J’ai tant dansé, j’ai tant chanté!

Quand j’étais étudiante, j’ai appris tout plein de choses importantes : le français, le catéchisme, les mathématiques, les bonnes manières… et aussi la danse et le chant! Nous chantions souvent, à propos de tout et de rien… il ne se passait pas une journée sans qu’on chante. Comme j’ai toujours adoré chanter, je ne m’en plaignais pas! Tout d’abord, comme je l’ai déjà mentionné, jusque dans les dernières années, chaque matin nous commencions la journée par un cantique, qui variait selon le jour de la semaine; lundi, on invoquait l’Esprit-Saint, mardi, notre ange gardien, mercredi, Saint Joseph, jeudi, c’était congé, vendredi était consacré au Sacré-Cœur et samedi à la Saint Vierge. Selon la température, l’humeur ou l’ambiance, ce premier chant était plus ou moins « magané », si vous me passez l’expression.

Quand venait le temps de la récréation, tant qu’il ne faisait pas trop froid, ou plus tard, au printemps, quand tout était sec dehors, nous allions à l’extérieur. Les garçons jouaient dans la cour à côté du couvent. Nous, les filles, prenions nos ébats dans la cour en haut de l’escalier de pierre. Ces jeux ne variaient que très peu… on jouait au « Drapeau » ou à ce qu’on appelait la « Balle au Camp ». Nos bonnes Mères encourageaient fortement les « chefs » à choisir leurs équipières sans parti pris… Sans parti pris? Comme si ça se pouvait! J’en sais quelque chose, j’étais une des plus mauvaises joueuses. Je ne courais pas vite, je me foutais complètement du ballon ou du drapeau… je me tenais le plus loin possible des buts. J’étais toujours choisie la dernière ou presque. Et vraiment, ça ne m’a jamais tellement dérangée. Mais je dois avouer que cette attitude n’aide pas beaucoup à acquérir de la popularité!

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Heureusement, j’avais d’autres occasions pour me reprendre! Les jours de mauvais temps, tout comme en hiver, nous prenions nos récréations dans la grande salle. Et que faisions-nous? Des « rondes », il fallait éviter autant que possible le mot « danse ».  Alors nous dansions sans le dire, en chantant des chansons. Une de ces « rondes » se dansait en chantant : J’ai tant dansé, un folklore qu’on retrouve dans La Bonne Chanson, comme presque toutes les chansons de notre répertoire. Les « rondes », bien évidemment, se dansent en cercle, en se tenant par la main; la plupart du temps; au refrain, on se prend par le bras et on tourne (en swingant, n’en déplaise à nos professeurs). Une autre ronde très populaire était J’ai un beau château; on se divisait en deux cercles et on dansait en sens contraire, ainsi, les filles qui chantaient « J’ai un beau château » allait vers la droite tandis que celles qui répondait « J’en ai un plus beau », allaient vers la gauche.

meunier-tu-dorsCertaines de ces rondes finissaient en débandade, entre autres, celle qu’on faisait en chantant Meunier, tu dors. Cette chanson commence très lentement avec : « Trois canards déployant leurs ailes… », quand on arrive au refrain : « Ton moulin va trop vite, ton moulin va trop fort », la ronde accélère de plus en plus vite, jusqu’à ce que la chaîne se détache. Quand on dansait cette ronde, à la fin, il n’était pas rare qu’une ou deux plus petites tombent par terre, pour le plus grand plaisir des meneuses du jeu qui n’attendaient que ça!

scanParfois, pour changer, on faisait des « chansons de geste ». Je me souviens en particulier de deux de ces chansons : Comme ça et La Cantinière. Dans la première, comme il s’agit de la rencontre de « Majorique » et « Phonsine », c’est une chanson dialoguée, alors on divisait le chœur en deux parties qui se répondaient. Pour ce qui est de La Cantinière, c’est une chanson qui peut s’étirer à l’infini, exemple : « La Cantinière, a de beaux gants, de beaux bas, un beau chapeau », etc. On s’amusait beaucoup à inventer des paroles à ces chansons.

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Les chansons que je préférais étaient toutefois celles qu’on entonnait quand on était assises dans la balançoire à la fin de l’année pour étudier… les belles mélodies comme Partons la mer est belle, La prière en famille, ou Il faut croire au bonheur. On y mettait tout notre cœur et notre plus belle voix: « Pourquoi rester morose devant les prés en fleurs… Puisqu’il y a des roses, il faut croire au bonheur ». J’y crois encore!

