Avec les mots de ma sœur…

De 1985 jusqu’en 1994, ma grande sœur Élyane avait écrit ses mémoires dans un petit cahier d’écolier à double interlignes. Elle n’écrivait pas tous les jours. Peut-être y a-t-il d’autres cahiers, mais elle ne m’a prêté que celui-ci. Dans le haut de la première page, elle avait écrit ceci : « Une nation sage conserve ses archives… Recueille ses documents… Fleurit les tombes de ses morts illustres… Restaure ses importants édifices publics et entretient la fierté nationale et l’amour de la patrie en évoquant sans cesse les sacrifices et les gloires du passé ». –  Joseph Howe

Elle débutait ainsi ses écrits le lundi 9 décembre 1985 :

« Des souvenirs, les plus beaux, surgissent à mon esprit;ils arrivent comme ça, par bouffées de fraîcheur. Car pour moi, les souvenirs de jeunesse, c’est toujours de la fraîcheur, une bonne odeur… comme celle du sapin que nous aurons bientôt. » Elle précisait que la veille, jour de l’Immaculée Conception, il neigeait à gros flocons qui tombaient en tournoyant et elle se rappelait ces paroles de notre mère : « Regardez dehors, les enfants, les petits anges secouent leurs casseaux! »  Et ma sœur, alors enfant, regardait tant qu’elle pouvait dans le ciel, afin de voir au moins un ange, secouant son casseau de neige. Maman disait aussi : « Soyez sages, si vous voulez que le Père Noël vous donne des cadeaux, parce qu’à tous les soirs, il y a un ange sur le toit qui écoute ce que vous dites et regarde ce que vous faites, et il va le dire au Père Noël. » Élyane se demandait alors si vraiment l’ange comprenait tout ce qu’il voyait, mais elle ajoutait que cela l’incitait à être plus sage. Et parfois le soir, avant de se mettre au lit, elle regardait par la fenêtre, se demandant si l’ange allait aussi sur le toit des cousins Dussault qui habitaient presque en face.

Les enfants de la famille Genest, 1942. Sur la photo, Claude est absent – il n’aimait pas de faire photographier… (Coll. privée, Madeleine Genest Bouillé).

Le récit des mémoires d’Élyane se poursuit le 9 juillet 1990.  Notre frère aîné, Claude, est décédé depuis janvier 1988. Les deux aînés, qui n’avaient qu’une année de différence, étaient très près l’un de l’autre, et ma sœur fut profondément affectée par ce départ.  Ce 9 juillet donc, Élyane écoutait des enregistrements de vieilles chansons en se remémorant les soirs où, avec Claude et quelques amis, ils sortaient sur la galerie le « guibou » – on appelait ainsi le gros gramophone à manivelle – et qu’ils faisaient jouer les disques de Georges Guétary, Luis Mariano et André Dassary, les chanteurs à la mode de ce temps-là.

Il n’y a rien comme les chansons anciennes pour raviver les souvenirs… En écoutant « Il n’y a qu’un Paris », chanson d’André Dassary, ma sœur se remémore la première fois où elle a entendu cette chanson. Je lui donne la parole : « J’étais chez Mémère, j’avais couché là, dans le lit entouré de rideaux, avec tante Irma. Cet air-là m’a poursuivi une partie de la nuit; il se mêlait au bruit des feuilles du gros peuplier qui était devant la fenêtre. Les soirs d’été, avant de se coucher chez Mémère, on allait chercher à tâtons dans le jardin, des feuilles de salade qu’on mangeait avec des beurrées de beurre. Hum! Que c’était bon! Pépère se levait la nuit pour jouer une « patience » et manger du pain et du lait. »  Elle ajoute qu’elle allait sentir sur le bord de l’escalier… Ça me rappelle que j’ai raffolé moi aussi d’aller écouter jaser les grandes personnes sur le bord de l’escalier quand j’étais petite!

Toujours en 1990, ma grande sœur revient à ses Mémoires, le 30 juillet. Elle raconte comment notre mère en a vu de toutes les couleurs avec nous « dix », lorsque nous demeurions sur le grand chemin – ainsi appelait-on alors, le Chemin du Roy. Voici quelques bons – ou plutôt mauvais – coups de quelques-uns des enfants Genest.  « Vers 1942 je crois, Lulu (Jacques), qui n’avait que 4 ans, s’était découvert des talents de peintre. Il avait été « taponner » dans la peinture rose destinée à une chambre et il y avait saucé le chapelet bleu à Maman qui était devenu « fleuri rose »… comme il s’était fait prendre sur le fait, tout gêné, il était allé se tapir dans un coin de la chambre tapissée; comme il était barbouillé de peinture rose, il avait laissé sa trace imprimée dans le coin. »

Plus loin, Élyane nous raconte que Fernand, le huitième de la famille, fouillait partout, silencieusement, en se glissant comme une belette, précise-t-elle. Maman a toujours adoré les bibelots. Sur les meubles et sur les étagères, on trouvait un peu de tout : des bergères et des princesses, des petits bonhommes et des animaux. Mais, comme le dit ma sœur, « Plusieurs bibelots (bonhommes et animaux) avaient déjà eu la tête « partie » et recollée avec une « mâchée de gomme ». Quand Fernand entendait arriver quelqu’un, il se dépêchait de reposer les têtes arrachées… mais dans sa hâte, il se trompait souvent et on retrouvait des bonhommes à tête de chien aussi bien que des chiens à tête de bonhomme! »

On m’a toujours dit que j’étais «  tannante ».  À ce propos, voici ce qu’en dit ma sœur : « Madeleine, elle, restait éveillée tard… elle descendait de son lit et s’en venait en bas. Malgré qu’elle était bien petite et légère, elle faisait assez de bruit que Maman l’appelait « les pieds de fer »… Elle aussi fouillait partout; un jour, elle s’était coiffée avec de la graisse « pur lard » (du saindoux). Elle avait les cheveux tout luisants! Une autre fois, elle avait trouvé de la colle de farine pour coller la tapisserie… elle s’en était fait un shampoing… il a fallu lui couper les cheveux tellement ils étaient collés. »

Je vous reviens avec d’autres souvenirs de ma grande sœur dans un prochain Grain de sel!

© Madeleine Genest Bouillé, 23 août 2018

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Il restera de toi…

À l’automne 2016, j’avais écrit Rêves de jeunesse, à l’occasion de l’anniversaire de naissance de mon frère Fernand, le 30 septembre. Il était atteint depuis déjà plusieurs années de démence fronto-temporale. Une maladie vraiment méchante, selon moi, pire qu’Alzheimer, car à plus ou moins brève échéance, la personne atteinte en vient à n’avoir plus aucun moyen de communiquer. On m’a expliqué que certaines cellules du cerveau sèchent. Après des périodes tour à tour de dépression, de révolte, d’apathie, arrive le temps où c’est le néant. Et ça dure en moyenne de 6 à 8 ans à compter du diagnostic. Fernand ne parlait plus depuis déjà quelques années; on avait souvent l’impression qu’il ne nous voyait pas ou qu’il ne nous reconnaissait pas. Une fois l’an dernier, alors qu’en lui disant « au revoir », je lui ai serré la main, il m’a regardée intensément, ce qui n’était pas arrivé depuis un bon bout de temps. Ce fut pour moi la dernière fois.

