Une odeur de souvenir

Les souvenirs ont souvent une odeur, qui, si elle est agréable, contribue à embellir l’image que la mémoire a gardée; par contre, s’il s’agit d’une odeur désagréable, cela aura évidemment l’effet contraire. En voici la preuve. Encore plus que les beignes, ce sont les « trous » de beigne que j’aime le mieux. Je parle ici des beignes qu’on achète dans les « beigneries »… si toutefois ce mot existe.  Dans ma jeunesse, les « beigneries » les plus populaires étaient les « Dunkin Donuts »; je crois même qu’ils étaient les seuls. Bien entendu, il n’y en avait qu’en ville. Chose certaine, depuis l’histoire que je vous raconte aujourd’hui, j’ai gardé une préférence pour les beignes à la cannelle, dont l’odeur, à tout coup, me ramène à mes 17 ans!

En 1958, j’étais allée passer quelque temps chez ma sœur qui venait de donner naissance à son premier bébé; un beau gros garçon paisible, qu’on admirait comme une œuvre d’art! Imaginez! C’était le premier bébé de la famille! La principale raison de mon voyage était justement pour donner un peu de répit à la nouvelle maman. J’allais sur mes 17ans et je n’étais alors que remplaçante au Central du téléphone, je ne travaillais donc pas souvent… Je commençais à réaliser que l’argent ne pousse pas dans les arbres! Mon beau-frère, un homme pratique qui avait toujours des solutions pour tout, m’avait persuadée qu’en ville, je pourrais facilement me trouver un meilleur emploi. Pourquoi pas? Rien ne me retenait de tenter ma chance à Ville Le Moyne, comme on désignait alors cette partie de la rive sud de Montréal, où demeuraient ma sœur et sa petite famille.

C’était la première fois que je partais de la maison pour plus qu’une fin de semaine et j’en profitais. Il m’arrivait de temps à autre de garder mon neveu, donnant ainsi l’opportunité aux jeunes parents de sortir ensemble, soit pour magasiner ou aller au cinéma. Je n’avais jamais gardé de bébé, même pas chez nous, étant donné que les sorties de maman se limitaient le plus souvent à aller rendre visite à ses parents le dimanche après-midi. Mon neveu, Laurent, était un solide poupon  « pas de trouble », comme on disait dans le temps. Au bout d’une quinzaine de jours, mon beau-frère, qui travaillait pour une entreprise de nettoyage de vêtements m’annonça qu’il m’avait trouvé une « job » chez « Jacques-Cartier Cleaner », son employeur. Je souligne le fait qu’il était alors de bon ton d’afficher en anglais, en ville surtout! Pourquoi « Jacques- Cartier »?  Soit parce qu’on était près du pont Jacques-Cartier ou peut-être aussi que la « shop de nettoyage » était située dans Ville Jacques- Cartier, voisine de Ville Le Moyne, je n’ai jamais su la raison exacte, et cela m’importait peu.

J’ai appris par la suite que l’automne était la saison par excellence pour l’embauche dans ce genre de commerce. C’était le temps du grand ménage et aussi le temps de sortir  les vêtements chauds en prévision de l’hiver. Un beau lundi de septembre, je commençai donc à m’initier à la technique du « pressing ». Je n’avais pas l’habitude de ce genre de travail évidemment, et je n’étais pas rapide. Je me rappelle encore des patrons, les Fournier; d’abord, Monsieur – dont j’ai oublié le prénom – grand bonhomme qui faisait bien ses 250 livres, souriant, jamais pressé et Madame, qui se prénommait Hortense; elle était toute petite, rapide, mais elle avait du caractère! Elle voyait tout, était partout à la fois; c’était visiblement elle qui dirigeait l’entreprise. Je me souviens surtout de Monsieur Maurice, le contremaître des employés de l’atelier, il était en plus originaire de l’Ile Maurice. J’étais fière de moi, car je savais où était située cette île, dans l’océan Indien. Enfin mes leçons de géographie s’avéraient utiles! Monsieur Maurice, un grand bonhomme couleur de chocolat, n’avait pas d’âge… C’était un homme toujours de bonne humeur et il chantait d’une belle voix de basse, des chansons qu’on entendait à la radio. Il chantait autant en anglais qu’en français; quand Madame Hortense était présente, il lui fredonnait sa chanson préférée qui avait pour titre Amapola : « Amapola, l’oiseau léger qui passe… chante ta grâce », en esquissant quelques petits pas de danse.  Il avait le don d’amener un sourire sur les lèvres de cette chère Madame Hortense… qui ne riait pas souvent!

J’ai peu de souvenirs du travail que j’effectuais dans la « shop de nettoyage ». Je me revois placer des vêtements sur des cintres; je me souviens vaguement de la grosse machine à vapeur pour presser les pantalons. J’en avais un peu peur… La plus belle heure de la journée c’était la pause, durant l’avant-midi. Monsieur Maurice faisait le tour du personnel pour prendre les commandes pour le goûter, qui nous était livré de chez « Dunkin Donuts ». Au début je ne savais pas quoi choisir, alors Monsieur Maurice  m’avait suggéré de prendre un beigne à la cannelle accompagné d’un café. Ce fut pour moi une découverte! Tout d’abord, à cause de l’odeur qui évoquait pour moi le soleil de l’Ile Maurice… et puis, quel délice que cette pâtisserie saupoudrée de sucre et de cannelle!

Ma carrière dans le nettoyage à sec et le pressage des vêtements a été somme toute, très courte. J’avais débuté à la fin de septembre; au début de décembre, alors qu’il y avait de plus en plus de besogne, et que moi, je n’allais pas plus vite, on m’a poliment remerciée.  À vrai dire, je n’étais pas fâchée… ce travail ne m’intéressait pas du tout, et je m’ennuyais de mon chez-nous! Ma vie à Deschambault  avec mes amies, le restaurant chez Vézina, les soirées Lacordaire à la salle, et même le Central, me manquaient. Je suis donc revenue dans mon patelin et je suis retournée travailler au Central, puisqu’il manquait encore une remplaçante. Quelques mois plus tard, je suis devenue employée à plein temps, et ce jusqu’en 1964.

Mais j’ai gardé de ce temps-là une préférence pour les beignes à la cannelle, dont l’odeur me  rappelle cette aventure de ma jeunesse et me donne envie de chanter « Amapola »!

© Madeleine Genest Bouillé, 24 mars 2017

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