Élégie

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Les feuilles qui tombent au bois,
Comme des oiseaux dorés
Aux ailes blessées,
Emportent avec elles, les larmes, les joies,
Tout ce qui fut l’espace d’un été
Et restera au cœur, à jamais gravé.

Les feuilles qui tombent en silence,
S’étalent au sol en un tapis
Où pêle-mêle, regrets et nostalgie,
Forment tissu de souvenance…

automne-2015hiver-2016-011Étincelant un instant au soleil,
Les feuilles d’or ou de vermeil
Dans leur course folle,
Sont pareilles à ces paroles,
Qui s’accrochent à la mémoire
Y apportant lueur d’espoir.

Quand vous danserez, toutes belles,
Votre farandole dans le ciel,
Ô feuilles! Un matin vous viendrez
Hélas! mourir sur la terre gelée…

Feuilles qui tombez au bois,
Comme ces oiseaux dorés
Aux ailes abimées,
Emportez  mes rires, mes soupirs,
Tout ce que fut cet été passé,
Mais laissez-moi mes souvenirs!

© Madeleine Genest Bouillé, 11 octobre 1996

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La révolte des canards

Une petite folie, pour la saison de la chasse aux canards…

L’ouverture de la chasse aux canards sur le fleuve, dans notre région, comme chacun le sait, c’est une hécatombe! Les pauvres canards n’ont aucune chance, sinon celle de s’enfuir et de revenir prudemment, deux par deux, en catimini, et seulement en novembre, alors qu’il n’y a plus rien de drôle.

madojac-020Cette année-là, à la fin du mois d’août, les canards tinrent conseil. D’abord, le grand chef « Malard Masqué », un des rares canards adultes ayant survécu à plusieurs journées « d’ouverture » sans perdre une seule plume, ce chef incontesté doit-on dire, fit un discours devant toute la faune ailée rassemblée autour de lui.  Il commença ainsi : « Mes chers concitoyens et concitoyennes, je ne vous apprends rien en disant que la vie en cette contrée est devenue invivable.  Il faut faire quelque chose ! » À ces mots, des bravos et des hourras retentirent dans l’assemblée. Une jeune cane, dont c’était la première réunion, intervint timidement : « Vous avez raison… mais que suggérez-vous? ». Horreur et stupéfaction générale! Quelqu’un avait osé répondre au grand chef  Malard Masqué !  En effet, de tout temps, depuis qu’il s’était institué chef de la colonie, Malard Masqué faisait les questions et les réponses. Pour les paresseux et les indécis, c’était pratique, et pour le chef, c’était ce qu’il avait trouvé de mieux pour assurer sa suprématie.

photos-chasse-2008-002Le grand Malard suprême, interloqué par la réplique, cherchait dans la foule cancanante, quel était celui – ou celle – qui avait osé s’exprimer. La jeune cane leva hardiment l’aile.  Il est important de préciser que cette génération de canards est beaucoup plus évoluée que celles qui l’ont précédée; fini le temps de l’obéissance servile!  Fini le rêve de ces canards d’une autre époque, qui était de se retrouver dans une assiette, quelque part dans un restaurant quatre étoiles, « en sauce à l’orange », sous l’appellation « canard du Lac Brome », alors qu’on n’y a jamais mis les pattes. Maintenant, pour chaque canard, le moindrement cultivé, le rêve, c’est de vivre sa vie de volatile où et comme il le désire, de choisir son compagnon ou sa compagne et de décider ensemble du nombre de canetons qu’on veut avoir, de les élever librement, sans peur, puis de mourir, si possible, de sa belle mort.

