Calendrier de l’Avent… ou de l’avant?

6a00d8341c676f53ef00e54f3222668833-640wiOn ne résiste pas à la coutume du « calendrier de l’Avent ». Pour plusieurs, c’est tout ce qui subsiste du temps de l’Avent, tel qu’on le connaissait autrefois, et qui, d’une certaine façon quoiqu’en moins long, ressemblait au Carême. Les temps ont bien changé! Maintenant, dès qu’on a un enfant assez grand pour compter au moins jusqu’à 25, on achète le traditionnel calendrier de l’Avent. Il s’agit souvent d’un coffret en carton dans lequel, du 1er au 25 décembre, on ouvre une petite fenêtre pour découvrir un chocolat. Un chocolat! Dans mon enfance, cela aurait été impensable puisqu’on devait se priver de friandises durant cette période. Pour ma part, c’était encore pire puisque mon anniversaire étant le 28 novembre, très souvent ça tombait pendant l’Avent… pas drôle du tout! Pour en revenir au calendrier de l’Avent, il se présente de multiples façons, ainsi ça peut-être un bibelot décoratif pour le temps des Fêtes et qui de plus, est réutilisable. Récemment, j’ai vu une petite maison en céramique à laquelle on doit accrocher un chiffre par jour, soit à la porte ou aux fenêtres. Les fabricants font preuve de beaucoup d’imagination : il faut vendre le produit! Le but recherché étant de faire patienter les enfants jusqu’à Noël. Mais, une chose est certaine, ces objets sont des calendriers « d’avant Noël », donc rien de commun avec les calendriers « de l’Avent » que j’ai connus étant jeune.

Quand j’étais étudiante au couvent, je ne me souviens pas en quelle année, notre professeur, une religieuse, nous avait fait fabriquer notre calendrier de l’Avent. Vous comprendrez qu’il était très différent de ceux qu’on trouve aujourd’hui! Ce travail était exécuté durant le cours de religion étant donné que la fête de Noël est d’abord une fête chrétienne, pour laquelle autrefois, on se préparait en conséquence! Le lundi de la première semaine de l’Avent, au cours de catéchisme donc, on bâtissait notre calendrier. Sur une feuille quadrillée, nous devions tracer la forme d’une grotte ou d’une cabane, dans laquelle, lors d’un des derniers jours de classe avant Noël, nous placerions Marie, Joseph et le petit Jésus, couché dans sa crèche.

ATT00007Ça peut sembler simple… mais le niveau de difficulté était quand même assez élevé. Il fallait construire une crèche. Chacun des carrés représentait une pierre de la grotte ou de la cabane qui abriterait la sainte famille. Chaque jour, pour avoir le droit de colorier les carrés, nous devions la veille avoir « passé une bonne journée », c’est-à-dire avoir su nos leçons, fait nos devoirs et avoir été sage en classe. Si je me souviens bien, on devait aussi remplir les carrés des dimanches et des jours de congé, à la maison. Mais sur le ce point, même si on avait oublié le calendrier dans le pupitre, ou qu’il était demeuré dans le sac d’école, à ma souvenance on coloriait les carrés sans se poser de question. Les bâtisseurs ne doivent surtout pas « s’enfarger dans les fleurs du tapis »!

Calendrier Avent Julie Vachon

Calendrier de l’Avent confectionné par une artisane de la région, avec les petites douceurs de Julie Vachon, la chocolatière du village.

Notre professeur était tout de même assez magnanime, elle avait compris que pas un élève ne voulait arriver aux vacances de Noël avec une crèche à moitié construite. Surtout que ce calendrier dûment rempli, avec les personnages préalablement découpés dans des revues ou des images et collés chacun à sa place, était joint à notre bulletin de décembre avec l’inévitable lettre aux parents pour le Jour de l’An. La lettre du Jour de l’An, parlons-en! Nous avions un modèle auquel nous devions nous conformer, composé dans un style cérémonieux où, de plus, nous disions « vous » à nos parents, ce qui n’était pas d’usage chez nous. Ce texte ne me ressemblait pas du tout! J’aurais tellement préféré qu’on nous laisse rédiger notre lettre avec nos mots. Mais comme j’étais trop gênée pour dire mon opinion… je faisais comme les autres et je copiais la fameuse lettre qui ne variait guère d’une année à l’autre!

Pour revenir au calendrier de l’Avent, je ne me souviens pas qu’on ait fait ce travail plusieurs années. Ce dont je suis certaine par contre, c’est que finalement, tous les élèves de la classe sont arrivés à la fête de Noël avec une crèche plus ou moins bien dessinée – nous n’étions pas tous des artistes – mais à laquelle il ne manquait pas une pierre! Je revois encore mon calendrier; je l’avais collé sur une feuille bleu foncé et j’avais décoré le faîte de ma grotte d’une étoile dorée avec des rayons qui descendaient jusque sur la tête de l’Enfant-Jésus… j’étais bien fière de mon travail. Ça, c’était vraiment un « calendrier de l’Avent »!

© Madeleine Genest Bouillé, novembre 2015

Quand les hommes vivront d’amour…

qd-les-h« …Ce sera la paix sur la terre. Et commenceront les beaux jours. Mais nous, nous serons morts, mon frère. » Est-ce que les hommes, entendons « les humains », ont déjà essayé de vivre d’amour? Je me le demande parfois. Du temps où il fallait lutter chaque jour pour survivre, trouver sa nourriture, se prémunir contre les bêtes féroces, les sentiments existaient-ils? L’éveil des premières manifestations d’un quelconque intérêt envers quelqu’un d’autre, a peut-être eu lieu à l’époque où l’homme de Cro-Magnon a rencontré un autre spécimen du même acabit. Je ne suis pas une scientifique. Je ne connais rien à l’histoire de l’humanité, sinon ce qu’on nous apprenait à l’école. Et alors, on ne s’aventurait pas dans des explications qui auraient remis en question ce qui est écrit dans la Genèse. Mais après bien des réflexions, je suis portée à croire que la méfiance a peut-être été le premier sentiment de l’homme envers l’homme, ensuite ce fut sans doute la curiosité. Comme on le sait, la curiosité mène à tout. Petit à petit, je suppose que ces hommes de la préhistoire se sont regardés, scrutés puis, quand ils ont compris que ces êtres devant eux, faits comme eux, n’en voulaient pas à leur vie, ni à leur subsistance, peut-être ont-ils vécu tout d’abord dans une certaine tolérance, et plus tard, ils ont commencé à créer des liens. Quand ils se sont aperçus qu’ils pouvaient avoir besoin les uns des autres, ce fut selon moi, le début de la civilisation.

