Construire son nid, dans les années soixante

Les années soixante! On sortait parait-il de la « grande noirceur ». On s’en allait vers de grands changements, tant du côté religieux que du côté politique et ce, pas seulement ici au Québec. Mais que nous importait le monde et ses tribulations, on se mariait! Le 24 juin 1964, qui plus est un mercredi, à 10h, sonnaient les cloches de l’église où nous avions été baptisés tous les deux quelques vingt années plus tôt. Je m’amuse à dire que nous avions choisi cette date pour être bien certains d’avoir toujours congé le jour de notre anniversaire. Ce qui n’est pas vrai du tout! Écoutant les conseils éclairés de personnes expérimentées, comme il s’en trouve toujours dans l’entourage des futurs mariés, nous avions décidé de reporter de quelques jours la date fixée depuis déjà plusieurs mois. Ceci afin de nous assurer que tous nos invités seraient forcément en vacances à la fin de juin et qu’il ne manquerait personne. Précaution superflue, qui nous a causé plus de désagréments qu’autre chose, mais passons!

IMG_20150625_0010Un autre changement très radical avait eu lieu en début d’année, alors que mon marin d’eau douce avait accepté un emploi « sur le plancher des vaches » en devenant gérant de la Caisse populaire. Notre avenir se précisait… sans crainte, nous lui faisions face avec ce qu’il nous réservait, dont surtout le fait de vivre ensemble. Car, à cette époque, le mariage marquait vraiment le début de la vie à deux, dans le quotidien, chacun assumant son rôle au meilleur de sa connaissance et se révélant avec ses petites habitudes et ses petits travers… L’amour conjugué au présent devenait l’indispensable élément de survie!

IMG_20150625_0002La belle maison victorienne où nous avons construit notre premier nid, abritait un autre logement, plus petit, et mettait aussi à la disposition des clients de la Caisse populaire le beau salon double situé à l’avant de la maison. Comme plusieurs jeunes couples de notre entourage, nous avions acheté notre mobilier chez Meubles Gaston Perron à Cap-Santé. Il y avait déjà un poêle dans l’appartement, il ne nous manquait qu’un réfrigérateur et une laveuse. Le fer à repasser, le grille-pain, les lampes d’appoint et autres éléments indispensables nous avaient été offerts généreusement en cadeaux de noces par la parenté, avec les ensembles de literie et linge de cuisine. À l’époque, un nouvel emploi ne signifiait pas nécessairement un meilleur salaire; en l’occurrence, c’était même le contraire. Nous nous sommes donc contentés d’une laveuse électrique « à tordeurs », appareil dont je connaissais le maniement puisque ma mère en possédait un semblable.

Moi et mes deux premiers fils dans notre première demeure (Noël 1967).

Moi et mes deux premiers fils dans notre première demeure (Noël 1967).

Les années soixante, je les appellerais les « années orange ». Qu’il s’agisse de la décoration intérieure, de la mode vestimentaire, tout était orange! Nous avons donc suivi le courant… le mobilier du salon de style scandinave était orange, les tentures aussi. Ce fameux style scandinave était conçu pour les grandes pièces aérées des nouveaux bungalows qui poussaient un peu partout, dans les banlieues et les campagnes. Autant les sofas à quatre places que les longs buffets se casaient difficilement dans les pièces carrées de nos vieilles demeures. C’est pourquoi, quand nous avons emménagé dans la maison où nous demeurons toujours, mon époux, devant la difficulté de placer les meubles d’une façon adéquate, n’hésita pas à scier une section du fameux sofa orange. Il reconstitua ensuite le meuble, tant bien que mal…Voilà! Il n’y paraissait que très peu, si peu!

Mais j’anticipe… Nous avons vécu sept années, dans notre premier nid. Nos trois garçons y sont nés. En 1969, la Caisse populaire a emménagé dans une bâtisse neuve, de style ultramoderne, tellement moderne, qu’on l’a remodelée au moins trois fois depuis sa construction, afin de l’adapter aux autres bâtisses de la vénérable Rue de l’église où elle est située. Deux années plus tard, notre famille déménageait ses pénates dans le « haut du village », près du fleuve, où nous avons refait le nid, en y ajoutant une petite fille. Je garde cependant de beaux souvenirs de cette première habitation, où nous avons vécu nos premières expériences, d’époux, de parents et de citoyens.

© Madeleine Genest Bouillé, 26 juin 2015

Nos saisons

Poème à l’occasion de notre 51e anniversaire de mariage, le 24 juin prochain…

Il en a coulé de l’eau sous le pont,Oldsmobile
Il en est tombé de la pluie.
Avec des orages en prime.
Pense donc : 51 étés!
Mais il y avait les promenades en chaloupe…
Les pique-niques, les feux sur la grève.
Les petits voyages pas trop loin.
Je me rappelle tous ces beaux jours.

Il en est tombé des feuilles,
Normal : 51 automnes!
Ça fait pas mal de pots de gelée de pommes
Et des confitures et des marinades.
Assez pour occuper tous les jours de la semaine.
Et les oisillons qui partaient pour l’école
Jusqu’à ce qu’un à un ils s’envolent…
Rappelle-toi les belles soirées d’automne!

Il en est tombé de la neige.Ete66chaloupe
Sur nos 51 hivers!
Il en est resté sur nos têtes
Tout ce gel bloque un peu nos « pentures ».
On se ressent de nos hivers!
Mais si on se souvient des tempêtes
On se rappelle la douceur de la neige,
Et les froides nuits de pleine lune,
Où on était deux pour se réchauffer.