© Madeleine Genest Bouillé, 19 janvier 2017

100 plus belles.jpgNote :  Les chansons dont je parle sont regroupées dans un petit chansonnier Les 100 plus belles chansons, édité en 1948 par La Bonne Chanson de Ch. Émile Gadbois. Le coût était de 1.00$

 

Chanson pour l’automne qui fuit

Je n’avais rien à faire… c’est rare! Pour occuper mes pensées, j’ai commencé à feuilleter mes cahiers de La Bonne Chanson, lesquels sont souvent une source d’inspiration pour mes « grains de sel ». Ce sont de vrais trésors, ces cahiers… je rêve d’un concert qui serait composé uniquement de chansons pigées dans les fameux cahiers de l’abbé Gadbois, dont la devise était : « Un foyer où l’on chante est un foyer heureux ». Je me suis arrêtée sur Chanson d’automne, une mélodie un peu mélancolique qui parle justement de la fin de cette saison, si colorée à ses débuts et qui se termine, hélas, dans la grisaille. Comme je l’ai déjà mentionné, les soirées Bonne Chanson qui avaient lieu au Vieux Presbytère demeurent pour moi parmi mes plus beaux souvenirs. Il me semble entendre encore Louiselle et Joachim Perron qui interprétaient si bien en duo, la Chanson d’automne, au cours d’une veillée en novembre; en rappel, ils nous offraient ensuite L’hiver a chassé l’hirondelle. Cette dernière chanson était accueillie comme un avant-goût de la saison blanche, et à chaque fois, j’anticipais avec plaisir l’approche du joyeux temps des Fêtes en écoutant : « L’hiver a chassé l’hirondelle… mais de notre cœur, ô ma belle, l’hiver ne peut chasser l’amour. »

211Mais je reviens à ma Chanson d’automne. Dans mes photos de fin de saison, je n’ai pas de « treille qui tord ses longs bras maigres », et on ne voit pas non plus « l’hirondelle en sanglotant (qui) disparaît à l’horizon pâle ». J’ai surtout des images du fleuve, avec ou sans la chaloupe délaissée… c’est là mon univers! Mais tout comme dans la chanson,  « Les nuages sont revenus… La brume a terni les blancheurs et cassé les fils de la Vierge.  Et le vol des martins-pêcheurs ne frissonne plus sur la berge ». 

« Les arbres sont rabougris, la chaumière ferme sa porte, et le petit papillon gris a fait place à la feuille morte. »  Ces jours-ci, c’est vraiment ce que la nature nous offre comme paysage. Du gris partout! Gris, les arbres dénudés, auxquels parfois, s’accrochent quelques feuilles sèches, aux couleurs ternes. Grise l’herbe usée, piétinée, qui se confond avec le trottoir et la route. Mais parce que je ne me résigne pas à les jeter, halloween-2016-118parce qu’elles font leur possible pour mettre une touche de couleur et de la gaieté sur ma galerie, j’ai laissé quelques citrouilles aux visages rieurs ou fâchés, vestiges de l’Halloween. Pour la deuxième année, nous avions acheté huit petites citrouilles, sur lesquelles je me suis amusée à dessiner des figures. Certaines arborent un grand sourire, d’autres ont une moustache, une regarde vers le côté tandis qu’une autre a les yeux fermés. J’aime les fêtes, et j’aime les décorations. J’aime tout ce qui me donne l’occasion d’éviter la monotonie. C’est sans doute ce qui fait que je n’aime pas cette fin de saison qui s’étire et qui semble ne pas vouloir partir.

halloween-2016-097La musique du refrain de ma « chanson pour l’automne qui fuit » est écrite pour deux voix qui disent : « Viens cueillir encore un beau jour, en dépit du temps qui nous brise… Et mêlons nos adieux d’amour, aux derniers parfums de la brise. » Il y aura encore de belles journées, elles seront plus froides, mais parfois, elles nous laisseront un répit, dont il faudra profiter pour installer les décorations de Noël en évitant de se geler les mains. S’il est bon de cueillir chaque beau jour qui nous est donné, laissons « le temps qui nous brise » et « les adieux d’amour » s’envoler dans la chanson avec « les derniers parfums de la brise »! 

© Madeleine Genest Bouillé, 18 novembre 2016

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Les quêteux

 De temps à autre, je regarde les reprises des Belles histoires des Pays d’en haut, à 15h, du lundi au vendredi. Je commence à connaître tous les épisodes par cœur… mais qu’importe, je ne m’en lasse pas! Souvent au cours de ces émissions, on rencontre le quêteux « Jambe-de-bois », un homme qui semble avoir beaucoup bourlingué et qui, surtout, est fier de son titre de « quêteux », un titre honorable dit-il ! Quelquefois, on rencontre un autre de ces personnages légendaires, celui-là s’appelle « Grand-Capot ».

les-queteuxJe vous ai déjà dit que, dans ma tête il y a des chansons pour tout. Voilà donc qu’il me vient à l’oreille une chanson qui parle justement des quêteux. C’est une des nombreuses compositions d’Albert Larrieu, un Breton. Lors de la guerre de 1914-18, il s’est enrôlé, mais des problèmes de santé l’ont obligé à revenir à la vie civile en 1916. En 1917, il arrive au Canada où il se fait connaître grâce à ses chansons, une bonne centaine, dont plusieurs font partie du répertoire de La Bonne Chanson. Entre autres titres, on retrouve La bénédiction paternelle, Les crêpes, L’épluchette, La feuille d’érable et celle qui m’a inspiré le grain de sel que je vous offre aujourd’hui : Les quêteux.  Albert Larrieu n’aura pas une longue carrière, puisqu’il s’éteint dans l’oubli et l’anonymat en 1925, à 53 ans.  Les chansons de Larrieu sont simples, faciles à retenir et de plus, elles nous parlent des coutumes et des gens d’autrefois. Le refrain de la chanson Les quêteux est très entraînant: « C’est nous qui sommes les quêteux, de braves gens, d’honnêtes gueux. Nous vivons sans rien faire, comme des millionnaires. Toujours contents, toujours heureux, roule ta bille, va, mon vieux! Voilà! les honnêtes quêteux! »

Le quêteux Ti-Jean Gagnon, image tirée du site Internet de la municipalité de Saint-Pacôme.