Je disais donc que la jeune cane leva hardiment l’aile. Le chef, ayant  repéré la dissidente dans la troisième rangée de droite, finit par répondre : « Vous avez quelque chose à déclarer? »  La jeune cane leva le cou  et répondit poliment et fermement : « Grand Chef, je demandais seulement si vous aviez quelque chose à proposer pour régler ce problème qui menace la vie de nos membres à chaque automne. » Le Grand Malard Masqué commença par se dérhumer, puis, conscient que tous attendaient de lui qu’il prononce des paroles importantes et décisives pour l’avenir de tous, prit la parole : « Mes chers amis, nous devrons tous ensemble, trouver une solution pour sauver  notre colonie.  Il n’y a pas de mystère : ou nous trouvons le moyen de nous protéger contre ces chasseurs sanguinaires ou bien nous devrons fuir et aller vivre là où il n’y a pas d’humains, ce qui est très rare! Je propose donc qu’on forme une commission et qu’on étudie les propositions. Qui appuie? »  Le plus âgé de la colonie, Pilet Boiteux, leva faiblement une aile déplumée.  « Bien, coupa le Grand Chef,  Il y aura cet après-midi, après la sieste, réunion des Aînés, et nous regarderons les possibles possibilités. La séance est levée! »  La jeune cane leva encore une aile frémissante de colère et dit : « S’il vous plaît Grand Chef, je voudrais ajouter quelque chose. » « Encore! », dit d’un ton excédé Grand Malard Masqué, qui n’avait pas l’habitude qu’on conteste sa façon de présider les réunions du conseil.  La jeune cane s’empressa donc de demander à ce qu’un canard de la jeune génération fasse partie de la commission. « J’insiste, les jeunes doivent être représentés. Après tout, nous formons la majorité de la colonie. » Les Aînés se regardèrent, puis ils consultèrent le Grand Malard suprême. Celui-ci sentant la soupe chaude (ce dans quoi il n’était pas prêt à se tremper) dit alors : « Choisissez quelqu’un et qu’il soit présent à la réunion tout à l’heure. » Et enfin, il sortit. Ouf!

img_20160524_0009Comme convenu, après la sieste de digestion que font tous les canards d’un certain âge et surtout ceux d’un âge certain, le Conseil des Aînés se réunit à l’endroit habituel, dans les joncs. Cahin-Caha, un jeune canard à lunettes, vint prendre place parmi l’assemblée. Il avait été choisi en raison de sa vive intelligence, et de son calme, ce dont il aurait sûrement  besoin  dans les discussions avec les Aînés, dont la plupart étaient franchement radoteux. Je vous fais grâce des préliminaires qui traînaient en  longueur et en lourdeur.  Comme on tardait à atteindre l’essentiel de la rencontre, Cahin-Caha leva l’aile et demanda qu’on en vienne aux propositions. Les Aînés regardaient en bougonnant ce jeune freluquet qui les dérangeait  visiblement. Le jeune canard, pas gêné, leva une fois de plus l’aile et dit : « Je propose qu’on sabote le jour de l’ouverture de la chasse. ».  « Comment, de quelle façon? », demandèrent les vieux canards éberlués. « C’est bien simple, nous ne sortons pas de toute la journée. De plus, nous donnons à tous les membres de la colonie cette consigne : interdit de répondre aux « appels » des chasseurs. Nous inventons un code  pour nous rejoindre  seulement en cas d’absolue nécessité.  Plus de traditionnels « coin-coin » ou de « coua-coua ». Un appel secret sera transmis d’une famille à l’autre afin que tous en prennent connaissance. ».

photos-chasse-2008-008Le Grand Malard Masqué lissait ses plumes silencieusement… en regardant tour à tour les membres de son conseil. Tous semblaient intéressés, même Pilet Boiteux qui habituellement s’endormait aussitôt que la séance commençait, étant donné qu’il n’entendait plus très bien. Le Grand Chef y vit un signe… Était-ce possible qu’on vive un automne comme on n’en avait jamais vu? Un automne où on n’aurait pas à pleurer nos morts ni à traîner un contingent de blessés tout au long du voyage vers le sud ? Quel rêve!

