Trois quarts de siècle à Deschambault – 2e partie

Jadis les déménagements se faisaient au mois de mai. C’était malcommode surtout pour les enfants qui fréquentaient l’école, et qui devaient parfois changer d’école en fin d’année quand les parents déménageaient dans un autre village. Je ne sais pas ce qui motivait cette coutume, mais ce fut longtemps ainsi.

Reportons-nous donc en mai 1947, alors que la famille Genest emménageait dans la maison ancestrale des Morin, située dans ce qu’on appelait encore « la vieille route ». Cette bâtisse plus que centenaire appartenait à l’un des derniers descendants de cette famille, M. Louis-Philippe Proulx, qui avait été maire de 1940 à 1947. Il demeurait quelques maisons plus loin, avec sa sœur Angeline, près de la route justement appelée « des Proulx ».

La maison en pierre de taille au début des années 50, avec l'appentis à l'est. La cave de la maison, probablement plus vieille, ainsi que l'appentis en pierre des champs seraient les vestiges d'une ancienne poudrière.

La maison en pierre de taille au début des années 50, avec l’appentis à l’est. La cave de la maison, probablement plus vieille, ainsi que l’appentis en pierre des champs seraient les vestiges d’une ancienne poudrière.

J’ai parlé dans un « grain de sel » publié à l’été 2015 de cette demeure où nous avons vécu tous ensemble notre jeunesse, jusqu’au départ de chacun et chacune vers une autre vie. En 1947, cette maison manquait de confort; l’électricité était sommaire, les « commodités » aussi, et le chauffage se résumait au poêle à bois dans la cuisine. De plus, les épais murets de pierre qui séparait la cave en plusieurs compartiments rendaient quasi impossible l’installation d’un chauffage central. Quelques années plus tard, on y est tout de même parvenu, après beaucoup de travail et d’ingéniosité.

Comme maman nous l’a souvent répété : « Nous étions enfin seuls chez nous! Quel bonheur! Les enfants pouvaient jouer, crier, chanter. De plus, il y avait des champs tout autour de la maison… quel beau terrain de jeu! » À cette époque, la vieille route comptait quatorze maisons, plus une beurrerie, qui était située au coin de la route des Proulx. Nous étions désormais plus éloignés de l’école, du couvent et de l’église, mais cela nous importait peu.   

Comme je l’ai mentionné dans la première partie de ce « grain de sel », notre père vivait alors à Montréal. Il venait à la maison lors des congés qui allaient de pair avec les fêtes religieuses, ce qui fait que ses visites pouvaient parfois être espacées de plusieurs mois.  Par contre, en été, il avait deux semaines de vacances. Dans mes souvenirs, ces deux semaines représentaient les plaisirs de tout un été! Dès le début de nos vacances, on répétait souvent : « Quand papa va venir… » Et on énumérait tous les projets que sa visite impliquait : « il va nous emmener nous baigner au fleuve, on va aller aux framboises, on fera un pique-nique sur la grève, on ira au troisième rang, sur la terre à bois à Pépère… » Que de projets! Maman, qui n’évoquait jamais devant nous sa lassitude devant le fardeau qu’elle était seule à porter la plus grande partie de l’année, manifestait sans retenue sa joie, dans l’attente des vacances de notre père.

Les années passaient… Ma sœur aînée, Élyane s’est mariée en 1957; et mon grand frère Claude, en 1960. Le 30 décembre de cette même année, la vie de notre famille allait basculer d’une façon irrémédiable. Mon père, terminant son « quart » de travail à minuit, fut renversé par une auto en descendant de l’autobus qui le ramenait à la maison où il demeurait. Il fut hospitalisé six mois, dont trente jours, inconscient, suite à une grave blessure à la tête. Durant ces trente jours, on ne savait pas s’il sortirait du coma, et si oui, dans quel état. Enfin, au début de l’été, papa revenait chez nous, lucide, mais diminué. Il n’avait que 51 ans, mais il n’a jamais repris son travail… et il n’est jamais reparti de la maison. Maman avait retrouvé son mari… qui avait bien changé! Il se déplaçait avec deux cannes et il ne parlait plus qu’à mi-voix. À demi paralysé du côté droit, il avait tout de même réappris à écrire de la main gauche; mon père aimait tellement écrire!

J’avais alors 19 ans. Je travaillais au Central du téléphone, trois de mes frères encore à la maison, travaillaient, mais il en restait quand même trois, aux études. Les salaires n’étant pas ce qu’ils sont aujourd’hui, Maman avait appris à faire des miracles! Elle en avait l’habitude avec sa grande famille, mais là, ça devenait plus pressant. Les premières années après son accident, Papa, malgré son état de santé, participait autant qu’il le pouvait à la vie de famille. Puis, graduellement, il s’est isolé dans son fauteuil près de la fenêtre du salon qui ouvrait sur la route, et le gros orme… Durant quelques années, il a tenu son journal; après son décès, on y a lu qu’il avait souvent des douleurs, qu’il taisait en priant, offrant ses souffrances pour sa famille, puisqu’il ne pouvait plus travailler pour la faire vivre…

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Papa et Maman en 1973 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

On n’arrête pas le fil du temps. En 1964, mon frère Jacques et moi avons « convolé en justes noces », moi, le 24 juin à Deschambault et Jacques, le 8 août, à Tracy. Il y eut d’autres mariages, en 1972, 73 et 83. Maman et Papa avaient alors 16 petits-enfants. Il en arriverait encore deux après le décès de Papa. La maison de pierre qui avait bénéficié de plusieurs améliorations se vidait tranquillement… tandis que, graduellement, la rue Johnson accueillait de nouvelles maisons. Aujourd’hui, on en compte 24! En mars 1980, Papa nous a quittés, puis en 1988, ce fut le tour de mon frère Claude. Maman demeurait toujours chez elle avec ses deux derniers fils encore célibataires; elle a quitté sa maison une semaine avant son décès en 1996; elle était arrière-grand-mère depuis février de cette même année.

Maman et son arrière-petite-fille Blanche (coll. Patrick Bouillé).

Maman et son arrière-petite-fille Blanche (coll. Patrick Bouillé).

Au cours des 25 dernières années du XXe siècle, mon patelin a connu de l’expansion, avec les nombreuses rues et les développements domiciliaires qui ont amené un rajeunissement de la population. Et voilà que cet an 2000 qu’on avait peine à imaginer dans « mon jeune temps », s’en va allègrement vers ses 20 ans.

Je souhaite à chacun et chacune de vous qui me lisez, une très bonne année; que la santé soit au rendez-vous. Donnez du temps à vos parents et à vos vrais amis, si vous avez la chance d’en avoir. Je crois que c’est ce qui compte le plus dans la vie.

© Madeleine Genest Bouillé, 3 janvier 2017

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Trois quarts de siècle à Deschambault

Le Deschambault que j’ai connu, étant jeune, a bien changé; en 75 ans, c’est normal! Le village, avec ses maisons qui datent du XIXe siècle ou du début du XXe, a gardé son cachet ancien, même si on y a ouvert de nouvelles rues. Des maisons de différents styles ont été construites; des terres jadis cultivées ont été converties en développements domiciliaires. Plusieurs jeunes familles ont choisi de s’établir chez nous. Et c’est bien ainsi, ça veut dire que notre patelin est toujours vivant.