51 fois quatre saisons
Ont tissé un manteau de souvenirs
Fait de toile de lin pour les étés
Et de chaude laine pour les hivers.
Un manteau qui ne s’usera jamais
Car on va continuer de le broder
Encore plusieurs saisons,
Si Dieu le veut!

© Madeleine Genest Bouillé, juin 2015

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Moi et mon époux, Jacques. Photo prise lors de notre 50e anniversaire de mariage l’an dernier (crédit photo: Myriam Bilodeau).

Les demoiselles de papier

IMG_20150609_0001S’il est un jouet – de filles – qui a traversé les époques, sans se démoder, c’est bien le cahier de découpage. Quand j’étais enfant, ma grande sœur avait plusieurs familles de poupées de papier; comme j’étais encore trop jeune pour jouer avec ces fragiles personnages, elle refusait de me les prêter. J’avais tellement hâte d’en avoir à moi! Ma sœur possède encore ses poupées de papier; sauf que maintenant, ce sont des personnages de collection, des actrices du cinéma muet, des danseuses célèbres, des princesses. Des merveilles, avec une garde-robe qui fait rêver!

Mes premières poupées à découper étaient des fillettes, qui avaient seulement quelques tenues, que je changeais selon l’histoire que je leur inventais. L’avantage avec ces jouets, c’est que s’il est agréable de jouer avec des amies, chacune faisant parler son personnage, on s’amuse aussi bien toute seule. J’ai eu ensuite une famille complète, il me semble qu’il y avait même un chien et un chat. Plus tard, j’ai enfin eu des vraies demoiselles de papier, avec des toilettes superbes. Comme j’avais vu faire ma sœur, je leur confectionnais des robes que je dessinais à partir de modèles que j’avais vus dans les catalogues chez Eaton ou chez Simpson’s. Je me souviens que j’avais eu une danseuse de ballet, dont j’ai oublié le nom; ses costumes étaient ceux du célèbre ballet Giselle. Sans connaître cette musique, je faisais danser ma ballerine en lui chantant les airs qui me passaient par la tête.

Ma première vedette de cinéma était Esther Williams, une nageuse qui aurait pu devenir athlète olympique en 1940. IMG_20150609_0003Malheureusement, les Jeux Olympiques ont été annulés à cause de la guerre. Elle est donc devenue actrice à Hollywood. Ses maillots de bain, biens que plus couvrants que ceux d’aujourd’hui, étaient très élégants avec leur garniture de paillettes. J’ai eu aussi Elizabeth Taylor, que je trouvais si jolie avec ses cheveux noirs et ses yeux violets. Quelles robes magnifiques elle possédait! À cette époque, je rêvais de faire du cinéma. Et justement, je reçus ensuite Margaret O’Brien, une fillette à peu près de mon âge et dont les cheveux bruns étaient tressés comme les miens. Si elle pouvait être comédienne… pourquoi pas moi! Mais une religieuse au couvent, à qui j’avais confié mon désir – c’était bien la dernière personne à qui j’aurais dû parler de ça! – m’avait exhortée à oublier ce projet qui allait me rendre malheureuse et m’envoyer tout droit en enfer. J’ai donc enfermé ce rêve dans un tiroir de mon imagination, sans toutefois en perdre la clé! Des années plus tard, j’ai vu des films où la jeune Margaret jouait et chantait avec Judy Garland; elle était vraiment excellente!

IMG_20150609_0002Les demoiselles de papier ont aussi agrémenté l’univers de ma fille quand elle était enfant. Elle était déjà grande quand elle reçut de sa tante collectionneuse de découpage, un cahier avec des dames élégamment vêtues de toilettes sorties tout droit du Harper’s Bazar de la fin des années 1800. Elle en prenait grand soin et les rangeait précieusement avec leurs minuscules accessoires. Mais voilà que sont nées une, puis deux, puis trois petites-filles… elles ont grandi bien vite! Les demoiselles de papier avec leurs belles robes de l’époque victorienne ont alors déménagé dans la maison des trois petites filles où elles ont été très bien accueillies! Elles ont vécu à cet endroit jusqu’à ce que, tout dernièrement, elles me reviennent. Peut-être qu’un jour, elles me raconteront leur histoire… je promets de vous en faire part!

© Madeleine Genest Bouillé, juin 2015

Savez-vous planter des choux?

Qui n’a pas appris dans son enfance cette chanson et le petit jeu qui allait avec! On plantait des choux avec les mains, avec les doigts, les pieds, le nez… et pourquoi pas, avec les genoux!

"Savez-vous planter des choux", tirée de Rondes et chansons de France, No. 8, enregistrée en 1958 par Lucienne Vernay et les Quatre Barbus.

« Savez-vous planter des choux », tirée de Rondes et chansons de France, No. 8, enregistrée en 1958 par Lucienne Vernay et les Quatre Barbus.

Nous avions tellement de plaisir à jouer à « Savez-vous planter des choux »! Avec les mains et les doigts, on n’y allait pas de main morte. Avec le nez, ça prenait une certaine souplesse. Avec les coudes, il fallait en faire, des contorsions! Et avec les genoux, on finissait à quatre pattes. Je suppose qu’on a dû beaucoup jouer à ce jeu … si on considère le nombre de personnes de mon âge ou à peu près qui doivent subir des chirurgies aux genoux. Ah! Nos pauvres genoux, comme plusieurs autres articulations, telles les hanches et les coudes, on les croyait inusables. Eh bien non! Ça s’use, nous en avons la preuve. Mais heureusement, c’est maintenant remplaçable.

