Soirée de Mardi gras

Vous souvenez-vous du Mardi gras? Évidemment, ça dépend de l’âge que vous avez. Pour ma part, j’ai des souvenirs de cette soirée de veille de Carême qui remontent très loin. Quand j’étais enfant, j’avais hâte d’être une grande personne pour pouvoir m’amuser comme ces jeunes gens qui semblaient avoir un plaisir fou à se déguiser et à aller de maison en maison pour fêter le Mardi gras!

J’ai retrouvé une composition française, rédigée alors que j’étais en onzième année. Pour ceux qui ne le savent pas, c’était l’équivalent du cinquième secondaire. Tout d’abord, dans le haut de la page était inscrit la devise de l’année scolaire en cours : « Ma vie, un service! » Tout un programme! Je ne savais pas à l’époque qu’un jour je ferais partie du Club Lions dont le devise est « Nous servons »…

Le Mardi gras à la campagne, illustration d'Edmond J. Massicotte (source: Bibliothèque et Archives Canada).

Le Mardi gras à la campagne, illustration d’Edmond J. Massicotte (source: Bibliothèque et Archives Canada).

Voici donc, textuellement, ce que j’écrivais en 1957. « C’est le soir du Mardi-Gras »! Vers huit heures, les premiers visiteurs apparaissent au tournant de la route. Quelque temps après, la maison s’emplit déjà de joyeuses salutations et de rires. Les jeunes gens et jeunes filles s’interpellent et essaient de s’identifier dans leurs costumes tous plus bizarres les uns que les autres : ici un diable, plus loin, une chinoise, dans un petit groupe là-bas, un mendiant, une reine égyptienne – peut-être Cléopâtre! – et un Indien. C’est un rassemblement de toutes les nations, de tous les âges et de toutes les classes. L’hôtesse souhaite la bienvenue et propose une danse, la « Boulangère ». Tout le monde acquiesce et les musiciens s’ébranlent. La joie et la musique tourbillonnent avec les couples, sous l’œil bienveillant des aînés. Après la « Boulangère », se succèdent un quadrille et un « Brandy ». On est vraiment gai parce qu’on s’amuse franchement. Les vieux assis un peu à l’écart, ressassent leurs souvenirs : « Te souviens-tu quand on allait veiller chez Untel? Là on avait du plaisir! » Un autre fait écho : « Oui, dans notre temps, on avait du plaisir! » La danse prend fin et on décide de jouer aux cartes. On joue à « la Poule », au « Rummy » ou au « Coeur », suivant les groupes. On s’amuse ferme jusqu’à ce que la maîtresse de maison vienne interrompre les joueurs en leur rappelant que demain, c’est le Mercredi des Cendres et qu’il faut réveillonner avant minuit. »

Étant donné que je n’ai jamais eu beaucoup d’ordre, la première feuille se termine sur ces mots : « La table est dressée dans la grande cuisine dont elle occupe le centre. Une nappe immaculée courre d’un bout à l’autre de la table, recouverte des vingt-deux couverts et des plats appétissants… »  Et ça s’arrête là! J’ai perdu la deuxième feuille.

Ma tante Thérèse et un ami, dans les années 40. Ils avaient interchangé leurs vêtements! (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Ma tante Thérèse et un ami, dans les années 40. Ils avaient interchangé leurs vêtements et elle s’était dessiné une moustache! (Coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Quand j’ai rédigé ce texte, j’ai sûrement brodé quelque peu sur le thème du Mardi gras. J’essayais toujours d’embellir la vérité… croyant que cela me donnerait de meilleures notes. Mais dans mes souvenirs, ce dernier soir avant le Carême, maman nous envoyait nous coucher. Il y avait de l’école le lendemain, qui était le Mercredi des Cendres. Si les plus jeunes s’endormaient, il n’en était pas de même pour nous, les « moyens ». On se dissimulait pas loin de l’escalier, de façon à pouvoir regarder entre les barreaux ces joyeux personnages, lesquels étaient de plus en plus joyeux à mesure que la veillée avançait. Pour ce qui est des costumes, vraiment, les princesses étaient rares, les chinoises et les Indiens aussi. Les joyeux  fêtards  s’habillaient plutôt de vieux vêtements, parfois portés à l’envers, et ils se barbouillaient la figure de fard à joue, de farine ou de cirage à chaussure. Hommes et femmes se confondaient, les uns portant les habits des autres… c’était à qui auraient les costumes les plus bizarres! Pour écrire ma rédaction, je m’étais sans doute inspirée de lectures choisies par notre professeur, et parfois les descriptions d’intérieur de maison ou de vêtements recherchés me faisaient rêver. Lors de la vraie soirée de Mardi gras, la musique et les danses étaient cependant bien réelles, car dans la famille de ma mère, tout le monde jouait de l’un ou l’autre instrument, piano, violon, accordéon; je peux vous garantir que ça dansait et ça chantait! Des chansons à répondre, dont certaines n’étaient pas faites pour les jeunes oreilles… Mais, voilà! On n’y comprenait pas grand-chose, on se demandait même ce que les « veilleux » pouvaient bien trouver de si drôle! Et quand, à la fin de mon texte, j’évoque le goûter de fin de soirée, je m’éloigne vraiment de la réalité. Ma mère, aidée d’une de mes tantes, ne mettait pas la table comme pour un réveillon, elle servait du sucre à la crème, des galettes, du thé et parfois un petit vin maison. Ce qui est bien réel, c’est que les réjouissances devaient cesser un peu avant minuit, car alors on entrait en carême, et ça c’était sérieux!

Soirée de Mardi gras à l'école du village en 1968 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Soirée de Mardi gras à l’école du village en 1968 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

J’avais écrit je ne sais où et quand cette phrase d’une chanson que chantait Nana Mouskouri : « C’est incroyable, la mémoire, comme ça déforme la vue. Ça vous raconte une autre histoire que celle que l’on a vécue ». Plus tard, quand je fus d’âge à m’y amuser, j’ai assisté à des soirées de Mardi-gras. Je n’ai aucun souvenir ni des costumes, ni des jeux ou des danses. Dans ma mémoire, le Mardi gras, c’est ce soir où nous regardions entre les barreaux de l’escalier, évoluer les adultes qui riaient et chantaient, et qui nous faisaient un peu peur tellement ils étaient affreux, avec leurs guenilles et leurs barbouillages. Il n’y a pas à dire, la mémoire, ça nous joue des tours!

© Madeleine Genest Bouillé, 25 février 2017

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