Le quêteux Ti-Jean Gagnon, image tirée du site Internet de la municipalité de Saint-Pacôme.

Au cours des années 60, d’après mes souvenirs, il y avait encore des mendiants qui passaient régulièrement une ou deux fois par année. Je dirais que jusqu’à ce que les gouvernements créent des allocations pour aider les personnes sans ressources, forcément, il y avait des quêteux. Durant le temps « de la crise », avant la guerre de 1939-45, dans les villes, il existait déjà des refuges pour les itinérants, mais tout comme maintenant, ils n’étaient jamais assez nombreux, surtout en hiver. En campagne, certaines familles démunies vivaient à l’écart des villages, dans des cabanes insalubres au sol en terre battue. De temps à autre, ces gens allaient de maison en maison, quémandant  nourriture et vêtements. Il arrivait que certains offrent leurs services pour maints petits travaux. En plus du curé et des Sœurs du couvent, il se trouvait heureusement des âmes charitables qui aidaient les pauvres, surtout en hiver. Ceux qu’on appelait « quêteux »,  étaient plutôt des itinérants venus on ne sait d’où, qui n’avaient qu’un prénom et parfois aucune appellation. On leur donnait des surnoms, ainsi « le quêteux à poche noire » avait toujours un grand sac noir sur le dos, tandis que « le quêteux au capot brun » portait inévitablement, été comme hiver, un paletot brun, qui avait de toute évidence connu des jours meilleurs. Habituellement, le mendiant s’arrêtait toujours aux mêmes maisons;  ceux dont je me souviens étaient très polis, ils nous abordaient en disant : « La charité pour l’amour du bon Dieu ». En général on leur donnait quelques « cennes noires »… mais à certains endroits, ils devaient se contenter d’une seule petite pièce d’un sou!  Parfois, ils demandaient quelque chose à manger, ils remerciaient et repartaient.

La maison de mes parents vers 1955.

La maison de mes parents vers 1955.

Un été, à la fin des années 50,  j’étais à la maison avec ma mère et mes plus jeunes frères, lesquels étaient déjà au lit. Il devait être assez tard, lorsqu’on frappa à la porte. C’était un mendiant qu’on n’avait jamais vu; il entra et contrairement aux autres quêteux, il demanda à coucher; il n’était visiblement pas à jeun. Ma mère n’était pas rassurée; je me souviens qu’elle était assise à sa machine à coudre, elle répondit donc qu’il n’y avait pas de place.  L’homme, pas le moins du monde rebuté par la froideur de l’accueil, rétorqua qu’il coucherait par terre à côté du poêle. Maman était mal à l’aise; j’étais assise près de la table et nous ne parlions presque pas.  On surveillait l’intrus qui s’était effectivement étendu par terre et qui ronflait déjà. Mon grand frère Claude était « veilleux », mais ce soir-là, sans doute alerté par un sixième sens, il revint plus tôt de sa soirée chez mes tantes. Aussitôt entré, il aperçut le bonhomme couché à  côté du poêle… ce fut très bref; il empoigna l’homme par le col de son veston et le mit debout en lui disant : « Dehors, on garde personne à coucher ». Le malheureux quêteux n’a même pas eu le temps de dire quoi que ce soit… il s’est retrouvé très vite au bas de l’escalier. Mon grand frère, en se lavant soigneusement les mains, dit : « En plus, il puait!»

La chanson d’Albert Larrieu se termine ainsi : « Dans le bon foin de la grange, nous trouvons un lit très doux… Jamais on ne nous dérange, partout nous sommes chez nous!  Quoiqu’on chante et qu’on dise, quêteux ! c’est un très bon métier. »  Mais ça, c’était à une autre époque!

© Madeleine Genest Bouillé, 15 novembre 2016

Le dernier acte

Peut-être est-ce parce que je suis née à la fin de ce mois, mais quand arrive novembre, j’ai l’impression d’assister au dernier acte d’une pièce de théâtre. On voudrait que ça continue, mais en même temps on sait bien que la finale s’en vient. On peut presque la prévoir. On se surprend à regarder l’heure… il reste 20 minutes; on voudrait que ça finisse bien, c’est tellement décevant une pièce qui finit mal! On est un peu anxieux. On regarde encore l’heure… plus que quinze minutes. Ces dernières scènes sont très importantes, les gestes, les répliques resteront dans notre mémoire et ce sont souvent ces minutes-là qui détermineront l’appréciation que nous garderons de toute la pièce.

Crédit photo: Jacques Bouillé.

Crédit photo: Jacques Bouillé.