Les temps ont bien changé. On devrait former un club des opérés du genou et de la hanche. Une association de personnes qui aurait pour mission d’encourager les futurs opérés et de soutenir les opérés récents. Comme signe distinctif, les membres se salueraient par une petite tape sur le genou et le chant de ralliement serait, bien entendu, « Savez-vous planter des choux »!

Tout ça pour vous annoncer qu’il y aura des « points de suspension » au grain de sel de Mado… pour cause d’opération au genou droit. Si tout va bien, comme je l’espère, et si je n’ai pas le caquet trop bas… je vous reviendrai peut-être même avant la fin de juin.

À la revoyure!

10 juin 2015

(Pour entendre la version originale de la chanson enregistrée en 1958, cliquez ici.)

Allo! Quel numéro désirez-vous?…

La maison d'Alred Petit, où était située le "Central" vers 1930.

La maison d’Alred Petit, où était situé le « Central » vers 1930.

En 1927, Jules-André Brillant, de Rimouski, était le propriétaire de la Corporation de Téléphone et de Pouvoir de Québec, qui deviendra par la suite, Québec-Téléphone, puis Telus. Même si je ne connais pas la date exacte à laquelle fut installée la première ligne téléphonique à Deschambault, quelques indications me portent à croire que le téléphone avait déjà fait son apparition au début des années 30. À cette époque, le « Central » du téléphone était installé dans la maison d’Alfred Petit, le frère de mon grand-père, car ma mère y a travaillé avant son mariage en 1932. J’ai appris depuis peu que mon grand-oncle n’était pas le premier à loger le central, cet important moyen de communication ayant été localisé quelque part ailleurs auparavant.

Le central fut relocalisé dans une partie du garage Mayrand, puis quelques années plus tard, dans la maison de Lauréat Laplante (la 3e vers la droite).

Le central fut relocalisé au garage Mayrand, puis quelques années plus tard, dans la maison de Lauréat Laplante (la 3e vers la droite).

Sur la photo de la maison d’A. Petit, l’agrandissement qui devint la Salle Saint-Laurent n’est pas encore construit. Il est plausible de penser que, suite à cette construction, le central a été déménagé pour être installé dans un logement à l’étage du Garage Mayrand. Ce logement où était situé le bureau du téléphone était alors occupé par la famille Talbot. C’est à cet endroit que Marie-Paule Laplante a commencé son métier de standardiste ou « opératrice », comme on disait plutôt à l’époque. Au début des années 40, le central déménage pour une troisième et dernière fois dans la maison de Lauréat Laplante et Aurore Thibodeau, où il finira son règne en septembre 1964, lors de l’avènement du téléphone « à cadran ».

Difficile de préciser combien de jeunes filles ont exercé le métier de téléphoniste entre 1930 et 1964. À l’époque, les opératrices quittaient leur emploi quand elles se mariaient. Du temps où le central était chez mon grand-oncle Alfred, il est probable que ses filles, Blanche et Joséphine, ont dû y travailler avant leur mariage. Du début des années 40 jusqu’en 1964, il y eut certainement une quinzaine de demoiselles surtout – et à ma connaissance deux dames – qui ont fait ce travail, soit comme permanente ou comme remplaçante.

Marie-Paule Laplante en 1945 (collection Madeleine Genest).

Marie-Paule Laplante en 1945 (collection Madeleine Genest).

À l’époque où Marie-Paule Laplante travaillait au central, il n’y avait pas de concours, ni d’entrevue, la procédure d’embauche se faisait par le bouche à oreilles, comme c’était la coutume en milieu rural. Il y avait seulement un poste de travail et l’opératrice devait se trouver une remplaçante. On ne demandait pas non plus de qualifications particulières. Un bon français, écrit et parlé, était important; une bonne élocution était un atout supplémentaire et il fallait faire preuve d’une certaine célérité.

La nuit, le central était équipé d’une sonnerie particulièrement détestable, qu’on appelait un « buzzer ». Vers 23 heures ou plus tard, l’opératrice n’avait qu’à actionner une petite manette, comme celles qui servaient pour opérer le central; ainsi elle pouvait somnoler en toute sécurité sur le divan, placé à côté du poste de travail. Aucun doute, si quelqu’un téléphonait, elle l’entendait! J’ignore de quand date l’engagement d’une deuxième téléphoniste permanente ainsi que la répartition du temps de travail, soit une semaine de jour et une de nuit en alternance, mais c’était ainsi au cours des années où j’y ai travaillé. La remplaçante était absolument nécessaire si on était malade ou si on voulait prendre un congé, surtout la semaine de nuit où l’on travaillait de 17 heures à 8 heures le lendemain. La semaine de jour, c’était l’inverse. Durant les trois dernières années au cours desquelles j’ai fait ce travail, nous avions une semaine de vacances payée par année. Pour les autres congés, nous devions payer la remplaçante à même notre salaire.

Moi et Marie-Paule devant la maison qui accueillit le central jusqu'à la fin de ce service (coll. Madeleine Genest).

Moi et Marie-Paule devant la maison qui accueillit le central jusqu’à la fin de ce service (coll. Madeleine Genest).