« Quand les hommes vivront d’amour… les soldats seront troubadours. Ce sera la paix sur la terre… » Déjà quinze années sont passées depuis le début du vingt-et-unième siècle après Jésus-Christ, et rien n’a changé : les soldats ne sont pas devenus troubadours. Avec ce qui s’est passé récemment à Paris, il semble évident que les pays qui sont sous la menace de l’État Islamique vont conserver leurs armées. « Dans la grande chaîne de la vie, où il fallait que nous soyons, nous aurons eu la mauvaise partie », nous dit l’auteur de la chanson, Raymond Lévesque. Puisque nous avons toujours besoin des armes, c’est que « dans la grande chaîne de la vie » nous avons encore « la mauvaise partie ».

 « Dans la grande chaîne de la vie, pour qu’il y ait un meilleur temps, il faut toujours quelques perdants… De la sagesse, ici-bas, c’est le prix. » Combien de temps encore devra-t-il y avoir des perdants? Combien de vies devront être sacrifiées? Combien de haine, combien de guerres? Les pires atrocités sont depuis toujours celles qui ont été commises au nom d’une religion, d’un Dieu, quel qu’il soit, car alors, on se sent sûr de son bon droit. Et pourtant, Allah aussi bien que Jésus-Christ n’ont prêché que la paix et l’amour du prochain.

(Site RTL, crédit photo: Dmitry Serebryakov, AFP)

(Site RTL, crédit photo: Dmitry Serebryakov, AFP)

Quel cataclysme faudra-t-il pour que les hommes, de toutes races, de toutes nations, comprennent que sans l’unité et la paix, il n’y a pas de vie possible? En attendant que Dieu – peu importe comment on l’appelle – réagisse aux millions de suppliques et de prières qui montent vers lui de tous les coins de la terre, je crois qu’il est plus que temps de mettre en pratique cette chanson d’un auteur qui croyait à la paix. En commençant autour de nous, en famille, avec les amis, les moins amis, ou tout simplement les gens que nous côtoyons sans trop les connaître, si on essayait la tolérance, puis la confiance, et ensuite, la solidarité, c’est un début qui peut mener plus loin… Alors sûrement, « quand les hommes vivront d’amour, ce sera la paix sur la terre »… et avec un peu de chance, nous ne serons peut-être pas encore morts, mon frère!

© Madeleine Genest Bouillé, novembre 2015

Ils sont nombreux les bienheureux…

C’est un chant de Robert Lebel, donc un « chant d’église ». Les paroles sont tellement belles, que je trouve dommage qu’il n’y ait que les pratiquants qui l’entendent, et encore, pas souvent… puisqu’on ne le chante qu’une fois par année, le dimanche où l’on rappelle les noms des défunts de l’année, et qui remplace ce qui était autrefois le Jour des Morts.

L'église de Deschambault et ses anciens bancs, vers 1880 (Archives nationales du Québec).

L’église de Deschambault et ses anciens bancs, vers 1880 (Archives nationales du Québec).

« Ils sont nombreux les bienheureux,
qui n’ont jamais fait parler d’eux
et qui n’ont pas laissé d’image.

 Tous ceux qui ont depuis des âges
Aimé sans cesse et de leur mieux
Autant leurs frères que leur Dieu. »

 Quand on chante ces paroles, j’ai toujours l’impression tout à coup que l’église est pleine. Je crois qu’ils sont là parmi nous, tous ces gens; des vieux, beaucoup… mais aussi des enfants, des hommes dans la force de l’âge, des mères qui sont mortes en donnant naissance à un enfant – ça arrivait souvent autrefois! Par centaines, dans leur costume du dimanche, celui qu’ils enlevaient aussitôt revenus de la messe, ils occupent le banc où ils avaient coutume de se placer, le banc de famille, qu’on avait à cœur de payer chaque année, en même temps que la dîme, parce qu’on était fier d’être un bon paroissien.

chandeleur-ou-chandelle« Ceux dont on ne dit pas un mot
Ces bienheureux de l’humble classe 
Ceux qui n’ont pas fait de miracle

 Ceux qui n’ont jamais eu d’extase
Et qui n’ont laissé d’autre trace
Qu’un coin de terre ou un berceau. »

Ceux-là n’occupaient pas les bancs d’en avant, ni même dans la grande allée. Ils avaient leur banc soit dans les galeries en haut, ou bien, dans l’autre jubé, celui qu’on appelait le « troisième ciel »; on l’a démoli lors des rénovations des années cinquante. Il avait été ajouté plus tard, parce qu’il fallait bien; à Noël et dans les autres grandes fêtes, l’église était pleine à craquer! Dans ce petit jubé, de chaque côté de l’orgue, si on était placé dans un banc en arrière, il fallait se mettre debout pour voir la procession avec le petit Jésus à la messe de Minuit. Par contre, on entendait chaque vibration de l’orgue… comme un grand cœur qui battait. Et quand arrivait le moment de la communion, on avait deux escaliers à dégringoler… on s’y prenait donc un peu à l’avance, quitte à attendre en arrière de l’église que les propriétaires des bancs de la grande allée aient regagné leur place.

Beurrerie Bédard, au 2e Rang, en 1898 (source: Musée virtuel du 300e de Deschambault, Culture et patrimoine Deschambault-Grondines).