Malard Masqué étira le cou majestueusement et dit : « Jeune confrère Cahin-Caha, nous appuyons ta proposition à l’unanimité. Tu devras donc nous apprendre  l’appel secret qui servira à communiquer entre nous, le jour de l’ouverture de la chasse. J’ai parlé! ». Le brillant jeune canard répondit donc : « Quand viendra le moment,  je donnerai le signal en secret à chacun des chefs de famille, qui le transmettra à toute sa couvée… et ainsi de suite, pour  tous les membres de la colonie. »

N’étant pas moi-même un canard, je n’ai évidemment pas été mise au courant de l’appel secret. Nous apprendrons donc tous ensemble, cet automne, si la révolte des canards a porté fruit!

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© Madeleine Genest Bouillé, 22 septembre 2016

(Texte paru dans Récits de bord de l’eau en 2008.)

Deschambault à l’envers

Vous avez déjà vu Deschambault à l’envers? Ce que j’entends par «  à l’envers », c’est de regarder notre village du fleuve ou de la rive sud. Au moins une fois par année, j’aime aller me promener sur la route 132, soit en passant par Trois-Rivières ou par Québec. Quand on arrive à Lotbinière par l’est, la rive de ce côté du fleuve étant beaucoup plus élevée, il faut bien en convenir, notre cap Lauzon semble tout petit. C’est pourquoi il est préférable d’aborder Lotbinière par l’ouest. Donnez-vous alors la peine de descendre sur le quai; le coup d’œil sur Deschambault vaut le détour!

Quelques mots sur Lotbinière. Des hauteurs de ses falaises escarpées, notre voisine d’en face offre un visage accueillant. L’agriculture semble y être florissante. Au cœur du village, l’église avec ses deux clochers encadrant le grand roi saint Louis, se dresse fièrement comme une sentinelle. On remarque plusieurs superbes maisons en pierre. Ces constructions diffèrent cependant de nos vieilles maisons de la rive nord. Elles témoignent d’une époque plus récente. Tout d’abord ces demeures sont plus hautes; munies de murs coupe-feu, elles ont généralement deux étages.

Mais regardons un peu  « Deschambault à l’envers »…

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Cette photo a été prise à l’est du village de Lotbinière, sur le bord de la route, presque à la hauteur de l’ancien phare, lequel à marée basse est relié à l’ilot Richelieu, comme vous pouvez le constater.

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Le Moulin du Domaine de Lotbinière s’élève au bas de la côte, à l’est du village. Du quai de Deschambault, on voit très bien cette imposante bâtisse qui date de 1799. Cet ancien moulin à eau est maintenant une résidence privée.

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Finalement, il est plus facile de regarder Deschambault à l’envers en chaloupe. Cette photo nous fait voir les résidences et les chalets qui bordent le fleuve à l’est du quai.

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Cette photo date de 1984, elle a été prise au large en face du cap Lauzon par une belle journée de juillet où il y avait une bonne brise!

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On se souvient des gros travaux qui ont été effectués aux endroits où la route longe le fleuve de très près, comme on peut le constater sur cette portion du chemin du Roy entre le restaurant La Ferme et le Garage Faucher.

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Une belle journée d’automne, en 1986! C’était la fin d’une belle promenade sur le fleuve; on approchait du pont de la rivière Belle-Isle… on était donc à la hauteur de ce qu’on appelait autrefois « la Barre à Boulard »!

