Congés d’hier et d’aujourd’hui

Nous voilà enfin en février… petit mois court, mais parfois « rough and tough », si vous me passez l’expression. C’est curieux, dans mon jeune temps, il n’y avait pas grand monde qui pouvait se vanter d’être bilingue, pourtant on assaisonnait notre parler avec tout plein d’expressions anglaises, comme justement ces deux adjectifs, « rough » et « tough », qui étaient presque toujours accolés, sans doute pour leur donner plus de poids.

Soirée de Mardi gras à l’école du village en 1968 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Pour en venir aux congés, les étudiants du primaire et du secondaire débutent justement ce mois avec un congé. Quelqu’un me faisait remarquer ceci : « Ils sont toujours en congé!  Et dans un mois, ce sera la semaine de relâche! »  C’est certain que si on compare notre calendrier scolaire avec celui de maintenant, nous avions pas mal plus de jours de scolarité. Tout d’abord, comme je l’ai déjà mentionné, les congés de tempête n’existaient pas.  Pour fermer les écoles, il devait faire un temps « à ne pas mettre un chien dehors », et si la « maîtresse » résidait à l’école, elle pouvait recevoir les enfants qui demeuraient dans le voisinage.  Évidemment, le couvent était toujours ouvert; si parfois, en raison de la température, il n’y avait que peu d’élèves à part les pensionnaires, les religieuses donnaient des cours de rattrapage ou des périodes d’étude. La plupart de nos congés étaient définis par les fêtes religieuses; donc, après les Fêtes de Noël et du Jour de l’An, ça allait aux « Jours Gras », lesquels marquaient la fin des réjouissances hivernales. Il y a quelques jours, j’évoquais justement ces fameux « Jours Gras » devant une jeune femme dans la quarantaine, laquelle, étonnée, m’a demandé : « C’était quoi ça, des Jours Gras? »

J’ai déjà abordé ce sujet, mais il me plait d’y revenir… que voulez-vous, en vieillissant, on a tendance à se répéter, surtout que d’une fois à l’autre, il nous revient de nouveaux détails qu’on avait oubliés la fois d’avant. La vie quotidienne des gens d’autrefois était marquée par des fêtes qui étaient toutes inscrites au calendrier. On débutait l’année avec le Jour de l’An et les Rois, le 6 janvier.  Après un temps plus ou moins long selon la date de Pâques, qui varie entre le 24 mars et le 25 avril environ, venaient les fameux Jours Gras : dimanche, lundi et surtout mardi, dernier jour où tout – ou presque – était permis. Boustifaille, boisson – pas trop quand même! – déguisements, danse, la fête, quoi! Le Mardi Gras était beaucoup plus une fête pour les adultes que pour les enfants. Nous nous contentions d’assister à ces visites de personnages barbouillés, vêtus de guenilles, et qui allaient de maison en maison, riant, chantant et, à mesure que la veillée avançait, titubant plus ou moins selon la générosité des hôtes où ils avaient été reçus! Évidemment, nous profitions des friandises et pâtisseries offertes à ces visiteurs qui se comportaient parfois comme de vrais enfants.  Les réjouissances devaient se terminer à minuit tapant! Car il fallait être à jeun depuis minuit pour communier à la messe du Mercredi des Cendres… célébration où le prêtre, plus sérieux que jamais, nous rappelait d’une voix grave que « nous sommes poussière et que nous retournerons en poussière »!

Le Mardi-gras à la campagne, illustration de Edmond-J. Massicotte. Bibliothèque et Archives Canada/MIKAN 2895476.

Et alors nous entrions en Carême. Ce temps liturgique qui évoque les 40 jours que Jésus passa dans le désert pour se préparer à sa vie publique, était à l’époque un temps de jeûne et de pénitences. Pénitences… mot évocateur de punitions, de sacrifices, de privations.  Un mot qui n’est plus beaucoup utilisé! Les adultes, à compter de 21 ans, devaient jeûner; le jeûne ne se pratiquait pas toujours de la même façon. Certaines familles plus « à cheval sur les principes » exagéraient, allant parfois jusqu’à peser leur assiette, le poids du repas principal ne devant pas dépasser celui des deux autres repas ensemble. Selon les sermons du curé, lesquels n’avaient pas tous la même notion du mot « sacrifice », et selon les familles où on avait la conscience plus ou moins étroite, on s’imposait des privations qui étaient parfois sévères. Pour nous, les enfants, il était recommandé de faire des sacrifices.  On nous le rappelait assez souvent, merci! On nous exhortait à assister à la messe en semaine, bien entendu si nous demeurions assez près de l’église. Il était conseillé de rendre de petits services à la maison, comme d’aider les plus jeunes frères et sœurs; la corvée de pelletage étant dévolue aux garçons de même que celle de la vaisselle était réservée aux filles! « Chacun son métier », comme disait ce cher Alphonse Daudet à propos de la chèvre de Monsieur Seguin!