Beurrerie Bédard, au 2e Rang, en 1898 (source: Musée virtuel du 300e de Deschambault, Culture et patrimoine Deschambault-Grondines).

« Ils sont nombreux, ces gens de rien
Ces bienheureux du quotidien
Qui n’entreront pas dans l’histoire

 Ceux qui ont travaillé sans gloire
Et qui se sont usé les mains
À pétrir, à gagner le pain. »

Ils sont tous  là : ceux qui ont construit nos belles vieilles maisons, ceux qui ont cultivé nos terres, et tous les autres : les pilotes, les marins, les menuisiers, les marchands, le cordonnier, le forgeron…. Il me semble les voir; les hommes, souvent, restaient en arrière de l’église et ils sortaient fumer leur pipe quand le sermon menaçait d’être trop long. Mais, voilà que je suis distraite par les chapeaux des femmes! Il y en a tellement et de toutes sortes, pensez donc! Depuis les débuts de la paroisse jusqu’en 1965, alors que les femmes pouvaient entrer dans l’église nu-tête. Elles étaient fières, nos paroissiennes! La messe étant souvent la seule sortie où elles pouvaient exhiber leur toilette du dimanche; c’était un bien petit péché. Sûrement que Dieu n’en a pas tenu compte, pas plus d’ailleurs que pour les hommes, qui allaient « prendre l’air » pendant l’homélie!

« Ils ont leur nom sur tant de pierres
Et quelquefois dans nos prières
Mais ils sont dans le cœur de Dieu!                          

Et quand l’un d’eux quitte la terre
Pour gagner la maison du Père
Une étoile naît dans les cieux. »

Je trouve ce dernier couplet rassurant, apaisant. Tous ces gens, certains depuis des siècles, d’autres depuis peu, qui ont quitté notre monde pour entrer dans cette autre vie dont on ne sait rien, sinon que, comme il est dit dans les Écritures, « Ils sont éternellement heureux, dans Son Royaume! » Je l’espère!

© Madeleine Genest Bouillé, novembre 2015

Des histoires de peur…

Quand nous étions enfants, lorsqu’arrivait le changement d’heure en novembre, il faisait nuit plus tôt et on aurait dit que les adultes faisaient exprès pour choisir ce moment-là pour nous raconter toutes les histoires épeurantes de leur répertoire avant qu’on aille se coucher. Les histoires de fantômes étaient celles qui revenaient le plus souvent. Et comme ce mois commençait justement par la fête de la Toussaint, qui était suivie par le Jour des Morts, inutile d’ajouter que ça nous mettait dans l’ambiance, « drette là »!

Crédit photo: ©Marie-Noël Bouillé

Crédit photo: ©Marie-Noël Bouillé

Dans la famille de ma mère, les histoires « à dormir debout », c’était pas ce qui manquait. J’ai parlé de « l’homme gris » dans mon livre Récits du bord de l’eau. Je résume, pour ceux qui ne connaissent pas cette histoire qui a effrayé au moins trois générations d’enfants. C’est arrivé du temps de mon arrière-arrière-grand-père Grégoire Paquin. C’était l’été, il s’en allait au champ avec sa fille Angèle, âgée de 7 ou 8 ans, quand il vit, recroquevillé près d’une clôture, un homme vêtu de gris qui semblait dormir. Le cheval renâclait et ne voulait pas passer, le chien aboyait… il n’aimait pas ça lui non plus. Grégoire réussit à rassurer ses bêtes et poursuivit sa route vers le haut du champ. À la tombée du jour, il fallut bien repasser à cet endroit; « l’homme gris » était toujours là. Le phénomène s’est reproduit « une couple de jours », comme on disait dans le temps. « Une couple de jours », cela pouvait signifier aussi bien 2 jours qu’une semaine… peu importait. Le temps autrefois n’avait pas la même valeur que maintenant! Toujours est-il que chaque fois qu’ils passaient par là, le cheval et le chien manifestaient leur crainte bruyamment. Grégoire, en bon chrétien, décida de se rendre au presbytère où il conta son aventure au curé, qui lui recommanda de faire chanter une messe pour une âme abandonnée du purgatoire. Ce que mon aïeul fit aussitôt. On ne revit jamais « l’homme gris »!

La prière en famille (Edmond-J. Massicotte, Les Canadiens d'autrefois, 1924).

La prière en famille (©Edmond-J. Massicotte, Les Canadiens d’autrefois, 1924).

Il y avait bien aussi cette autre histoire dont le début du moins, est assez effrayant… Le soir de la Toussaint, on disait que les défunts se promenaient sur la terre et qu’ils revenaient aux endroits où ils avaient vécu. Si on entendait des bruits inexplicables, il était recommandé de faire des prières pour les âmes errantes. Un soir de Toussaint, donc, un fermier des alentours se reposait dans sa maison avec sa femme et ses enfants, quand ils entendirent gémir au dehors. Le père de famille ordonna à toute la maisonnée de s’agenouiller pour réciter les prières pour les défunts. Les De Profundis et les Requiem Aeternam alternaient avec les Aves. Les gémissements continuaient… la famille redoublait d’ardeur dans ses prières. D’heure en heure, finalement, les gémissements faiblirent, puis cessèrent. Il était temps : il passait minuit! Parents et enfants purent enfin aller se coucher. Quelle ne fut pas la surprise de notre brave fermier le lendemain matin, alors qu’il sortait pour se rendre à l’étable, de trouver l’une de ses vaches morte, la tête prise dans la clôture. Cette histoire qui commençait bien mal avait au moins le mérite de nous faire rire à la fin.