Je suis née le 28 novembre 1941, neuf jours avant l’attaque de Pearl Harbor, événement qui a fait beaucoup plus de bruit que ma naissance. Les dix enfants de la famille sont nés à la maison comme presque tous les enfants de ma génération. D’après ce que j’en sais, les quatre aînés seraient nés dans le logement à l’étage du 108 de la rue St-Joseph, qu’on appelait alors « la petite route ». Dans les dernières années de sa vie, Maman me parlait de cet appartement, le premier qu’elle et Papa ont habité; elle se rappelait comme c’était bien éclairé et quelle belle vue ils avaient sur le fleuve! De plus cet appartement avait l’avantage d’être situé près de la maison de ses parents. Elle ajoutait toutefois que le vent de nordet s’en donnait quand même à cœur joie en toutes saisons!

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(Coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Je n’ai jamais su la date exacte où l’on a déménagé dans la grande maison située au 249, sur le Chemin du Roy. À l’époque, cette demeure, qui était la propriété d’un M. Marcotte, était une maison moins spacieuse que maintenant, mais quand même d’une bonne grandeur, avec une belle lucarne double à l’étage. S’il y eut quatre naissances dans la maison de « la petite route », forcément, il y en eut six dans la maison en face de l’école. La partie arrière, carrée, à deux étages, logeait un couple âgé, sans enfant. Après quelques années, la dame est décédée après un assez long séjour à l’hôpital. Le monsieur vivait toujours dans son logement; c’était un personnage taciturne qui tolérait très mal les enfants, il ne se gênait pas non plus pour manifester son intolérance! Pas chanceux… chez nous, il y avait toujours au moins un petit au berceau. Comme chacun sait, des bébés ça pleure, et Maman était toujours inquiète dès qu’elle entendait vociférer le voisin.

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Mes parents, Julien et Jeanne, en 1942 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Cette contrainte mise à part, nous étions bien logés dans la maison au cœur du village. Nous avions une grande cour et un potager sur le côté ouest de la maison. En avant, deux érables apportaient leur ombre sur le petit parterre, où l’on jouait parfois sous le regard des adultes qui se berçaient sur la grande galerie. Les élargissements successifs du chemin du Roy ont fait disparaître beaucoup de ces parterres en façade qui ornaient les belles demeures du village. Quand nous habitions cette maison, les rues de la Salle, Gauthier et Notre-Dame n’existaient pas encore. Le terrain à l’arrière de la maison de M. J.B.H. Gauthier – aujourd’hui le restaurant Chez-Moi – ainsi que toute cette partie du Cap Lauzon appartenaient à M, Gauthier, lequel a été maire de 1947 à 1956. Ce terrain s’étendait jusque derrière le garage des Autobus Gauthier – aujourd’hui la caserne des pompiers. Donc, derrière chez nous, il y avait un champ où paissaient quelques vaches. Ce champ se terminait par un boisé jusqu’au bout du cap. Durant la belle saison, on allait y cueillir des framboises et des mûres. Le développement domiciliaire de Monsieur Gauthier – qu’on a surnommé « la Butte aux moineaux » – n’a été érigé qu’au début des années 50. Aujourd’hui, cet endroit habité par plusieurs jeunes familles devrait plutôt s’appeler « la Butte Joyeuse »!

Le milieu du village était très animé. La Banque Canadienne Nationale logeait dans la maison du notaire au coin de la rue de l’Église, tandis que la Caisse Populaire, fondée en 1944, occupait un espace chez le barbier, M. Marcel Rhéaume (aujourd’hui le funérarium). Auparavant, cette maison appartenait à M. Oscar Bouillé, qui y tenait le Bureau de Poste. Plus tard, le bureau de Poste a été transféré chez M. Léopold Dussault, à côté de l’école. L’épouse de M. Dussault, Joséphine Petit, une cousine de ma mère, occupait la fonction de maîtresse de Poste. M. Dussault était électricien de son métier, il possédait au rez-de-chaussée de sa vaste demeure, un magasin où sa sœur, Mademoiselle Angela tenait une petite boutique de cadeaux. Nous demeurions donc en face de l’école et près des magasins, de l’église et du couvent, ainsi que de la « petite route » où demeuraient nos grands-parents.

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(Source: Centre d’archives régional de Portneuf).

Comme bien des résidents de la campagne, nous n’avions pas d’auto. Du temps où mon père travaillait à la Ferme du Gouvernement provincial, en été il prenait son vélo et l’hiver, je suppose qu’il voyageait avec l’un ou l’autre compagnon de travail. J’ignore en quelle année il est parti chercher du travail à l’extérieur. Dans l’album de famille, une petite photo représente mon père en vêtements de travail; on m’a dit qu’il était alors à l’Île Bizard. Dans les années 40, il a commencé à travailler dans une usine à Montréal; au début on y fabriquait du matériel de guerre et plus tard, des pièces de locomotives. Il « chambrait » selon l’expression en usage à l’époque, à Montréal, pas loin de son travail. Il était devenu un père absent. Il écrivait régulièrement à notre mère et ne manquait jamais de nous envoyer une belle lettre pour notre anniversaire ainsi que pour tous les événements importants auxquels il ne pouvait pas assister : Première communion, Confirmation, etc. Quand nous vivions au village, nous n’avions pas le téléphone, donc la poste était le principal moyen de communication.  Pour mes parents, il était normal de se parler par lettres… tous les deux avaient la « plume facile », ils se comprenaient bien ainsi. C’est difficile à croire aujourd’hui mais pour eux, à cette époque, c’était acceptable.

Je vous reviens pour la suite de ces 75 ans…

© Madeleine Genest Bouillé, 30 décembre 2016

L’Esprit des Noëls passés…

Les derniers jours avant Noël, j’ai relu et j’ai revu Un conte de Noël de Charles Dickens. L’histoire écrite fait partie d’un ensemble de deux volumes de contes de Noël choisis parmi les classiques du XIXe siècle; j’avais reçu ces livres en cadeau en 1997. Le film de R. Zemeckis, qui date de 2009, est à mon avis la meilleure version de cette histoire. J’aime bien l’interprétation que Dickens suggère dans ce conte, de ce qu’on appelle l’enfer ou le purgatoire, selon la largeur d’esprit du lecteur ou de la lectrice. Mais pour l’instant, je vous invite à suivre avec moi l’Esprit des Noëls passés; il a des images à me rappeler…

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Premier Noël passé:  1964…

Je m’arrête tout d’abord sur cette photo prise juste avant la messe de Minuit en 1964; c’était notre premier Noël! Nous avions magasiné ensemble les décorations du sapin et les personnages de la crèche, qui était faite tout simplement d’une boite en carton recouverte de papier imitant le rocher. Ce simple cliché en noir et blanc est une image de bonheur, notre premier bébé était attendu pour avril… que dire de plus? C’est une photo qui m’est chère!