Ainsi en est-il du mois de novembre. Pour moi, c’est un mois déterminant dans l’histoire de l’année en cours. Dans ma jeunesse, comme tous les enfants, j’avais hâte à ma fête et tout de suite après, je me permettais d’avoir hâte à Noël. Maintenant, j’aimerais mieux oublier mon anniversaire, mais je ne le puis, alors je m’occupe, je tourne, je vire, je commence une chose, puis une autre. D’ailleurs il y a tant à faire en cette fin d’automne, et comme en vieillissant on ralentit quelque peu, je commence donc plus tôt mes préparatifs pour la fête de Noël. Mine de rien, je vérifie la quantité et l’état des décorations, je trie mes recettes … je n’aime pas me faire dire : « Tu trouves pas que c’est un peu tôt? »

Certains livres de ma bibliothèque sont pour moi des références sur différents sujets. Et périodiquement, j’aime à en relire des passages, selon les saisons. C’est le cas pour le livre de Jean Provencher Les quatre saisons dans la vallée du Saint-Laurent. J’aime surtout le chapitre qui parle de l’automne. Ces jours derniers, je relisais donc les pages qui décrivent les multiples travaux que nos ancêtres devaient effectuer avant l’hiver.  Seulement pour les activités domestiques, on compte cinquante pages. Je vous fais grâce des nombreuses tâches décrites dans ce chapitre, mais à partir du moment où on s’apprêtait à quitter la cuisine d’été pour réintégrer la maison proprement dite, il y en avait de l’ouvrage à faire. Cela sans compter les récoltes et la conservation des aliments.

Écossage et mise en conserve des haricots. Source: blogue Potagers d'antan.

Écossage et mise en conserve des haricots. Source: blogue Potagers d’antan.

Cette lecture me ramène longtemps en arrière, quand j’étais enfant. Les travaux d’automne, c’était tout d’abord la fabrication des conserves et confitures; ce travail qui occupait presque tout le monde. Même les enfants pouvaient participer; je me souviens d’avoir coupé des légumes en petits morceaux pour les mettre ensuite dans des pots, je ne sais pas quel âge je pouvais avoir… je me revois aussi tournant une manivelle, peut-être celle de la sertisseuse. Une autre étape des travaux d’automne dont j’ai souvenance, c’est la pose des « châssis doubles ». Toutes les fenêtres, sauf celles de la façade, qui donnaient sur la route, avaient une moustiquaire, qu’on appelait un « scring » (pour screen, un des multiples mots anglais qu’on disait tout de travers). J’aimais ce changement de fenêtre, il me semblait qu’il faisait plus clair. Il fallait la plupart du temps remettre du mastic pour tenir les vitres en place et parfois, je me souviens qu’on mettait des lisières de coton « à fromage » pour empêcher l’air froid d’entrer par les interstices. Bien entendu, avant d’installer les fenêtres d’hiver, il fallait d’abord les laver et au besoin repeindre les boiseries. Tant qu’à y être, on lavait aussi les rideaux et les tentures. Je me rappelle aussi qu’on sortait les gros édredons et les manteaux qui n’allaient pas dans la laveuse, et on les mettait sur la corde à linge pour les aérer et enlever l’odeur des boules à mites. C’était tenace cette odeur!

Cimetière de Deschambault. Crédit photo: Patrick Bouillé.

Cimetière de Deschambault. Crédit photo: Patrick Bouillé.

Dans mes souvenirs, novembre c’était surtout le « mois des morts ». On entendait parler de l’Halloween, mais pour nous, ça ne voulait pas dire grand-chose. Je me rappelle qu’on découpait des masques épeurants à l’endos des boîtes de Corn Flakes, rien de plus! Nos fêtes du début de novembre étaient pas mal plus sérieuses. Le 1er du mois, c’était la Toussaint, une fête d’obligation, et comme son nom l’indique, la fête de tous les saints.  Le lendemain, Jour des Morts, il y avait encore une messe, cette fois pour tous les défunts de la paroisse. Autrefois, après cette messe, se tenait la Criée pour les âmes. Sur certaines photos anciennes, on peut voir le kiosque de la criée qui était placé au coin du cimetière, du côté de la rue de la Salle. Chaque jour de ce mois, on nous invitait à prier pour nos défunts. À 7 heures du soir, à l’église, on sonnait le glas pour nous rappeler de réciter les Paters; ces oraisons consistaient en cinq Paters, cinq Aves, cinq Gloria Patri et autant d’invocations pour les âmes des défunts. À cette heure en novembre, il fait déjà nuit, le glas résonnait lugubrement entre les lamentations du vent dans les arbres dépouillés; on ne pouvait absolument pas oublier les parents partis pour l’autre monde! Mon grand-père est décédé au début de novembre en 1955; nul besoin d’ajouter que ce mois-là, à chaque soir, je ne pensais qu’à lui! Si seulement je m’étais alors rappelé les blagues qu’il lançait et les airs joyeux qu’il fredonnait assis sur son vieux banc de cordonnerie, mais non, je le revoyais dans sa tombe, endimanché et solennel… Ça ne lui ressemblait pas vraiment.