Depuis quelques mois, il n’était plus présent, d’aucune façon. Il nous a quittés dans la nuit du 17 au 18 janvier. Enfin! Tel un oiseau fatigué de se cogner aux barreaux de sa cage, quelqu’un a ouvert la porte et il a pris son envol. Ce quelqu’un a libéré son âme… et nous avons perdu un frère! Pour se souvenir de lui, nous avons surtout toutes ces belles photos du phare de l’Ilot Richelieu et de son frère jumeau, tous les deux détruits au début des années 70. Fernand a photographié l’ilot et les phares de tous les côtés, au printemps, en été, en automne. Il a commencé très jeune à se rendre en chaloupe à « l’Ilette » comme on disait, seul ou avec ses amis.

Notre chien Bruno, août 1963.

Quatre albums de photos racontent l’enfance et la jeunesse de Fernand. Tous les membres de la famille se retrouvent à un moment ou à un autre sur ces photos, même – et je dirais surtout – notre chien Bruno, qui se laissait habiller et qui posait, un vieux chapeau sur la tête, près des toutous des plus jeunes. Fernand avait reçu une petite caméra, « un kodak » pas cher, dans lequel on plaçait un rouleau de pellicule. Il y avait des rouleaux de 12 ou de 24 photos. Fernand devait souvent se contenter des 12 poses, qui coûtaient moins cher! J’ai publié plusieurs de ces photos à maintes reprises; elles datent des années 1955, 56 et 57, pour les plus anciennes qui sont en noir et blanc. À cette époque, il « tournait des films » avec ses amis et ses frères, des films de cow-boys et d’Indiens dont, en plus d’être photographe, il était metteur en scène. Fernand avait beaucoup d’imagination; il excellait dans toutes les matières scolaires et il dessinait avec beaucoup de souci du détail; il construisait aussi des modèles réduits de bateaux. Soigneux de sa personne, il a toujours été méticuleux à l’excès… un trait dominant de son caractère.

Juin 1963…

À l’adolescence, les activités ont changé évidemment, mais il prenait toujours des photos! Il y eut l’époque du groupe de musique Rock, plusieurs photos en témoignent. Fernand cultivait toujours son goût pour la mise en scène; sur ses photos on le retrouve avec une guitare ou un fusil… Puis est venu le goût de la navigation; les promenades en chaloupe ne suffisaient plus! Même si ces promenades ont donné lieu aux plus belles photos, celles de l’ilot et des phares. Au début des années 60, il part étudier à l’Institut de Marine à Rimouski. Les dernières photos nous montrent mon jeune frère, tout d’abord à son bal de finissant, avec une demoiselle évidemment! Un peu plus tard, il pose, très décontracté, sur le premier bateau où il a navigué. On le croyait parti pour une belle carrière!

Qui était Fernand? Vraiment, je ne sais pas. Fernand était secret, il ne s’ouvrait pas à n’importe qui. Je crois que très peu de gens ont eu la chance de le connaître vraiment, bien qu’il semble avoir été apprécié de ses compagnons de travail, à ce qu’on m’a dit. Ce dont j’aime à me rappeler, c’est de son sens de l’humour qui était assez particulier; quels joyeux moments nous avons eus en famille avec lui!

Que restera-t-il de toi, mon frère? Quelques souvenirs reçus du temps où on s’échangeait des cadeaux à Noël, objets que tu avais choisis minutieusement ou que tu avais fabriqués, beaucoup de CD – tu aimais la musique, c’est de famille! Il restera surtout des photos! Des images magnifiques de l’époque où deux phares balisaient le chenal au pied du Rapide Richelieu… Et en terminant, je reprends ces paroles d’un beau chant de funérailles : Il restera de toi.

« Il restera de toi ce que tu as offert, entre tes bras ouverts, un matin de soleil…
Il restera de toi, de ton jardin secret, une fleur oubliée qui ne s’est pas fanée…
Ce que tu as offert en d’autres revivra. Celui qui perd sa vie, un jour la trouvera. »

Photo: Fernand Genest.

© Madeleine Genest Bouillé, 22 janvier 2018

L’Esprit de Noël

On l’a ou on l’a pas! Quoi qu’il arrive dans la vie, malgré les coups durs, quand on possède l’Esprit de Noël, c’est pour longtemps.

Ma mère aimait Noël, même dans les dernières années de sa vie, alors qu’elle ne pouvait plus participer activement aux préparatifs. Demeurant toujours dans sa maison, elle n’avait plus la capacité de s’occuper de la popote, ni des décorations, mais comme elle avait hâte qu’on vienne cuisiner les beignes, les tourtières et autres mets qui seraient servis au réveillon! Quand je faisais son gâteau aux fruits, elle en surveillait la cuisson avec son nez. Habituée au poêle à bois, elle ne se fiait pas aux degrés du four électrique. Elle me disait : « Vas donc voir dans le fourneau; pour moi, le gâteau est cuit, ça sent tellement bon! »

Toute la famille de Julien et Jeanne en 1956.

Et les décorations! Comme elle trouvait ça beau! Elle aimait voir telle décoration en particulier à tel endroit précis. Par exemple, de sa berçante contre le poêle, elle admirait les guirlandes, une rouge et une verte, qui se croisaient au centre du plafond, entre les énormes poutres. Sur la tablette de la cheminée, on déposait les vieux chandeliers en argent, garnis de chandelles rouges et quelques bibelots à l’avenant, aussi dans les couleurs de Noël : du vert, du rouge, un peu de clinquant. Près de l’entrée, sur une autre tablette, un petit sapin doré, qui avait connu des jours meilleurs, faisait quand même son  effet, tandis que sur la table qui avait fait partie du mobilier de salon autrefois, on plaçait le plateau en argent destiné à recevoir les cartes de Noël.

Maman aimait aussi écrire ses cartes de vœux; elle s’y est appliquée jusque dans les toutes dernières années où elle disait, comme pour s’excuser : « J’écris trop mal, ça n’a pas de bon sens! » Dans sa jeunesse, elle confectionnait ses cartes, qu’elle ornait de dessins délicats à l’encre de Chine. L’important étant d’écrire pour chacun et chacune un petit mot personnel; on ne devait pas se contenter de signer seulement son nom.

Dessin de ma mère, Jeanne.

Pour ce qui est de la musique de Noël, je crois qu’elle l’aurait bien écoutée à l’année!  Elle trouvait toujours que les postes de radio tardaient à faire entendre des chansons de Noël. Aussi, dès les premières neiges ou avant si ça n’arrivait pas assez vite, on sortait la musique de circonstance : Tino Rossi qui chantait Petit Papa Noël et Lucienne Boyer qui nous affirmait : Je ne crois plus au Père Noël, et combien d’autres. Quand je faisais jouer les cassettes qu’elle aimait, cela lui rappelait des souvenirs et elle se mettait à raconter sa jeunesse, les Noëls d’autrefois, les veillées du temps des Fêtes. Elle possédait une telle mémoire! Comme elle racontait bien ces anecdotes de son jeune temps! Comme ils semblaient beaux, ses souvenirs!