Photos Blanche et autres 025Combien d’histoires de peur se sont ainsi transmises d’une génération à l’autre! Tout contribuait à faire croire aux revenants, aux sorcières et aux feux-follets. Tout d’abord, il n’y avait pas d’éclairage dans les rues; les soirs sans lune, les chemins étaient bien sombres, à peine éclairés de loin en loin par la lueur tremblotante d’un fanal. Les gens avaient beau ne pas être peureux, parfois, il suffisait de peu de choses pour se faire des « accroires »! Le vent soulevant un tourbillon de feuilles mortes, ou faisant grincer la porte mal fermée d’un hangar… le cri d’une chouette, un chien qui aboie dans le noir, une ombre furtive qui se déplace sans bruit. À l’intérieur, ce n’était guère mieux; un courant d’air qui éteignait la chandelle, une marche d’escalier qui craquait… une souris courant sur le plancher du grenier. C’était sûrement une âme qui demandait des prières!

La maison en pierre de taille au début des années 50, avec l'appentis à l'est. La cave de la maison, probablement plus vieille, ainsi que l'appentis en pierre des champs seraient les vestiges d'une ancienne poudrière.

Durant les premières années où notre famille habitait la vieille maison de pierre, il n’y avait pas de lumière dans l’escalier qui conduisait à l’étage où nous nous avions notre chambre, ma sœur et moi. J’ai le souvenir très précis de l’escalier qui grimpait raide le long du mur de pierre, et aussi de la noirceur qui régnait dans le grenier, jusqu’à ce qu’enfin je trouve la chaînette de la lumière… elles me paraissaient longues, ces minutes! J’étais tellement peureuse. Alors, imaginez ce que ça pouvait être quand on venait de se faire raconter une histoire de peur et qu’il fallait ensuite monter se coucher! Je n’ai jamais oublié cette impression de froid dans le dos. Depuis mon enfance je n’aime pas l’obscurité. Quand je suis seule, j’allume des lampes partout… et toujours je garde une veilleuse pour dormir.

© Madeleine Genest Bouillé, novembre 2015

Congés d’école

Classe de Mère Sainte Flavie, au couvent, 1961.

Classe de Mère Sainte-Flavie, au couvent, 1961.

Je regardais le calendrier scolaire de mes petits-enfants qui sont à l’école primaire ou secondaire et je remarque que les « congés d’école », comme on disait dans mon jeune temps, n’ont rien de commun avec ceux qui nous étaient alloués. Les étudiants d’aujourd’hui ont des journées pédagogiques ou encore des journées prévues pour d’éventuelles tempêtes, qui certains hivers, deviennent finalement des congés tout court, faute de tempêtes! Et puis, il y a aussi des congés de grève… de mon temps, la seule grève qu’on connaissait était celle qui s’étend sur le bord du fleuve et où on allait jouer par les beaux jours d’été! Ils ont évidemment des congés à l’occasion de toutes les fêtes du calendrier. L’année scolaire est ainsi découpée d’une façon assez régulière. Si on ajoute à cela la semaine de relâche, nos jeunes sont, selon moi, assez choyés.

Église Saint-Joseph, le jour de la Toussaint 1963.

Église Saint-Joseph, le jour de la Toussaint 1963.

Dans les années 50, mes belles années d’étudiante, la plupart des congés étaient distribués selon le calendrier des fêtes religieuses. Tout d’abord, je dois dire que l’année scolaire ne commençait jamais avant la fête du Travail; il aurait été impensable d’aller à l’école avant le mois de septembre! Le congé de l’Action de Grâces a été décrété seulement en 1957, soit au cours de ma dernière année au couvent. Auparavant, nous n’avions donc pas de congé avant celui de la Toussaint, le 1er novembre, qui était suivi du Jour des Morts, le 2 novembre. Selon les jours de la semaine où tombaient ces fêtes, nous avions donc deux ou trois jours de congé. On ne fêtait pas l’Halloween, c’était une fête pour nos voisins Américains. On en entendait parler, on découpait les masques imprimés au dos des boites de Corn Flakes, mais on fêtait plutôt la Sainte-Catherine le 25 novembre, où la coutume était de déguster de la tire à la mélasse… friandise qu’on étire et qu’on étire et qui était fort appréciée des grands autant que des petits!

École de rang, près du #106, 2e Rang de Deschambault (coll. CARP).

École de rang, près du #106, 2e Rang de Deschambault (coll. CARP).

Dès le début de décembre, nous rêvions déjà aux vacances de Noël! Deux semaines de congé, ça mérite le nom de vacances. La longueur de ce congé était sensiblement la même que maintenant, sauf que comme la fête des Rois, le 6 janvier, était « fête d’obligation », c’était considéré comme un dimanche. Alors l’école ne recommençait jamais avant le 7 janvier. Tout comme pour les écoliers d’aujourd’hui, on trouvait que le congé des Fêtes était bien trop court. Lors des Jours Gras, il n’y avait pas de congé, mais le Mardi Gras, on se costumait après l’école et on allait chez les voisins faire cueillette de bonbons. Mais c’était surtout les adultes qui, en soirée, fêtaient le Mardi-Gras, costumés et déguisés… fête qui devait cesser à minuit tapant, puisque le lendemain c’était le mercredi des Cendres! Avec le Carême, nous entrions dans la plus longue période de l’année sans congé. Les congés de tempête étant inexistants, nul besoin de dire que l’hiver était long, long, long! Qu’est-ce qui se passait d’après vous quand il y avait une tempête? Les professeurs des écoles, avaient, soit un logement dans l’école même, ou encore ils demeuraient dans le voisinage de l’école. Les religieuses vivaient dans leur couvent. Les jours de mauvais temps, les professeurs enseignaient avec les élèves qui étaient présents, en évitant de donner des travaux importants, ce qui aurait eu pour effet de pénaliser les absents. Pour fermer une école, ça prenait toute une tempête!

Ma Profession de foi en mai 1952.

Ma Profession de foi en mai 1952, au couvent.

