La surprise de Pâques

Anita travaillait au bureau du téléphone, qu’on appelait le Central. Son fiancé venait la rencontrer parfois quand elle devait travailler le samedi ou le dimanche. Il s’appelait Armand. C’était un garçon poli et bien élevé. Il ne manquait jamais de passer à la cuisine faire un bout de jasette avec les gens de la maison. Il faut savoir que dans le temps, les bureaux comme la Poste, la Caisse Populaire et le Central étaient situés dans des maisons privées. Quand Anita savait que son prétendant allait venir la rejoindre au Central, elle portait ce jour-là sa belle robe en taffetas moiré. Une magnifique robe d’un bleu profond, « bleu nuit » que ça s’appelait.

Je devais avoir sept ou huit ans. J’aimais bien Anita qui ne me chassait jamais du bureau malgré mes questions incessantes : « Pourquoi tu demandes toujours le numéro? Qu’est-ce que tu écris sur le billet? Est-ce qu’Armand va venir te chercher aujourd’hui? ». Pour la petite fille que j’étais, Armand représentait le prétendant idéal. Ses cheveux bruns toujours bien coiffés, luisant de brillantine et son costume marine à rayures m’impressionnaient vraiment! Je croyais qu’il était toujours habillé de cette façon. Je ne l’aurais jamais imaginé en vêtements de travail, avec une casquette aplatissant son beau « coq ». C’était pourtant ainsi vêtu qu’il gagnait sa vie à s’occuper des vaches à la Ferme-école du gouvernement.

Comme j’aimais écouter les amoureux parler de leurs projets de mariage! Je m’installais au pied de l’escalier et le miroir de l’entrée me renvoyait l’image des deux jeunes gens. Si Anita était occupée, Armand se tenait debout près d’elle… tout près! Alors la jeune fille le repoussait en riant, disant : « Voyons! Tu me déranges! » Je rêvais d’avoir aussi un jour un prétendant qui se tiendrait debout près de moi… et qui mettrait son bras autour de mes épaules. C’était sûrement ça, l’amour!

On était au printemps et il ne restait que quelques jours avant Pâques. Armand, qui avait un goût très sûr pour les cadeaux, aimait bien faire des surprises à sa fiancée. Anita se demandait ce qu’il inventerait pour Pâques en cette dernière année de leurs fréquentations, étant donné qu’ils devaient se marier en juillet. La date était réservée à l’église ainsi qu’à l’Auberge. Anita consultait régulièrement la revue Mon Mariage, suivant scrupuleusement le déroulement des préparatifs tel qu’inscrits dans ce magazine très à la mode.

Presqu’autant que la future mariée, j’avais hâte de savoir quelle serait la surprise de Pâques qu’Armand offrirait à sa bien-aimée. Le dimanche de la fête, Anita ne travaillait pas. La journée passa cependant très vite, débutant par la grand’messe de Pâques, annoncée par les cloches qui n’étaient revenues de leur voyage à Rome que depuis peu. Les chants et la musique de l’orgue éclataient de joie : «  Alleluia! Le Carême s’en va! ». Au dîner, le jambon à l’ananas, nouveauté culinaire, voisinait avec les petits pois et les patates en purée. Au dessert, un gros gâteau au chocolat trônait sur la belle assiette en porcelaine fleurie. Je n’avais cependant plus tellement faim, ayant reçu mon panier garni de poules, de lapins et d’œufs en chocolat.

Lundi matin, c’est une Anita radieuse qui arriva au Central. « Vous devinerez jamais ce qu’il m’a donné! », nous dit-elle, à peine assise à son poste de travail. Poursuivant, elle raconta : « Il m’a offert une grosse boîte de chocolats, en forme d’œuf, décorée de ruban mauve. J’étais un peu déçue… des chocolats, c’est un présent ordinaire. Il était pressé que j’ouvre la boîte et que j’en offre à toute la maisonnée. On aurait dit qu’il voulait que je vide la boîte au plus vite. La première rangée finie, qu’est-ce que je vois? À la place des chocolats, s’étalait la plus belle parure en pierres du Rhin que j’ai jamais vue! J’en pleurais de joie! »

J’étais au bord des larmes moi aussi. À mes yeux, Armand, c’était le Prince Charmant, l’homme idéal! Je n’ai jamais oublié cette belle histoire d’amour, la première qui ait habité mes rêves de petite fille.

© Madeleine Genest Bouillé, 2014

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