Oui vraiment, ma mère aimait Noël et le temps des Fêtes. Elle n’a jamais vécu dans l’opulence et n’a jamais pu faire de cadeaux somptueux, mais elle nous a légué ce cadeau précieux entre tous, l’Esprit de Noël. Elle possédait ce qui, à mon avis, en fait véritablement l’essence : un cœur plein de générosité, une capacité d’émerveillement, une foi inébranlable. Sa tendresse pour les siens était immense; elle aimait le beau et a su nous le faire découvrir, ce qui est, je crois, un don inestimable!

Mon père Julien et ma mère Jeanne à Noël, en 1973.

Maman nous a quittés en août 1996, mais elle demeure toujours bien vivante dans notre mémoire, surtout à ce temps de l’année, qu’elle affectionnait particulièrement. Comme elle, je crois que j’aimerai toujours le temps des Fêtes. Tant pour les souvenirs qui s’y rattachent, que pour ces moments précieux que nous vivons ensemble en famille et qui un jour, deviendront souvenance.  L’Esprit de Noël, je vous le redis, on l’a ou on l’a pas!

© Madeleine Genest Bouillé, 4 décembre 2017

Du temps de « Madame Chose »

Autrefois, il était d’usage pour les femmes mariées de porter le nom du mari.  Et pas juste le nom, le prénom aussi. Ma mère, Jeanne Petit, s’appelait donc Madame Julien Genest, et comme sa sœur Alice avait elle aussi épousé un Genest, pour les différencier, on disait Madame Julien et Madame Léo. Quand je me suis mariée, cette façon de faire était  encore en usage. J’étais née et j’avais grandi dans ce même village où nous demeurons encore; comme je travaillais « au téléphone » – même si on ne me voyait pas, on m’entendait –, la plupart des gens connaissaient mon nom. Et voilà, que du jour au lendemain, je devenais Madame Bouillé… pas Madame Zéphirin, ni Madame Louis-Joseph, non, Madame Jacques!

Papa et Maman, 1942 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

À cette époque, il y avait aussi une mode vraiment ridicule; les femmes s’adressaient à leur voisine, en l’appelant « Madame Chose »… en langage courant, ça donnait plutôt « Mame Chose ». On entendait ça couramment. Une fois, je ne sais plus quelle dame s’était adressée à ma mère en utilisant l’expression « Mame Chose »; ma mère avait répondu : « Genest, Madame Genest ».

Il n’y a pas longtemps, j’ai regardé la retransmission d’une des fameuses « Soirées du Bon Vieux Temps », qui était télédiffusées au canal 7, le poste de Sherbrooke. Ces soirées étaient animées par Louis Bilodeau. Je crois que tous les villages du Québec y sont passés. L’émission que j’ai visionnée présentait le village de Saint-Marc-des-Carrières. C’était en 1976, l’année où nos voisins fêtaient le 75e anniversaire de fondation de leur municipalité. J’ai revu des gens que je connaissais… plusieurs sont disparus; pensez donc, il y a quarante et un ans de ça! L’animateur présentait tout ce beau monde, en commençant par les notables, Monsieur le curé Beauchemin, Monsieur le Maire, Alcide Rochette, accompagné de son épouse, qui fut présentée ainsi : « Madame la Mairesse »! Elle n’avait pas besoin d’autre présentation. Puis ce fut le tour du président des Fêtes, Monsieur le Docteur Antoine B. Dussault, accompagné aussi de son épouse, Madame Docteur Dussault. Que dire de plus? Ensuite on présenta les musiciens, les danseurs et autres artistes. Madame Robert Légaré que je connaissais pour l’avoir souvent rencontrée au cours des soirées Lacordaire, a chanté une chanson à répondre de sa belle voix de soprano, qui était plutôt habituée aux  mélodies plus classiques. C’était quelqu’un Madame Légaré! Quel beau souvenir! Et que de belles dames, dans cette assemblée… toutes vêtues de robes longues et joliment coiffées. Mais pas un seul prénom à mettre sur les visages de toutes ces femmes… Dommage!

Comité historique du 75e anniversaire de St-Marc-des-Carrières (image du programme souvenir).

Un peu plus tôt cet automne, je vous ai parlé des maires qui ont jalonné l’histoire de notre municipalité. S’il fallait que j’essaie de nommer le prénom de chacune des épouses, je devrais chercher pas mal loin!  À commencer par le Sieur Paul Benoît, dont il n’est nulle part fait mention qu’il ait eu une épouse… et pourtant, il a quand même eu une belle descendance. Celle qui a eu la chance de porter son nom le plus longtemps fut certes l’épouse de notre maire Louis-Philippe Proulx. Marie-Louise Marcotte était une « demoiselle attardée », très connue par chez nous, quand elle convola avec M. Proulx, qui n’était pas non plus de la première jeunesse. Comme celui-ci ne survécut pas longtemps à son mariage, Marie-Louise reprit donc son nom… qu’on n’avait pas eu le temps d’oublier!

Louis-Philippe Proulx et son épouse, Marie-Louise, 1947 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Je n’ai pas très bien connu Madame J.B.H. Gauthier, mais je sais qu’elle s’appelait Marie-Ange. À ce qu’on m’a raconté, cette femme qui tenait sa maison et sa famille de main de maître (ou plutôt de maîtresse), me laisse croire qu’elle aurait mérité qu’on l’appelle par son prénom. Par contre, j’ai bien connu l’épouse du maire C.H. Johansen, Madame Simone. Dans mon premier livre, Grains de sel, grains de vie, j’ai parlé de cette femme admirable, qui était la mère de mes amies d’enfance, Colette et Madeleine, ainsi que de sept autres enfants. J’ai parlé de sa patience, de son accueil chaleureux. À la fin du texte qui lui est consacré, j’ai écrit : « Sans bruit, sans longs discours, tout simplement, vous avez pris votre place : ni devant, ni derrière votre « notable » de mari, mais à côté de lui, toujours. » Elle méritait son titre de « Madame la Mairesse », mais elle préférait qu’on l’appelle Madame Johansen, comme c’était encore la coutume.

Au cours des années soixante-dix, il a été décrété que les femmes mariées porteraient leur nom de baptême, évidemment, elles reprenaient aussi leur prénom. Dans les débuts de cette nouvelle loi, il arrivait parfois qu’on doive appeler deux fois les femmes qui attendaient leur tour dans une salle d’attente, soit chez le médecin ou chez le dentiste; il y avait tellement longtemps qu’on ne les avait pas appelées par leur nom!  Plusieurs dames ne se sentaient pas à l’aise d’utiliser leur nom de « jeune fille »  dans la vie courante; au téléphone surtout, elles continuaient de se nommer  du nom de leur mari.  Mais au moins,  le terme « Madame Chose » avait disparu!