Dans les dernières années où ma mère vivait, je passais mes lundis avec elle et elle me racontait les coutumes d’autrefois. À propos des privations du Carême, elle m’avait confié ceci : « Nous n’étions pas riches, aussi je ne vois pas pourquoi j’aurais privé ma famille de nourriture, déjà que nous n’en avions pas trop. » Pour ce qui était des bonbons, nous n’en avions pas à la maison, sauf de temps à autre, les jours de fête ou quand papa venait en congé et qu’il apportait des friandises. Inutile d’ajouter qu’il n’y avait pas de congé d’école durant le Carême. Même au couvent, où quand nous recevions la visite de la Mère Supérieure provinciale ou générale, nous avions droit à un congé qui s’ajoutait quelque part dans le calendrier. Quand ces visites avaient lieu durant l’hiver, le congé viendrait rallonger les vacances de Pâques ou le congé de l’Ascension. Vraiment, il était long l’hiver!  Heureusement qu’il y avait la patinoire, les glissades, les bancs de neige pour faire des forts et… de beaux glaçons à décrocher du bord des toits!

Patinoire Johansen, 1956.

© Madeleine Genest Bouillé, 2 février 2018

Soirée de Mardi gras

Vous souvenez-vous du Mardi gras? Évidemment, ça dépend de l’âge que vous avez. Pour ma part, j’ai des souvenirs de cette soirée de veille de Carême qui remontent très loin. Quand j’étais enfant, j’avais hâte d’être une grande personne pour pouvoir m’amuser comme ces jeunes gens qui semblaient avoir un plaisir fou à se déguiser et à aller de maison en maison pour fêter le Mardi gras!

J’ai retrouvé une composition française, rédigée alors que j’étais en onzième année. Pour ceux qui ne le savent pas, c’était l’équivalent du cinquième secondaire. Tout d’abord, dans le haut de la page était inscrit la devise de l’année scolaire en cours : « Ma vie, un service! » Tout un programme! Je ne savais pas à l’époque qu’un jour je ferais partie du Club Lions dont le devise est « Nous servons »…

Le Mardi gras à la campagne, illustration d'Edmond J. Massicotte (source: Bibliothèque et Archives Canada).

Le Mardi gras à la campagne, illustration d’Edmond J. Massicotte (source: Bibliothèque et Archives Canada).

Voici donc, textuellement, ce que j’écrivais en 1957. « C’est le soir du Mardi-Gras »! Vers huit heures, les premiers visiteurs apparaissent au tournant de la route. Quelque temps après, la maison s’emplit déjà de joyeuses salutations et de rires. Les jeunes gens et jeunes filles s’interpellent et essaient de s’identifier dans leurs costumes tous plus bizarres les uns que les autres : ici un diable, plus loin, une chinoise, dans un petit groupe là-bas, un mendiant, une reine égyptienne – peut-être Cléopâtre! – et un Indien. C’est un rassemblement de toutes les nations, de tous les âges et de toutes les classes. L’hôtesse souhaite la bienvenue et propose une danse, la « Boulangère ». Tout le monde acquiesce et les musiciens s’ébranlent. La joie et la musique tourbillonnent avec les couples, sous l’œil bienveillant des aînés. Après la « Boulangère », se succèdent un quadrille et un « Brandy ». On est vraiment gai parce qu’on s’amuse franchement. Les vieux assis un peu à l’écart, ressassent leurs souvenirs : « Te souviens-tu quand on allait veiller chez Untel? Là on avait du plaisir! » Un autre fait écho : « Oui, dans notre temps, on avait du plaisir! » La danse prend fin et on décide de jouer aux cartes. On joue à « la Poule », au « Rummy » ou au « Coeur », suivant les groupes. On s’amuse ferme jusqu’à ce que la maîtresse de maison vienne interrompre les joueurs en leur rappelant que demain, c’est le Mercredi des Cendres et qu’il faut réveillonner avant minuit. »