J’entends déjà la question : « Est-ce que vous écoutiez les conversations? » D’abord, je dois dire que nous devions vérifier fréquemment la durée des appels, pour libérer les lignes dès que les communications étaient terminées, surtout en ce qui concernait les appels interurbains, lesquels étaient facturés. Au cours de la journée et durant la soirée jusqu’à une certaine heure, nous n’avions pas vraiment le temps d’écouter les conversations… surtout que de l’une à l’autre, cela risquait de ressembler à un superbe coq-à-l’âne! Mais si par hasard ou autrement on saisissait des bribes d’échanges entre les abonnés, nous étions évidemment dans l’obligation de respecter la règle de la confidentialité. Pour ma part, quand la soirée était tranquille, j’écoutais la radio de CHRC, qui diffusait une émission appelée Blue Sky, au cours de laquelle on faisait tourner toutes les chansons à succès que j’aimais. Avec un bon roman Marabout Mademoiselle et un Coca-cola, je ne risquais pas de m’ennuyer! À ce propos, je me demande si quelqu’un se souvient de la série des Sylvie, de l’auteur René Philippe, dans la collection Marabout Mademoiselle…

J’ai débuté ce travail comme remplaçante en 1958 et je suis devenue permanente en 1960, à la suite du départ d’une des deux opératrices. Les deux dernières années, je gagnais 0.55 $ l’heure. J’ai aimé mon emploi, même si les derniers temps, le matériel étant devenu désuet. Souvent des lignes étaient défectueuses et comme il y avait de plus en plus d’abonnés, les journées étaient passablement épuisantes. J’ai quitté mon emploi le 15 mai 1964 pour une excellente raison : je me mariais le 24 juin!

© Madeleine Genest Bouillé, juin 2015

Moi au central, peu avant mon mariage... et la fin de mon travail! (coll. Madeleine Genest).

Moi au central, peu avant mon mariage… et la fin de mon travail! (coll. Madeleine Genest).

L’école est finie!

 

Année scolaire1948-1949 au couvent de Deschambault (photo tirée de l'album souvenir du centenaire du couvent en 1961.

Année scolaire1948-1949 au couvent de Deschambault (photo tirée de l’album souvenir du centenaire du couvent en 1961).

« Qui a eu cette idée folle, un jour d’inventer l’école?… C’est ce sacré Charlemagne. » Et depuis ce sacré Charlemagne, les étudiants de tout âge lancent à chaque fin d’année ces quatre mots : « L’école est finie! »

Au temps où j’étudiais au vénérable couvent des Sœurs de la Charité de Québec à Deschambault, la fin de l’année scolaire était marquée par la traditionnelle « distribution des prix ». L’évènement avait lieu le dernier après-midi d’école aux alentours du 20 juin. Quelques semaines auparavant, dans chaque classe, on avait commencé à répéter des chansons, des saynètes et quelques déclamations, lesquelles seraient présentées par les meilleurs élèves en français. Les élèves qui étudiaient le piano préparaient aussi des pièces qui seraient intercalées entre les numéros de chant ou de théâtre.

La grande salle, qui était en même temps la salle de récréation des filles pensionnaires, n’étaient séparée de la classe de musique que par deux grandes portes, qu’on ouvrait lors des fêtes et des évènements spéciaux, comme justement, la distribution des prix. Mère Saint-Jean de la Charité, la « sœur de musique », s’occupait des répétitions de chant et de théâtre et ce, en plus des exercices préparatoires aux examens de musique de ses élèves. À l’époque, on faisait beaucoup avec presque rien! Ainsi, pour la décoration de la salle et du théâtre, l’infatigable sœur composait des bouquets, faisait des banderoles et des guirlandes avec du papier crépon et tout ce qui lui tombait sous la main. Elle décorait aussi les tables sur lesquelles seraient déposées les piles de livres destinés aux élèves méritants. En plus d’être une excellente musicienne, cette religieuse avait des doigts de fée.

Enfin, le jour tant attendu était là! D’un étage à l’autre, élèves et professeurs étaient gagnés par une fébrilité qui allait croissant à mesure qu’approchait le moment pour lequel on travaillait depuis plusieurs semaines. De surcroit, pour les étudiants, s’ajoutait la hâte de savoir si on repartirait avec un, deux ou une dizaine de prix. Bien avant l’heure prévue, arrivaient les parents venus autant pour assister au spectacle que pour partager la fierté de leurs enfants… ou encore pour les soutenir si les récompenses s’avéraient moins généreuses qu’on l’aurait souhaité. Le curé, le vicaire et les notables de la paroisse faisaient ensuite leur entrée et prenaient place dans les premières rangées, avec les supérieures provinciale et générale, arrivées de Québec pour l’occasion. Enfin, les élèves des petites classes, accompagnés de leurs professeurs respectifs, s’installaient en faisant le moins de bruit possible sur les chaises placées le long du corridor; les « grandes » étant les dernières à s’asseoir avant le début de la cérémonie.

Une élève de douzième année était désignée pour souhaiter la bienvenue aux dignitaires et remercier les parents d’être venus en aussi grand nombre. Le fait est que la salle était toujours remplie à chaque fois qu’il y avait une fête, et plus encore si possible lors de la distribution des prix. Comme prévu, chaque classe présentait son numéro, le tout étant entrecoupé de pièces de musique au piano et de récitations. On nous avait inculqué l’importance d’avoir une belle présentation. Le salut était primordial : les pieds rapprochés, le droit légèrement en avant du gauche, les mains l’une dans l’autre, on pliait le buste, tout en gardant la tête levée de façon à regarder les gens. Je me souviendrai toujours de la fois où une jeune élève qui devait réciter Perrette et le pot au lait, avait amusé toute l’assistance… ou presque, et cela sans l’avoir cherché. C’était sa première prestation et elle était très nerveuse. Parvenue à la fin de la fable et ne voulant pas rater son salut, elle lança les derniers mots : « … Adieu veau, vache, cochon, couvée! » en saluant chacun des augustes personnages de la première rangée. Soulagée, elle se retira vivement sans plus attendre, sous les rires de l’assistance. Heureusement, elle n’eut pas à subir les remontrances de son professeur… c’était la fin de l’année!