© Madeleine Genest Bouillé (ou Madame Jacques…), 22 octobre 2017

Ah! Les framboises!

Ce soir, après le souper, mon époux est allé bravement cueillir des framboises dans le champ près de la rivière. Des vraies framboises sauvages, comme on en ramassait quand on était enfants et que papa nous emmenait avec lui dans le bois sur la côte, de l’autre côté de la voie ferrée du CN. Ça nous semblait loin; on montait dans le champ derrière notre vieille maison de pierre, on traversait le ruisseau Gignac sur le pont de bois et on continuait… Un peu plus haut dans le champ, il y avait un petit bosquet où il poussait toutes sortes d’arbres, cenelliers, trembles, cerisiers sauvages, amélanchiers – qu’on appelait « arbres à petites poires ». Et enfin, on arrivait à la « track », comme on disait. Parfois, on avait la chance de voir passer un train; on comptait les « cages », jusqu’à ce qu’enfin arrive la dernière, « la cage du Père Noël ». La petite gare était peut-être encore utilisée, mais je n’en suis pas certaine.

Le combat fait rage dans le champ! À l’arrière-scène, on voit la petite gare d’autrefois… (photo: Fernand Genest, coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Nous n’avions plus qu’à monter la côte, qui n’était pas bien raide, mais il fallait attendre les plus jeunes qui allaient à la vitesse à laquelle leurs petites jambes leur permettaient d’aller. Georges ne voulait pas passer pour un bébé; il se dépêchait et marchait à grandes enjambées, comme un homme! Roger, plus jeune d’une année, faisait de son mieux, mais son petit seau attaché à sa ceinture lui battait les jambes et il nous criait de l’attendre. Pauvre petit bonhomme! Parfois, il fallait rattacher son soulier, ou encore il perdait son chapeau, c’était toujours une aventure! Il nous ralentissait, mais jamais notre père ne réprimandait  les petits… ni même les plus grands!

Mes frères! (Coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Nous ne devions pas trop nous éloigner les uns des autres, même si le bois n’était pas très épais. Florent était le champion ramasseur de framboises! Il cueillait les fruits consciencieusement comme tout ce qu’il faisait et remplissait son contenant avant tout le monde. Heureusement! Car André et moi n’arrêtions pas de parler et de s’inventer des histoires. Nous étions des espions à la poursuite de redoutables bandits; les vaches qui paissaient au pied de la côte n’ont jamais su qu’elles faisaient partie de notre scénario. Sans s’en douter, ces pauvres bêtes jouaient le rôle des méchants! Il existait à cette époque un illustré qui avait pour titre, l’Agent X-13, et André dévorait ces petites revues. Alors on jouait aux détectives et on prenait notre rôle tellement à cœur qu’on en oubliait évidemment de ramasser les framboises. Florent nous disputait bien un peu, mais il finissait de remplir nos seaux! Il n’était pas question de revenir à la maison avec un contenant vide.

Les dangereux ennemis de nos aventures champêtres! (photo: Fernand Genest, coll. privée Madeleine Genest Bouillé)

Papa qui travaillait à Montréal, dans une fonderie, était tellement heureux quand il se retrouvait dans la nature. Il profitait de ces moments pour nous enseigner les noms des arbres, des fleurs et des fruits. Il semblait connaître tout ce qui poussait dans le bois. Quand il trouvait une « talle » de « quatre-temps » ou de « catherines », il nous les faisait goûter, tout en nous prévenant de ne goûter que les fruits qu’il nous indiquait. Je n’ai jamais trouvé le vrai nom des « catherines », petit fruit qui ressemblait aux framboises, et qui n’était peut-être qu’une variété de cette espèce. Par contre, je sais maintenant que le quatre-temps est le fruit du cornouiller. Ces petits fruits ronds d’un beau rouge orangé, sont groupés par quatre. Au printemps, les cornouillers forment un beau tapis de fleurs blanches. Papa nommait aussi les différents oiseaux qui nous égayaient de leurs chants. Nous aimions particulièrement l’oiseau des bois qu’on appelait « Frédéric » et qui a pour nom le bruand chanteur. Quand on l’entendait, on lui répondait sur le même ton: « Cache tes fesses, Frédéric, Frédéric! » Un des garçons s’amusait à siffler comme l’oiseau, si bien qu’on les prenait souvent l’un pour l’autre. Comme je marche maintenant de préférence sur les surfaces planes et solides, je n’entends plus que rarement le chant de « Frédéric ».

Mes parents, Julien Genest et Jeanne Petit (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Ah! les framboises! J’ai déjà dit que c’était le fruit préféré de ma mère. Je ne crois pas que c’était seulement à cause de sa saveur et de son parfum. Le temps des framboises, voyez-vous, c’était aussi le temps des vacances de notre père… des vacances qui passaient hélas, bien trop vite! Ce petit fruit si fragile, qui, quand on le cueille, se tasse dans le contenant, si bien qu’il baisse de moitié, c’était le symbole même de notre été, si court qu’on aurait toujours voulu le remplir à ras bord. Malgré tout, aujourd’hui encore, quand on arrive à la fin de l’été, on a toujours l’impression qu’il nous en manque un bout! Mais quand même, quel beau temps que celui des framboises!

© Madeleine Genest Bouillé, 26 juillet 2017

Sombreros et mantilles

On a les vers d’oreille qu’on peut! Depuis quelques jours, je m’éveille avec une chanson des années 40 qui a pour titre Sombreros et mantilles. Allez savoir pourquoi! L’artiste qui interprétait cette chanson s’appelait Rina Ketty; elle avait un fort accent italien, étant née à Sparzana, en Italie. Elle avait pour prénom Cesarina… dont elle avait gardé seulement les deux dernières syllabes, comme nom d’artiste.

Maman aimait bien cette chanteuse qui avait une jolie voix claire. J’étais toute jeune encore alors que Rina Ketty était déjà une vedette très connue. Ses chansons passaient fréquemment à la radio. Je me rappelle que maman fredonnait souvent en écoutant ces refrains, soit : Sérénade sans espoir, La Madone aux fleurs, et évidemment Sombreros et mantilles. J’essayais bien d’apprendre les paroles pour chanter moi aussi ces chansons, mais je ne les comprenais qu’à moitié… et encore!

Voici les paroles du début de la chanson Sombreros et mantilles : « Je revois les grands sombreros et les mantilles, j’entends les airs de fandango et seguedilles, que chantent les senoritas si brunes, quand luit sur la plazza, la lune ». Et voici à peu près ce que je comprenais: « Je revois les grands sombreros et les frémilles… j’entends un air de vent dans le dos et des guenilles… qui chante la senorita des prunes… quand on est loin là-bas, la lune. » C’était n’importe quoi! Mais j’aimais tellement chanter que ça ne dérangeait nullement de ne pas avoir les bons mots.