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Deuxième Noël passé: 1967…

La première année de notre mariage, nous avions été « défoncer le Jour de l’An » chez le beau-frère Jean-Marie et son épouse Cécile qui demeuraient alors à l’Ancienne-Lorette. Par la suite, nous avons instauré cette coutume chez nous avec les membres de ma famille et quelques amis. Sur la photo prise en 1967, on aperçoit les joueurs de cartes, juste avant le moment de l’échange des souhaits de « Bonne Année! », qui était suivi du réveillon. Cette tradition s’est maintenue dans la famille, même si la soirée a déménagé d’une maison à l’autre au cours des années.

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Troisième Noël passé: 1971…

1971 : le premier Noël dans la vieille maison au coin de la route du Moulin… À cette époque, nous recevions souvent la famille Genest pour le souper de Noël, comme en témoigne cette photo de nos garçons avec la cousine Nathalie.

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Noël 1974…

Noël 1974. Les garçons sont prêts pour le dodo avant la tournée du Père Noël. Si je me souviens bien, ça ne dormait pas fort…. Noël, ce mot magique, avec ses promesses de plaisir et de surprises, ça vous tient les enfants éveillés, malgré les réprimandes (pour la forme) des parents!

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Noël 1975…

1975, le premier Noël d’une petite fille qui s’appelle Marie-Noël. Selon mes souvenirs, elle ne voulait pas du tout dormir! La perruche nous avait été donnée par tante Lucille, et  je ne me souviens plus pourquoi, mais elle n’a pas vécu longtemps!

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Noël passé 1979…

Les petits-enfants de la famille Genest en 1979… Bébé Anne-Marie, âgée d’à peine trois mois, devait faire dodo, puisqu’elle n’est pas sur la photo. Les deux plus jeunes de la famille n’étaient pas encore nées et c’était aussi le dernier Noël de Grand-Papa.

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Esprit des Noëls passés, tu m’as ramenée au temps heureux où tout mon monde était encore là. Plusieurs événements surviendraient dans les années à venir; il y aurait des mariages, des naissances…. et inévitablement aussi des départs. L’an 2000? C’était loin… vingt ans! Mais pour ce soir, si tu veux bien, fermons la porte de l’armoire aux souvenirs!

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© Madeleine Genest Bouillé, 26 décembre 2016

Les caprices de l’hiver

hiver-64-001Ma mère avait coutume de dire : « On tient pas le temps dans notre poche! » C’est là une vérité à laquelle on ne s’habitue jamais. C’est pourquoi on accorde foi à tous les pronostics, dictons et superstitions possibles, concernant les variations de la température. On aimerait tellement que le soleil brille aussi souvent qu’on le souhaite; et que la pluie ou la neige ne se manifestent qu’au moment précis où on en a besoin. Tout est bon pour étayer nos prévisions atmosphériques; le 3 fait le mois… si le 9 le défait pas! Il va faire froid cet hiver : les oignons ont la pelure épaisse. Il va neiger beaucoup : les nids de guêpes sont placés très haut. Quand le début de l’hiver est clément, on dit : les Avents commencent en mouton, ils vont finir en lion. Finalement Dame Nature déjoue toutes ces prédictions et n’en fait qu’à sa tête… en supposant qu’elle en ait une.

L’aventure dont je vous parle est arrivée en 1958 ou 59… Chose certaine, c’était vers le 15 décembre. La neige avait déjà atteint une bonne hauteur, car il en était tombé régulièrement depuis la fin de novembre. Habituellement, on allait couper les sapins vers la mi-décembre. Étant donné que le temps des Fêtes se prolongeait bien après le Jour de l’An, l’arbre de Noël devait rester vert au moins jusqu’à la mi-janvier.

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(Photo: Fernand Genest, coll. Madeleine Genest Bouillé).

Quand venait le temps de partir à la recherche des arbres de Noël, on y allait en famille! D’abord, c’était plus amusant et cela permettait d’apporter autant de sapins qu’il était nécessaire. Il faut dire qu’en ce temps-là, nos forêts nous paraissaient inépuisables. Et puis, il n’y avait pas de gaspillage : après les Fêtes, l’arbre dégarni deviendrait bois de chauffage!  Bien entendu, la cueillette des sapins dépendait aussi du nombre de personnes qui prenaient part à l’activité. Cette année-là, mon frère aîné Claude dirigeait l’expédition. Comme de raison, sa future épouse, Lorraine, était présente, mais je me rappelle surtout que ma tante Gisèle était de la partie. Tante Gisèle avait de l’énergie à revendre! Quand elle s’embarquait pour une aventure de ce genre, c’était du sport! Rien ne l’arrêtait, ni la neige, ni le froid! Pour nous rendre au bois, nous devions monter à travers champs jusqu’à la voie ferrée du Canadien National. À cette époque, je ne suis pas certaine que la petite gare était encore utilisée. Ensuite on grimpait la côte dite « du Grand Nord », et enfin, on se retrouvait à l’orée du bois.

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Hiver 1964, la rue Saint-Joseph (photo de Fernand Genest, coll. Madeleine Genest Bouillé).

J’ai écrit qu’il était tombé beaucoup de neige en ce début d’hiver. Ce jour-là, quand nous avions décidé d’aller chercher des arbres de Noël, nous ne pouvions certes pas évaluer l’épaisseur de la neige amoncelée. Mais une fois la décision prise, il aurait fallu une très grosse tempête pour nous empêcher de mettre notre projet à exécution. Le champ était comme une mer blanche où le vent avait dessiné des petites vagues dont nous devions enjamber les crêtes, aucune piste n’étant visible. Alors, évidemment, nous enfoncions dans la neige molle jusqu’aux genoux à chaque pas ou presque. Afin de nous rendre la marche plus aisée, mon frère, chaussé de raquettes, nous précédait avec le traîneau chargé des outils nécessaires pour couper les arbres. Il nous traçait ainsi un simulacre de sentier.  Enfin nous sommes arrivés à la gare, où nous nous sommes arrêtés, afin de nous reposer un peu. Même si nous ne pouvions pas entrer, sous le large auvent du toit, nous pouvions tout de même faire une pause à l’abri du vent. Il ne restait ensuite qu’à monter la côte, peu escarpée, et on atteignait enfin le bois. La neige étant moins épaisse, nous avancions plus facilement. Nous avons vite repéré les arbres qu’il nous fallait, pas trop gros, mais assez fournis. Nous n’étions pas difficiles; une fois rendus à la maison, si le sapin se révélait une épinette, ce n’était pas si grave. Une fois l’arbre décoré, on le trouvait toujours beau! Le bûcheron de service ayant terminé sa tâche, nous avons donc bien vite pris le chemin du retour.

