À mon Ami

216Comme ça fait longtemps que je suis venue m’asseoir à tes pieds. Tu me manques. Je m’ennuie de ces jours où, gris et silencieux, tu sembles attendre l’orage. C’est que tu es tellement changeant! D’un bleu vibrant à certains matins, presque mauve à d’autres moments. Parfois tu chuchotes si discrètement, on dirait que tu as peur de déranger;  tandis qu’aux jours de grandes marées, tu roules, mugis, déferles… écumant de folie. Qui crois-tu donc effrayer? Certes pas les goélands qui t’accompagnent de leurs cris, comme des commères : «  C’est ça, vas-y! Montres-leur qui est le boss… depuis le temps qu’ils te prennent pour n’importe quoi, même pour un dépotoir… » Il faut craindre la colère du juste, dit-on! Moi, je t’aime même quand tu es enragé et que tu montes… jusqu’à me laisser à peine un petit coin de grève où je peux te regarder cracher ta fureur, humble, recueillie, émerveillée devant ta puissance.

automne 2015hiver 2016 076Été comme hiver (quand mes fenêtres ne sont pas gelées), c’est vers toi que se porte mon premier regard encore ensommeillé. Le soir, tu es le dernier à qui je dis « Bonne nuit! » et à toute heure du jour,  tu es le témoin de ma vie. Quand ça va bien, je te fais partager ma joie, quand ça va mal, c’est aussi vers toi que je tourne les yeux. Tu es  mon confident. Les autres t’appellent « Saint-Laurent »; moi, je t’appelle « mon Ami »… peut-être le seul qui ne m’a jamais fait défaut.

Tu es toujours là, immuable… même si tu changes de visage cent fois par jour.  Même si l’hiver tu te caches sous une couverture glacée, tu es là quand même. Le soir, quand je me promène, je t’entends murmurer et choquer tes vagues contre les blocs de glace.  Quand le moment sera venu, je le sais, tu vas briser toute cette carapace et, tu vas sortir de là, triomphant. Je serai là pour participer à ta libération, j’irai te retrouver et, ensemble, nous pleurerons de joie!

014Alors, nous entreprendrons une autre « belle saison », avec des jours bleus et d’autres gris, avec des soirs roses ou dorés, avec la chanson de tes vagues pour m’éveiller le matin et pour me bercer la nuit. J’ai besoin de toi. Tu fais partie de ma vie. Tu délimites mon horizon, ce qui me fait dire que si je te perds… je perds le nord!

IMG_20160708_0013 (2)Jadis, durant les beaux jours d’été, je te rejoignais en chaloupe et, l’un portant l’autre,  nous longions la côte, tout le long de ce coin de pays qu’on appelle Deschambault, et dont tu es le seigneur incontesté.  C’est par toi que sont venus les premiers arrivants; c’est ta fougue et tes rapides qui les ont  fait débarquer ici… c’est sûrement à cause de toi qu’ils ont bâti ce petit village. Et à vivre près de toi, leurs descendants ont fini par te ressembler un peu : fiers, indépendants, n’aimant pas brusquer le cours des choses… n’aimant pas être dérangés. Tout comme toi, ils sont patients, persévérants, et ils aiment leur liberté. Même dans leurs mots de tous les jours, on retrouve ton influence, par exemple « on monte » à Montréal ou « on descend » à Québec!

photos jacmado 080806 094Depuis plusieurs générations, beaucoup de gars d’ici ont vécu avec toi, de toi. Ils ont remonté ton cours jusqu’à la tête des Grands Lacs; ils l’ont descendu jusque dans le Golfe.  Ils t’ont vu dans tes bons comme dans tes mauvais jours, ils ont appris à connaître tes écueils, tes hauts fonds, tes rapides. Sous les pluies glaciales de novembre, quand tu te confonds avec le ciel, dans la même grisaille, ils soupiraient après le foyer… Pourtant, chaque printemps, ils te revenaient. Ceux qui ont ainsi vécu près de toi de longs mois pendant plusieurs années ne t’oublieront jamais! Même pour ceux qui ont mis pied à terre depuis longtemps, tu demeures le seul horizon, comme tu es aussi le mien, toi, mon ami le Saint-Laurent!

© Madeleine Genest Bouillé, 28 juillet 2016

(D’après un texte paru dans le Journal-souvenir du 275e, en 1988)

Reflets

Arbres, maisons, reflets verts, bleus, blancs,

Jeux d’eau calme, miroir déformant…

Graffitis roses sur la pierre des rochers

En désordre,  sur la grève éparpillés…

Envers du ciel, envers du décor

Dessin qui s’effiloche sur les bords.

Reflet changeant qui vient mourir à nos pieds,

Dans un soupir à peine exhalé.

Au gré de la lumière… au gré du vent,

Avec la marée qui monte ou qui descend.

 

© Madeleine Genest Bouillé, 8 juillet 2016

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J’écoutais au bord de l’eau… 2e partie

Voici la suite de ce que j’ai entendu un matin de juillet…

« J’ai dit que j’étais une chaloupe construite surtout pour la chasse aux canards. Le jour de l’ouverture de la chasse – surtout ce jour-là! –, je passais presque toute la journée, de l’aube jusqu’au crépuscule, dans la cache au large. On revenait au bord de temps à autre,  mettre à l’abri le trop plein de canards, car on ne l’a jamais dit, mais on dépassait souvent  les quotas permis. C’était quelque chose, le jour de l’ouverture! Et que dire de tout ce qui précédait… il fallait préparer les armes, les munitions, les appelants et plein d’autres détails, ça ne finissait plus! Et ces interminables palabres! Les chasseurs se remémoraient les « ouvertures » passées, les chasses incroyables qu’ils avaient faites jadis, les températures les plus propices comme les pires qu’ils avaient connues. Mais moi, les jours de chasse, je me sentais vraiment utile. Mes hommes étaient confortablement installés, je n’étais pas versante, ils pouvaient bouger à l’aise en faisant attention, quand même ce n’était pas le plancher des vaches.