Étant donné que je n’ai jamais eu beaucoup d’ordre, la première feuille se termine sur ces mots : « La table est dressée dans la grande cuisine dont elle occupe le centre. Une nappe immaculée courre d’un bout à l’autre de la table, recouverte des vingt-deux couverts et des plats appétissants… »  Et ça s’arrête là! J’ai perdu la deuxième feuille.

Ma tante Thérèse et un ami, dans les années 40. Ils avaient interchangé leurs vêtements! (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Ma tante Thérèse et un ami, dans les années 40. Ils avaient interchangé leurs vêtements et elle s’était dessiné une moustache! (Coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Quand j’ai rédigé ce texte, j’ai sûrement brodé quelque peu sur le thème du Mardi gras. J’essayais toujours d’embellir la vérité… croyant que cela me donnerait de meilleures notes. Mais dans mes souvenirs, ce dernier soir avant le Carême, maman nous envoyait nous coucher. Il y avait de l’école le lendemain, qui était le Mercredi des Cendres. Si les plus jeunes s’endormaient, il n’en était pas de même pour nous, les « moyens ». On se dissimulait pas loin de l’escalier, de façon à pouvoir regarder entre les barreaux ces joyeux personnages, lesquels étaient de plus en plus joyeux à mesure que la veillée avançait. Pour ce qui est des costumes, vraiment, les princesses étaient rares, les chinoises et les Indiens aussi. Les joyeux  fêtards  s’habillaient plutôt de vieux vêtements, parfois portés à l’envers, et ils se barbouillaient la figure de fard à joue, de farine ou de cirage à chaussure. Hommes et femmes se confondaient, les uns portant les habits des autres… c’était à qui auraient les costumes les plus bizarres! Pour écrire ma rédaction, je m’étais sans doute inspirée de lectures choisies par notre professeur, et parfois les descriptions d’intérieur de maison ou de vêtements recherchés me faisaient rêver. Lors de la vraie soirée de Mardi gras, la musique et les danses étaient cependant bien réelles, car dans la famille de ma mère, tout le monde jouait de l’un ou l’autre instrument, piano, violon, accordéon; je peux vous garantir que ça dansait et ça chantait! Des chansons à répondre, dont certaines n’étaient pas faites pour les jeunes oreilles… Mais, voilà! On n’y comprenait pas grand-chose, on se demandait même ce que les « veilleux » pouvaient bien trouver de si drôle! Et quand, à la fin de mon texte, j’évoque le goûter de fin de soirée, je m’éloigne vraiment de la réalité. Ma mère, aidée d’une de mes tantes, ne mettait pas la table comme pour un réveillon, elle servait du sucre à la crème, des galettes, du thé et parfois un petit vin maison. Ce qui est bien réel, c’est que les réjouissances devaient cesser un peu avant minuit, car alors on entrait en carême, et ça c’était sérieux!

Soirée de Mardi gras à l'école du village en 1968 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Soirée de Mardi gras à l’école du village en 1968 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

J’avais écrit je ne sais où et quand cette phrase d’une chanson que chantait Nana Mouskouri : « C’est incroyable, la mémoire, comme ça déforme la vue. Ça vous raconte une autre histoire que celle que l’on a vécue ». Plus tard, quand je fus d’âge à m’y amuser, j’ai assisté à des soirées de Mardi-gras. Je n’ai aucun souvenir ni des costumes, ni des jeux ou des danses. Dans ma mémoire, le Mardi gras, c’est ce soir où nous regardions entre les barreaux de l’escalier, évoluer les adultes qui riaient et chantaient, et qui nous faisaient un peu peur tellement ils étaient affreux, avec leurs guenilles et leurs barbouillages. Il n’y a pas à dire, la mémoire, ça nous joue des tours!

© Madeleine Genest Bouillé, 25 février 2017

Le Carême avant la Révolution tranquille

Le Mardi-gras à la campagne, illustration de Edmond-J. Massicotte. Bibliothèque et Archives Canada/MIKAN 2895476.