La fête de Pâques, la seule fête fixée selon le cycle lunaire, peut avoir lieu aussi tôt que le 24 mars et aussi tard que le 25 avril. Les années où Pâques arrivait à la fin d’avril, inutile de préciser que c’était le congé le plus attendu de l’année! Nous n’avions jamais moins que cinq jours, les jeudi, vendredi et samedi avant Pâques étant des « jours saints », avec office à l’église, de même que le jour de Pâques. Quarante jours après Pâques, c’était la fête de l’Ascension, toujours un jeudi, ce qui nous valait un congé de quatre jours. Très souvent, c’était lors de cette fête qu’avait lieu la Profession de Foi des élèves de 6e année. Et on finissait ainsi par arriver à la fin de l’année, qui se terminait le 20 ou le 21 juin, selon le jour de la semaine.

Nous avions aussi des congés en surplus, toujours tellement bienvenus! Dans toutes les écoles, lors de la visite de monsieur l’Inspecteur, celui-ci donnait congé de devoirs et de leçons et souvent une demi-journée ou une journée complète à prendre le jour même ou le lendemain, comme il convenait à l’instituteur ou l’institutrice. Au couvent, nous étions choyés, car nous avions en plus les visites des Supérieures provinciale et générale, qui nous valaient un congé à ajouter, soit à Pâques ou à l’Ascension. On acceptait ces congés-là comme de véritables cadeaux!

De tout temps, les « congés d’école » ont toujours été bien accueillis… Preuve que les écoliers n’ont pas changé tant que ça au fil des années!

© Madeleine Genest Bouillé, novembre 2015

Visites au Cap-de-la-Madeleine, 1954 et 2015

Rédaction faite le 16 décembre 1954, en 9e année :

« Mes souvenirs de pèlerinage

Ô Vierge Immaculée, de tous les vocables dont vous a qualifiée l’Église, celui que je préfère est Notre-Dame du Cap. J’aime interpeller ainsi votre Immaculée-Conception, parce que je réalise en ce titre que vous êtes la Reine du Canada et que vous nous appartenez vraiment.

Sanctuaire Notre-Dame-du-CapEn septembre, lorsque ce n’est plus l’été et pas encore l’automne à cause du soleil trop chaud, ô Notre-Dame, je vous ai visitée; j’ai visité votre maison toute simple, j’aime votre demeure si accueillante… La piété règne en maîtresse dans votre sanctuaire, et c’est tout cela qui fait que chez vous, c’est chez nous. J’ai aussi admiré l’or roux des grands érables de votre parc, et je me suis promenée en égrenant des Ave, dans les allées jonchées de feuilles mortes. J’ai marché sur le Pont des Chapelets, qui me rappelle le miracle du pont de glace. Tous les sentiers de votre domaine conduisent à des lieux de piété où l’émotion nous guette et la foi nous saisit.

Ô Notre-Dame du Pèlerin, vous souvenez-vous de ma visite? Je n’ai passé qu’une journée sur votre domaine, mais une journée pleine de richesses que je ne saurais trouver ailleurs. Je me suis dit : « Puisque la demeure terrestre de Notre-Dame est si paisible, qu’est-ce donc que la demeure céleste? » Et j’ai pensé à la paix qu’il y a chez vous dans l’éternel dimanche. »

* * * * *

Un pèlerinage différent… en 2015

C’était le 12 octobre. J’avais hâte de faire mon mini pèlerinage annuel. Surtout que cette année, il s’agissait de ma première sortie officielle depuis mes problèmes de santé.

cap madeleine aut 001Il faisait si beau ce jour-là! Comme au temps de ma jeunesse, les grands érables du parc avaient revêtu leur parure d’automne, faite d’or, de cuivre et de pourpre, avec ça et là, quelque verdure tenace. Nous avons marché lentement… parce que je ne peux pas encore aller très vite avec ma canne! Les sentiers, le Pont des Chapelets, le lac, avec au milieu la statue de Notre-Dame, tout est toujours là comme autrefois. Nous sommes entrés dans la grande basilique, qui n’existait pas encore au temps où j’étais étudiante. Il règne en cette église, une telle paix, à peine troublée de temps à autre, par les pas d’un visiteur qui entre et s’agenouille le temps de quelques Ave. Le soleil allume de vibrantes couleurs dans les nombreux vitraux représentant des scènes bibliques. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, chacune des visites que je fais dans ce lieu, même si cela ne dure jamais bien longtemps, sont des moments de recueillement. J’y vais pour rencontrer Celle qui nous attend et nous accueille toujours avec son cœur de mère. J’oublie les prières toutes faites… je contemple, j’écoute le silence et je le laisse m’envahir. Peut-être que cette manière de prier est la plus fervente que je puisse faire.

Ensuite… Eh bien, nous allons à la boutique où l’on vend des objets religieux. Je ne manque jamais d’y acheter le calendrier de Notre-Dame-du-Cap. J’aime les calendriers, c’est une de mes folies et j’en mets partout! Justement celui-là contient toutes les fêtes religieuses et les noms des saints de chaque jour. Après une dernière courte promenade, nous prenons le chemin du retour, et ne manquons surtout pas de nous arrêter au marché de fruits et légumes où nous achetons nos citrouilles pour l’Halloween qui sera bientôt là. Effectivement, c’est un pèlerinage pas mal différent de celui que nous faisions au temps de mes années d’étudiante, où mon plus grand plaisir était alors de déguster mon lunch, composé de sandwiches aux bananes avec une liqueur aux fraises!

© Madeleine Genest Bouillé, octobre 2015

L’automne, saison d’espérance

Réflexion.

L’automne, saison d’espérance? Une saison qui débute en nous offrant ses plus riches trésors, ses plus belles couleurs, pour nous laisser ensuite dans la grisaille et le dénuement le plus complet. J’aurai du mal à vous faire admettre que cette saison-là parle d’espérance.