Je dois dire que ce retour ne fut pas plus facile que l’aller, loin de là! Notre marche était ralentie du fait que nous devions traîner nos trois sapins, un pour tante Gisèle, un pour Lorraine et un pour chez nous. Le soleil baissait, il faisait plus froid et le vent qui nous faisait maintenant face n’était pas tendre pour nos visages, malgré les crémones dont nous étions entortillés et les tuques enfoncées jusqu’aux yeux. Pour se donner du courage, nous chantions des chants de Noël à tue-tête. Nous étions fatigués, alors un rien nous faisait rire. Ce qui reste le plus présent dans mon souvenir, c’est moins le froid, la neige et la longue marche, que justement ce plaisir fou que nous avions; un plaisir tout simple, comme il en arrive quand on ne le cherche même pas!

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Chez nous, dans la rue Johnson, 1959 (photo de Fernand Genest, coll. Madeleine Genest Bouillé).

La brunante était tombée… les fenêtres éclairées de la maison nous semblaient comme un phare qu’il nous tardait de rejoindre! Enfin rendus, débarrassés de nos vêtements enneigés, près du poêle à bois qui ronflait, comme il faisait bon alors de nous laisser envahir d’une douce torpeur! Heureusement, maman avait fait du thé, qu’elle tenait au chaud sur l’arrière du poêle. Ma mère avait des dictons et maximes pour une foule de choses, ainsi elle disait : « Faites pas bouillir le thé sinon les cavaliers viendront pas! »  Dans sa jeunesse, un amoureux ça s’appelait « un cavalier »! Je ne sais plus comment nous avons terminé cette journée… nul doute que nous n’avons pas dû veiller tard ce soir-là!

La moitié du mois de décembre était passée; avec toute la neige qui était tombée, nous étions convaincus que nous aurions un Noël blanc. C’était sans compter sur les caprices de l’hiver! Vers le 20 décembre, le temps s’est radouci, le ciel bas annonçait la pluie.  Nous espérions que ce ne serait qu’un redoux passager, mais non!  Effectivement, la pluie a commencé à tomber… une pluie fine, mais continue; on se serait cru au printemps! Il a plu ainsi presque sans arrêt pendant trois jours. Les enfants qui venaient d’entrer en vacances se désolaient; les traîneaux avaient l’air égarés près des galeries. Par terre, à côté de la maison, une carotte rabougrie et un vieux chapeau étaient les seuls témoins de ce qui avait été un bonhomme de neige! Les bandes de la patinoire entouraient un lac d’eau. C’était d’une tristesse!

Le 24 décembre, il n’y avait plus un brin de neige; elle était toute fondue! Le ciel était sans nuages… n’eut été de la température qui s’était refroidie, on aurait pu aller à la messe de Minuit en souliers. Mais, neige ou pas, c’était Noël! Au retour de la messe, dans les maisons décorées où flottaient les bonnes odeurs des mets préparés pour le réveillon, tout le monde a oublié la température dans la joie de la fête! Cette année-là, nous avions un sapin magnifique… à vrai dire, je suis presque sûre que c’était une épinette!

© Madeleine Genest Bouillé, 2012

(Texte tiré de Propos d’hiver et de Noël, 2012.)

C’est la première neige…

hiver-2008-059C’est la première neige,
Avec son froid cortège,
Qui blanche, nous assiège
De ses duvets qui recouvrent le sol.
Elle tombe et retombe
Le grand chêne succombe
Et rejoint dans la tombe
L’adieu des bois où fuit un dernier vol.

 La première fois que j’ai entendu cette chanson, j’étais toute petite. Chaque année à la même époque, on me la chantait. J’ai donc fini par l’apprendre, mais je ne l’ai jamais vue écrite. Les couplets sont sur le même air que le refrain; une valse à trois temps, pas trop rapide, justement le genre de musique qui convient si bien pour  bercer les enfants…

Mon frère Roger en 1949.

Mon frère Roger en 1949.

Le grand chêne succombe et rejoint dans la tombe l’adieu des bois où fuit un dernier vol… En grandissant, j’ai appris les paroles de la chanson et je me souviens que ces dernières lignes du refrain m’impressionnaient beaucoup. Je les trouvais tristes et je ne comprenais pas le rapport entre cette neige tant attendue et la tombe, l’adieu des bois.  Mais la chanson était belle et je l’aimais quand même. Quand nous étions enfants, la première neige était quelque chose de merveilleux, une joie qu’on espérait depuis longtemps, pour dire le vrai, depuis la chute des feuilles! Je me souviens d’un automne où la neige tardait un peu trop pour nous, qui avions tellement hâte de sortir vêtements d’hiver et traîneaux. Un matin, on vit que le sol était blanc. Ce n’était qu’une mince couche très légère, diaphane par endroits. On croyait que c’était de la neige. Maman tenta de nous ramener à la réalité; ce n’était qu’une grosse gelée blanche. Mais nous, on voulait aller jouer dehors! Maman, se disait sans doute que, ne trouvant pas grand-chose à faire sur cette terre gelée à peine blanchie, nous rentrerions bien vite. Évidemment on ne pouvait pas sortir les traîneaux, et ce n’était pas avec cette mince pellicule de frimas que nous ferions un bonhomme. Mais nous avons joué quand même; nous ramassions soigneusement cette manne qui fondait  vraiment trop vite, et nous en faisions des petits tas, qui ont, ma foi, peut-être duré quelques heures… jusqu’à ce que le soleil les fasse disparaître.

hiver-2008-043La neige tourbillonne
Elle tombe à flocons.
Pour nous elle chantonne
Des refrains, des chansons.
Elle revêt la terre
De givre et de frimas
Et le vent bien triste, erre
Sur nos champs ici-bas.

On ne voulait pas manquer la première neige. Et un beau matin, elle tombait enfin pour notre plus grande joie. Quel plaisir de sortir justement quand la neige tourbillonne et qu’elle tombe à flocons! Je crois que tous les enfants aiment goûter les cristaux qui viennent se poser, froids et doux, sur la langue. Qu’elle était belle, blanche et toute neuve, cette neige! J’avais un frère qui, plutôt que de se rouler dans la neige et d’en faire des balles et des bonhommes, préférait se tenir immobile, face au vent. Et là, il laissait les flocons caresser son visage tourné vers le ciel. Il contemplait le décor blanc et il pouvait rester ainsi de longues minutes… À quoi rêvait-il? Lui seul le savait. Mais il semblait tellement en communion avec les éléments. La neige, le vent, la pluie, les orages… chaque phénomène météorologique le fascinait. Pour lui, la nature était le plus merveilleux livre qui soit. Il a passé sa vie à s’en repaître.

Mes frères Fernand, Georges et Florent en 1950 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Mes frères Fernand, Georges et Florent en 1950.