Classe de musique du couvent (photo: Centre d'archives régional de Portneuf).

Classe de musique du couvent (photo: Centre d’archives régional de Portneuf).

Les chants, déclamations, pièces de musique, tous aussi bien exécutés soient-ils, devaient bien finir par faire place au moment crucial de cette journée, soit la remise des prix de fin d’année. Et commençait alors le défilé des prix prestigieux pour les premiers de classe, dans chacune des matières principales tout d’abord et ensuite, les prix honorifiques, souvent décernés par les associations locales comme la Société Saint-Jean-Baptiste, de qui j’avais reçu en 1954, le livre Contes et propos divers d’Adjutor Rivard, pour « applications à l’étude du Français », tel qu’inscrit sur la page de garde du bouquin. Plus on avançait en grade, plus les prix étaient nombreux. La table des finissantes de douzième année était imposante. Il aurait quasiment fallu leur offrir une petite brouette pour transporter leurs prix! Tant il est vrai qu’on préfère les beaux souvenirs aux mauvais, il me semble qu’au couvent, aucun élève ne repartait les mains vides lors de la distribution des prix… Peut-être que ma mémoire me joue des tours, mais je préfère croire qu’il y avait quelques prix de consolation!

Je termine sur ces mots qu’une très ancienne élève avait tracés dans l’album du Centenaire du couvent en 1961 :  « Cher vieux couvent de mon cœur, à travers les réminiscences de nos jours de formation, de nos espiègleries d’enfance, que tu nous apparais toujours beau et auréolé de perpétuelle jeunesse! »

Moi, étudiante au couvent, en 1951...

Moi, étudiante au couvent, en 1951…

© Madeleine Genest Bouillé, mai 2015

La « grotte » et le Mois de Marie

Monument à la Vierge érigé en 1954 (photo datant de 1955).  © Coll. Madeleine Genest Bouillé.

Monument à la Vierge, appelé communément la « grotte » (photo datant de 1955). © Coll. Madeleine Genest Bouillé.

La « grotte » sur le cap Lauzon a été érigée en 1954, à l’occasion de l’Année Mariale. Le curé de l’époque, l’abbé Paul-Émile Laliberté, avait une grande dévotion à Marie et il tenait à l’édification de ce monument dédié à la Vierge Marie. Quand la température le permettait, certaines célébrations, comme la fête de l’Assomption, le 15 août, et parfois le Mois de Marie, se tenaient en ce lieu magnifique, face au fleuve.

Parlant du Mois de Marie… je me rappelle ces moments de prières à l’église quand nous étions jeunes. Chaque soir du mois de mai, la célébration commençait par ce cantique : « C’est le Mois de Marie, c’est le mois le plus beau. À la Vierge chérie, offrons un chant nouveau. » Quand il fait beau au mois de mai, c’est vraiment le mois le plus beau! Je ne sais pas pourquoi, mais ce mois est associé dans mon esprit à mes dernières années d’étudiante. Sans doute parce qu’avec le printemps, venait une certaine liberté. À l’époque, durant l’année scolaire, pour la plupart, nous n’avions pas la permission de flâner dehors le soir. Les devoirs et les leçons prenaient beaucoup de place. En mai, les journées plus longues nous incitaient à passer plus de temps à l’extérieur. Je pouvais donc étudier sur la galerie, en regardant passer les autos, ce qui devait être très efficace, surtout si quelques amies se joignaient à moi. Souvent, nous assistions au Mois de Marie, encouragées en cela par nos parents et par les religieuses du couvent. Sur le chemin du retour, nous prenions plus de temps qu’il n’en fallait, en faisant des détours; nous n’avions évidemment pas hâte de rentrer. Je me souviens qu’on s‘arrêtait parfois pour cueillir des lilas près du vieux presbytère; il y avait pourtant une clôture passablement haute. Je suppose que certains arbustes étaient accessibles. Voilà que mes souvenirs se précisent… nous sortons de l’église, en riant et en chantant; quelques bonnes dames pieuses nous regardent en fronçant les sourcils sous leur chapeau noir. Nous rions plus fort! Il fait merveilleusement beau, le soleil est encore haut et je tiens un bouquet de lilas… Malgré les années, son parfum embaume encore ma mémoire! Que serait la vie sans souvenirs heureux!

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La « grotte », de nos jours… la structure de pierres tout autour a été ajoutée lors du 250e anniversaire de la paroisse en 1963.

© Madeleine Genest Bouillé, 1er mai 2015

Sur une musique d’autrefois…

Elvis PresleyJe déplore souvent que les jeunes d’aujourd’hui écoutent trop de musique en anglais. Mais je dois avouer qu’à leur âge, je ne faisais pas mieux. La première fois où nous avons entendu chanter Elvis Presley, c’était en 1956. Si on ne se roulait pas par terre comme les filles qu’on voyait à la télévision, nous étions quand même très impressionnées. J’avais reçu un premier disque « 45 tours », sur lequel, on retrouvait les premiers succès de notre idole, Hound dog et Don’t be cruel. Le petit disque tournait, tournait… et ma mère soupirait. Elle n’en revenait pas que je puisse aimer ça! Puis, j’ai eu quelques autres disques de ce nouveau chanteur, dont Love me tender, que je préférais aux airs de rock’n’roll sur lesquels nous dansions, entre filles, au restaurant du coin où nous nous rencontrions autour du « juke-box » pour jaser de tout et de rien… tandis que les garçons, à l’autre bout de la salle, regardaient la télévision ou jouaient au billard. Elvis fut probablement le premier chanteur américain dont nous avons écouté la musique, mais combien d’autres ont suivi. Les Everly Brothers, Bobby Darin, Paul Anka – un Ontarien qui avait le même âge que moi. Plusieurs chanteuses aussi avaient notre faveur, dont Doris Day, Teresa Brewer, Brenda Lee. Du rock’n’roll à la musique country, il n’y a qu’un pas. Parmi mes souvenirs, les airs de quelques chansons surgissent : He’ll have to go, de Jim Reeves, et le classique du genre Quand le soleil dit bonjour aux montagnes, de Lucille Starr.