© Madeleine Genest Bouillé, 17 septembre 2016

N.B. Toutes les photos proviennent de ma collection (© coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Les remèdes de l’ancien temps

Dernièrement, au cours d’une conversation où l’on parlait un peu de tout, quelqu’un a abordé le sujet des multiples « bobos » d’enfant, et surtout des remèdes qu’on apportait autrefois à ces maladies plus ou moins sérieuses. Pour ce qui est des éraflures et coupures, je crois que le remède qui a subsisté le plus longtemps fut le fameux « mercurochrome ». On badigeonnait les blessures de ce beau liquide rouge, qui, contrairement à la teinture d’iode, ne brûlait pas quand on l’appliquait sur une plaie. Le mercurochrome (merbromine), qu’on appelait « le pansement des héros », a été créé en 1917, le brevet appartenait à la firme Juva Santé. Après plus de 80 ans de commercialisation, on a cessé la fabrication de ce populaire liquide rouge, car il présentait, paraît-il, des risques d’empoisonnement au mercure. Quand nos enfants étaient petits, mon époux avait plutôt l’habitude d’enduire les éraflures de gomme de pin, comme sa mère lui avait appris. Comme quoi, dans ce domaine comme dans bien d’autres, chaque famille avait ses remèdes de prédilection, et dans la plupart des cas, depuis plusieurs générations!

z1u7ve1oDans mon enfance, j’ai connu plusieurs remèdes, dont certains plutôt farfelus. Tout d’abord, il y avait une règle que tout le monde observait. Quand on attrapait une des nombreuses maladies infantiles, il fallait absolument administrer au patient une purgation. C’était la panacée. Il semblait important de «  nettoyer » l’organisme, alors on nous faisait prendre soit de l’huile de castor (huile de ricin), ou pire encore, du « sel à médecine ». C’était horrible! Comme je ne faisais jamais les choses à moitié, j’ai eu la rougeole et la coqueluche en même temps. J’ai donc dû passer plus d’un mois au lit, le store baissé, car on disait que si la rougeole tombait dans les yeux, on risquait de devenir aveugle. On était au printemps, il faisait chaud dans la petite chambre à l’étage et, quand les grandes personnes étaient occupées en bas, je me risquais à jeter un œil par la fenêtre, en soulevant le store, surtout à l’heure où les autres enfants s’en allaient à l’école. Une minute, pas plus!  Ça ne devait pas être si dangereux. Puis vint le jour de la purgation. On avait tenté par tous les moyens de me faire prendre le fameux sel à médecine.  Je pleurais, je me débattais « comme un diable dans l’eau bénite », je recrachais l’affreuse potion. J’ai quand même fini par en absorber un peu. Ne me demandez pas si le remède a agi…je ne m’en souviens plus!

smith-brothersPar la suite, je suis restée sujette aux rhumes. Dès qu’il en passait un, je l’attrapais, et ça durait! J’ai essayé tous les sirops, le plus efficace étant évidemment celui qui avait le plus mauvais goût, le sirop Buckley. Presqu’aussi pire que le sel à médecine! Par contre, j’adorais les pastilles Smith, surtout celles à la réglisse, qu’on pouvait se procurer les jours de « magasin » au couvent. Une journée par semaine, les Sœurs tenait un petit éventaire où elles vendaient des cahiers, crayons et aussi des pastilles pour la toux.  J’achetais donc presque chaque semaine une boite de pastilles… jusqu’à ce que la religieuse téléphone chez moi pour savoir si j’avais réellement toujours le rhume. Ce fut la fin de ma thérapie de pastilles! Lors d’un autre rhume particulièrement tenace, on m’avait administré une autre potion assez radicale; il s’agissait d’eau très chaude avec du miel et dans laquelle on avait mis quelques gouttes de térébenthine. Je ne me souviens plus du goût, ni non plus du degré d’efficacité!

Et que dire des « mouches de moutarde »! Quand je vous dis que j’ai testé tous les remèdes pour le rhume… Le cataplasme à la moutarde  était  simplement un morceau de flanelle sur lequel on étendait une pâte faite de moutarde en poudre avec un peu de farine, le tout délayé dans une petite quantité d’eau. On appliquait ce tissu sur la poitrine. Il ne fallait pas garder la « mouche » plus de 15 ou 20 minutes. Quand on l’enlevait, on devait étendre sur la peau de la poudre pour bébé ou du talc, pour éviter la brûlure. Je n’aimais pas non plus cette médecine, car l’odeur de la moutarde me piquait les yeux et me faisait pleurer.