©Coll Madeleine Genest chasse

Au temps de la chasse, il peut survenir bien des choses… dépendamment de la température, des chasseurs ou encore des gardes-chasses, c’est selon. Mon constructeur était un chasseur téméraire, ne craignant ni les fortes pluies d’automne, ni le déchaînement des vagues par gros temps. Il connaît le fleuve comme le fond de sa poche. Il chassait avec cœur et courage, comme si la subsistance de sa famille en dépendait, et prenait parfois certains risques…

Vraiment, il préférait chasser par mauvais temps. D’une certaine façon, cela lui rappelait sans doute les tempêtes qu’il avait connues sur les Grands Lacs alors qu’il était marin. Toujours est-il, qu’un de mes premiers automnes, un bon matin, ou plutôt une bonne nuit, car le jour n’étais pas levé et avec ce ciel couvert, il ne se lèverait pas de sitôt, il décida que c’était le moment idéal pour aller chasser! Pour tout dire, il restait encore quelques jours avant l’ouverture officielle et je savais aussi bien que lui que c’était illégal. Mais enfin, nous étions jeunes et pas peureux! Le vent du « nordet » fouettait les vagues et me faisait danser comme un bouchon de liège. Mais l’homme qui me menait avait la poigne solide et savait éviter les rochers qui affleurent devant le cap, où à cette époque, il lui arrivait de s’installer pour chasser. Malgré ou peut-être à cause du mauvais temps, ce fut une des meilleures chasses que nous avons connues.

Les volatiles pas méfiants se jetaient au milieu des canards de bois, comme s’ils avaient été invités à une grosse fête. Une vraie chasse miraculeuse, je vous dis! Mais, comme les premières lueurs de l’aube se glissaient à l’horizon au travers de la brume épaisse, on entendit un bruit de moteur qui semblait venir vers nous. Évidemment, il pensa tout de suite aux gardes-chasses. Vite il ramassa ses canards artificiels et on revint vers le cap… à la rame, le plus silencieusement possible. Le bruit de l’autre chaloupe s’approchait quand nous avons accosté sur la grève, à un endroit où les arbres et arbustes étaient assez touffus pour qu’il puisse me dissimuler, tandis que lui, grimpait la côte, qui à cet endroit montait pas mal raide. Plus tard, il est revenu me chercher et nous sommes rentrés au port. Cette fois, on l’avait échappé belle!

©Coll Madeleine Genest chaloupe2

Oh oui! j’ai eu une bonne vie, mouvementée parfois, mais passionnante! J’ai vécu des étés merveilleux, j’entends encore les voix des enfants descendant la côte en criant : « On va faire un tour de chaloupe! »  Et toi qui leur disait : « N’oubliez pas vos casquettes, ni vos ceintures de sauvetage! » À vrai dire, je vous apportais l’essentiel de vos vacances d’été. Pas besoin de chalet : la maison n’est qu’à quelques encablures du fleuve. Pas besoin non plus de courir lacs et rivières, quand on a devant soi le plus beau plan d’eau qui soit au monde! Et que dire de mes automnes! Étant une chaloupe de chasse, je ne chômais pas en cette saison.

©Coll Madeleine Genest chaloupeL’hiver, mon propriétaire me montait sur la côte et me tournait à l’envers, pour que le poids de la neige et de la glace ne m’abîme pas trop. Je les trouvais longs ces hivers!   Mais enfin, arrivait ce jour où la glace, craquant de toutes parts, commençait à lâcher sur le fleuve, ce jour béni où je sentais les rayons du soleil qui me chauffaient le dos et faisaient fondre la neige qui me recouvrait. Je savais alors que le printemps était revenu. L’époque la plus éprouvante fut toujours pour moi le mois de novembre. Avec ses vents et ses températures à ne pas mettre un chien dehors… je me sentais bien seule sur la grève, et les grosses marées me malmenaient durement. J’avais hâte de remonter sur la côte pour  être en sécurité.

C’est d’ailleurs lors d’une de ces marées de fin novembre que ma vie s’est terminée. Le vent avait fait rage depuis l’aube, me poussant sans cesse sur les roches. Pendant des heures je roulai sur les cailloux, la pluie qui tombait continuellement m’emplissait comme une marmite. Durant la nuit, le vent tourna. La pluie cessa quelque temps, puis reprit de plus belle. Comme j’étais pleine d’eau, la marée montante en furie passait par-dessus mon bordage. Le poids de toute cette eau, joint aux heurts répétés sur les roches eurent raison de ma structure… J’éclatai en un rien de temps, je m’éparpillai dans les vagues. Je me rappelle avoir vu tourbillonner la planche du devant sur laquelle était écrite mon nom « Mohican II ». Puis, je ne me souviens plus de rien… »

Les soupirs s’étaient tus… Je n’entendais plus que les vagues qui venaient lécher la grève doucement. Avais-je rêvé?  Pourquoi, après tant d’années, cette planche vermoulue est-elle revenue s’échouer ici? Sans doute parce que je devais entendre cette histoire pour pouvoir la raconter.

C’est comme je vous dis, croyez-le si vous voulez!