Mon grand-père Edmond "Tom" Petit et ma grand-mère Blanche (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Mon grand-père Edmond « Tom » Petit et ma grand-mère Blanche (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Pour mettre un peu de joie dans ce mois plutôt sévère, le 25 novembre on fêtait la Sainte-Catherine. La tradition voulait qu’en ce jour, on fasse de la tire à la mélasse. On nous avait raconté à l’école que Marguerite Bourgeois, une des fondatrices de Ville-Marie, avait utilisé cette friandise pour attirer les jeunes amérindiennes et ainsi parvenir à leur donner quelques rudiments d’instruction. Je ne sais pas quel rapport il y a entre la dégustation de tire et la Sainte-Catherine, qui était jadis la fête des « jeunes filles prolongées »! Mais je me souviens de cet écheveau de belle tire blonde qu’on étirait tant et plus, et qu’on coupait ensuite en petits morceaux. Friandise collante s’il en est, mais délicieuse! Chez nous, la fin de novembre, c’était surtout trois anniversaires, le 24, le 27 et le 28, qu’on célébrait en une seule fête la plupart du temps. Avec les années, la famille s’est agrandie et il y a maintenant trois anniversaires de plus en novembre, le 8, le 12 et le 18.

Extrait des cahiers de la Bonne Chanson: La Tire, d'Albert Larrieu.

Extrait des cahiers de la Bonne Chanson: La Tire, d’Albert Larrieu.

Quand les premières bordées de neige nous arrivent en novembre, il me semble que ça atténue le côté sombre de ce mois. La neige… ça fait penser à Noël, au temps des Fêtes. Même maintenant, rien ne me fait plus plaisir que quand il neige le jour de mon anniversaire. C’est le plus beau présent que je puisse recevoir! Malheureusement, personne ne peut me le garantir, ce cadeau-là. Comme au dernier acte de la pièce, novembre réserve toujours quelques surprises!

© Madeleine Genest Bouillé, 22 octobre 2016

Vieilles chansons qu’on aime chanter

"Femme à la fontaine" de J.M. Villard (1828-1899).

« Femme à la fontaine » de J.M. Villard (1828-1899).

« À la claire fontaine, m’en allant promener
J’ai trouvé l’eau si belle, que je m’y suis baigné. 
Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai. »

À la claire fontaine… Je savais déjà que cette chanson est l’une des plus vieilles de notre répertoire. En fouillant sur Internet, effectivement on dit que cette chanson qui date du  XVIe ou peut-être même du XVe siècle, nous est venue par les colons français qui venaient s’établir en « Neuve France », comme on disait alors. Jean Provencher, mon historien québécois préféré, nous raconte qu’un écrivain parisien, Oscar Hérard, dans une étude sur le Canada, aurait  déclaré que la « Claire Fontaine » était à une certaine époque, le chant national officiel de la Nouvelle-France. Le Trifluvien, journal qui, comme son nom l’indique, venait de Trois-Rivières, avait rapporté cette nouvelle en 1891. Chant national ou pas, cette chansonnette a traversé les siècles et se chante encore dans toutes les circonstances où l’on veut faire participer une foule… presqu’autant que Gens du Pays!

* * * * *

« Ah! c’était un p’tit cordonnier…
Qui faisait fort bien les souliers…
Il les faisait si jute,  si drett’
Pas plus qu’il n’en fallait. »

Mes grands-parents, Blanche et Tom (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Mes grands-parents, Blanche et Tom (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

 Le p’tit cordonnier… Cette chanson de folklore nous serait connue depuis 1880. Moi, quand j’étais petite, j’ai appris à lire entre autres avec les cahiers de la Bonne Chanson. Je me souviens que j’aimais l’image qui accompagnait les paroles et la musique de cette chanson,  parce que ça ressemblait à la boutique de cordonnerie de mon grand-père. Sauf qu’à ma connaissance, mon grand-père Tom Petit, n’allait pas au cabaret… Il aimait bien « un bon petit boire » de temps en temps, mais comme dans la chanson « Pas plus qu’il n’en fallait! ». Par contre, il n’aurait jamais battu sa Blanche à coups de bâton. Non, ça, jamais! Quand ma grand-mère récriminait contre les enfants trop tannants, le chat qui était dans ses jambes ou contre les clients qui ne payaient pas souvent… mon grand-père clouait ses semelles et ses talons « si juste et si drett’ » en fredonnant, sans prêter trop d’attention aux paroles de Blanche…

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« Petits enfants, jouez dans la prairie,
Chantez, chantez, le doux parfum des fleurs.
Profitez bien du printemps de la vie
Trop tôt, hélas! Vous verserez des pleurs. »

Souvenirs d’un vieillard… Du temps des soirées « Bonne Chanson » au Vieux Presbytère,  cette balade était généralement chantée vers la fin, alors que nous reprenions tous en chœur le dernier refrain. Que de bons conseils et de tendres paroles, prodiguées par ce vieillard! « En vieillissant, soyez bons, charitables… Il est si bon d’assister ses semblables, un peu de bien embellit nos vieux jours ». La seule indication quant à l’origine de cette chanson est « chanson d’autrefois », ce que démontre assez bien le style romantique employé par l’auteur et surtout le dernier couplet : « En vieillissant, j’ai connu la tristesse… Ceux que j’aimais, je les ai vus mourir. Oh! Laissez-moi vous prouver ma tendresse. C’est en aimant que je voudrais mourir. » Si vous chantez cette chanson et que vous voulez attendrir votre auditoire, mettez tout l’accent sur le refrain : « Dernier amour de ma vieillesse… Venez à moi, petits enfants. Je veux de vous une caresse… Pour oublier mes cheveux bancs! »