17265787636_12dc9baa12_cIl existait des médicaments  pour tout. Pour le mal de dent, on utilisait de l’huile de clou de girofle. J’en aimais le goût, mais l’effet calmant ne durait pas longtemps. Pour la constipation, on nous faisait prendre du Castoria; ce nom laisse croire qu’il devait bien y avoir de l’huile de castor là-dedans! On frictionnait les foulures et les rhumatismes avec du liniment Minard ou de l’ Antiphlogistine. Pour la digestion, il y avait le lait de magnésie ou tout simplement, un peu de bicarbonate dans un verre d’eau. Comme vous pouvez le constatez, on ne dérangeait pas le docteur pour rien; on avait tout ce qu’il fallait à la maison!

En plus des rhumes, j’avais des saignements de nez intempestifs, fort dérangeants et qui duraient parfois assez longtemps. Quelqu’un avait affirmé que le remède le plus efficace consistait à ramasser au grenier ou à la cave une poignée de fils d’araignée poussiéreux et les appliquer sur le nez du patient ou de la patiente. Quand on a voulu essayer cela avec moi, je me suis évanouie… j’avais – et j’ai toujours – une peur bleue des araignées! Finalement, le meilleur remède est de diluer de l’alun râpé dans un peu d’eau tiède et de le respirer. C’est infaillible!  Mais ce que j’ai connu de mieux, c’était quand M. Lauréat Laplante arrêtait le sang. Il arrêtait aussi le mal de dent. Je n’ai jamais rien compris à cela, mais j’ai eu maintes fois l’occasion de bénéficier de ce don particulier. Décédé en 1967, ce brave homme est certainement au paradis… il l’a bien mérité!

© Madeleine Genest Bouillé, 14 septembre 2016

L’école en d’autres temps

« Les choses ont bien changé… Dans mon temps… »

Plus on avance en âge et plus souvent on se surprend à répéter cette phrase! Par un beau matin, il y a quelques jours, nous étions en auto à l’heure où, un peu partout sur le bord de la route, on voyait des écoliers en attente de l’autobus. En bons grands-parents, on fait la remarque : « Mais ils ont donc de gros sacs à dos! Et comme ça semble lourd! » Et on ajoute : « Ils vont avoir mal dans le dos, plus tard! » C’est vrai qu’ils en transportent des affaires dans ce sac! Pour avoir souvent gardé nos petits-enfants – ce n’est certes pas fini! –  j’ai appris qu’à l’école primaire, en plus des effets scolaires, il y a dans le sac d’école le contenant du dîner et les deux collations, chacune dans son emballage. À l’école secondaire, même  s’ils prennent leur repas à la cafétéria, les sacs sont quand même toujours aussi remplis.

img_20160908_0001Quand j’étais étudiante,  j’étais externe, c’est-à-dire que je me rendais à pied au couvent, où j’ai fait toutes mes études. C’était bien différent de ce que nos jeunes vivent maintenant. D’abord, si le sac d’école était très léger au cours des premières années, il s’est alourdi petit à petit à partir de la  6e année. Les cours commençaient à 8 heures 20  et la classe finissait à 11 heures moins 10. Je retournais dîner à la maison; à midi trente, j’écoutais le début de l’émission radiophonique Le Réveil rural, avec le thème musical dont je me souviens très bien : « C’est le réveil de la nature… tout va revivre au grand soleil… » Une très belle chanson! Mais je reviens à mes moutons, c’est-à-dire, au couvent : à 1 heure moins 10, la cloche sonnait et nous retournions chacune à nos classes, les cours se terminant à 4 heures moins 10. Les grandes de l’Académie – élèves de la 8e à la 12 année – avaient une période d’étude de 4 heures 20 à 5 heures 20.  Durant la demi-heure qui précédait l’étude, les pensionnaires descendaient au réfectoire (on appelait ainsi la salle à manger) pour prendre une collation qui consistait généralement en une tartine de mélasse… sans doute que ce modeste goûter devait être accompagné d’un breuvage. Pour  la plupart des externes, en hiver ou quand la température était moins clémente, nous descendions au vestiaire, pour jaser et déguster le petit « en-cas » qu’on avait apporté de la maison. Quand il faisait beau, on se promenait dans la rue de l’Église et on allait parfois acheter quelques friandises au petit magasin de Mademoiselle Corinne Paris – aujourd’hui la Boulangerie « Soleil levain ».