© Madeleine Genest Bouillé, 26 mai 2016

Tiré de Récits du Bord de l’eau, 2008

J’écoutais au bord de l’eau…

C’était par un des premiers beaux jours de juillet. Un de ces matins qui laissent présager une journée splendide, ensoleillée, avec juste quelques petits nuages, comme pour briser la monotonie de tout ce bleu. J’étais assise sur une grosse roche, près du fleuve; la marée montait,  ses vaguelettes poussées par un petit vent qui les faisait chanter. Et j’écoutais…

J’entendais comme un soupir. Et je cherchais d’où ça pouvait bien venir. Tantôt, le léger bruit semblait venir de gauche, à d’autres moments, de droite… mais qu’est-ce que cela pouvait-il bien être? Tout à coup, le soupir s’enfla et en même temps le vent devint plus fort. Le soupir devint voix et, chose incroyable, cette voix me semblait provenir d’un vieux bout de bois qui traînait sur la grève.

Et voici ce que j’ai entendu en ce matin de juillet…

« Tu ne te souviens pas de moi; évidemment, j’ai tellement changé… il ne reste de moi que cette vieille planche et quelques clous. Il est loin le jour où j’ai été apportée ici sur la grève, toute neuve, fraîchement peinte en vert. Je devais absolument porter cette couleur, car vois-tu, je n’étais pas seulement une chaloupe de promenade, non, je servais aussi – surtout devrais-je dire – pour la chasse aux canards, l’automne. Comme j’étais pimpante alors! Les beaux jours d’été, j’avais une manière de me balancer fièrement sur l’eau à laquelle vous ne pouviez pas résister. C’était comme une invitation. Nous en avons fait des promenades ensemble, toi, lui, les enfants… vous étiez ma famille, la seule que j’ai connue.

chaloupeMais commençons par le commencement. Celui qui m’a mise à l’eau a d’abord choisi deux belles planches de pin, les plus belles, qu’il conservait justement dans son hangar en prévision de ma construction. Le chantier était dehors, en avant du hangar. Il attacha ensemble le bout des planches à ce qui devait être la pince, puis installa la planche qui fermerait l’arrière. Il arrosait le bois abondamment pour permettre aux planches de s’assouplir et ainsi donner à la chaloupe sa belle forme arrondie. Puis il mesura, cloua, scia, rabota… tempêta un peu, beaucoup parfois, quand ça n’allait pas à son goût. Mais il recommençait, mesurait de nouveau, préparait ses morceaux pour le fond, les sièges, les bordages. Comme il avait toujours plusieurs choses à faire en même temps, il y avait des jours où j’attendais en vain qu’il daigne s’occuper de moi. Mais petit à petit, j’ai commencé à prendre forme, seize pieds : juste la bonne longueur; trois sièges, dont celui d’en arrière qui se prolongeait sur les côtés. Un cran à l’arrière pour faire tenir le moteur,  les tolets solidement installés pour  les rames. Et enfin, la peinture. Un vert pas trop vif, car il faut que la chaloupe se confonde avec les branchages de la cache.

IMG_20160524_0001Vint enfin le jour où l’on m’a descendue sur la grève; puis, profitant de la marée montante, lui et ses fils m’ont poussée à l’eau. Quelle sensation extraordinaire! Je n’oublierai jamais cela.  Je flottais… je me berçais sur l’eau, comme j’étais heureuse! Je voyais au loin dans le chenal naviguer des bateaux auprès des quels j’avais l’air d’une coquille de noix, mais que m’importait! Il emmena d’abord les garçons faire un tour, ils étaient habitués et savaient se tenir à bord, bien assis chacun à la place qui lui était assignée. Le lendemain, c’était encore une belle journée. Ce fut ton tour d’essayer la nouvelle chaloupe avec la petite dernière. Elle avait à ce moment-là un peu plus d’un an si je me rappelle bien. Elle se tenait près de toi, très droite. Et nous voilà partis! On a d’abord longé la côte d’assez près, puis pointant vers le large, on fila… Je répondais bien aux manœuvres, et j’avais un bon conducteur. Quelle belle promenade! Depuis ce jour, la petite a toujours adoré aller sur l’eau par les beaux jours d’été, et aussi en automne. Quand elle a commencé à peindre, elle disait que ça l’inspirait; son génie créatif puisait sans doute dans ces balades entre ciel et eau l’espace dont il avait besoin pour s’épanouir.

J’ai dit que j’étais une chaloupe surtout construite pour la chasse aux canards… Je raconterai donc la suite de mon histoire une autre fois! »

© Madeleine Genest Bouillé, 24 mai 2016

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Parties de plaisir…

Si on en juge par certaines photos, la vie autrefois n’était pas aussi austère qu’on le croit aujourd’hui. Il n’y avait pas de télévision, pas de téléphone intelligent, moins de loisirs organisés, mais les gens profitaient de tout ce que chacune des saisons leur offrait pour se distraire et s’amuser. L’hiver dernier, j’ai publié des photos de sports d’hiver; au printemps, il y avait les parties de sucre. J’ai sélectionné cette fois quelques photos d’été appartenant à une amie, une grande sœur presque, qui était née en 1923.

plaisirs d'été 1 @ coll. privée Mado GenestDeux des plus vieilles photos datent de 1934. Marie-Paule, la propriétaire de la photo, porte un drôle de béret à rayures. Sauf pour les vêtements, qui diffèrent quelque peu, la photo avec le petit garçon au ballon aurait pu être prise l’été dernier… C’est la même grève, au bord du même fleuve, et je connais des jeunes qui, par les jours de grande chaleur,  même s’ils ont une piscine, ne demandent pas mieux que de se retrouver au bord de l’eau, pour ramasser des coquillages, lancer des cailloux à l’eau en essayant de faire plusieurs ricochets!