138Et pourtant, oui, je persiste et je dis que l’automne est une saison d’espérance. Comme l’automne, l’espérance, ma vertu préférée, passe par toutes les nuances. Du rouge d’un beau matin qui nous fait croire que tout est possible, au désolant crépuscule ennuagé, en passant par le morne jour gris où l’on ferme les rideaux plus tôt, pour ne pas voir dehors. L’espérance, comme la température automnale, n’est pas toujours au beau fixe. C’est un mélange de rouge et de noir, de hauts et de bas. L’espérance?… il faut en avoir trop pour être sûr d’en avoir assez!

027 (2)L’automne qui débute avec la rentrée scolaire, me semble le parfait symbole de l’espérance. Qu’il s’agisse des petits qui prennent le chemin de l’école pour la première fois ou des plus grands qui s’orientent vers des études qui engageront leur vie, ils auront besoin d’une forte dose d’espérance pour résister aux tentations de la facilité, de la contestation ou du décrochage.

C’est aussi en automne qu’on retrouve les joies du foyer. Au cours de l’été, on a déserté notre chez-soi, que ce soit pour les voyages de vacances, le chalet, ou simplement pour vivre dehors. Voici qu’un jour on prend plaisir à réintégrer la maison. On la fait revivre, on fait le ménage, on vérifie l’isolation des fenêtres – si on habite une vieille maison, on change les doubles fenêtres – et on met le chauffage, on allume les lumières pour chasser l’obscurité qui a commencé à tomber plus tôt. C’est qu’on la veut accueillante, notre demeure! L’hiver peut venir, parée pour les longs mois de froidure, la maison sera confortable. Tout ça, vous en conviendrez, ce sont des gestes d’espérance !

photos 8janv.2015 098C’est de Charles Péguy qu’on tient ces paroles : « L’espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera. » Les paysages dépouillés de fin d’automne nous révèlent des perspectives plus larges, plus nettes : les feuillages ne cachant plus la vue, on pense aussi plus loin… plus profondément. D’une certaine façon, les soirées plus longues invitent à l’intériorité. Ce n’est pas un hasard si on a placé le mois des morts en novembre. La saison qui glisse inexorablement vers l’hiver nous rappelle que nous ne sommes pas immortels, cependant, comme la nature qui renaîtra au printemps, nous connaîtrons aussi un jour, une autre vie… en tout cas, moi j’y crois! De même, le souvenir des personnes qui nous ont quittés pour un autre monde nous parle aussi d’espérance.

photos 8janv.2015 122Pour terminer sur une note poétique, voici une belle phrase que j’ai conservée dans mon vieux carnet de pensées; je ne connais malheureusement pas l’auteur : «  Quand le rayon de soleil s’est posé sur la dernière fleur qui pointait sous la première neige, j’ai entendu un ange souffler : ESPÈRE! »

© Madeleine Genest Bouillé, novembre 2014

Le temps des jeux

EnfantsjouantComme je l’ai déjà mentionné, notre famille comptait dix enfants. À l’époque où se situe cet épisode, il y avait « les grands » et « les plus jeunes », c’est-à-dire, les six derniers, dont je faisais partie, nés entre 1940 et 1947. Imaginez : cinq gamins, débordant d’énergie et d’imagination, qui s’amusaient avec tout ce qu’ils trouvaient, aussi bien au-dedans qu’au dehors de la maison. Il m’arrivait de participer à leurs jeux auxquels se joignait notre chien, Bruno, lequel se laissait habiller et photographier, sans broncher et sans rouspéter.

scenecombatTout ce que notre vieille maison recelait, y compris le hangar aussi vétuste, était utilisable pour les jeux des enfants. Tenez, jusqu’au gros tas de bois contre la maison, qu’on n’avait jamais fini de corder, et qui devenait un fort, d’où l’on pouvait surveiller au loin, c’est-à-dire au-delà de la grange, l’arrivée des Sioux. Les champs, délimités par des clôtures de perches dont il manquait des bouts, étaient à plusieurs endroits bordés de bosquets, composés surtout de cerisiers sauvages, de cenelliers et de trembles. Ils étaient de plus parsemés de grosses roches qui témoignaient que dans des temps immémoriaux, il y avait sans doute eu à cet endroit un lac ou un étang, comme en témoigne aussi la légère dépression du sol à cet endroit. Mais ce merveilleux décor était, vous en conviendrez, l’idéal pour les expéditions guerrières des pionniers contre les Sioux!

CowboysSiouxMon frère, le huitième, possédait un petit appareil photo, qu’il maniait avec déjà beaucoup d’adresse; et c’est grâce à ses albums que j’ai pu retracer maintes aventures de l’enfance et de l’adolescence de mes frères et de leurs amis. Les images où l’on voit d’abord les échanges commerciaux entre les « Visages pâles » et les Indiens, se changent très vite en scène de guerre, saisissantes de vérité! Les garçons qui participaient à ces jeux prenaient leur rôle très au sérieux, comme on peut le constater. Costumes plus ou moins typiques – on portait ce qu’on avait, bandeau garni de plumes, peintures de guerre… tout y était. Pour rendre plus réels les gestes et les expressions de leurs personnages, ils s’étaient inspirés des épisodes de la série télévisée The Lone Ranger, que mes frères allaient regarder chez leurs amis qui possédaient déjà un appareil, les chanceux! À l’époque, il était considéré comme normal que les garçons s’amusent avec des pistolets « à cap » comme on disait, pour désigner ces petits rouleaux de pétards qui « pétaient » comme une vraie arme à feu. Ces jeunes qui se tuaient mutuellement à longueur de journée durant les vacances, étaient les meilleurs amis du monde et sont devenus des adultes tout à fait pacifiques. Quelle que soit l’époque, les jeunes ont toujours aimé reproduire les gestes de leurs héros.