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La chaloupe de mon frère Fernand (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

La chaloupe de mon frère Fernand (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

« Amis, partons sans bruit, la pêche sera bonne, la lune qui rayonne éclairera la nuit.
Il faut qu’avant l’aurore, nous soyons de retour, pour sommeiller encore, avant qu’il soit grand jour. »

Partons la mer est belle… Encore une belle vieille chanson qu’on nous a apprise quand nous étions très jeune. Dans le cahier de la Bonne Chanson, on dit que c’est un folklore acadien. Et comme beaucoup d’entre nous avons quelque lointain ancêtre acadien dans notre lignée, on se sent tous un peu de parenté avec les marins et les pêcheurs et c’est avec ardeur que nous chantons : « Partons la mer est belle, embarquons-nous pêcheurs… Guidons notre nacelle, ramons avec ardeur… Aux mats, hissons les voiles, le ciel est pur et beau. Je vois briller l’étoile qui guide les matelots. » 

* * * * *

« Quand nous chanterons le temps des cerises… et gai rossignol et merle moqueur, seront tous en fête. Les belles auront la folie en tête et les amoureux, du soleil au cœur… »

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Le cap Lauzon vers 1920…

Le temps des cerises… Les paroles de cette chanson, qu’on a associée à la Commune de Paris, sont de Jean-Baptiste Clément et la musique d’Antoine Renard. Elle date de 1866. En quoi une si jolie romance pourrait-elle avoir quelque rapport avec la période sanglante qu’on a appelée « La Commune de Paris »? Pendant cette insurrection contre le gouvernement qui a eu lieu du 26 mars au 28 mai 1871, on a déploré la perte de 15,000 Communards et de 7,000 à 8,000 Versaillais au cours de féroces combats. Est-ce un rappel de cette guerre quand on chante ces paroles : « Cerises d’amour, en robes pareilles, tombant sous la feuille en gouttes de sang »  et plus loin : « J’aimerai toujours le temps des cerises… c’est de ce temps-là que je garde au cœur une plaie ouverte… et Dame Fortune, en m’étant offerte, ne pourra jamais calmer ma douleur » ? Quoi qu’il en soit : « J’aimerai toujours le temps des cerises et le souvenir que je garde au cœur. »

 Chantons nos vieilles chansons… pour qu’elles ne tombent pas dans l’oubli!

© Madeleine Genest Bouillé, 19 juillet 2016

Il était une fois un arbre

IMG_20160717_0001À chaque fois que j’ai dans la tête l’air du Vieux sapin, c’est à l’orme de notre vieille route que je pense. La chanson commence ainsi : « Que de fois au déclin de la vie, quand je songe aux beaux jours du passé… je reviens l’âme toute ravie, au nid charmant qui m’a tant bercé. » Tous ceux et celles qui ont grandi avec les Cahiers de La Bonne Chanson de l’abbé Gadbois, connaissent cette chanson. C’est une musique qu’on retient facilement et le refrain a juste assez de nostalgie pour qu’on s’y attarde… faisant ainsi des notes noires là où il y a des croches et des notes blanches où il y a des noires!

IMG_20160717_0006« Je revois la maison paternelle, le jardin, le vieux puits, la margelle, je revois sur le bord du chemin, l’arbre géant, le cher vieux sapin »… Quand je  pense à la maison  de ma jeunesse, l’arbre géant qui était au bord du chemin, sur le haut de la côte, était un orme. Le plus beau de tous ceux que j’ai connus. Maman disait que c’était lui qui tenait la côte. Il est vrai que ses racines s’étendaient certainement très profondément dans la terre, et très loin, traversant la route, jusqu’on ne sait pas où! Si aujourd’hui il faisait encore partie du paysage, en changeant quelque peu les paroles de la chanson, je pourrais lui fredonner les couplets : « Vieil orme à l’allure si fière, tu redis les vertus d’autrefois… Quand jadis, sous ta fraîche feuillée, près de toi la nombreuse nichée, grandissait comme en un coin des cieux, vivait en paix près de l’arbre ombreux. » Il était tellement grand, son feuillage s’étalait comme un immense parasol et il couvrait de son ombrage la route qui descendait jusque devant la vieille maison de pierre. Je crois qu’ils étaient aussi vieux l’un que l’autre. Ils se connaissaient depuis toujours…

IMG_20160717_0003« Vieil orme, dans ma mémoire, tu revis comme un arbre enchanté. Je te vois plein d’orgueil et de gloire, près du vieux gîte encore habité. Bien des soirs, sous la verte charmille, près de toi, réunis en famille, nous allions nous reposer un peu… et folâtrer sous le vieil orme ». Il en avait vu passer des gens, sur cette route qu’on appelait le chemin du roi, avant qu’on en construise un nouveau, moins abrupt et plus droit. Quand on montait la côte un peu vite, rendu au gros orme, on ralentissait le pas, pour souffler un peu, en profitant du magnifique point de vue sur le fleuve qui nous enchantait toujours!  Car voyez-vous, dans notre temps, il n’y avait que très peu d’arbres et seulement quelques chalets de chaque côté de la route du quai.