plaisirs d'été 2 @coll. privée Mado GenestAu retour de cette équipée, ils ne manquent jamais d’arrêter manger une glace à la Crémerie. Quand nous avions été sages, il nous arrivait aussi de recevoir un cornet de crème glacée, que nous dégustions avec une joie sans pareille!  Les saveurs étaient moins variées que maintenant : vanille, fraise, érable et chocolat; moi, je préférais celle à la fraise. La photo du petit garçon a été prise au magasin de madame Adrienne Courteau-Savard, (au 208, chemin du Roy); elle vendait des friandises et des liqueurs douces. Et on dit que les temps changent…

plaisirs d'été 3 @coll. privée Mado GenestSur la troisième photo, Marie-Paule, alors âgée de 11 ans, est à gauche de la photo. Elle pose fièrement avec sa cousine, dans sa plus belle robe. On prenait moins de photos autrefois, alors quand on avait la chance de se faire photographier, généralement, on mettait les vêtements du dimanche et, face au soleil, on arborait son plus beau sourire…Une photo, c’est quelque chose qui dure! Celle-ci a quand même 82 ans!

 

plaisirs d'été 4 @coll. privée Mado GenestJ’aime beaucoup les photos suivantes, prises en 1940. Marie-Paule avait à l’époque son propre Kodak. Les photos ont été prises la même journée, si j’en juge par les vêtements.  Sur l’une des images, il est écrit « Partie de plaisir ». Les filles ont chacune une fleur dans les cheveux. C’était peut-être l’anniversaire de l’une d’elle…

 

 

plaisirs d'été 5 @coll. privée Mado GenestAu temps jadis, quand on voulait canoter, il fallait savoir ramer. La photo est prise de la grève. On voit au loin, une des « pointes » du bas du village. Jadis, il y avait trois pointes, chacune séparée par un ruisseau qui se jetait dans le fleuve. Évidemment, il n’y avait pas encore de constructions à cet endroit, qui était inondé à chaque printemps. Elles étaient quand même robustes, ces rameuses! Peut-être chantaient-elles « Partons la mer est belle »

 

plaisirs d'été 6 @coll. privée Mado GenestNul doute que nos belles de 1940 ont dû faire un pique-nique en revenant du fleuve. Le mobilier de jardin était plutôt rare, à part parfois un hamac, des balançoires à corde et quelques chaises de parterre. On était moins exigeant à cette époque. On étendait une nappe sur le gazon et s’il ventait, on mettait quelques roches aux quatre coins. On servait des sandwiches, des radis et des concombres du jardin, le repas était peut-être agrémenté  de liqueurs douces ou à tout le moins d’une bouteille de limonade ou de thé froid. Les jeunes filles devaient avoir confectionné des biscuits ou des gâteaux… Elles avaient toutes suivi les cours d’Économie Domestique au couvent! Pour remplacer la petite marche de digestion, pourquoi pas une promenade en voiture à cheval? Elles savaient toutes conduire, et il n’y avait pas grand risque d’accident!  Quand je regarde cette photo, il me semble entendre le rire de ces belles jeunesses, rythmé par le pas du cheval. Vraiment quelle belle finale pour « une partie de plaisir »!

© Madeleine Genest Bouillé, 10 mai 2016

Vent de printemps

photos jacmado 080806 108Dans notre beau village, c’est bien simple, il vente tout le temps! Du plus loin que je me souvienne, le matin, quand on regarde dehors, ce n’est pas pour demander « Est-ce qu’il vente ?», mais bien plutôt, « De quel côté est le vent? ». Et le printemps étant par définition, tout comme l’automne, une saison de transition, de changement, le vent en est  l’élément essentiel.

Inondations de juin 2015.

Inondations de juin 2015.

J’aime le vent, quand il s’amuse avec le fleuve, lui donnant du mouvement, du relief, de la couleur. Ses eaux passent du gris clair au bleu foncé, en passant par le turquoise, avec des vagues crêtées de blanc. Je ne me lasse pas de contempler ce spectacle… Mais il arrive que le vent devienne méchant. Par exemple, quand il se déchaîne et qu’il est accompagné de pluies torrentielles, comme ce que nous avons connu en juin de l’année dernière. Nous ne pouvons alors rien faire de plus qu’attendre et espérer que cette tempête ne dure pas trop longtemps, et surtout que les dommages ne soient pas trop graves. Depuis des siècles, les humains ont voulu dompter la nature et la soumettre à leurs lois; ils ont tellement bouleversé la terre et l’atmosphère, il était inévitable qu’un jour, les éléments se rebellent et, en quelque sorte, se vengent. On nous dit qu’il est encore temps de limiter les dégâts… Ça va prendre plus que de la bonne volonté!

En temps normal, j’aime le vent du printemps; c’est la nature qui fait son grand ménage. Elle balaie les feuilles mortes oubliées, les aiguilles de l’arbre de Noël qui parsèment la cour depuis la fonte des neiges, émaillées ici et là de quelques glaçons argentés qui brillent au soleil. Dame Nature, munie de son super aspirateur, ramasse toutes les traîneries : « cocottes » de pins, branchettes, plumes d’oiseaux, débris de nids tombés des arbres, bouts de papier, un bouton… une clé perdue un soir d’automne où il faisait un grand vent froid et qu’on avait les doigts gelés!