sainte-enfance_jean_webParlant de friandises, il faut que vous raconte une de mes mésaventures. À l’époque, il existait beaucoup d’œuvres de bienfaisance destinées aux pays qu’on disait « sous-développés » – et qu’on appelle maintenant « en voie de développement ». Dans la même veine, plusieurs congrégations envoyaient des religieux et religieuses pour enseigner et soigner les gens dans ces contrées démunies tout en faisant connaître les bienfaits du christianisme. Les missionnaires avaient besoin d’être soutenus financièrement non seulement par leur communauté, mais aussi par les gens de leur pays, leur village natal. La religieuse qui était titulaire de l’Académie avait justement une sœur qui était missionnaire au Japon. Nous étions donc fortement incitées à contribuer aux œuvres missionnaires, surtout à la « Sainte-Enfance ».  Pour chaque pièce de 10 ou 25 sous, nous recevions une petite carte portant la photo d’un enfant de race noire ou asiatique. On disait qu’on « achetait » un petit noir ou une petite chinoise. On leur donnait un prénom… et c’était à qui aurait le plus d’enfants chinois ou africains!

acfa0Ma famille n’étant pas des plus fortunées, je ne donnais pas beaucoup de sous pour la « Sainte-Enfance », et on me le rappelait un peu trop souvent à mon goût. Surtout que, quand enfin j’avais un petit pécule, il était bien tentant d’utiliser ces quelques sous pour acheter une friandise chez Mademoiselle Corinne. Eh oui! Vous me voyez venir… Un beau jour de mai, il faisait beau, on approchait de la fin de l’année scolaire. J’avais reçu un beau 10 cents, pour je ne sais quel service rendu; on m’avait fortement conseillée de le donner pour la Sainte-Enfance. Mais voilà! Mes amies allaient toutes au petit magasin avant l’étude, j’y suis allée et… je n’ai pas résisté à l’envie de me payer une délicieuse Caramilk. Tout se savait dans cette sainte institution! J’aurais dû m’en douter… ma faute a été dénoncée à notre professeur. J’ai été réprimandée en pleine classe; j’ai reçu une punition, je ne sais plus laquelle, et bien entendu, mon nom a été effacé du tableau d’honneur! Jusqu’à la fin de l’année, fuyant la tentation, je ne suis plus retournée chez Mademoiselle Corinne… mais je n’ai pas non plus acheté ni petit chinois, ni petit noir!

© Madeleine Genest Bouillé, 10 septembre 2016

Chanson triste

Il pleut ce soir, ami, j’ai le cœur gros…
Du ciel noir, la nuit tombe trop tôt.
De larmes contenues,
Mes yeux n’en peuvent plus.
Ah! Que vienne, que vienne demain…
Que mon cœur reprenne vie au frais matin!

Il pleut sur mon âge, j’ai le cœur gros…
Dans mon miroir, le jour éclaire trop
L’histoire racontée
Par mes traits fatigués.
Ah! Qu’il arrive ce lendemain…
Et jeunesse captive au creux de mes mains!