Puis un jour, plus personne ne se souvient à partir de quand, comme beaucoup de ses pareils, le gros orme a commencé à perdre sa bonne mine; il était malade, incurable! Ici et là, les branches séchaient et perdaient leurs feuilles… d’un printemps à l’autre, son feuillage s’amenuisait. Il était condamné. En contrebas, le champ qui séparait la vieille route de la nouvelle était marécageux. Au printemps, les grenouilles s’en donnaient à cœur joie sur ce terrain humide, et en hiver, comme il y avait un poulailler dans le coin, les renards  venaient chiper quelques poules effarées.  Et nous, quand nous étions enfants, en été, on y jouait au jeu qu’on appelait « en bas de la ville » et l’hiver, on glissait en  « traîne-fesse ».

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Mais il arriva ce qui devait arriver; le gros orme dépouillé rendit l’âme. Un promoteur ayant acheté le champ inutile dont personne ne voulait, coupa le vieil arbre, puis il remplit le terrain, qu’il divisa ensuite en lotissements. Quelques maisons s’élèvent maintenant où était jadis notre terrain de jeux!

Il était une fois un arbre… et je termine son histoire avec le refrain de ma chanson que je dois bien modifier un peu afin qu’il s’accorde avec les couplets : « Mon âme alors rayonne, et tout en moi chantonne… j’entends toujours le gros orme, qui redit son refrain… à la brise légère, il mêlait sa voix claire, et son hymne joyeux : c’était l’écho des aïeux! » Sans oublier le point d’orgue sur le mot « aïeux », pour une belle finale!

© Madeleine Genest Bouillé, 17 juillet 2016

N.B. Les photographies de la rue Johnson datent de 1956 et sont tirées de ma collection privée.

Chansons d’automne…

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Il fut un temps où, au Vieux Presbytère, on présentait des soirées « Bonne Chanson ». L’idée nous en était venue après avoir constaté que lors de nos soirées de musique, piano-bar ou musique traditionnelle, il y avait toujours un moment dans la soirée où l’un ou l’autre des participants entonnait une chanson, que tout le monde reprenait ensuite. Entraînés par la musique, on finissait par chanter en chœur; une chanson succédait à l’autre. Souvent alors, la soirée se prolongeait… Quand on se quittait, c’était pour se dire : « On devrait en faire plus souvent des soirées comme ça! »

Le Vieux Presbytère de Deschambault (construit en 1816), du temps des soirées Bonne Chanson...

Le Vieux Presbytère de Deschambault (construit en 1816), du temps des soirées Bonne Chanson…

La première soirée Bonne Chanson a eu lieu en novembre 1993 ou 1994, je ne suis pas certaine. On avait invité les gens à apporter les cahiers de La Bonne Chanson de l’Abbé Gadbois. On avait préparé un programme « au cas où » pour débuter la soirée et réchauffer la salle, en se disant que la suite viendrait tout naturellement, dès lors que les gens proposeraient une chanson, en solo, en duo ou en chœur. Et c’est ainsi que ça se déroulait. La saison se prêtait bien à ce genre de veillée. Il y a tellement de belles chansons qui parlent de l’automne! En commençant par La dernière rose de l’été : sur une musique irlandaise, l’auteur nous dit que « Si demain, tu cueilles une rose, dont le cœur est déjà fané… dis-toi bien que cette rose est la dernière de l’été. » Cette autre chanson, intitulée simplement Chant d’automne, résume à elle seule nos soirées automnales : « Lorsque le vent du soir s’alanguit et pleure, Et que tous les enfants sont dans la demeure, Ah! qu’il fait bon chez-soi près du feu pétillant qui chante, En cercle l’on s’assoit loin de la tourmente. »

Charles-Émile Gadbois (1906-1981), fondateur de La Bonne Chanson.

Charles-Émile Gadbois (1906-1981), fondateur de La Bonne Chanson.

Impossible d’évoquer les soirées Bonne Chanson, sans parler de Louiselle et de Joachim, un couple charmant, qui était toujours présent partout où ça chantait! Parmi leur vaste répertoire, ils chantaient ce duo, Chanson d’automne, dont le refrain nous invite : « Viens cueillir encore un beau jour, en dépit du temps qui nous presse, et mêlons nos adieux d’amour, aux derniers parfums de la brise. » Depuis, Louiselle et Joachim ont quitté leur maison au bord du fleuve pour une résidence plus apte à leurs besoins, puis encore une fois, ils ont changé de nid… Ainsi ils peuvent continuer de cueillir chaque beau jour qui s’offre à eux et ils profitent ainsi des parfums de la brise tant qu’il leur est possible de le faire!

Quatre rubansDans la Bonne Chanson, on retrouve des chansons très vieilles, qui ont été reprises et transformées maintes fois, et qui souvent racontent une histoire… généralement triste! Ainsi en est-il de la chanson Les quatre rubans. C’est l’histoire d’une vieille femme qui décrit sa vie en « quatre rubans » : sa vie de jeune mariée, représentée par le ruban blanc; le ruban bleu, pour sa vie de jeune mère; devenue veuve de guerre, elle porte le ruban rouge; et plus tard, ayant perdu ses fils et son époux, elle porte désormais le ruban noir. Une autre chanson, parmi les plus connues, Mon chapeau de paille, raconte l’histoire d’un patriote de la région du Richelieu en 1837. L’abbé Gadbois faisait une large place aux chansons bretonnes de Théodore Botrel. Cet auteur a composé des berceuses, des chansons de marin et surtout de femmes de marins, comme La Paimpolaise… « qui attend au Pays Breton ». Il a aussi écrit des chansons, comme Le couteau, faites pour être mimées. Cette dernière était l’une des favorites des soirées Bonne Chanson.