Je dois ajouter que chez nous, avec quelques frères plutôt moqueurs, c’était un jeu de changer les paroles des chansons qu’on entendait à la radio ou sur les disques qu’on écoutait à la maison, surtout qu’on n’y comprenait pas grand’chose. On plaçait n’importe quel mot, du moment que ça rimait, ça faisait l’affaire. Et certains de mes frérots avaient un vrai talent pour rendre la chanson comique et parfois même un peu méchante, mais si peu! On avait du plaisir à peu de frais, surtout quand il s’agissait de chanteurs et chanteuses qui possédaient un accent étranger, tels Rina Ketty, Tino Rossi et surtout Luis Mariano, qui était originaire du pays Basque espagnol. C’était alors le chanteur préféré de ma grande sœur et elle n’aimait pas ça du tout quand on virait les chansons de son beau Mariano à l’envers. Ce pauvre Luis! Il écorchait le français tellement qu’on ne saisissait presqu’aucune des paroles qu’il s’efforçait pourtant de bien chanter, de sa superbe voix de ténor. Il me revient justement la chanson du film Andalousie, dans lequel Mariano  incarne un toreador; alors qu’il est porté en triomphe juste avant de livrer un combat sans merci avec le taureau, il chante « Ole torero! C’est l’honneur des gens de cœur et de courage… » Je crois que c’est la seule phrase complète dont on saisissait les mots. Les couplets de cette chanson parlent entre autres, du « fier torero Dominguez Romero, dont la vaillance sans défaillance est le drapeau ». Ce pauvre torero! Il était méconnaissable, quand nous chantions ses exploits!

Les chansons de Luis Mariano étaient pour la plupart truffées de mots espagnols. Entre autres, la chanson thème du film La Belle de Cadix, où on parle de caballeros, de posada, des hidalgos, Juanito de Cristobal et Pedro le matador. Ce n’était vraiment pas étonnant si la Belle de Cadix, à la fin du premier couplet « ne voulait pas d’un amant » et à la fin du deuxième, « est entrée au couvent »!

Je me suis égarée avec Luis Mariano… rien que de très normal! Mais je reviens à Rina Ketty dont les mélodies rythmées étaient aussi sujettes à des changements de paroles de notre part lorsque nous étions enfants. Une de ses plus belles chansons a pour titre Montevideo, qu’on s’amusait à nommer « Montez vider l’veau ». Et pourtant, quelques années plus tard, alors que je commençais à connaître les chansons à la mode et que je me faisais un devoir d’apprendre consciencieusement toutes les paroles, c’est justement Montevideo que j’ai interprété pour ma première soirée d’amateurs. Ce genre de veillée était très à la mode. Tous ceux et celles qui chantaient ou jouaient d’un instrument donnaient leur nom pour participer à ce concours, où les gagnants recevaient un prix, jamais bien gros; mais ce qui importait, c’était de participer et d’être applaudi, comme de vrais artistes! Ma tante Rollande était l’accompagnatrice attitrée. Elle jouait du piano à l’oreille et pouvait accompagner presque n’importe quelle pièce… même quand l’interprétation était plus ou moins juste. C’était elle qui m’avait suggéré cette chanson, dont la musique, sur un rythme sud-américain, est assez difficile. C’était toutefois une pièce qui mettait en valeur autant le talent de l’accompagnatrice que celui de l’interprète. Vous me demandez si j’ai gagné? Je ne m’en souviens même pas… mais il me semble que je portais une robe mauve.

Pour terminer, j’emprunte quelques-unes des paroles de Sombreros et mantilles :

« J’ai quitté le pays de la guitare… Mais son doux souvenir en mon âme s’égare… Dans un songe souvent, tandis que mon cœur bat… Il me semble entendre tout bas… Une chanson qui vient de là-bas. »  Il me faudrait plutôt dire, « une chanson qui vient de ce temps si lointain ».  À une prochaine parlure!

© Madeleine Genest Bouillé, 20 juillet 2017

Mois de mai, mois de Marie

« C’est le mois de Marie, c’est le mois le plus beau… » La mémoire s’amuse souvent à embellir nos meilleurs souvenirs, tout comme elle noircit à plaisir les moins beaux. Mais aujourd’hui, en ce début de mai, j’ai le cœur en fête, comme chaque année à ce temps-ci. J’ai de si belles images des mois de mai de ma jeunesse!

Monument à la Vierge, 1963 (communément appelé « la Grotte »).

Ainsi, quand j’étais étudiante et qu’on allait au « Mois de Marie », il me semble qu’il faisait toujours beau. Je me rappelle aussi qu’en sortant de l’église, on s’attardait pour cueillir des lilas derrière le vieux presbytère; curieusement, les photos de cette époque indiquent que le terrain était entouré d’une clôture pas mal haute et difficile à enjamber. Sans doute y avait-il un passage quelque part, car dans le film tout droit sorti de ma mémoire, je marche en riant et en chantant avec quelques jeunes aussi folles que moi et on a chacune un bouquet de lilas! On était très assidues au « Mois de Marie » qui avait lieu tous les soirs de mai, sauf peut-être le dimanche, sur ce point, mon souvenir n’est pas clair. Évidemment, n’ayant pas l’habitude de sortir le soir les jours de classe, ces exercices de piété étaient pour nous une occasion rêvée! À bien y penser, il y avait certainement des soirs où il pleuvait et certaines années, forcément il devait bien arriver que la floraison des lilas soit en retard. Comme quoi la mémoire ne conserve dans son album de photos que ce qu’elle veut bien garder!

Durant mes dernières années d’étudiante au couvent, je me souviens que parfois, au mois de mai, on s’installait sur la galerie le soir pour étudier; les examens de fin d’année approchaient, il fallait redoubler de zèle. Mais quel plaisir nous avions! Comme dans la chanson interprétée par Dominique Michel, En veillant sur l’perron, on se moquait des gens qui passaient et on riait beaucoup pour tout et pour rien. J’avais un petit poste de radio à « transistor », que je plaçais pas loin de la porte, car ce bidule n’avait pas une grande portée et il fonctionnait mieux à l’intérieur qu’à l’extérieur. On écoutait les chansons du Hit Parade américain. Il y avait un nouveau chanteur, canadien celui-là, il s’appelait Paul Anka; à ma connaissance, il est toujours vivant; je l’espère bien, il a mon âge ! Alors quand on entendait un des succès de ce chanteur, soit Diana ou Put your head on my shoulder, c’était l’euphorie! On chantait à tue-tête, sans connaître les paroles, mais ça n’avait aucune importance. Finalement, je ne crois pas qu’on étudiait très fort. De ces moments de notre jeunesse où nous étions, selon les adultes, « pas raisonnables » et « énervées », je ne garde que des souvenirs heureux.  Oui, vraiment, je ne regrette rien de nos folies de jeunes étudiantes. C’était le bon temps!