Il pleut sur ma vie, j’ai le cœur gros…
Les journées se sont enfuies si tôt,
Il ne reste d’elles
Que souvenirs rebelles.
Ah! Que passe, ce temps incertain…
Ami, que tu viennes effacer mon chagrin!

Il pleut dans ma tête, j’ai le cœur gros…
Tout est à l’envers, je ne sais trop
Lequel de mes soucis
A mon ciel assombri.
Ah! Que vienne, que vienne demain…
Que ma chanson si triste s’achève enfin!

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© Madeleine Genest Bouillé, septembre 2016

Vénérable… et indispensable

facadeLe 10 septembre prochain, le Couvent de Deschambault fêtera ses 155 ans, je crois donc pertinent de lui décerner le qualificatif de « vénérable »! L’Histoire nous raconte que « l’abbé Narcisse Bellenger, nommé curé dans notre paroisse en 1857, ne concevait pas sa nouvelle paroisse sans couvent. » Dans le temps, quand on voulait une église, un couvent ou un presbytère, tout le monde mettait l’épaule à la roue, la main à la pâte, et on  bâtissait l’édifice dont on avait besoin. Pas plus qu’aujourd’hui, l’argent ne poussait dans les arbres. Aussi on fit des souscriptions, des quêtes et, ce qui était chose courante, il y eut des corvées pour la coupe, le charroyage du bois de charpente et tous les autres travaux. Dans l’Histoire, on lit que « …finalement, en septembre 1861, les paroissiens de Deschambault contemplaient l’œuvre qu’ils avaient édifiée de leurs mains et de leurs biens. »  Il s’agissait alors d’une maison de pierre de cinquante pieds par trente-trois. Le toit en croupe était recouvert de bardeaux, la façade étant de pierre taillée. Dans l’album-souvenir du Centenaire, il est écrit ceci : « Le 10 septembre 1861, accompagnée de leur Mère Marcelle Mallet, les trois premières religieuses de la congrégation des Sœurs de la Charité de Québec arrivent à Deschambault. Qui sont-elles? Sœur Sainte-Thérèse, supérieure, (Célina Gingras), Sœur Saint-Louis-de-Gonzague (Philomène Boissonnault) et Sœur Marie-de-la-Visitation (Mathilde Aubut). Les religieuses habiteront le Vieux Presbytère jusqu’au 23 septembre, date où elles reçoivent leurs premières élèves, qui étaient au nombre de 50 et formaient deux classes. Huit mois plus tard, elles seront 104, dont 26 pensionnaires. Une quatrième religieuse viendra prêter main-forte, il s’agit de Sœur Marie de l’Annonciation (Célina Baillargeon), qui sera enseignante pour une troisième classe. »

Couvent de Deschambault, autour de 1950

Couvent de Deschambault, autour de 1950

En 1872, on fait une première rallonge qui n’est pas en pierre, mais en bois. En 1884, une deuxième rallonge dans le même style donne au couvent son aspect actuel. Toit mansardé, sur trois versants, vingt-quatre lucarnes, trois cheminées, un clocher. La galerie  est  entourée d’une balustrade  faite d’un treillis de bois à motifs géométriques, de style Regency. Au début, le couvent est une maison d’enseignement destinée  uniquement aux filles. Étant en milieu rural, on exclut des cours les « arts d’agrément »  pour faire place au jardinage et à l’horticulture… plus utile croit-on pour de futures femmes d’agriculteurs! Dans cette veine, en 1864, on plante  plus de 400 arbres fruitiers et on crée un immense jardin. On pratique aussi l’art culinaire. Et graduellement, la musique, le dessin, le théâtre viendront s’ajouter aux matières scolaires de base.