BrunotoutouNotre photographe avait aussi un sens de l’humour très particulier, c’est pourquoi il prenait souvent des photos de Bruno, le chien, habillé et coiffé d’un vieux chapeau de paille et posant soit avec nous ou encore avec les vieux toutous qui faisaient partie de la famille. Quelques années plus tard, il prit plaisir à créer des scènes navales qu’il photographiait sur le bord du fleuve avec des modèles réduits de bateaux qu’il avait fabriqués avec grand soin et beaucoup de patience.

orchestreAvec les années, les jeux ont évolué… Fini les films de cow-boys! Elvis Presley est arrivé et avec lui, l’époque du rock’n’roll. Combien de jeunes garçons ont alors commencé à jouer de la guitare en s’exerçant à reproduire les gestes et les mimiques de ce fameux chanteur américain! Mes jeunes frères n’ont pas échappé à cette influence et c’est alors que parmi les anciens cow-boys et Indiens, quelques-uns se sont retrouvés dans un orchestre rock! Pas très longtemps, car malheureusement, les études ont dispersés les copains et l’orchestre a manqué de musiciens!

glaceQuelquefois, les gars se retrouvaient pour faire des prouesses… qui resteront dans la mémoire, grâce aux photos. Ainsi, au printemps, quoi de plus amusant qu’une promenade en chaloupe au travers des glaces flottantes, c’est pourquoi une photo les montre, juchés sur une plaque de glace, pour le plaisir… parce que déjà, on a le goût de voyager sur le fleuve et, qui sait, y gagner sa vie! Au cours de l’été, avec les amis retrouvés, on faisait encore des ballades sur le fleuve et au vieux phare de l’îlot Richelieu. Était-ce juste par fanfaronnade ou dans le but de faire une belle photo ? Mais sur une des photos, on voit trois joyeux lurons qui posent fièrement sur l’une des bouées qui balisent le chenal des bateaux. Même en noir et blanc, vous admettrez que ça fait une belle image! C’était « Le temps des jeux », immortalisé dans quatre albums de photos, et qui s’étale de 1956 à 1963.

© Madeleine Genest Bouillé, octobre 2015 (Photos de © Fernand Genest)

guitare

Mon frère, Fernand, à qui revient le crédit de toutes ces images.

C’était hier… à Deschambault

Je feuilletais des albums remplis de photos de notre village, prises entre 1956 et 1964… des images d’au moins un demi-siècle, pour la plupart en noir et blanc, bien qu’il y en ait quelques-unes en couleurs. Ça coûtait plus cher faire développer des photos en couleurs… et mon petit frère, le photographe, n’était pas riche! J’ai eu le goût d’en partager quelques-unes avec vous.

patinoire Johansen 1956L’équipe d’Étoiles 1956-57. La patinoire derrière la maison de monsieur le maire, C.H. Johansen. C’était l’endroit où se rassemblaient tous les jeunes garçons du coin. On peut voir l’arrière de la maison d’Honoré Courteau, aujourd’hui la maison Savard (au coin de la rue Saint-Joseph et du Chemin du Roy, à l’est).

reposoir Arthur Hamelin 1956Le reposoir de la Fête-Dieu, 1957. Le curé du temps avait eu l’idée de modifier l’itinéraire de la procession de la Fête-Dieu. Auparavant, le reposoir était toujours au même endroit chez M. Henry Bouillé, dans le haut du village. Peut-être dans l’idée de contenter tout le monde, le pasteur avait donc proposé qu’une année sur deux, la procession descendrait vers l’est du village, dans la rue Johnson – qui ne s’appelait pas encore ainsi. Il y avait un double avantage, soit de favoriser les pratiquants de cette partie de la paroisse tout en évitant la route nationale. Partant de l’église, la procession prenait la rue St-Joseph – qui s’appelait encore la « petite route », le cortège traversait la route principale et défilait dans la rue Johnson jusqu’au reposoir qui était installé devant la maison de M. Arthur Hamelin. Ce dernier vivait alors avec son fils, Omer, un menuisier qui ne refusait jamais de rendre service, surtout pour son église.

Pic de sableLe « Pic de sable », 1957. Cette photo ne représente rien pour vous, si vous avez moins de cinquante ans. Mes frères allaient faire des excursions à cet endroit qu’on appelait le « Pic de sable ». Avec un peu d’imagination, ils se croyaient au Far-West et faisaient la guerre aux Indiens. D’après ce que j’en sais, c’était sur la terre derrière l’école qu’on appelait autrefois la terre du curé (à ne pas confondre avec le « champ du curé » à l’arrière de l’hôtel de ville). Il s’agit probablement de la partie nord de la rue Janelle et de la rue Montambault. Et si c’est vraiment cette terre, ce serait alors l’endroit où avait été cachée la marmite d’or, lors du bombardement de la première église en 1759. (Pour en savoir plus long sur cette légende, lisez La marmite à Josaphat dans mon livre Récits du Bord de l’eau).

BrunoBruno dans la rue Johnson en 1958. Notre chien, Bruno, nous suivait partout. Il suivait surtout notre mère, peut-être parce qu’elle ne sortait pas souvent; il devait croire qu’elle avait besoin de protection. Le fait est qu’il la reconduisait quand elle allait à la messe. Il l’attendait près de la sacristie des sœurs et revenait de l’église avec elle. N’est-ce pas qu’il était beau le gros orme qui trônait sur le haut de la côte? Il y avait surtout pas mal moins de maisons dans notre vieille route…

QuaiUne vue prise du quai en 1959. Je vous suggère d’aller faire un tour sur le quai; on y a une belle vue, mais cela ne ressemble pas du tout à ce qu’on voit sur cette photo. On remarque bien quelques chalets, mais très peu d’arbres, là où maintenant il y a presque une forêt! L’Hôtel Deschambault, qui se dresse sur le haut de la côte, semble nous inviter à venir prendre un verre… ou deux. Voici donc une bâtisse qui a changé radicalement de vocation depuis 1985!

corde de boisChez nous en 1963. C’était l’automne, la cabane à pêche près de la maison est prête pour l’hiver… de gros tas de bois attendent d’être cordés; les garçons devaient sans doute être très occupés à plein de choses inutiles. Il me semble entendre maman qui disait : « Les p’tits gars, oubliez pas… il y a du bois à corder. Faudrait pas attendre qu’il neige! »

vieux presb 1963Le vieux presbytère avant les « majuscules » en 1963. À l’occasion des célébrations du 250e anniversaire de la paroisse, au cours de cet été, on l’avait ouvert au public et on y présentait une exposition d’objets anciens. Ce fut le début de sa deuxième vie!