Quand enfin la neige avait tout recouvert et que la couche ouatée semblait signifier que l’hiver était arrivé pour de vrai, on disait : « C’est la neige hivernante, c’est sûr! Il en est tombé assez pour blanchir la terre. » Comme preuves à l’appui, il y avait plusieurs maximes supposément infaillibles. D’abord il fallait que ce soit la troisième neige tombée au sol depuis le début de la saison. Ensuite, il fallait que la couche de neige soit suffisamment abondante pour blanchir la terre complètement. De plus, il devait s’être écoulé un mois depuis les premiers flocons. Et quand l’une ou l’autre de ces remarques s’avérait inexacte, on disait : « C’est l’exception qui confirme la règle! »

Le soir de la première neige, avant d’aller nous coucher, nous regardions par la fenêtre la nuit plus claire de tout ce blanc et le vent bien triste, pouvait errer sur les champs… nous nous endormions en rêvant de la fête de Noël qui approchait, puisque la neige et Noël étaient pour nous, indissociables.

hiver-2008-046Sa blancheur éclatante
S’étale devant moi.
Sa robe éblouissante
Me cause un doux émoi
C’est l’hiver qui s’avance
Majestueusement
Et l’automne en silence
Disparaît lentement.

Les enfants ont grandi. Certains ne sont plus de ce monde, nos parents non plus. Mais, en dépit des années qui auraient dû faire de moi une personne raisonnable et sensée, la blancheur éclatante et la robe éblouissante de la première neige me causent toujours un doux émoi… J’aime quand l’hiver s’avance majestueusement, même si je suis un peu triste de voir l’automne disparaître lentement. Alors je vais marcher sous les doux flocons et je chante tout bas la vieille chanson pour moi toute seule.

© Madeleine Genest Bouillé, 1er décembre 2016

(Texte original tiré de Propos d’hiver et de Noël, 2012.)

Des vieilles cartes de Noël

carte-nouvel-anJe faisais du ménage dans ma boite de vieilles cartes de Noël. Je garde une pleine boite de cartes de vœux qui m’ont été envoyées il y a longtemps, par des personnes qui ne sont plus de ce monde, ou encore parce que je les trouve trop belles pour les jeter. Je suis ramasseuse, je n’y peux rien! D’une fois à l’autre, je parviens à en jeter quelques-unes. Quoi qu’il en soit, à chaque fois que j’ouvre cette boîte, je me retrouve plusieurs années en arrière et je fais un voyage au pays de mes souvenirs…

carte-ancVoici des cartes écrites par ma mère; elle nous disait toujours qu’on ne doit pas se contenter de signer une carte de vœux, il faut écrire un petit mot personnel. Elle passait de longues heures à écrire ses cartes de Noël, et en envoyait à toute la parenté, même quand les destinataires demeuraient dans à Deschambault. Elle écrivait si bien, ma mère!  Quand on lui disait : « Maman, pourquoi tu téléphones pas à la place? » Elle répondait : « Un téléphone, ça s’oublie vite… les écrits, ça reste. » Je continue à chercher… Voici une belle carte que j’avais reçue de mon frère Florent. Lui aussi avait mis en pratique la consigne de notre mère, et comme il était maître de postes, même si on se voyait régulièrement, il envoyait toujours ses cartes de vœux, dûment timbrées, en bon employé des Postes qu’il était! Tiens, voici une carte de ma tante Gisèle, son écriture rapide était celle d’une femme toujours occupée. Sur cette autre, je reconnais la grande écriture de mon frère Claude, sa signature en diagonale… Je relis ces courts messages, les signatures, surtout… et je retrouve un peu de la personnalité de tous ces gens qui ont fait partie de ma vie.

carte-enfantSur les cartes, on voit des paysages d’hiver, des Pères Noël avec ou sans traîneau, des cloches, du gui. Sur certaines sont reproduites des images représentant la Nativité, la visite des bergers ou celle des Mages.  Plusieurs cartes ornées d’images enfantines sont défraîchies; elles ont sans doute été collées sur le mur en guise de décoration, dans la chambre de l’un ou l’autre de mes enfants. Les messages imprimés souvent se ressemblent : « En ce temps de réjouissance et de paix »… « Pour un Noël joyeux et une année remplie de bonheur et de paix »… « Que la paix soit dans vos cœurs en ce jour de Noël et pour toute l’année. » La paix, toujours, sur un fond de neige, avec un ciel étoilé… Un rêve qui revient chaque année!

La Paix dans le monde… plus le temps passe et plus cela me parait impossible. Quand une guerre semble finie à un endroit, une autre éclate ailleurs, dans une autre contrée, quand ce n’est pas entre les habitants d’un même pays, qui n’ont pas la même religion. Il y a toujours quelque part des villes, des villages qui sont détruits, des innocents qui meurent, des familles qui sont brisées, ou qui doivent fuir.  Les armes sont de plus en plus meurtrières; elles font de plus en plus de ravage! À la télévision, entre deux publicités d’automobiles ou de bière, on nous montre régulièrement des images atroces de maisons en ruines, de femmes et d’enfants tués… L’horreur fait désormais partie du quotidien.

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Seigneur, je crois qu’il faudrait qu’ils reviennent tes anges, avec des trompettes retentissantes, pour réveiller les consciences endormies. Qu’ils redisent bien fort à tous les peuples de la terre ces paroles qui ont traversé les millénaires : « Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes et aux femmes de bonne volonté! »  Parce que, du train où vont les choses, la paix dans le monde, c’est comme le dit le refrain de cette belle chanson de John Littleton : « De soir en soir, pourquoi retarde le temps où naissent les libertés? De jour en jour, autant d’amour… n’est-ce qu’un rêve à oublier? »

Bon, c’est assez pour aujourd’hui, je vais ranger ma boîte de vieilles cartes de Noël.

© Madeleine Genest Bouillé, 28 novembre 2016

Les quêteux

 De temps à autre, je regarde les reprises des Belles histoires des Pays d’en haut, à 15h, du lundi au vendredi. Je commence à connaître tous les épisodes par cœur… mais qu’importe, je ne m’en lasse pas! Souvent au cours de ces émissions, on rencontre le quêteux « Jambe-de-bois », un homme qui semble avoir beaucoup bourlingué et qui, surtout, est fier de son titre de « quêteux », un titre honorable dit-il ! Quelquefois, on rencontre un autre de ces personnages légendaires, celui-là s’appelle « Grand-Capot ».

les-queteuxJe vous ai déjà dit que, dans ma tête il y a des chansons pour tout. Voilà donc qu’il me vient à l’oreille une chanson qui parle justement des quêteux. C’est une des nombreuses compositions d’Albert Larrieu, un Breton. Lors de la guerre de 1914-18, il s’est enrôlé, mais des problèmes de santé l’ont obligé à revenir à la vie civile en 1916. En 1917, il arrive au Canada où il se fait connaître grâce à ses chansons, une bonne centaine, dont plusieurs font partie du répertoire de La Bonne Chanson. Entre autres titres, on retrouve La bénédiction paternelle, Les crêpes, L’épluchette, La feuille d’érable et celle qui m’a inspiré le grain de sel que je vous offre aujourd’hui : Les quêteux.  Albert Larrieu n’aura pas une longue carrière, puisqu’il s’éteint dans l’oubli et l’anonymat en 1925, à 53 ans.  Les chansons de Larrieu sont simples, faciles à retenir et de plus, elles nous parlent des coutumes et des gens d’autrefois. Le refrain de la chanson Les quêteux est très entraînant: « C’est nous qui sommes les quêteux, de braves gens, d’honnêtes gueux. Nous vivons sans rien faire, comme des millionnaires. Toujours contents, toujours heureux, roule ta bille, va, mon vieux! Voilà! les honnêtes quêteux! »

Le quêteux Ti-Jean Gagnon, image tirée du site Internet de la municipalité de Saint-Pacôme.