Un souvenir plus lointain se pointe… il date de mai 1949. Au cours de l’année scolaire, je demeurais chez Aurore et Lauréat Laplante, soi-disant parce que c’était plus près pour aller au couvent, mais en plus, cette année-là, ma famille était occupée par le déménagement qui à l’époque, avait toujours lieu le 1er mai. J’avais gagné lors d’un concours un cabaret décoré d’une image sous verre représentant l’Angelus de Millet. Aurore m’avait suggéré de donner ce cabaret à maman pour la fête des Mères, qui avait lieu le dimanche suivant. Je ne gagnais jamais rien dans les multiples tirages pour les œuvres missionnaires des Sœurs, et cette fois j’avais reçu un prix; je ne me souviens plus pourquoi, sans doute pour un concours de français. Inutile de dire que j’en étais très fière! Mes parents venaient d’emménager dans la vieille maison de pierre, sur la rue qui s’est appelée plus tard Johnson. C’était la première fois où j’allais dans cette nouvelle demeure, et de plus la première fois où je sortais non-accompagnée, sauf pour aller à l’école ou à l’église. Je revois encore Aurore et Lauréat, debout sur le coin de la galerie, qui me suivaient du regard jusqu’à ce que j’aie tourné le coin de l’hôtel Deschambault, lieu de perdition et endroit dangereux en raison des autos qui arrivaient et repartaient à toute heure du jour. C’était aussi la première fois où je marchais dans la vieille route, j’avais 7 ans… Imaginez, c’était toute une aventure! Par la suite, j’ai pris l’habitude de me rendre chez nous à chaque congé et pour les vacances. En 1957, à la fin de mes études au couvent, je suis revenue dans ma famille pour y demeurer, et ce, jusqu’à mon mariage.

Maison Genest, en 1955.

La vie est drôlement faite… après avoir réintégré le cercle familial, dès 1958, je retournais chez les Laplante pour travailler au Central du téléphone, d’abord comme remplaçante et après l’intermède « presseuse » à Ville Le Moyne, je repris le chemin du Central jusqu’en mai 1964.  J’étais prédestinée à fréquenter la vieille maison sise aujourd’hui au 215, sur le Chemin du Roy, puisque mon frère et sa famille y habitent depuis 1974.  À chaque fois que j’y vais, le souvenir des personnes que j’ai connues me revient… et encore plus, depuis le départ de ma petite belle-sœur Diane, qui nous a quittés il y aura bientôt un an.

Moi au 215, chemin du Roy, en 1957…

Aujourd’hui, il n’y a plus de célébration du « Mois de Marie » à l’église et quand je m’assois sur la galerie, c’est pour lire ou pour admirer le paysage, le même depuis plus de 45 ans, mais dont jamais je ne me lasse. J’aime toujours autant le mois de mai et quand je cueille mes lilas sur le bord de la côte en face de chez moi, il me semble que je retrouve un peu de l’insouciance de mes jeunes années!

© Madeleine Genest Bouillé, 27 avril 2017

« À quoi qu’on joue? »

Comme si c’était hier… je revois les amis de mes jeunes frères arriver chez nous, vers midi et demie, les beaux jours de vacances, et même les jours moins beaux. Je me rappelle surtout de Jean-Claude, qui demandait toujours : « À quoi qu’on joue? »

Vendredi dernier, à l’occasion de la Journée Mondiale du Livre et du droit d’auteur, la Biblio du Bord de l’eau recevait un collectionneur de jouets anciens, Jean Bouchard, originaire du Lac Saint-Jean. Monsieur Bouchard avait apporté une quantité de jouets de toutes sortes, datant de 1939 à 1969.  Il a d’ailleurs publié un livre abondamment illustré où il parle de tous ces jouets. Quelle soirée intéressante! Le bonheur de retomber en enfance!

Tel un magicien sortant un lapin de son chapeau, notre invité commence à exhiber ses trésors. Voici une poupée « avec pas de cheveux » : « J’en ai eu une pareille! » Et  apparaissent la corde à danser, la balle en caoutchouc bleu-blanc-rouge, une toupie musicale, des autos en plastique et en métal, un petit poêle avec un four; chaque jouet est ponctué de  « Oh! J’en avais un comme ça » ou « Ah oui! Je m’en rappelle ! » ou « Si j’ai joué avec ça! » Et voilà que le magicien nous présente un catalogue de Noël. La nostalgie envahit l’assistance… qui parmi nous n’a pas choisi ses cadeaux de Noël dans le catalogue chez Simpson’s ou chez Eaton, à moins que ce soit chez Dupuis & Frères.

C’est maintenant le tour des jouets d’hiver. Monsieur Bouchard exhibe un « traîne-fesses », c’est le nom le plus poli qu’on peut utiliser pour identifier cet engin. L’objet en question est fait d’un ski coupé, sur lequel on a fixé une bûche, écorcée ou non et, sur la bûche est clouée une planche qui sert de siège. Les hommes d’un certain âge présents  semblent tous avoir connu ce véhicule, si on peut appeler cela ainsi. Mes frères glissaient avec ce jouet casse-cou dans la côte en face de chez nous. J’ai essayé ça moi aussi… on prenait de méchantes culbutes! Pour faire suite, de vieux bâtons de hockey, des patins à deux lames qui ont sûrement été chaussés par plusieurs petits joueurs, et un magnifique chandail en vraie laine rouge, à l’effigie du Canadien de Montréal, nous ramènent au temps où tous les petits garçons, ou presque, rêvaient de devenir des Maurice Richard ou des Jean Béliveau!.

Puis vient le tour des jeux de société. Un beau damier à deux faces, sûrement ancien, un jeu de hockey sur table, des cartes à jouer, un jeu de serpent-échelle; des jeux que nous avons tous connus, et quoi encore! Le conférencier mentionne aussi parmi les jeux « pour jours de  mauvais temps », les « scrap books »… et me sont alors revenus les souvenirs de ces fameux cahiers où l’on collait n’importe quoi n’importe comment, pour occuper  justement les journées où il n’y avait rien à faire dehors. On s’amusait bien et ça ne coûtait presque rien! Je n’ai pas vu cependant dans la panoplie de notre collectionneur notre « jeu de pichenotte ». Quand on était capable de lancer les dames dans un des coins du jeu, d’une seule « pichenotte », on était assez grand pour être admis parmi les vrais joueurs. Chez nous, quand il y avait des fêtes, la table de jeu était toujours sortie et les joueurs se succédaient, espérant chaque fois être le meilleur! Cette table carrée, plantée sur un pied, avec des poches aux quatre coins, existe toujours dans la maison familiale… et il y a toujours quelqu’un qui en joue!

Après la conférence, on échange entre nous sur ce que nous rappellent les différents jouets étalés devant nous.  Un « petit jeune » dans la quarantaine se souvient qu’il avait eu un View-Master et qu’il aimait donc ce jouet! Trente ans plus tôt, j’en avais reçu un moi aussi et ce fut un de mes jouets préférés. Le mien était noir, le sien était rouge, mais la magie créée par cette petite boîte à images était la même d’une époque à l’autre.