216Il est parfois un peu trop frais, ce vent du printemps, soit qu’il nous vienne du nordet –  ma mère disait ironiquement : « Le vent de nordet, de quelque côté qu’il vienne, il apporte toujours du mauvais temps! » ou qu’il vienne du nord et charrie des restes d’hiver. Mais c’est un bon vent, dérangeant à certains moments, bruyant, mais sain. Comme on dit, « il brasse  la cage »!  Il remet les choses (et les gens) à l’endroit. Comme un vrai grand ménage printanier.

photos jacmado 080806 112 (2)J’ai souvent dit – à chaque printemps, je crois – combien j’aime cette saison. Le printemps, c’est le seul politicien qui tient ses promesses; il nous promet qu’on s’en va vers le beau temps, le soleil, l’été, et voyez : beau temps, mauvais temps, les bourgeons ferons des feuilles, les fleurs et les plantes de toutes sortes pousseront, les oiseaux resteront avec nous tant que ne sera pas venu le moment prévu pour le départ. Le printemps porte en lui tous les espoirs; même s’il nous décoiffe un peu, vivons chacun des jours qu’il nous offre comme un cadeau du ciel!

© Madeleine Genest Bouillé, 3 mai 2016

Mon village

IMG_20160428_0004Mon village m’appartient. Il n’appartient pas qu’à moi, c’est bien sûr. Mais j’y suis attachée et je crois que rien ne pourrait m’en défaire. J’ai toujours vécu à Deschambault. Toutes ces années, ce sont autant de matins, de couchers de soleil, de clairs de lune. Des printemps fous, des étés odorants, des automnes lumineux, des Noëls magiques et des hivers emmitouflés. Chaque événement de ma vie est inscrit dans le décor de ce village; c’est le théâtre où s’est déroulée mon histoire et c’est ici que je voudrais qu’elle se termine.

Je suis née à Deschambault et j’y ai des racines. Pas du côté paternel cependant. À l’inverse du vieux dicton qui disait « Qui prend mari, prend pays », c’est mon père qui, en prenant épouse, y a pris aussi pays! Mes racines dans ce village me viennent de la famille de ma mère, alors qu’en 1774, Augustin Petit partait de Cap-Santé pour venir s’établir à Deschambault avec son épouse Marie-Josèphe Godin. Le 20 août 1799, son fils Nicolas épousait Angélique Marcotte en l’église de Deschambault, et depuis ce jour, la famille Petit a tenu « feu et lieu » comme on disait alors, dans notre patelin. Dans un précédent grain de sel, où je parlais de mes ancêtres, j’ai mentionné que ma grand-mère maternelle, Blanche Paquin avait épousé son cousin Edmond Petit en 1903. On sait que la famille Paquin est l’une des familles-souche de Deschambault. L’ancêtre Nicolas avait d’abord épousé Marie-Anne Perreault de qui il a eu plusieurs enfants. Devenu veuf, il s’est remarié à Thérèse Grosleau; c’est donc de cette deuxième épouse que descend notre parentèle du côté Paquin. Autrefois à Deschambault, l’arbre des Paquin portait plusieurs branches; tenez, en 1900, on comptait dix-sept familles portant ce nom, dont plusieurs n’étaient apparentées que du coin gauche de la fesse gauche. C’est vous dire! À cette époque, on retrouvait beaucoup de familles portant le même nom, en plus des Paquin, il y avait les Gauthier, les Mayrand, les Delisle, les Gariépy, et combien d’autres. Souvent, on identifiait les familles du même nom, en y ajoutant le prénom de l’ancêtre, ou encore on donnait des surnoms. Ah! C’est qu’il y en avait des surnoms! Certains étaient parfois cocasses : Minou, Mignon, Cârisse, La Blague, La Palette, La Misère. Il serait bien difficile aujourd’hui de retrouver l’origine de tous ces « petits noms ».

Photo de Fernand Genest, 1977.

Photo de Fernand Genest, 1977.

Mon village est vieux. Mieux que vieux, je dirais qu’il est vénérable. Tout le monde sait – ou doit savoir – que tout a commencé par une seigneurie concédée en 1640,  puis une autre un peu plus tard, puis en 1713, c’est enfin devenu une paroisse. C’était bien avant qu’on parle de municipalité. Cette désignation est venue plus tard, avec les Anglais.  Après que les habitants eurent défriché toutes les terres longeant le fleuve, ils ont ouvert un deuxième, puis un troisième, puis un quatrième rang… peut-être bien aussi un cinquième, je ne sais plus.  Ces rangs ont fini par devenir une paroisse, Saint-Gilbert, puis d’autres paroisses ont été fondées à mesure que les bois reculaient pour faire place aux maisons des colons.

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Photo de Patrick Bouillé, 2015.

Beaucoup de vieilles maisons témoignent de la vie autrefois. Et si on compte maintenant plusieurs nouvelles familles, il demeure que les noms des anciens sont encore bien vivaces, même si les descendants n’habitent pas toujours sur le bien des ancêtres.  Comme dans la plupart des vieux villages, de nouvelles rues ont été tracées et de nouvelles résidences y ont été construites. C’est bon qu’il y ait du sang neuf, ça empêche de s’étioler.  L’important, c’est la vie qui continue avec les enfants qui vont à l’école, qui déambulent à vélo durant la belle saison et qui, l’hiver venu, construisent des bonhommes de neige qui saluent les passants!

Si mes aïeuls revenaient, ils seraient étonnés et sans doute aussi amusés de voir le nombre toujours croissant de touristes qui débarquent sur le cap Lauzon chaque été, et même en automne. Ces gens provenant de tous les coins de la planète – comment une planète ronde peut-elle avoir des coins?… Mais passons! Je disais donc que ces gens venus d’un peu partout viennent admirer le fleuve, la rue de l’Église et le magnifique point de vue qu’on a justement du haut du cap.  En fait, il n’est pas très haut ce cap. C’est surtout cette façon qu’il a de s’avancer dans le fleuve comme par exprès, pour faire admirer les bâtisses anciennes qui y sont situées, comme une coquette qui veut attirer l’attention.