Le quêteux Ti-Jean Gagnon, image tirée du site Internet de la municipalité de Saint-Pacôme.

Au cours des années 60, d’après mes souvenirs, il y avait encore des mendiants qui passaient régulièrement une ou deux fois par année. Je dirais que jusqu’à ce que les gouvernements créent des allocations pour aider les personnes sans ressources, forcément, il y avait des quêteux. Durant le temps « de la crise », avant la guerre de 1939-45, dans les villes, il existait déjà des refuges pour les itinérants, mais tout comme maintenant, ils n’étaient jamais assez nombreux, surtout en hiver. En campagne, certaines familles démunies vivaient à l’écart des villages, dans des cabanes insalubres au sol en terre battue. De temps à autre, ces gens allaient de maison en maison, quémandant  nourriture et vêtements. Il arrivait que certains offrent leurs services pour maints petits travaux. En plus du curé et des Sœurs du couvent, il se trouvait heureusement des âmes charitables qui aidaient les pauvres, surtout en hiver. Ceux qu’on appelait « quêteux »,  étaient plutôt des itinérants venus on ne sait d’où, qui n’avaient qu’un prénom et parfois aucune appellation. On leur donnait des surnoms, ainsi « le quêteux à poche noire » avait toujours un grand sac noir sur le dos, tandis que « le quêteux au capot brun » portait inévitablement, été comme hiver, un paletot brun, qui avait de toute évidence connu des jours meilleurs. Habituellement, le mendiant s’arrêtait toujours aux mêmes maisons;  ceux dont je me souviens étaient très polis, ils nous abordaient en disant : « La charité pour l’amour du bon Dieu ». En général on leur donnait quelques « cennes noires »… mais à certains endroits, ils devaient se contenter d’une seule petite pièce d’un sou!  Parfois, ils demandaient quelque chose à manger, ils remerciaient et repartaient.

La maison de mes parents vers 1955.

La maison de mes parents vers 1955.

Un été, à la fin des années 50,  j’étais à la maison avec ma mère et mes plus jeunes frères, lesquels étaient déjà au lit. Il devait être assez tard, lorsqu’on frappa à la porte. C’était un mendiant qu’on n’avait jamais vu; il entra et contrairement aux autres quêteux, il demanda à coucher; il n’était visiblement pas à jeun. Ma mère n’était pas rassurée; je me souviens qu’elle était assise à sa machine à coudre, elle répondit donc qu’il n’y avait pas de place.  L’homme, pas le moins du monde rebuté par la froideur de l’accueil, rétorqua qu’il coucherait par terre à côté du poêle. Maman était mal à l’aise; j’étais assise près de la table et nous ne parlions presque pas.  On surveillait l’intrus qui s’était effectivement étendu par terre et qui ronflait déjà. Mon grand frère Claude était « veilleux », mais ce soir-là, sans doute alerté par un sixième sens, il revint plus tôt de sa soirée chez mes tantes. Aussitôt entré, il aperçut le bonhomme couché à  côté du poêle… ce fut très bref; il empoigna l’homme par le col de son veston et le mit debout en lui disant : « Dehors, on garde personne à coucher ». Le malheureux quêteux n’a même pas eu le temps de dire quoi que ce soit… il s’est retrouvé très vite au bas de l’escalier. Mon grand frère, en se lavant soigneusement les mains, dit : « En plus, il puait!»

La chanson d’Albert Larrieu se termine ainsi : « Dans le bon foin de la grange, nous trouvons un lit très doux… Jamais on ne nous dérange, partout nous sommes chez nous!  Quoiqu’on chante et qu’on dise, quêteux ! c’est un très bon métier. »  Mais ça, c’était à une autre époque!

© Madeleine Genest Bouillé, 15 novembre 2016

Il était deux fois…

1920 : Germaine et Zéphirin

Zéphirin Bouillé et Germaine St-Amant (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Zéphirin Bouillé et Germaine St-Amant (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Envie de faire un retour dans le temps? On va aller se promener en 1920 et en 1932. En date du 27 octobre, j’ai noté dans mon agenda que c’était l’anniversaire du mariage de mes beaux-parents, Germaine St-Amant et Zéphirin Bouillé, dont vous pouvez admirer la photo. Le mariage avait eu lieu à l’église de St-Ubalde, la paroisse d’origine de la mariée comme c’était l’usage. N’est-ce pas que c’est une belle photo? Une photo « de photographe », comme c’était la coutume à l’époque. En 1920, peu de familles possédaient une caméra, aussi les jeunes mariés allaient le plus souvent faire « tirer leur portrait » à Québec, quelques jours après leur mariage.

Que se passait-il dans le monde en 1920? Tandis que nos nouveaux époux commençaient leur vie de couple dans la maison des Bouillé, érigée sur la ferme familiale au coin de la route qui montait au deuxième rang et en face du fleuve, dans les éphémérides, on lit qu’à Québec, ce 27 octobre, un violent ouragan a arraché une partie du toit de l’église Saint-Jean-Baptiste… Je n’ai jamais entendu parler qu’il y avait eu de gros vents ni de mauvaise température à St-Ubalde ce jour-là. Si elle était encore de ce monde, ma belle-mère dirait : « C’est parce qu’on était du bon monde! »

En février de cette même année, a eu lieu l’inauguration du Parlement d’Ottawa, ainsi que la création du Royal 22e Régiment. À Québec, on adopte officiellement l’heure avancée et M. Lomer Gouin est nommé membre du Conseil législatif.

En Allemagne, au cours du mois de février, Adolf Hitler, l’homme fort du Parti ouvrier proclame son « programme en 25 points ». En août, ce parti devient le Parti Socialiste des travailleurs allemands (NAZI). C’est le début d’une histoire qui aura des répercussions néfastes dans toute l’Europe.

Pendant ce temps à Deschambault, le maire se nomme Bruno Germain, il demeure tout près de la famille Bouillé, dont il est apparenté par son épouse, Amanda Bouillé, sœur de Joseph, le père de Zéphirin. Depuis 1914, l’abbé Alexandre Lepage est curé de la paroisse; il sera en poste jusqu’en 1953. L’économie va bien, la Ferme-École a été créée depuis deux ans et on embauche encore de nouveaux travailleurs.  En 1923 sera fondé le Cercle de Fermières puis, en 1925, l’Union Catholique des Cultivateurs (l’UPA). La même année, on achètera les personnages de la crèche de l’église que nous pouvons encore admirer chaque année, dans le temps des Fêtes à l’église de Deschambault.

Germaine à ses 80 ans au Vieux Presbytère, avec deux de ses petites-filles, Marie-Noël et Nathalie.