Vers l’âge de seize ou dix-sept ans, j’écoutais beaucoup plus de chansons en anglais qu’en français. Mes goûts musicaux étaient plutôt diversifiés, comme vous pourrez le constater. Du côté de la chanson francophone, c’était un mélange fait de chansons populaires, comme celles de Gilbert Bécaud ou de Charles Aznavour, ou des airs d’opérette telles qu’on en retrouvait sur les disques de la chanteuse Mathé Altéry. Au Québec, commençait l’époque des boîtes à chansons qui ouvraient leurs portes un peu partout, donnant ainsi la chance aux chansonniers. Il y eut tout d’abord Félix Leclerc, puis Gilles Vigneault, Claude Léveillée, qui a toujours été mon préféré, et tous les autres qui ont suivi. En même temps, des artistes d’un autre genre, comme Ginette Reno, Renée Martel, André Lejeune et Michel Louvain, pour ne nommer que ceux-là, débutaient leur carrière en reprenant plusieurs succès américains traduits en français. Quelques compositeurs québécois nous offraient aussi de jolies chansons. Je me rappelle Le ciel se marie avec la mer, de Jacques Blanchet et En veillant sus l’perron, de Camille Andréa. Peu de gens se souviennent de l’auteure, mais personne n’a pu oublier l’interprète, Dominique Michel. Comme celle qui nous l’a fait connaître, cette chanson a traversé le temps en restant toujours à la mode.

Le magazine Hit Parader, créé en 1942.

Le magazine Hit Parader, créé en 1942, et en couverture, la chanteuse Connie Francis.

Les chansons françaises, je les écoutais pour les apprendre et les chanter dans les soirées d’amateur, qui étaient alors très prisées et qui avaient lieu à différentes occasions. Justement, lors d’une de ces soirées, tenue à la fin de décembre 1961, j’avais un admirateur qui s’était manifesté. Mais je garde cette histoire pour une autre fois! Pour revenir à mon propos, je dois dire que les « hits » américains, c’était vraiment ma musique de prédilection. Il existait une revue qui s’appelait Hit Parader, dans laquelle étaient publiées les paroles de tous les succès américains de l’heure. J’achetais cette revue et j’apprenais consciencieusement les paroles de mes chansons favorites, bien plus, je m’efforçais de les traduire pour savoir au moins de quoi ça parlait! Si bien que je sais encore par cœur plusieurs de ces vieilles mélodies. J’ai appris plus d’anglais de cette façon qu’avec les cours que nous avions au couvent. J’avais une préférence pour les chansons sentimentales, comme celles des Platters, de Dean Martin et de Connie Francis. Ces musiques de « mon époque » me suivent toujours. Je les ai écoutées sur disque, puis sur cassette et maintenant, je les écoute sur CD.

Aujourd’hui, les jeunes ont des écouteurs sur les oreilles pour entendre leur musique… à mon époque, nous cassions les oreilles de nos parents avec nos disques que nous faisions tourner en augmentant le volume selon le degré d’appréciation de la chanson. Les disques « 33 tours » coûtaient plus cher, alors nous nous contentions le plus souvent des petits « 45 tours » que nous écoutions tour à tour, en recommençant trois, quatre fois, sans pitié pour les membres de la famille qui avaient bien hâte que ça finisse! Un de mes grands frères avait acheté un tourne-disque portatif et des disques à la mode. Cet été-là, parfois le soir, nous sortions l’appareil sur la galerie et nous écoutions la musique dehors, c’était tellement plus beau! Il m’arrive de réentendre ces vieilles chansons, That’s Amore ou Tennessee Waltz. Alors, je me revois sur la galerie chez nous avec quelques-uns de mes frères, le ciel est tout plein d’étoiles, on boit un verre de liqueur ou de Kool-Aid, peu importe, sur le tourne-disque, une chanson en anglais joue, on chante en même temps et on s’amuse à changer les paroles… on rit! Quelle belle soirée!

© Madeleine Genest Bouillé, avril 2015

Mes héros

J’ai fait mes études au temps où nos héros faisaient partie de notre Histoire et j’en suis très heureuse. Nous étions fiers de nos fondateurs et des femmes, pour la plupart des religieuses, qui avaient contribué à bâtir ce pays. Notre manuel d’Histoire du Canada regorgeait de héros et d’héroïnes. J’admirais les missionnaires qui ont donné leur vie pour la conversion des « sauvages » comme on disait à l’époque – toutefois, il me semble qu’ils n’auraient pas été obligés de se laisser torturer sans dire un mot. Je tiens à souligner que ce mot « sauvage », au départ, n’avait pas de connotation malveillante; c’était tout simplement le terme par lequel on désignait les personnes qu’on disait « non-civilisées ». Notre manuel d’histoire ne ménageait pas les descriptions d’attaques virulentes de ces individus contre les « visages pâles ». Il n’est que de lire le passage relatant le « Massacre de Lachine », ça donnait froid dans le dos! Je n’ai jamais oublié la date, qui se retrouvait régulièrement dans les questionnaires d’examens : le 5 août 1689. À cette époque, les historiens oubliaient de dire que les autochtones ne faisaient que défendre leurs territoires, que les nouveaux venus cherchaient de toute évidence à s’approprier. Seulement, voilà, les Indiens n’y allaient pas de main morte. C’était très expéditif.