Église Deschambault - Extérieur - nb - 010K1 845Autrefois, le cap était couvert de pins qui formaient  comme un rempart faisant  face aux grands vents qui s’engouffrent du nordet et qui font gronder les vagues sur les cailloux de la grève.  Quand ces vents s’accompagnent de pluie ou de neige, c’est une vraie furie! C’est alors qu’on les trouve accueillantes comme jamais, nos chères vieilles bâtisses en pierre : l’église, le couvent, les vieux presbytères sans curé…Du temps de ma mère, le cap, c’était le lieu de rendez-vous du dimanche après-midi. Plusieurs vieilles photos de l’album de famille montrent de joyeux groupes de filles et de garçons endimanchés posant sur le cap. Qu’ils ont l’air heureux ces belles jeunesses des années trente! On pouvait paraît-il aller cueillir des framboises, des mûres, faire des pique-niques, se promener tout au long de petits sentiers tortueux et même descendre sur la grève.  L’autre endroit de prédilection des jeunes du village était le quai, là encore, maintes photos rappellent les beaux moments  de cette époque.

Photo de Patrick Bouillé, 2016.

Photo de Patrick Bouillé, 2016.

Il y a toujours un quai; on peut aller s’y promener et admirer la vue incomparable qu’on a de la petite rue Saint-Joseph et du cap Lauzon avec ses édifices séculaires. Et sur le cap,  même s’il n’y a plus de grands pins pour retenir le vent, on a retracé les sentiers d’autrefois, on les a bordés de fleurs. Alors les amoureux d’aujourd’hui peuvent, comme jadis mes parents, se conter fleurette en admirant les splendeurs que leur offre la nature.  Il y a même un escalier pour aller près du fleuve, avec des paliers qui permettent de souffler quand on n’est plus aussi alerte et qu’on veut se ménager.

photos jacmado 270809 149Mon village m’appartient, mais je lui appartiens également. Je l’aime tout le long et tout le tour. J’aime la vieille route maganée qui passe à côté de chez moi et où je me promène par les beaux jours. J’aime le murmure de la rivière, les champs qui changent de toilette au gré des saisons. Et j’aime le fleuve forcément. C’est lui qui donne le ton, lui qui dessine le relief, qui met la couleur, le mouvement. La route principale chemine près du fleuve sur la plus belle partie de son parcours, soit qu’elle le surplombe ou qu’elle le frôle; les deux ne se quittent jamais bien longtemps. Quel que soit l’endroit où vous habitez à Deschambault, le fleuve n’est jamais loin.  Vous ne le voyez peut-être pas, mais souvent vous le sentez et les goélands qui font la course en criant jusqu’au bout des terres, annoncent sa présence.

Je le dis parce que j’en suis convaincue : même si j’avais la possibilité de faire le tour du monde,  je sais que le seul endroit où je veux vivre, c’est dans ce village qui m’a vu naître et grandir, qui a abrité ma jeunesse, mes amours, ma famille, et qui bercera, je l’espère,  ma vieillesse jusqu’à la fin!

(Paru dans Récits du Bord de l’eau, 2008.)

© Madeleine Genest Bouillé, 29 avril 2016

De poèmes en Histoire…

photos jacmado 270809 162Si Deschambault est aujourd’hui salué surtout par maints photographes et artistes en arts visuels, il a jadis inspiré plusieurs auteurs. D’abord, Albert Ferland, auteur québécois né en 1872, et qui s’est fait connaître par ces œuvres : Mélodies poétiques, publié en 1893, Femmes rêvées, en 1899 et plusieurs fascicules, intitulés Le Canada chanté, entre 1908 et 1910. Dans un poème intitulé Visage du Pays dans l’aube, dont je cite un court extrait,  ce poète et dessinateur autodidacte, chante les beautés du fleuve, entre Deschambault et Lotbinière :

Visage du pays dans l’aube, je te chante
Je vous aime, ô caps bleus qui semblez dans l’attente
Du baiser du jour clair et des reflets de l’eau;
Vers vous, bords endormis, vole ce chant nouveau.
Salut, clochers muets qui guettez la lumière,
Vous dont le jet d’étain pointe sur Lotbinière,
Et vous, gravement gris sur ce cap sombre et beau,
Surgis parmi les pins, clochers de Deschambault!…

Bernard Courteau, auteur dont la famille est originaire de Deschambault, a publié plusieurs livres sur Émile Nelligan, sa vie et son œuvre. Dans un recueil de poésie  intitulé Les Labyrinthes, publié en 1975, il dédie « à son père » ce beau poème :

Lorsque sur Deschambault, les grands vents voyageurs
Grondent dans des brouillards que les rochers grafignent
Ou que les pluies d’hiver viennent tendre leurs lignes
Entre le phare et l’aube en de vagues blancheurs

photos jacmado 270809 149Qui dérivent sans bruit vers la nuit des falaises
Mon village est navire et porte les antans
Gestes faits de sagesse, au sein de ses haubans…

Inondant la batture en buissons de feu frais,
En amont des midis mon village est forêt
Où l’enfance est feuillage et les vieux sont racines.

Vers la fin du XVIIIe siècle, Charles-Denis Dénéchaud, alors curé de Deschambault, avait composé des vers qui, d’après un critique inconnu « nous donnent une description chaste et précise  de ce beau paysage ». Le poème était écrit en latin selon une coutume du temps. Le critique mentionne que « ces vers furent d’abord assez mal traduits en français, mais que,  finalement, on les a rétablis comme suit : »

Église Deschambault - Extérieur - nb - 010K1 845Deschambault
Sur un mont escarpé que cent beaux pins couronnent
De leur feuillage épais, les ombres t’environnent.
La vapeur et les vents conduisent les vaisseaux
Sur un fleuve profond orgueilleux de ses eaux.
Sur toi, séjour heureux, souffle le doux zéphir
Pour t’orner, avec art, la nature conspire.

