La visiteuse de Noël

Conte de Noël

Tout le monde l’appelait « la vieille Clara ». Elle vivait dans une maison grise, au toit pentu, loin du chemin, la dernière au bout du rang. Comme on disait dans le temps, elle vivait de ses rentes. Dans l’étable, sise derrière la maison, se trouvaient une vache et un cheval qui n’avaient pas l’air plus jeunes que leur propriétaire.

Clara n’étais pas si vieille qu’elle le paraissait. C’était une grande femme anguleuse, à l’air sévère. Ses vêtements ternes et surannés ne l’aidaient pas, accusant plutôt sa cinquantaine largement entamée. Il faut dire qu’à l’époque, la coquetterie était mal vue pour celles qu’on étiquetait impitoyablement « vieilles filles ». Curieusement, quand elle souriait, son visage s’éclairait et elle semblait rajeunir de plusieurs années.

DanslesilenceSes parents étaient décédés alors qu’elle était très jeune. Elle s’était habituée à vivre seule et avait très tôt cessé de rêver à un hypothétique prétendant. Elle était demeurée timide et ne fréquentait pas beaucoup les gens de son entourage. Clara n’en parlait jamais, mais le seul temps de l’année où elle s’ennuyait vraiment, c’était à l’approche du temps des fêtes. Elle gardait au fond de sa mémoire les images des Noëls de sa petite enfance. Dans ses souvenirs, il y avait des étoiles d’argent qui brillaient et des guirlandes de papier crêpé rouge et vert qui s’étalaient devant ses yeux… Il y avait aussi quelque chose dans son soulier près de la cheminée. D’autres souvenirs sentaient bon la vanille et le sucre d’orge. Quand elle n’en pouvait plus de s’ennuyer si fort, elle attelait sa vieille jument et elle filait dans sa carriole. Qu’importait alors le vent, la neige… elle fuyait sa maison et sa vie!

Un soir de décembre, alors que Clara brodait un long chemin de table à la lueur de la lampe qui projetait tout plein d’ombres dansantes sur le mur de l’escalier, on frappa à la porte. Clara se demandait bien qui pouvait venir frapper chez elle aussi tard, dix heures venant de sonner à la vieille horloge. Clara alla ouvrir et une fillette apparut devant elle, souriante. Très à l’aise, la fillette enleva son manteau, son bonnet, ses mitaines et ses bottes qu’elle déposa soigneusement sur le tapis devant la porte. Clara sentit monter en elle une bouffée de tendresse, un sentiment comme elle n’en avait plus ressenti depuis… depuis quand donc? Elle ne demanda pas à l’enfant qui elle était ni d’où elle venait. Il lui paraissait tout à coup naturel qu’une enfant de sept ou huit ans arrive ainsi de nulle part à cette heure tardive, un 22 décembre.

visiteusedenoelClara demanda à l’enfant si elle voulait rester à coucher. La fillette, baillant et se frottant les yeux, accepta l’offre de son hôtesse et se dirigea vers l’escalier, suivie de Clara qui s’aperçut que la petite fille allait tout droit à la chambrette qu’elle-même occupait quand elle était enfant. Clara sortit de l’armoire un gros édredon en disant à la fillette : « C’est la grosse couverte que maman m’avait faite quand j’avais ton âge. Et voilà aussi une chemise de nuit que je portais dans le temps. Dors bien… Bonne nuit! » L’enfant ne fut pas longue à s’endormir et Clara redescendit à la cuisine. Elle rangea sa broderie et après avoir mis une bûche dans le poêle, elle alla se coucher. Soudainement très lasse, elle s’endormit aussitôt.

Le lendemain, à son réveil, Clara se souvint de l’enfant qui dormait là-haut. Après avoir allumé le feu, elle gravit l’escalier, en faisant attention aux marches qui craquaient. La petite fille dormait encore et Clara put la contempler à loisir. Elle lui trouvait un air familier, mais ne pouvait définir la ressemblance. À ce moment, la fillette s’éveilla. Joyeuse comme seul peut l’être un enfant qui commence une nouvelle journée, elle sauta à bas du lit et rapidement, se vêtit. Clara proposa de coiffer sa longue chevelure : « J’ai sûrement encore des rubans, veux-tu que j’attache tes cheveux? » La fillette se laissa peigner. Clara accomplissait ces gestes qu’elle n’avait jamais faits auparavant et cela lui paraissait normal.