Extrait classe centenaire du couvent Deschambault 1961Le pensionnat recevait des élèves, non seulement de la région immédiate de Portneuf, mais d’aussi loin que l’Abitibi et de toutes les régions du Québec. On y comptait majoritairement des filles, de la 1ère à la 12e année, et aussi, à partir des années 40, des garçons, de la 1ère à la 6e année.  À l’époque où j’ai été étudiante, au troisième étage,  à part les dortoirs, il y avait trois classes, celle des 1ère, 2e et 3e années, celle des 4e et 5e années et enfin, la classe des 6e et 7e années, la 7e étant l’année du premier certificat d’études. Au 2e étage, la classe des grandes, appelée « L’Académie », regroupait les filles de la 8e à la 12e année jusque vers la fin des années 50, où on enleva la 12e année. La salle de musique est toujours au même endroit; la grande salle était la salle de récréation des filles pensionnaires et servait aussi pour les festivités. Les garçons pensionnaires utilisaient la pièce qui est à l’avant de la bibliothèque comme salle de récréation.

Jadis, les salles à manger s’appelaient des « réfectoires ». Ces pièces se trouvaient au rez-de-chaussée, celui des filles étant dans la salle dite « de pastorale », celui des garçons,  dans la salle à l’arrière du vestiaire (à côté du lavoir). Les religieuses prenaient leurs repas dans la salle au fond de la bibliothèque, la cuisine étant dans le local du Centre Internet (occupé par la CJS au cours de l’été 2016).

Page couverture de l'album souvenir du centenaire , 1961.Le Couvent a célébré son centenaire  en juillet 1961. Les dames du Conseil de l’Amicale, avec la participation des religieuses du Couvent, avaient organisé des festivités comme il était alors de mise pour une fête de cette envergure : messe solennelle, jeu scénique avec récital de la chorale des élèves anciennes et actuelles. Le jeu scénique présenté à l’extérieur avait pour titre : Phare sur la côte. C’était grandiose!

Le Couvent a été une maison d’enseignement jusque vers la fin des années 60, après la centralisation des écoles, la création des polyvalentes et des cégeps. Même après, la grande maison n’était cependant pas déserte puisque plusieurs religieuses y demeuraient encore. Quelques-unes ont œuvré dans les écoles primaires de Deschambault et de St-Marc-des-Carrières, comme enseignante, directrice et secrétaire. D’autres visitaient les malades, on se souviendra de Sœur Lucienne Bertrand qui a ouvert un premier vestiaire pour les familles moins favorisées. Et, il est important de le mentionner, l’école de musique a continué de favoriser l’éclosion des talents chez les jeunes et les moins jeunes, puisqu’on y accueillait des élèves de tout âge… tout comme aujourd’hui!

Extrait chapelle Centenaire du couvent Deschambault 1961

En 1986, pour le 125e anniversaire, une journée de festivités organisée par le Conseil de l’Amicale avait rassemblé quelques centaines d’anciens élèves. La fête avait débuté comme il se doit par une messe suivie d’un repas pour lequel on dut réquisitionner  quelques locaux en plus de la grande salle… la participation des anciens élèves avaient dépassé nos  prévisions! Une dernière rencontre a eu lieu à la fin de juin 1994, alors qu’on saluait les dernières religieuses qui retournaient à Québec. Après une messe  où  les cantiques d’autrefois alternaient avec la liturgie moderne, un hommage a été rendu à toutes ces femmes  qui, depuis 1861, ont consacré leur vie et leurs talents à l’éducation des jeunes filles et garçons. Une belle rencontre, quoiqu’inévitablement nostalgique!

En 1994, la Municipalité achetait le Couvent. On y a installé le bureau de la Fabrique Saint-Joseph-de-Deschambault, un Vestiaire qui continue l’œuvre de Sœur Lucienne Bertrand, et l’École de musique, qui porte maintenant le nom de Denys Arcand. Depuis 1995, la Biblio du Bord de l’eau occupe deux des locaux du rez-de-chaussée. Le Couvent est toujours bien vivant… et comme on peut le constater, il est indispensable à la vie communautaire du milieu.

© Madeleine Genest Bouillé, 2 septembre 2016