Le Mardi-gras à la campagne, illustration de Edmond-J. Massicotte. Bibliothèque et Archives Canada/MIKAN 2895476.

La veille, au cours de la soirée, il était venu tout plein de personnages peinturlurés, vêtus de costumes grotesques et loufoques, qui riaient, parlaient fort et chantaient. Les filles de la maison offraient du sucre à la crème et des bonbons aux patates, tout en essayant d’identifier les « Mardi-Gras ». Papa sortait son vin de cerise… il fallait bien recevoir cette visite rare! On nous avait envoyés au lit, mais on s’était cachés en haut de l’escalier pour regarder, au travers des barreaux de la rampe, ce spectacle inusité. C’était le Mardi-Gras! Contrairement à l’Halloween, il s’agissait plutôt d’une fête pour les adultes qui profitaient de cette occasion pour faire le plein de réjouissances quelque peu arrosées, et ce avant minuit, heure à laquelle commençait le mercredi des Cendres, le début du Carême!

Pour les jeunes comme pour les plus vieux, le Carême était un temps de pénitence et de privations qui durait quarante jours. Certaines bonnes dames, « plus catholiques que le Pape », comme on disait dans le temps, allaient jusqu’à peser leur nourriture à chaque repas. Les repas du matin et du soir ensemble ne devaient pas dépasser en poids le repas principal qui était celui du midi. Si on ajoute à cela les sacrifices de desserts, de sucreries, de boisson alcoolique pour les hommes, et de bien d’autres choses encore, selon l’esprit de mortification des bonnes gens de l’époque, quand la fête de Pâques arrivait, c’était dans tous les sens du terme, une vraie résurrection!

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Église Saint-Joseph, 1958.

Les enfants étaient aussi fortement invités à faire des sacrifices. Cela pouvait varier, allant de l’assistance à la messe en semaine, si on ne demeurait pas trop loin de l’église, au partage des tâches dans la maison pour les filles. Pour les garçons, les bonnes actions allaient du remplissage de la boîte à bois au pelletage de l’entrée, et de bien d’autres choses, surtout si on vivait sur une ferme. L’important pour qu’il y ait « sacrifice » était justement le fait d’accomplir une tâche particulièrement détestable ou de se priver d’une chose à laquelle on tenait beaucoup. Au couvent, les pensionnaires étaient invitées à aller prier à la chapelle dans leurs temps libres, tandis que pour les externes, des visites à l’église nous étaient fortement conseillées, ce que nous faisions parfois après les cours. Je dois avouer cependant que la piété n’était pas toujours au rendez-vous. Ainsi, un beau jour, avec quelques amies, nous avions décidé de nous amuser un peu au cours de cette visite. Nous croyant seules dans le lieu saint, il nous prit l’envie de faire le chemin de croix, mais à l’envers… imaginez nos fous rires! Les plus téméraires voulant en rajouter entreprirent de monter dans la chaire, endroit interdit entre tous! Malheureusement, à l’époque, il y avait souvent des bonnes dames qui venaient prier à l’église. Notre méfait fut donc découvert et rapporté aux religieuses, lesquelles nous réprimandèrent assez sévèrement… nul besoin de vous dire qu’il n’y eut pas de récidive!

Mes grands-parents, Blanche et Tom, endimanchés pour aller à l’église.

Mes grands-parents, Blanche et Tom, endimanchés pour aller à l’église.

À la fin de cette longue période de jeûne et de mortifications, venait la Semaine Sainte avec les longs offices religieux, qui étaient alors tous en latin. Les trois premiers jours de notre congé de Pâques se passaient à l’église pour une bonne partie. Et enfin arrivait le dimanche de Pâques, la fête tant attendue! Chez nous, on chantait sur l’air de l’Alleluia pascal : « Alleluia! Le Carême s’en va. On mangera plus de la soupe aux pois, on va manger du bon lard gras. Alleluia! » Nous, les enfants, on remplaçait le « bon lard gras » par du « bon chocolat »… tellement plus appétissant! Qu’elles étaient bonnes, les friandises quand ça faisait quarante jours que nous en étions privés!

© Madeleine Genest Bouillé, 1er mars 2016