Alfred Laliberté, Dollard des Ormeaux. © Musée national des beaux-arts du Québec.

Alfred Laliberté, Dollard des Ormeaux. © Musée national des beaux-arts du Québec.

Parmi mes héros, figure tout particulièrement Louis de Buade, comte de Frontenac. L’illustration qui le représente dans le livre d’Histoire du Canada, nous le montre comme un chevalier ayant fière allure. Ce que j’aimais surtout était cette réponse faite aux Anglais : « Dites à votre maître que je lui répondrai par la bouche de mes canons! » C’était suffisant pour me le rendre sympathique. Mon autre héros, mon préféré, était sans contredit Dollard des Ormeaux, celui qui avec ses seize compagnons, est allé défendre le fort du Long-Sault, au cours d’une bataille sanglante à souhait, où ils ont tous péri. Au couvent, le 24 mai, jour de la fête de Dollard, nous n’avions pas congé, mais on rappelait ce haut fait et on entonnait le beau chant Reviens Dollard : « Quitte à jamais l’immortelle tranchée, reviens Dollard combattre jusqu’au bout ». Nous avions ainsi quelques hymnes patriotiques que nous chantions à certaines occasions. Outre l’hymne national, Ô Canada, nous chantions parfois Ô Carillon, chant qui raconte la défaite contre les Anglais, la dernière phrase disant : « Pour mon drapeau, je viens ici mourir. » C’est dans ces moments que j’ai connu mes plus beaux élans de patriotisme. Hélas, des historiens fouineurs ont décidé que l’histoire de Dollard des Ormeaux n’était pas vraie. Peu m’importe, je préfère garder l’image de mon héros telle que je l’ai toujours à la mémoire.

J’avais aussi mes héroïnes. Le mot féminisme ne faisait pas partie de notre vocabulaire, mais déjà, à mes yeux, Marguerite Bourgeoys, Jeanne Mance et surtout, Madeleine de Verchères, étaient des femmes extraordinaires. Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la Congrégation Notre-Dame, qui s’est vue confier les Filles du Roy à leur arrivée au pays, a été appelée à juste titre, « La Mère de la colonie ». Dans les cahiers de La Bonne Chanson, que je consultais aussi souvent sinon plus que mes manuels scolaires, on la représentait en train de faire de la tire, entourée d’une bande de petites Indiennes souriantes. Cette image illustrait une chanson qui racontait justement l’histoire de la tire de Sainte-Catherine, qu’on étirait jusqu’à ce qu’elle forme un écheveau doré, fort appétissant! On disait que Marguerite utilisait cette friandise pour attirer les jeunes autochtones dans son école. Pour ce qui est de Jeanne Mance, on nous a appris qu’elle accompagnait Monsieur de Maisonneuve quand il est venu fonder Ville-Marie en 1642. Cette femme qui a créé l’Hôtel-Dieu a sûrement apporté à l’illustre fondateur de Montréal, un vieux garçon » d’après ce que j’en sais, le souci des petits détails qui ne devait sûrement pas faire partie des préoccupations du grand homme. On sait que les grands hommes, tout comme les moins grands, ne peuvent pas penser à tout…Ville-Marie a de toute évidence été chanceuse de pouvoir compter sur Jeanne Mance, comme aide-fondatrice.

Monument à Madeleine de Verchères, Verchères. © Lapointe 56

Monument à Madeleine de Verchères, Verchères. © Lapointe 56

Madeleine de Verchères, mon héroïne préférée entre toutes! Une chanson lui est aussi dédiée dans la Bonne Chanson : « S’il est un nom dont la mémoire est chère, c’est l’immortel, le beau nom de Verchères, la terreur des Indiens! » J’ai visité le manoir de Madeleine de Verchères à Sainte-Anne-de-la-Pérade. Je tentais d’imaginer Madeleine, cette femme vaillante et noble, dont je porte le prénom, se promenant dans les jardins et sous-bois de cette belle propriété. Il y a quelques années, je me suis arrêtée à Verchères où, près du moulin, s’élève le magnifique monument de Madeleine, laquelle dit-on a combattu avec une petite troupe de jeunes garçons et de vieillards, une horde d’Indiens venus attaquer le fort en l’absence des hommes. C’était une si belle histoire! Je me voyais souvent comme dans la chanson : «  S’il le fallait, pour défendre ma race, et ma langue et ma foi. Sans hésiter, je suivrais ta trace, et vaincrais comme toi! »

Dans mes dernières années au couvent, on nous recommandait la lecture d’auteurs ayant une moralité irréprochable. C’est ainsi que j’ai découvert Antoine de Saint-Exupéry, avec « Le Petit Prince », mais surtout avec « Terre des Hommes ». J’en parle d’ailleurs dans mon livre Récits du Bord de l’eau. Plus qu’un héros, il était un modèle. Saint-Exupéry insiste sur le sens de la responsabilité : « Être homme (ou femme), c’est précisément être responsable. » En ce monde trop individualiste, on gagnerait beaucoup à remettre cet auteur à la mode. Enfin, la dernière et non la moindre, est la poétesse française Marie Noël. J’avais lu ses « Contes » au couvent et, plus tard en 1975, lors de la naissance de ma fille, une tante religieuse m’a offert Les Chansons et les Heures. J’ai toujours aimé la façon dont cette auteure parle du bonheur… elle nous en donne le goût!