Germaine à ses 80 ans, au Vieux Presbytère, avec deux de ses petites-filles, Marie-Noël et Nathalie (coll. Madeleine Genest Bouillé).

1932 : Jeanne et Julien

Pour continuer ce voyage dans le temps, retrouvons-nous au matin du 30 août 1932, pour assister au mariage de Jeanne Petit et Julien Genest, en l’église de Deschambault. Comme je l’ai déjà mentionné, le marié était natif de Québec et il était  arrivé par chez-nous quelques années auparavant pour travailler à la Ferme-École du Gouvernement provincial. La photo de mariage avait été prise par un membre de la famille, près de la maison de  mon grand-père Petit, où avait lieu la noce, comme il se doit.

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Mariage de Jeanne Petit et Julien Genest (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Après le voyage à Ottawa et à Montréal, nos jeunes mariés logeront dans la même « petite route » que les parents de Jeanne, à l’étage de la belle maison victorienne, dont les propriétaires (les Trahan, si je me souviens bien), habitaient le rez-de-chaussée. Ce beau logement face au fleuve devenant trop exigu, Jeanne et Julien devront déménager après la naissance du quatrième enfant.

Si on regarde ce qui se passe un  peu partout dans le monde,  les années trente ne sont pas des plus prospères. On subit encore les ravages du Krach de 1929. Au Canada, on apprend que le chômage atteint le quart de la population active du pays. Le 21 janvier 1932, une nouvelle loi sur le suffrage féminin est votée à l’Assemblée législative, le résultat est encore négatif. C’est peut-être la raison pour laquelle ma mère, Jeanne, nous incitait à nous prévaloir de notre droit de vote;  elle nous  racontait combien ce droit avait été difficile à obtenir pour les femmes. Toujours à propos de la politique, en octobre, Maurice Duplessis est élu chef du Parti conservateur du Québec. Quelques années plus tard, en 1935, il fondera le Parti de l’Union Nationale.

En Allemagne, le Parti National Socialiste continue sur sa lancée. Au début de février, Hermann Göring est chargé de prendre le contrôle total de la Prusse, le gouvernement est déposé et le Parlement dissous. Le 28 du même mois, c’est la mise en place de la dictature nazie, le début du 3e Reich.

À Deschambault, Laurent Bouchard est alors maire; il a été élu en 1929 et sera en poste jusqu’en 1940. Les années 30 semblent assez prospères, puisque 1932 voit la construction de l’aqueduc municipal et en 1937, d’importants travaux seront effectués pour la rectification de la route nationale, l’actuel Chemin du Roy. La vie sociale est aussi active, si l’on en juge par des activités telle la célébration de la fête de la Saint-Catherine par le Cercle de Fermières. De même, le dimanche précédant Noël, une visite du Père Noël se faisait régulièrement, à la salle de réunion des dames Fermières, pour le plaisir des enfants.

Jeanne et Julien en 1956 (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Jeanne et Julien en 1956 (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Nos parents nous ont légué des habitudes de vie qu’ils tenaient de leurs familles respectives. Chacun d’eux nous a enseigné des manières de travailler aussi bien que des  façons de se divertir selon ce qu’ils avaient appris. Même les recettes de cuisine qui se transmettaient de mère à fille variaient d’un bout du village à l’autre. Nous avons gardé précieusement ces leçons de vie… elles sont devenues des traditions que nous laisserons  à nos descendants. Puissent-ils en faire don à leur tour à leurs enfants… C’est ainsi que s’écrit l’histoire d’une famille!

© Madeleine Genest Bouillé, 31 octobre 2016

Rêves de jeunesse

img_20160926_0002Je me suis levée avec dans la tête une vieille chanson que mon père chantait et dont il m’avait écrit les paroles. Cette chanson a pour titre Le plus joli rêve.  La veille, quelqu’un avait publié sur Facebook une photo  du « Band » que quelques jeunes, dont mon frère Fernand, avaient formé au début des années 60. J’ai donc feuilleté encore une fois ces albums dans lesquels mon petit frère avait conservé les photos de sa belle jeunesse… et qui représentaient sans doute les rêves qui l’habitaient alors!  Je vous fais remarquer que Fernand n’est pas toujours présent sur les photos. La raison en est que la plupart du temps, c’était lui le photographe! Il me semble le revoir… il attendait que chacun ait pris la pose voulue pour prendre enfin la photo. Il  pouvait être très patient; c’était quelqu’un de méticuleux, qui ne laissait rien au hasard.

img_20160926_0006En repassant ces images, dont la majorité est en noir et blanc, je me suis fait la remarque que Fernand aurait pu être metteur en scène.  Qu’il s’agisse des photos de combats entre  « bons  pionniers » et « méchants Indiens », ou des scènes où même notre chien Bruno posait pour le photographe, Fernand nous embarquait tous dans ses histoires. Les plus jeunes de la famille et mon cousin Luc ne se faisaient jamais prier pour embarquer dans le jeu. Sur une photo, on voit maman, un fichu sur les cheveux, tenant dans ses mains un des vieux toutous de mon frérot… elle jouait le rôle de la vieille pionnière, même si elle n’avait à l’époque qu’une quarantaine d’années.

img_20160926_0007On y a tous passé! Les animaux étaient aussi de la partie. Notre chien Bruno a été photographié je ne sais combien de fois, avec des toutous ou les animaux en plastique du petit frère. Je dois ajouter que sur la plupart des photos, en plus de la date, les personnages sont nommés, telle celle-ci – prise par quelqu’un d’autre – où l’on voit Fernand, avec Roger et Luc, et qui a pour titre : « Geronimo, Ours Brun et Pied Agile ». Évidemment, Fernand jouait le rôle du héros, Geronimo!

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img_20160717_0002Sur une autre photo, on voit une vache qui ne semble pas du tout impressionnée par la caméra, cette photo est intitulée « L’ennemi approche »… Fernand avait un sens de l’humour très particulier! Mon frère voulait que toute la famille participe, il a donc pris aussi une photo de papa, devant la maison, avec ses fameuses fleurs jaunes, dont on n’a jamais su le nom. La photo ne porte pas d’autre titre que « Papa dans les fleurs jaunes ». C’était de longues fleurs qui étaient très résistantes. Il le fallait, car au besoin, elles pouvaient être utilisées comme cachettes dans les combats contre « les Sioux »!

img_20160926_0010Une des dernières photos, prise en 1960, montre Fernand à la roue d’un bateau. Cet instantané a pour titre « Sur le Charlie S. ». Quelques autres photos datées du même jour ont été prises avec mon grand frère Jacques, sur ce bateau. Fernand avait 16 ans… Il rêvait de devenir pilote de bateau.  Il a étudié à l’Institut de Marine à Rimouski; c’était un brillant élève. Il a navigué quelque temps sur ce qu’on appelait des « bateaux de mer », pour les distinguer des barges de lac, sur lesquelles la plupart des marins d’ici travaillaient. Puis, comme dans la chanson  Quand les bateaux s’en vont, un jour, il est resté au quai! Peut-être y a-t-il des rêves qui, une fois devenus réalité, déçoivent.  Allez savoir! Fernand a travaillé, il a voyagé, il a vécu sa vie. Toujours vivant, mais il n’est plus  là, dans sa tête…  Heureusement, il nous reste ses photos, qui parlent pour lui.