© Madeleine Genest Bouillé, octobre 2015

Toutes les photos sont de Fernand Genest (collection privée).

La langue de chez nous

« C’est une langue belle avec des mots superbes… » C’est qu’il y en a des mots dans notre belle langue française! Seulement pour décrire sa beauté, on peut utiliser superbe, magnifique, admirable, sublime et combien d’autres. Mais voilà que dans notre parlure moderne, on remplace tout cela simplement par « Wow ! » Et ce « cri du cœur » est utilisé à toutes les sauces. Ça remplace tous les superlatifs, qu’il s’agisse de beauté, de saveur, de parfum, de musique, etc. Un simple « Wow! » Et que dire de la fameuse expression « My God! » Jadis on ne manquait pas de mots pour s’exclamer : « Seigneur ! », « Jésus, Marie, Joseph! », « Bonne Sainte-Anne! » ou « Bonne sainte bénite! », sans oublier « P’tit Jésus de plâtre! » et « Joual vert! »; on savait mettre de la variété!

« Dans cette langue belle… la saveur des choses est déjà dans les mots ». Pourtant on dirait parfois à entendre notre parler qu’on manque de mots. C’est trop compliqué ou on a peur de faire « prétentieux », alors on prend des raccourcis, on économise les mots plus recherchés, même s’ils expriment les vraies choses, ce qui nous amène à parler une langue appauvrie. « Elle a jeté des ponts par-dessus l’Atlantique … » Notre langue nous a été léguée par nos ancêtres, lesquels, pour la plupart, venaient de France. Ces pionniers n’étant pas tous originaires de la même région, ils avaient donc différentes manières de parler selon qu’ils venaient des régions du nord ou du sud de la France. Ils nous ont laissé tout plein de vieilles expressions tellement imagées : « Il fait noir comme chez le loup », « Il mouille à boire debout », « Grimpe donc pas dans les rideaux!» et combien d’autres! Notre langue est colorée, nuancée, diversifiée. « Elle a fait face aux vents qui soufflent de partout, pour imposer ses mots jusque dans les collèges et qu’on y parle encore la langue de chez nous. » Beaucoup de nos gens d’autrefois étaient souvent illettrés et malgré tout, ils ont su préserver leur parler et leurs coutumes parce qu’ils y tenaient. Notre langue « nous offre toujours ses trésors de richesse infinie, les mots qu’il nous fallait pour pouvoir nous comprendre et la force qu’il faut pour vivre en harmonie! »

« C’est une langue belle à qui sait la défendre… » Et voilà! Comment peut-on prétendre défendre une langue qu’on parle et qu’on écrit mal. On peut en mettre beaucoup sur le dos des moyens de communications modernes. J’ai moi-même constaté combien il est facile de faire des fautes quand on écrit sur un clavier… on va plus vite, on tape la lettre à côté et si on ne se relit pas attentivement, on se retrouve avec des fautes qu’on aurait jamais faites si on avait écrit à la main. Ceux qui nous gouvernent ont émis des lois pour la protection de la langue, comme entre autres, l’affichage obligatoire en français; il était temps qu’on fasse quelque chose. Les premières fois où je suis allée à Montréal, dans les années cinquante, l’affichage était presque partout en anglais. Les gens étaient en général moins scolarisés, ils travaillaient dans des usines pour des patrons qui pour la plupart, parlaient à peine le français; curieusement, tout le monde se débrouillait sans mal avec les affiches unilingues anglaises. Cela semblait normal, on disait « l’anglais c’est la langue des affaires! » On se laissait envahir par les anglicismes pour tout ce qui était moderne, par exemple dans la mécanique automobile, on utilisait que les termes anglais, qu’on disait tout de travers.

Les jeunes du vingt-et-unième siècle sont beaucoup plus scolarisés que leurs grands-parents; on apprend l’anglais à l’école très tôt, sans pour autant négliger le français. Mais si on s’arrête à ce qu’ils écoutent comme musique, on s’aperçoit qu’il y a pas mal plus d’anglais que de français. On ne peut les blâmer, plusieurs de nos artistes québécois produisent plus de chansons en anglais qu’en français. Quand on écoute la radio, la plupart des postes nous font entendre beaucoup plus de chansons anglophones que francophones, ce qui n’arrange rien. Mais le plus désolant, selon moi, c’est le langage des médias sociaux. Ce ne sont là qu’abréviations toutes croches et des fautes, à la tonne! C’est parfois voulu, avec l’intention de faire rire, mais plus souvent qu’autrement, c’est de l’indifférence et du laisser-aller. Et que dire de ce fameux « lol » que je me garde bien d’utiliser! Dommage, car ces réseaux nous permettent de communiquer avec des personnes dont nous n’aurions autrement pas souvent de nouvelles, c’est pourquoi j’y suis abonnée.

Si je reprends cette phrase de la chanson : « C’est une langue belle à qui sait la défendre… », c’est qu’elle m’interpelle. Serait-ce qu’on manque d’armes pour défendre notre langue? Ou bien nous en avons, mais on ne sait pas s’en servir? Tout d’abord, croit-on qu’elle est vraiment menacée… ou si ça nous passe cent pieds par-dessus la tête? Dans le doute, je préfère terminer avec ceci : « En écoutant chanter les gens de ce pays, on dirait que le vent s’est pris dans une harpe et qu’il a composé toute une symphonie ». Je n’ai pas été à l’université, mais je l’aime, la langue de chez nous, alors j’essaie de la parler et de l’écrire du mieux que je peux.

© Madeleine Genest Bouillé, octobre 2015