moi et où je me promène par les beaux jours. J’aime le murmure de la rivière, les champs qui changent de toilette au gré des saisons. Et j’aime le fleuve forcément. C’est lui qui donne le ton, lui qui dessine le relief, qui met la couleur, le mouvement. La route principale chemine près du fleuve sur la plus belle partie de son parcours, soit qu’elle le surplombe ou qu’elle le frôle; les deux ne se quittent jamais bien longtemps. Quel que soit l’endroit où vous habitez à Deschambault, le fleuve n’est jamais loin.  Vous ne le voyez peut-être pas, mais souvent vous le sentez et les goélands qui font la course en criant jusqu’au bout des terres, annoncent sa présence.

Je le dis parce que j’en suis convaincue : même si j’avais la possibilité de faire le tour du monde,  je sais que le seul endroit où je veux vivre, c’est dans ce village qui m’a vu naître et grandir, qui a abrité ma jeunesse, mes amours, ma famille, et qui bercera, je l’espère,  ma vieillesse jusqu’à la fin!

(Paru dans Récits du Bord de l’eau, 2008.)

© Madeleine Genest Bouillé, 29 avril 2016