 Une notice suit cette page. On y apprend que « cette traduction est due à la plume intelligente de M. Jacques Paquin, prêtre, décédé en 1847 à Saint-Eustache, Bas-Canada. »

Qui était ce Jacques Paquin, prêtre catholique et auteur? Jacques Paquin, né le 8 septembre 1791 à Deschambault, était le fils de Paul Paquin, cultivateur, et de Marguerite Marcot.  Ma recherche m’a appris que c’est dans une famille de cultivateurs que Jacques  a passé toute son enfance. Son père était aussi sacristain. Le jeune Jacques ayant exprimé à ses parents son désir de devenir prêtre, en bons catholiques, ceux-ci ne s’opposent pas à ce projet. Il est donc ordonné prêtre en 1814 et en 1815 il obtient la cure de Saint-François du Lac et de la mission d’Odanak qui y est rattachée. Plus tard, on le retrouve curé à Saint-Eustache durant les troubles de 1837.

Photo: Christopher Chartier Jacques 2009, © Ministère de la Culture et des Communications.

Photo: Christopher Chartier Jacques 2009 © Ministère de la Culture et des Communications.

Jacques Paquin est l’auteur d’une brochure intitulée Journal historique des évènements arrivés à Saint-Eustache, pendant la rébellion du comté du Lac des Deux-Montagnes (Montréal 1838).

Jacques Paquin,  fils de Paul, est donc apparenté aux Paquin de Deschambault.

© Madeleine Genest Bouillé, 28 mars 2016

Le fleuve nous a joué un tour!

hiver 2008 006Habituellement, à ce temps-ci, notre cher Saint-Laurent porte encore son manteau d’hiver. Et on guette les signes annonciateurs de sa libération! Que j’aime ce moment où la glace casse, soit par petites plaques, ou encore par larges bandes, et que le courant charrie ces vestiges d’hiver, lesquels se fracassent dans un bruit de tonnerre. Mais, on dirait bien que cet hiver qui a si curieusement commencé, va finir en queue de poisson, enfin, pour ce qui est du fleuve, car pour le reste, rien n’est encore définitif : aurons-nous encore des grands froids? Doit-on attendre encore plusieurs bordées de neige? Et le temps des sucres? Certains disent qu’il va être très court, Pâques étant à la fin de mars; d’autres disent qu’il va commencer très bientôt et qu’il durera aussi longtemps que d’habitude. Tout ça, ce sont des pronostics. On ne sait rien, sinon qu’on ne peut plus se fier sur le fleuve pour décréter que le printemps est arrivé!

IMG_6162Il faut dire que depuis que la navigation se poursuit tout l’hiver, le chenal étant libre, la glace « prend » beaucoup plus tard. Mais généralement, sur les battures et jusqu’au large, une bonne épaisseur de glace recouvre le fleuve jusqu’au printemps. En mars, normalement, survient la débâcle. C’est un spectacle que je ne veux jamais manquer! Fréquemment, je jette un coup d’œil par la fenêtre; tout à coup la glace se déciderait à partir. Disons que c’est le début du début du printemps… Et ça me donne le goût de chanter ce beau chant pascal : « Quand se fendront les embâcles, sous la force des ruisseaux… et que les rochers de glace laisseront jaillir les eaux… » Cette année, je n’aurai donc pas ce plaisir. Eh bien, tant pis! Même si le fleuve n’a pas de glace à charrier, on va le chanter quand même, notre beau cantique!

373Dans ce même chant qui s’intitule Pâques, printemps de Dieu, un autre couplet nous dit : « Quand reviendront les oies blanches de leur terre d’émigrés ». Si on ne peut pas se fier sur le fleuve, j’espère au moins que les oies blanches seront au rendez-vous. Le retour des oies, c’est un spectacle unique! Quand elles reviennent de leur grand voyage, on les entend bien avant de les voir. Ce cri semble venir de tous les côtés à la fois; c’est un appel à venir saluer le printemps! Puis on commence à entrevoir des points tantôt blancs, tantôt argentés, très haut dans le ciel. Et enfin on distingue les grands « V » qui remplissent l’azur en jacassant de plus en plus fort. Les oies arrivent par centaines, que dis-je, par milliers, puis se jettent dans le fleuve, sur les berges, dans les champs encore inondés par la fonte des neiges. Elles ont besoin de refaire leur plein d’énergie, le voyage a été long et difficile… J’aime écouter leur concert. Comme la chorale à la messe de Pâques, elles chantent : « Victoire! Célébrons la gloire de Jésus Sauveur! »

photos jacmado 080806 046Toujours dans le même chant pascal, il y a aussi ce couplet qui nous promet le vrai printemps : « Quand renaîtront sur les branches, les bourgeons inespérés… Nous fêterons la revanche du présent sur le passé ». On a tellement hâte aux premiers bourgeons, si minuscules soient-ils. Les anciens avaient un dicton qui disait comme ça que, si on cueille une branche de pommier ou d’un autre arbre fruitier le dimanche de la Passion – qui est maintenant le cinquième dimanche du Carême –, cette branche qu’on aura gardée dans l’eau, fleurira le jour de Pâques. J’ai plusieurs fois fait l’expérience; il est arrivé que la branche fleurisse, d’autres fois, non. Je ne crois pas que ce soit un vrai miracle. C’est plutôt dû d’une part à la température et d’autre part, à la date où a lieu la fête de Pâques, qui comme on le sait varie entre la fin de mars et la fin d’avril.