Tout en dégustant quelques raisins et des cubes de fromage, accompagnant une coupe de vin, on en vient à parler des jouets de combat : pistolet à pétard ou à eau, bouclier et hache de guerre en plastique; enfin, l’attirail nécessaire pour jouer aux cow-boys et aux Indiens, ou à la police et aux bandits. Jadis, tous les garçons – et souvent des filles aussi – ont joué à ces jeux où il y avait les « bons » et les « méchants ». Aujourd’hui, les seules guerres permises aux enfants sont celles où ils « pitonnent » devant des images de super héros tous plus affreux les uns que les autres, qui font tout exploser, dans des bruits de fureur. Les enfants d’autrefois faisaient autant de bruit, en criant, en courant et en se bousculant… mais au moins ils bougeaient! Il n’est que de regarder les photos que mon petit frère Fernand prenait avec son « kodak » pour constater combien les combattants prenaient leur tâche à cœur!

Chez nous, quand nous étions enfants, nous n’avions pas beaucoup de jouets achetés au magasin, mais quand les amis arrivaient à la maison en demandant : « À quoi qu’on joue? », on trouvait toujours quelque chose à faire.

Merci Monsieur Bouchard pour cette belle soirée qui nous a permis de renouer avec notre enfance. C’est un beau cadeau!

© Madeleine Genest Bouillé, 25 avril 2017

Une odeur de souvenir

Les souvenirs ont souvent une odeur, qui, si elle est agréable, contribue à embellir l’image que la mémoire a gardée; par contre, s’il s’agit d’une odeur désagréable, cela aura évidemment l’effet contraire. En voici la preuve. Encore plus que les beignes, ce sont les « trous » de beigne que j’aime le mieux. Je parle ici des beignes qu’on achète dans les « beigneries »… si toutefois ce mot existe.  Dans ma jeunesse, les « beigneries » les plus populaires étaient les « Dunkin Donuts »; je crois même qu’ils étaient les seuls. Bien entendu, il n’y en avait qu’en ville. Chose certaine, depuis l’histoire que je vous raconte aujourd’hui, j’ai gardé une préférence pour les beignes à la cannelle, dont l’odeur, à tout coup, me ramène à mes 17 ans!

En 1958, j’étais allée passer quelque temps chez ma sœur qui venait de donner naissance à son premier bébé; un beau gros garçon paisible, qu’on admirait comme une œuvre d’art! Imaginez! C’était le premier bébé de la famille! La principale raison de mon voyage était justement pour donner un peu de répit à la nouvelle maman. J’allais sur mes 17ans et je n’étais alors que remplaçante au Central du téléphone, je ne travaillais donc pas souvent… Je commençais à réaliser que l’argent ne pousse pas dans les arbres! Mon beau-frère, un homme pratique qui avait toujours des solutions pour tout, m’avait persuadée qu’en ville, je pourrais facilement me trouver un meilleur emploi. Pourquoi pas? Rien ne me retenait de tenter ma chance à Ville Le Moyne, comme on désignait alors cette partie de la rive sud de Montréal, où demeuraient ma sœur et sa petite famille.

C’était la première fois que je partais de la maison pour plus qu’une fin de semaine et j’en profitais. Il m’arrivait de temps à autre de garder mon neveu, donnant ainsi l’opportunité aux jeunes parents de sortir ensemble, soit pour magasiner ou aller au cinéma. Je n’avais jamais gardé de bébé, même pas chez nous, étant donné que les sorties de maman se limitaient le plus souvent à aller rendre visite à ses parents le dimanche après-midi. Mon neveu, Laurent, était un solide poupon  « pas de trouble », comme on disait dans le temps. Au bout d’une quinzaine de jours, mon beau-frère, qui travaillait pour une entreprise de nettoyage de vêtements m’annonça qu’il m’avait trouvé une « job » chez « Jacques-Cartier Cleaner », son employeur. Je souligne le fait qu’il était alors de bon ton d’afficher en anglais, en ville surtout! Pourquoi « Jacques- Cartier »?  Soit parce qu’on était près du pont Jacques-Cartier ou peut-être aussi que la « shop de nettoyage » était située dans Ville Jacques- Cartier, voisine de Ville Le Moyne, je n’ai jamais su la raison exacte, et cela m’importait peu.

J’ai appris par la suite que l’automne était la saison par excellence pour l’embauche dans ce genre de commerce. C’était le temps du grand ménage et aussi le temps de sortir  les vêtements chauds en prévision de l’hiver. Un beau lundi de septembre, je commençai donc à m’initier à la technique du « pressing ». Je n’avais pas l’habitude de ce genre de travail évidemment, et je n’étais pas rapide. Je me rappelle encore des patrons, les Fournier; d’abord, Monsieur – dont j’ai oublié le prénom – grand bonhomme qui faisait bien ses 250 livres, souriant, jamais pressé et Madame, qui se prénommait Hortense; elle était toute petite, rapide, mais elle avait du caractère! Elle voyait tout, était partout à la fois; c’était visiblement elle qui dirigeait l’entreprise. Je me souviens surtout de Monsieur Maurice, le contremaître des employés de l’atelier, il était en plus originaire de l’Ile Maurice. J’étais fière de moi, car je savais où était située cette île, dans l’océan Indien. Enfin mes leçons de géographie s’avéraient utiles! Monsieur Maurice, un grand bonhomme couleur de chocolat, n’avait pas d’âge… C’était un homme toujours de bonne humeur et il chantait d’une belle voix de basse, des chansons qu’on entendait à la radio. Il chantait autant en anglais qu’en français; quand Madame Hortense était présente, il lui fredonnait sa chanson préférée qui avait pour titre Amapola : « Amapola, l’oiseau léger qui passe… chante ta grâce », en esquissant quelques petits pas de danse.  Il avait le don d’amener un sourire sur les lèvres de cette chère Madame Hortense… qui ne riait pas souvent!

J’ai peu de souvenirs du travail que j’effectuais dans la « shop de nettoyage ». Je me revois placer des vêtements sur des cintres; je me souviens vaguement de la grosse machine à vapeur pour presser les pantalons. J’en avais un peu peur… La plus belle heure de la journée c’était la pause, durant l’avant-midi. Monsieur Maurice faisait le tour du personnel pour prendre les commandes pour le goûter, qui nous était livré de chez « Dunkin Donuts ». Au début je ne savais pas quoi choisir, alors Monsieur Maurice  m’avait suggéré de prendre un beigne à la cannelle accompagné d’un café. Ce fut pour moi une découverte! Tout d’abord, à cause de l’odeur qui évoquait pour moi le soleil de l’Ile Maurice… et puis, quel délice que cette pâtisserie saupoudrée de sucre et de cannelle!

Ma carrière dans le nettoyage à sec et le pressage des vêtements a été somme toute, très courte. J’avais débuté à la fin de septembre; au début de décembre, alors qu’il y avait de plus en plus de besogne, et que moi, je n’allais pas plus vite, on m’a poliment remerciée.  À vrai dire, je n’étais pas fâchée… ce travail ne m’intéressait pas du tout, et je m’ennuyais de mon chez-nous! Ma vie à Deschambault  avec mes amies, le restaurant chez Vézina, les soirées Lacordaire à la salle, et même le Central, me manquaient. Je suis donc revenue dans mon patelin et je suis retournée travailler au Central, puisqu’il manquait encore une remplaçante. Quelques mois plus tard, je suis devenue employée à plein temps, et ce jusqu’en 1964.