Une autre incontournable de nos soirées, c’est Souvenirs d’un vieillard. Elle était le plus souvent chantée par Joachim et on reprenait en chœur le refrain : « Dernier amour de ma vieillesse, venez à moi, petits enfants… Je veux de vous une caresse pour oublier mes cheveux blancs. » La soirée n’aurait pas été complète sans la chanson du Grand Lustucru, de Botrel, qui était comme un clin d’œil à la fête de l’Halloween. Et comme il faut toujours un rappel… pour clore la veillée, Louiselle et Joachim nous chantaient L’hiver a chassé l’hirondelle : « Le dur hiver s’avance, adieu les belles nuits, d’amour et d’espérance, les oiseaux nous ont fui… L’hiver a chassé l’hirondelle, l’hiver a chassé les beaux jours. Mais de notre cœur, ô ma belle, l’hiver ne peut chasser l’amour. »

Que de belles soirées! Nul doute qu’on devrait en faire encore des veillées comme ça!

© Madeleine Genest Bouillé, septembre 2015

Ces chansons que mon père chantait

J’ai mentionné plus d’une fois le fait que mon père avait une très belle voix et qu’il chantait volontiers dans les réunions de famille ou tout simplement à la maison quand il en avait envie. Quand il travaillait à la Ferme-école de Deschambault, il faisait partie du chœur de chant à l’église, ce dont il était fier. Dans sa jeunesse, il avait étudié la guitare. Tout comme les plus jeunes de la famille, j’ai connu mon père alors que déjà il travaillait à Montréal et que nous le voyions seulement en visite et au cours de ses vacances. À cette époque, je ne me souviens pas de l’avoir vu jouer de la guitare. Par contre, à ma connaissance, nous avons toujours eu un piano sur lequel maman et ma grande sœur jouaient fréquemment. Plus tard, j’ai pianoté à mon tour, ainsi que l’avant-dernier de mes frères qui, parfois, nous accorde encore le plaisir de l’entendre chanter en s’accompagnant… plaisir trop rare! Nous étions très jeunes quand nous avons été entraînés à chanter dans les fêtes de famille. Je garde précieusement une cassette audio, copiée d’après un enregistrement sur ruban qui date des années cinquante. Le son est vraiment mauvais, mais c’est toujours avec une certaine émotion que j’entends la voix de mon père, celle de mes tantes, ainsi que nos voix enfantines qui chantent avec application les vieux Noëls. Sans doute est de ce temps-là que trois de mes frères et moi avons acquis le goût du chant choral.

Mon père chantait surtout des balades sentimentales, mais on lui demandait parfois un des chants patriotiques qu’on retrouve dans La Bonne Chanson. Il s’agit d’une des mélodies les plus difficiles à chanter que je connaisse; elle a pour titre : Les noms canadiens. Tout au long des cinq couplets défilent les noms des ancêtres d’une bonne partie des familles québécoises. À la fin du cinquième couplet, mon père devait être heureux d’y retrouver le patronyme de la famille de sa mère, qui s’appelait Alvine Frédénia Pelletier. Chaque fois qu’il chantait cette chanson, nous l’écoutions avec attention, nous demandant chaque fois comment il faisait pour ne pas se tromper dans tous ces noms; imaginez, chaque couplet en compte vingt-huit! Si vous avez les cahiers de La Bonne Chanson, cette chanson se trouve dans le premier cahier, à la page quatre.

Brise des nuitsParmi les mélodies que mon père chantait, celles dont je me souviens le plus et que j’affectionne particulièrement sont, tout d’abord, Serenata de Enrico Toselli, une très belle sérénade comme son nom l’indique : «Viens, le soir descend et l’heure est charmeuse… viens, toi si frileuse, la nuit déjà comme un manteau s’étend. » André Rieu en fait une magnifique interprétation au violon, avec un accompagnement de chants d’oiseaux. J’aimais bien aussi Vienne, ville d’amour, une jolie valse entraînante. Une autre chanson qui me ramène bien des années en arrière, c’est Brise des nuits. Les auteurs, P. Théolier pour les paroles et Alfred d’Hack pour la musique, me sont inconnus. J’ai souvent pensé que mon père chantait cette romance pour notre mère, à cause des paroles : « Celle que j’aimais si rieuse, a-t-elle gardé sa gaieté? Si tu la vois seule et pensive… Dis-lui que malgré les années, son nom ne s’est point effacé, de mon cœur où se sont fanées, toutes les roses du passé. Envole-toi vers cette femme, brise des nuits!… Avec mon cœur, avec mon âme, moi je te suis. » Papa était un romantique, alors quoi de mieux qu’une belle chanson pour exprimer ses sentiments!

© Madeleine Genest Bouillé, mai 2015