IMG_6170Cette année, le fleuve nous a joué un tour… Bon, je ne lui en veux pas; il est mon ami depuis toujours et encore plus depuis que j’habite juste en face. Quarante-quatre ans, c’est tout un bail! Enfin, quoi qu’il arrive, mars aura trente et un jours, comme d’habitude; nous fêterons Pâques le 27 de ce mois, et nous aurons un printemps, avec des bourgeons, des oies blanches et de la tire d’érable, même si ces derniers mots ne sont pas écrits dans le chant pascal!

À bientôt pour jaser des fêtes de Pâques du temps passé.

© Madeleine Genest Bouillé, 4 mars 2016

Le temps des jeux

EnfantsjouantComme je l’ai déjà mentionné, notre famille comptait dix enfants. À l’époque où se situe cet épisode, il y avait « les grands » et « les plus jeunes », c’est-à-dire, les six derniers, dont je faisais partie, nés entre 1940 et 1947. Imaginez : cinq gamins, débordant d’énergie et d’imagination, qui s’amusaient avec tout ce qu’ils trouvaient, aussi bien au-dedans qu’au dehors de la maison. Il m’arrivait de participer à leurs jeux auxquels se joignait notre chien, Bruno, lequel se laissait habiller et photographier, sans broncher et sans rouspéter.

scenecombatTout ce que notre vieille maison recelait, y compris le hangar aussi vétuste, était utilisable pour les jeux des enfants. Tenez, jusqu’au gros tas de bois contre la maison, qu’on n’avait jamais fini de corder, et qui devenait un fort, d’où l’on pouvait surveiller au loin, c’est-à-dire au-delà de la grange, l’arrivée des Sioux. Les champs, délimités par des clôtures de perches dont il manquait des bouts, étaient à plusieurs endroits bordés de bosquets, composés surtout de cerisiers sauvages, de cenelliers et de trembles. Ils étaient de plus parsemés de grosses roches qui témoignaient que dans des temps immémoriaux, il y avait sans doute eu à cet endroit un lac ou un étang, comme en témoigne aussi la légère dépression du sol à cet endroit. Mais ce merveilleux décor était, vous en conviendrez, l’idéal pour les expéditions guerrières des pionniers contre les Sioux!

CowboysSiouxMon frère, le huitième, possédait un petit appareil photo, qu’il maniait avec déjà beaucoup d’adresse; et c’est grâce à ses albums que j’ai pu retracer maintes aventures de l’enfance et de l’adolescence de mes frères et de leurs amis. Les images où l’on voit d’abord les échanges commerciaux entre les « Visages pâles » et les Indiens, se changent très vite en scène de guerre, saisissantes de vérité! Les garçons qui participaient à ces jeux prenaient leur rôle très au sérieux, comme on peut le constater. Costumes plus ou moins typiques – on portait ce qu’on avait, bandeau garni de plumes, peintures de guerre… tout y était. Pour rendre plus réels les gestes et les expressions de leurs personnages, ils s’étaient inspirés des épisodes de la série télévisée The Lone Ranger, que mes frères allaient regarder chez leurs amis qui possédaient déjà un appareil, les chanceux! À l’époque, il était considéré comme normal que les garçons s’amusent avec des pistolets « à cap » comme on disait, pour désigner ces petits rouleaux de pétards qui « pétaient » comme une vraie arme à feu. Ces jeunes qui se tuaient mutuellement à longueur de journée durant les vacances, étaient les meilleurs amis du monde et sont devenus des adultes tout à fait pacifiques. Quelle que soit l’époque, les jeunes ont toujours aimé reproduire les gestes de leurs héros.

BrunotoutouNotre photographe avait aussi un sens de l’humour très particulier, c’est pourquoi il prenait souvent des photos de Bruno, le chien, habillé et coiffé d’un vieux chapeau de paille et posant soit avec nous ou encore avec les vieux toutous qui faisaient partie de la famille. Quelques années plus tard, il prit plaisir à créer des scènes navales qu’il photographiait sur le bord du fleuve avec des modèles réduits de bateaux qu’il avait fabriqués avec grand soin et beaucoup de patience.

orchestreAvec les années, les jeux ont évolué… Fini les films de cow-boys! Elvis Presley est arrivé et avec lui, l’époque du rock’n’roll. Combien de jeunes garçons ont alors commencé à jouer de la guitare en s’exerçant à reproduire les gestes et les mimiques de ce fameux chanteur américain! Mes jeunes frères n’ont pas échappé à cette influence et c’est alors que parmi les anciens cow-boys et Indiens, quelques-uns se sont retrouvés dans un orchestre rock! Pas très longtemps, car malheureusement, les études ont dispersés les copains et l’orchestre a manqué de musiciens!

glaceQuelquefois, les gars se retrouvaient pour faire des prouesses… qui resteront dans la mémoire, grâce aux photos. Ainsi, au printemps, quoi de plus amusant qu’une promenade en chaloupe au travers des glaces flottantes, c’est pourquoi une photo les montre, juchés sur une plaque de glace, pour le plaisir… parce que déjà, on a le goût de voyager sur le fleuve et, qui sait, y gagner sa vie! Au cours de l’été, avec les amis retrouvés, on faisait encore des ballades sur le fleuve et au vieux phare de l’îlot Richelieu. Était-ce juste par fanfaronnade ou dans le but de faire une belle photo ? Mais sur une des photos, on voit trois joyeux lurons qui posent fièrement sur l’une des bouées qui balisent le chenal des bateaux. Même en noir et blanc, vous admettrez que ça fait une belle image! C’était « Le temps des jeux », immortalisé dans quatre albums de photos, et qui s’étale de 1956 à 1963.

© Madeleine Genest Bouillé, octobre 2015 (Photos de © Fernand Genest)

guitare

Mon frère, Fernand, à qui revient le crédit de toutes ces images.