C’est la première neige…

hiver-2008-059C’est la première neige,
Avec son froid cortège,
Qui blanche, nous assiège
De ses duvets qui recouvrent le sol.
Elle tombe et retombe
Le grand chêne succombe
Et rejoint dans la tombe
L’adieu des bois où fuit un dernier vol.

 La première fois que j’ai entendu cette chanson, j’étais toute petite. Chaque année à la même époque, on me la chantait. J’ai donc fini par l’apprendre, mais je ne l’ai jamais vue écrite. Les couplets sont sur le même air que le refrain; une valse à trois temps, pas trop rapide, justement le genre de musique qui convient si bien pour  bercer les enfants…

Mon frère Roger en 1949.

Mon frère Roger en 1949.

Le grand chêne succombe et rejoint dans la tombe l’adieu des bois où fuit un dernier vol… En grandissant, j’ai appris les paroles de la chanson et je me souviens que ces dernières lignes du refrain m’impressionnaient beaucoup. Je les trouvais tristes et je ne comprenais pas le rapport entre cette neige tant attendue et la tombe, l’adieu des bois.  Mais la chanson était belle et je l’aimais quand même. Quand nous étions enfants, la première neige était quelque chose de merveilleux, une joie qu’on espérait depuis longtemps, pour dire le vrai, depuis la chute des feuilles! Je me souviens d’un automne où la neige tardait un peu trop pour nous, qui avions tellement hâte de sortir vêtements d’hiver et traîneaux. Un matin, on vit que le sol était blanc. Ce n’était qu’une mince couche très légère, diaphane par endroits. On croyait que c’était de la neige. Maman tenta de nous ramener à la réalité; ce n’était qu’une grosse gelée blanche. Mais nous, on voulait aller jouer dehors! Maman, se disait sans doute que, ne trouvant pas grand-chose à faire sur cette terre gelée à peine blanchie, nous rentrerions bien vite. Évidemment on ne pouvait pas sortir les traîneaux, et ce n’était pas avec cette mince pellicule de frimas que nous ferions un bonhomme. Mais nous avons joué quand même; nous ramassions soigneusement cette manne qui fondait  vraiment trop vite, et nous en faisions des petits tas, qui ont, ma foi, peut-être duré quelques heures… jusqu’à ce que le soleil les fasse disparaître.

hiver-2008-043La neige tourbillonne
Elle tombe à flocons.
Pour nous elle chantonne
Des refrains, des chansons.
Elle revêt la terre
De givre et de frimas
Et le vent bien triste, erre
Sur nos champs ici-bas.

On ne voulait pas manquer la première neige. Et un beau matin, elle tombait enfin pour notre plus grande joie. Quel plaisir de sortir justement quand la neige tourbillonne et qu’elle tombe à flocons! Je crois que tous les enfants aiment goûter les cristaux qui viennent se poser, froids et doux, sur la langue. Qu’elle était belle, blanche et toute neuve, cette neige! J’avais un frère qui, plutôt que de se rouler dans la neige et d’en faire des balles et des bonhommes, préférait se tenir immobile, face au vent. Et là, il laissait les flocons caresser son visage tourné vers le ciel. Il contemplait le décor blanc et il pouvait rester ainsi de longues minutes… À quoi rêvait-il? Lui seul le savait. Mais il semblait tellement en communion avec les éléments. La neige, le vent, la pluie, les orages… chaque phénomène météorologique le fascinait. Pour lui, la nature était le plus merveilleux livre qui soit. Il a passé sa vie à s’en repaître.

Mes frères Fernand, Georges et Florent en 1950 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Mes frères Fernand, Georges et Florent en 1950.

Quand enfin la neige avait tout recouvert et que la couche ouatée semblait signifier que l’hiver était arrivé pour de vrai, on disait : « C’est la neige hivernante, c’est sûr! Il en est tombé assez pour blanchir la terre. » Comme preuves à l’appui, il y avait plusieurs maximes supposément infaillibles. D’abord il fallait que ce soit la troisième neige tombée au sol depuis le début de la saison. Ensuite, il fallait que la couche de neige soit suffisamment abondante pour blanchir la terre complètement. De plus, il devait s’être écoulé un mois depuis les premiers flocons. Et quand l’une ou l’autre de ces remarques s’avérait inexacte, on disait : « C’est l’exception qui confirme la règle! »

Le soir de la première neige, avant d’aller nous coucher, nous regardions par la fenêtre la nuit plus claire de tout ce blanc et le vent bien triste, pouvait errer sur les champs… nous nous endormions en rêvant de la fête de Noël qui approchait, puisque la neige et Noël étaient pour nous, indissociables.

hiver-2008-046Sa blancheur éclatante
S’étale devant moi.
Sa robe éblouissante
Me cause un doux émoi
C’est l’hiver qui s’avance
Majestueusement
Et l’automne en silence
Disparaît lentement.

Les enfants ont grandi. Certains ne sont plus de ce monde, nos parents non plus. Mais, en dépit des années qui auraient dû faire de moi une personne raisonnable et sensée, la blancheur éclatante et la robe éblouissante de la première neige me causent toujours un doux émoi… J’aime quand l’hiver s’avance majestueusement, même si je suis un peu triste de voir l’automne disparaître lentement. Alors je vais marcher sous les doux flocons et je chante tout bas la vieille chanson pour moi toute seule.

© Madeleine Genest Bouillé, 1er décembre 2016

(Texte original tiré de Propos d’hiver et de Noël, 2012.)

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