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© Madeleine Genest Bouillé, 28 septembre 2016

Le chasseur qui dessinait des bateaux

Il s’appelait Claude. C’était mon frère aîné, le deuxième enfant de la famille. Il aimait la chasse et les armes à feu qu’il collectionnait et dont il prenait grand soin, comme il l’aurait fait pour des œuvres d’art. D’ailleurs, pour lui, c’était vraiment des œuvres d’art. Il aimait le beau, en tout. C’était un homme cultivé; il lisait beaucoup sur des tas de sujets, entre autres, sur le cinéma, les bateaux –  il avait navigué durant plusieurs années, sur le fleuve et sur les Grands Lacs. Il adorait aussi la musique et possédait une impressionnante collection de disques anciens.

Le Tadoussac et Claude

Le Tadoussac, un navire sur lequel aimait bien bien travailler Claude.

Un jour, après qu’il eut cessé de travailler sur l’eau, peut-être parce qu’il s’ennuyait, il se mit à dessiner des bateaux. Il avait toujours eu beaucoup de talent pour le dessin; il a donc reproduit sur des cartons de toutes sortes, boite de savon à lessive ou de céréales,  pas loin d’une centaine de navires anciens, à voile ou à vapeur. Perfectionniste, il avait le souci du moindre détail; ces dessins sont de vrais chefs d’œuvre, et ils sont enfin  accessibles au public.

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Claude et Lorraine lors de leur mariage en 1960 (photo: coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Au fil des années, mon frère avait acquis une réputation de chasseur et de grand connaisseur en matière de fusils. À cette époque, nous avions un chien, Bruno, un bâtard descendant d’épagneul, que Claude avait à peu près réussi à dresser pour la chasse. Mon frère faisait la chasse aux canards à pied sur le bord du fleuve et il chassait aussi le petit gibier : lièvre, perdrix, renard, rat musqué ou autre animal sauvage. Après de longs préparatifs, il partait vers la fin de l’après-midi, le chien frétillant de bonheur sur ses talons; le meilleur temps pour chasser était comme il disait « la passe du soir ». Il faut  cependant avouer que Claude aurait difficilement pu aller chasser à l’aube, car comme plusieurs membres de ma famille, c’était un couche-tard et un lève-tard.  Quand il rentrait d’une de ses équipées de chasse en hiver, il parlait des pistes qu’il avait suivies,  décrivant l’ours – il s’agissait toujours d’un ours! – comme s’il l’avait vu. Il ne revenait pas toujours avec du gibier, quelquefois quand même il rapportait quelques belles prises. Mais quand il racontait ses histoires de chasse, alors là, on était au cinéma!  On n’avait pas le choix de le suivre sur la grève où, cachés derrière la grosse roche qu’on appelait « l’Empress », on voyait tomber lourdement le beau malard avec l’aile qui pendait… ou encore, on marchait avec lui dans le bois sur les pistes de ce vieil ours auquel il manque une griffe à la patte gauche.  Quel merveilleux conteur!

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(Photo: coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Je le revois encore très bien dans ma mémoire… même si vingt-huit ans se sont écoulés depuis son départ. Je le revois hochant la tête à grand coups, la pipe à la bouche, quand il écoutait quelqu’un. Il savait écouter; c’est sans doute une des raisons pour lesquelles tant d’hommes de tout âge s’arrêtait chez lui, soit pour faire réparer un fusil, ou tout simplement pour jaser… j’entends son rire, je vois ses épaules qui sautent. Il accueillait avec la même hospitalité aussi bien le vieux monsieur qui inventait des histoires toutes plus invraisemblables les unes que les autres, et qui ne venait plus à bout de s’en aller,  que le jeune chasseur qui commençait à collectionner les fusils et qui écoutait les conseils de mon grand frère religieusement. Il avait l’air serein, jovial, heureux. C’était un homme agréable à fréquenter.

Qui était-il en vérité? Bien franchement, je ne sais pas! Il parlait de tout, mais jamais de lui. La vie ne l’a pas toujours gâté. On sait qu’il a aimé naviguer. Ses plus belles années, il les a passées sur les bateaux. Il n’était jamais malade… malgré quelques difficultés à digérer qu’il combattait à coup de pilules de lait de magnésie. S’il avait des problèmes, il les gardait pour lui. Cette nuit de janvier 1988, fatigué de tout refouler, son cœur a refusé de continuer et l’a lâché tout net! Comme on dit par chez nous « net, fret, sec » ! Il n’avait que cinquante-trois ans…

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Mon mari Jacques jouant aux « pichenottes » avec Claude (photo: coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

À l’époque, on passait deux bonnes veillées au salon funéraire et une heure encore avant la cérémonie des funérailles. Auprès du cercueil de mon grand frère, j’en ai vu défiler des gens, c’était surprenant! Ce n’était pourtant pas un notable, pas non plus un homme public. Après qu’il eut abandonné la navigation, il a occupé différents emplois. Enfin, pendant quelques années, il a vécu à l’extérieur de son village natal, pour nous revenir un peu moins d’un an avant son décès. En ces premières heures d’un deuil si brutal qu’on ne parvenait pas encore à le réaliser, en plus de la parenté, un nombre impressionnant d’hommes sont venus lui rendre hommage : anciens camarades de classe, marins avec lesquels il avait navigué soit sur les « bateaux blancs » ou sur des barges, amis ou connaissances. Étonnamment, j’en ai vu pleurer plus d’un. C’est rare un homme qui pleure. Alors vous pensez, autant que ça en deux soirées, c’est normal que je m’en souvienne!

J’ai écrit que la vie n’avait pas gâté mon frère Claude. Je me trompe probablement… Tous les témoignages d’amitié dont nous avons été témoins lors de son décès, il les avait sans doute ressentis durant les soirées où il causait de choses et d’autres avec ceux qui lui rendaient visite. Sauf pour le temps où il était sur le fleuve ou les Grands Lacs, ces moments furent parmi les plus heureux de sa vie. Se sentant apprécié, il communiquait sans contrainte et faisait profiter ses amis de ses nombreuses connaissances. Saint-Exupéry a écrit : « Dans la vie, il n’est qu’un luxe véritable, c’est celui des relations humaines. »  En ce sens, Claude a connu la vraie richesse.

AHAB Collection 2016

Le Ruth E. Merrill et le Franck M. Deering. Schooner 6 mâts, numéroté 6 et Schooner 5 mâts, numéroté 7. Original – Gouache sur papier 14,18 po. x 10,62 po.

Du 14 août au 1er octobre, les dessins de mon frère Claude seront exposés à la sacristie des Sœurs de l’église de Deschambault. Cliquez ici pour plus d’information.

© Madeleine Genest Bouillé, 12 août 2016.

Texte adapté d’un texte publié dans Récits du Bord de l’Eau