La femme et l’enfant descendirent à la cuisine où Clara s’affaira à préparer le déjeuner. Tout à coup, elle demanda à l’enfant : « Tu ne m’as pas encore dit ton nom? » — « Je m’appelle Claire, répondit l’enfant », qui dévorait son déjeuner avec un solide appétit. « Ah! Tiens, c’est drôle, ça ressemble à Clara! », remarqua la vieille demoiselle. Après le repas, l’enfant demanda : « Tu n’as pas encore accroché les guirlandes de Noël et les étoiles?… C’est bientôt, Noël! » Clara eut un moment d’hésitation, se demandant où elle avait bien pu ranger les décorations, quand elle se souvint que les guirlandes n’existaient plus depuis longtemps. Penaude, elle dit à l’enfant : « Je pense bien qu’il ne me reste que quelques étoiles… j’irai acheter des guirlandes au magasin. » La fillette reprit : « Tu n’oublieras pas les sucres d’orge, j’espère! »… « Bien sûr, se dit Clara… les sucres d’orge »… Jamais elle n’avait acheté de sucre d’orge, ni aucune autre friandise d’ailleurs.

La journée passa rapidement, la femme et l’enfant occupées toutes deux par les innombrables préparatifs pour la fête de Noël. En aucun moment, Clara n’avait pensé à poser à la fillette les questions essentielles : qui elle était, d’où elle venait, comment elle était arrivée ici. Cela n’avait pas d’importance. La vieille demoiselle ne voulait rien savoir de plus, même si parfois elle se demandait si elle était en train de rêver, ou si ce qu’elle vivait était réel. Dans ces moments-là, elle se disait : « Mon Dieu, si je rêve, faites que je ne me réveille pas. Je suis si heureuse! ».

Après le repas du soir, la fillette, baillant déjà, demanda à Clara si elle voulait la bercer et lui raconter une histoire. Clara entreprit de lui raconter une histoire de sa propre enfance, Boucle d’or et les trois ours. Quand elle eut fini, la fillette lui demanda : « Tu veux bien me chanter C’est la première neige ? » Sur le moment, la femme demeura figée. Comment connaissait-elle cette vieille chanson que Clara n’avait jamais entendu chanter par d’autre que pas sa mère, qui disait la tenir de sa grand-mère? Encore une fois, Clara refusa de laisser ses pensées aller plus loin.

mademoisellemarieLa fillette s’endormit dans les bras de Clara. La vieille demoiselle gravit lentement l’escalier, afin d’aller la porter dans son lit. Après l’avoir bordée et embrassé légèrement sur le front, Clara redescendit s’asseoir dans sa chaise berçante. Elle se sentit tout à coup très fatiguée. Elle ramassa la vieille poupée de chiffon retrouvée et qui était tombée par terre, elle ferma les yeux et se mit à fredonner : « C’est la première neige, avec son froid cortège… Le grand chêne succombe, et rejoint dans la tombe, l’adieu des bois… »

Le lendemain matin, les voisins passant en voiture devant la maison de Clara furent étonnés de ne voir aucun signe de vie : les rideaux étaient clos, aucune fumée ne sortait de la cheminée… Son plus proche voisin après avoir frappé à la porte plusieurs fois, força l’entrée et découvrit Clara, qui semblait dormir dans sa chaise berçante. Le vieux médecin appelé au chevet de la demoiselle conclut que Clara avait succombé à une crise cardiaque. Personne ne mentionna la présence d’une enfant dans la maison…

Qui était la petite Claire? Peut-être est-il possible de croire que, au soir de sa vie, il avait été donné à Clara de retrouver, le temps d’une journée avant Noël, la fillette heureuse qu’elle avait été longtemps auparavant!

© Madeleine Genest Bouillé, 2012

(Version intégrale dans le livre Propos d’hiver et de Noël, 2012. Illustrations de Marie-Noël Bouillé)

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