© Madeleine Genest Bouillé, avril 2015

Le grand barda du printemps

Une amie me demandait la semaine dernière si j’avais fini mon grand ménage du printemps. Vivant depuis quelques années dans une résidence pour personnes âgées, elle n’a plus ce souci… elle n’a pas non plus ce contentement! Toutefois, cette question que les ménagères se posaient traditionnellement chaque année fait encore partie de la conversation : «  Pis… as-tu fini ton grand ménage? »

Le grand ménage du printemps, à ce qu’il m’en souvient, était vraiment l’occasion de « virer la maison à l’envers, pour la remettre à l’endroit ». C’était du grand barda, et il faut bien le dire, une tâche qui, lorsqu’elle était terminée, apportait beaucoup de satisfaction. Les maîtresses de maison à l’époque, ne peinturaient pas les murs et les plafonds chaque année, non plus qu’elles ne changeaient les rideaux ou le papier peint. Tout était d’ailleurs plus durable. Pour Pâques, sauf parfois si la fête avait lieu en mars, le grand ménage devait être fait. La mère, aidée de ses filles, si elle avait le bonheur d’en avoir, lavait les planchers et les plafonds, de fond en comble. On sortait les tapis dehors et on les battait à l’aide d’un bâton ou d’un bon balai. Cette tâche pouvait être exécutée par les garçons, surtout dans les familles qui, comme chez nous en avait une bonne quantité – des garçons, pas des tapis! Ils y prenaient parfois même un peu trop de plaisir, cela pouvait devenir dangereux pour les pauvres tapis qui n’en demandaient pas tant! Pour que le dessus du poêle redevienne bien noir, on le frottait, si ma mémoire est exacte, à la mine de plomb, parfois on y passait aussi une couenne de lard, pour qu’il soit bien luisant. On lavait les rideaux en tissu délicat à la main et on les repassait soigneusement. Il faut dire qu’en ce temps-là, on repassait tout, des tentures jusqu’aux mouchoirs en passant par les chemises et les sous-vêtements. Parlant des mouchoirs, les première fois où j’ai tenu le fer à repasser, qu’on mettait à chauffer à l’arrière du poêle, c’était justement pour repasser des mouchoirs. Mes premiers points de couture à la main ont aussi été faits pour ourler des mouchoirs et des linges de vaisselle, cousus dans des poches de sucre. C’était ce qu’il y avait de mieux pour essuyer la vaisselle! J’étais alors très jeune, mais je voulais travailler comme « une grande fille ». Parmi mes premiers travaux ménagers, à part essuyer la vaisselle, je me souviens que je faisais de temps à autre l’époussetage des barreaux de chaises. Je me revois, assise par terre, essuyant précautionneusement les barreaux d’une chaise en chantonnant… je pouvais y passer de très longues minutes, sans doute que je pensais à autre chose. Je ne suis pas certaine non plus que je finissais la tâche.

Le grand ménage impliquait aussi qu’on étende sur la corde à linge les gros édredons qui n’étaient pas lavables. On les rangerait ensuite dans des coffres avec des boules anti-mites. On retournait les matelas de chacun des lits; pour ce faire on s’y mettait à deux, pour ne pas « s’éreinter ». Maman qui adorait les coussins, profitait de ses soirées pour refaire de nouvelles housses pour ses nombreux coussins. Elle y mettait beaucoup de fantaisie; parmi mes souvenirs, je revois un coussin recouvert d’une soie jaune vif, où elle avait cousu des fleurs rouges avec tiges et feuilles vertes. Pour cet autre coussin rond, elle avait choisi du satin noir et y avait appliqué des roses mauves. Sûrement que ce travail plus délicat la reposait pour ainsi dire des grosses besognes que lui imposait le grand ménage. Ma mère n’avait pas comme on disait dans le temps « une grosse constitution ».

Le grand barda, ça avait lieu aussi à l’extérieur. D’une année à l’autre, les cadres de fenêtres et la galerie devaient être repeints. Chez ma grand-mère, au printemps, on faisait du savon. Tout l’hiver on avait ramassé dans des boîtes de conserves vides, les résidus de graisse de cuisson; on y ajoutait les morceaux de savon cassés qu’on avait soigneusement récupérés. Quand venait le jour de la fabrication du savon domestique, on déposait ces résidus dans le gros chaudron que nous les enfants, on appelait le « chaudron de la sorcière » et qui était installé dans la cour en arrière. On suspendait le chaudron au-dessus d’un feu. On incorporait à cette préparation une solution de soude qu’on appelait du « lessi »; tout ça fondait, il fallait brasser assez longtemps, l’odeur de cette fumée était âcre et piquait les yeux… c’est ce dont je me souviens le plus. D’ailleurs, on n’endurait pas les enfants trop près du chaudron. Le liquide brûlant épaississait et quand il était jugé à point, on éteignait le feu et on versait le savon dans de grandes pannes où on le laissait refroidir. Le lendemain, on coupait en carrés cette matière d’un beau beige doré, qui ressemblait à du sucre d’érable. On avait alors pour l’année le savon qui servirait pour la lessive, le lavage de la vaisselle et aussi comme savon à main dans la cuisine. Ce qui n’empêchait pas les femmes de la maison – coquetterie oblige! – de se procurer des barres de savon parfumé pour la toilette… Quand même!

Le printemps pouvait venir, le grand barda était fini; la maison était propre, ça sentait bon… et ce qui importait le plus, c’était la satisfaction du devoir accompli!

© Madeleine Genest Bouillé, avril 2015