Mais j’ai gardé de ce temps-là une préférence pour les beignes à la cannelle, dont l’odeur me  rappelle cette aventure de ma jeunesse et me donne envie de chanter « Amapola »!

© Madeleine Genest Bouillé, 24 mars 2017

Trois quarts de siècle à Deschambault – 2e partie

Jadis les déménagements se faisaient au mois de mai. C’était malcommode surtout pour les enfants qui fréquentaient l’école, et qui devaient parfois changer d’école en fin d’année quand les parents déménageaient dans un autre village. Je ne sais pas ce qui motivait cette coutume, mais ce fut longtemps ainsi.

Reportons-nous donc en mai 1947, alors que la famille Genest emménageait dans la maison ancestrale des Morin, située dans ce qu’on appelait encore « la vieille route ». Cette bâtisse plus que centenaire appartenait à l’un des derniers descendants de cette famille, M. Louis-Philippe Proulx, qui avait été maire de 1940 à 1947. Il demeurait quelques maisons plus loin, avec sa sœur Angeline, près de la route justement appelée « des Proulx ».

La maison en pierre de taille au début des années 50, avec l'appentis à l'est. La cave de la maison, probablement plus vieille, ainsi que l'appentis en pierre des champs seraient les vestiges d'une ancienne poudrière.

La maison en pierre de taille au début des années 50, avec l’appentis à l’est. La cave de la maison, probablement plus vieille, ainsi que l’appentis en pierre des champs seraient les vestiges d’une ancienne poudrière.

J’ai parlé dans un « grain de sel » publié à l’été 2015 de cette demeure où nous avons vécu tous ensemble notre jeunesse, jusqu’au départ de chacun et chacune vers une autre vie. En 1947, cette maison manquait de confort; l’électricité était sommaire, les « commodités » aussi, et le chauffage se résumait au poêle à bois dans la cuisine. De plus, les épais murets de pierre qui séparait la cave en plusieurs compartiments rendaient quasi impossible l’installation d’un chauffage central. Quelques années plus tard, on y est tout de même parvenu, après beaucoup de travail et d’ingéniosité.

Comme maman nous l’a souvent répété : « Nous étions enfin seuls chez nous! Quel bonheur! Les enfants pouvaient jouer, crier, chanter. De plus, il y avait des champs tout autour de la maison… quel beau terrain de jeu! » À cette époque, la vieille route comptait quatorze maisons, plus une beurrerie, qui était située au coin de la route des Proulx. Nous étions désormais plus éloignés de l’école, du couvent et de l’église, mais cela nous importait peu.   

Comme je l’ai mentionné dans la première partie de ce « grain de sel », notre père vivait alors à Montréal. Il venait à la maison lors des congés qui allaient de pair avec les fêtes religieuses, ce qui fait que ses visites pouvaient parfois être espacées de plusieurs mois.  Par contre, en été, il avait deux semaines de vacances. Dans mes souvenirs, ces deux semaines représentaient les plaisirs de tout un été! Dès le début de nos vacances, on répétait souvent : « Quand papa va venir… » Et on énumérait tous les projets que sa visite impliquait : « il va nous emmener nous baigner au fleuve, on va aller aux framboises, on fera un pique-nique sur la grève, on ira au troisième rang, sur la terre à bois à Pépère… » Que de projets! Maman, qui n’évoquait jamais devant nous sa lassitude devant le fardeau qu’elle était seule à porter la plus grande partie de l’année, manifestait sans retenue sa joie, dans l’attente des vacances de notre père.

Les années passaient… Ma sœur aînée, Élyane s’est mariée en 1957; et mon grand frère Claude, en 1960. Le 30 décembre de cette même année, la vie de notre famille allait basculer d’une façon irrémédiable. Mon père, terminant son « quart » de travail à minuit, fut renversé par une auto en descendant de l’autobus qui le ramenait à la maison où il demeurait. Il fut hospitalisé six mois, dont trente jours, inconscient, suite à une grave blessure à la tête. Durant ces trente jours, on ne savait pas s’il sortirait du coma, et si oui, dans quel état. Enfin, au début de l’été, papa revenait chez nous, lucide, mais diminué. Il n’avait que 51 ans, mais il n’a jamais repris son travail… et il n’est jamais reparti de la maison. Maman avait retrouvé son mari… qui avait bien changé! Il se déplaçait avec deux cannes et il ne parlait plus qu’à mi-voix. À demi paralysé du côté droit, il avait tout de même réappris à écrire de la main gauche; mon père aimait tellement écrire!

J’avais alors 19 ans. Je travaillais au Central du téléphone, trois de mes frères encore à la maison, travaillaient, mais il en restait quand même trois, aux études. Les salaires n’étant pas ce qu’ils sont aujourd’hui, Maman avait appris à faire des miracles! Elle en avait l’habitude avec sa grande famille, mais là, ça devenait plus pressant. Les premières années après son accident, Papa, malgré son état de santé, participait autant qu’il le pouvait à la vie de famille. Puis, graduellement, il s’est isolé dans son fauteuil près de la fenêtre du salon qui ouvrait sur la route, et le gros orme… Durant quelques années, il a tenu son journal; après son décès, on y a lu qu’il avait souvent des douleurs, qu’il taisait en priant, offrant ses souffrances pour sa famille, puisqu’il ne pouvait plus travailler pour la faire vivre…

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Papa et Maman en 1973 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

On n’arrête pas le fil du temps. En 1964, mon frère Jacques et moi avons « convolé en justes noces », moi, le 24 juin à Deschambault et Jacques, le 8 août, à Tracy. Il y eut d’autres mariages, en 1972, 73 et 83. Maman et Papa avaient alors 16 petits-enfants. Il en arriverait encore deux après le décès de Papa. La maison de pierre qui avait bénéficié de plusieurs améliorations se vidait tranquillement… tandis que, graduellement, la rue Johnson accueillait de nouvelles maisons. Aujourd’hui, on en compte 24! En mars 1980, Papa nous a quittés, puis en 1988, ce fut le tour de mon frère Claude. Maman demeurait toujours chez elle avec ses deux derniers fils encore célibataires; elle a quitté sa maison une semaine avant son décès en 1996; elle était arrière-grand-mère depuis février de cette même année.

Maman et son arrière-petite-fille Blanche (coll. Patrick Bouillé).

Maman et son arrière-petite-fille Blanche (coll. Patrick Bouillé).

Au cours des 25 dernières années du XXe siècle, mon patelin a connu de l’expansion, avec les nombreuses rues et les développements domiciliaires qui ont amené un rajeunissement de la population. Et voilà que cet an 2000 qu’on avait peine à imaginer dans « mon jeune temps », s’en va allègrement vers ses 20 ans.

Je souhaite à chacun et chacune de vous qui me lisez, une très bonne année; que la santé soit au rendez-vous. Donnez du temps à vos parents et à vos vrais amis, si vous avez la chance d’en avoir. Je crois que c’est ce qui compte le plus dans la vie.

© Madeleine Genest Bouillé, 3 janvier 2017

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