La révolte des canards

Une petite folie, pour la saison de la chasse aux canards…

L’ouverture de la chasse aux canards sur le fleuve, dans notre région, comme chacun le sait, c’est une hécatombe! Les pauvres canards n’ont aucune chance, sinon celle de s’enfuir et de revenir prudemment, deux par deux, en catimini, et seulement en novembre, alors qu’il n’y a plus rien de drôle.

madojac-020Cette année-là, à la fin du mois d’août, les canards tinrent conseil. D’abord, le grand chef « Malard Masqué », un des rares canards adultes ayant survécu à plusieurs journées « d’ouverture » sans perdre une seule plume, ce chef incontesté doit-on dire, fit un discours devant toute la faune ailée rassemblée autour de lui.  Il commença ainsi : « Mes chers concitoyens et concitoyennes, je ne vous apprends rien en disant que la vie en cette contrée est devenue invivable.  Il faut faire quelque chose ! » À ces mots, des bravos et des hourras retentirent dans l’assemblée. Une jeune cane, dont c’était la première réunion, intervint timidement : « Vous avez raison… mais que suggérez-vous? ». Horreur et stupéfaction générale! Quelqu’un avait osé répondre au grand chef  Malard Masqué !  En effet, de tout temps, depuis qu’il s’était institué chef de la colonie, Malard Masqué faisait les questions et les réponses. Pour les paresseux et les indécis, c’était pratique, et pour le chef, c’était ce qu’il avait trouvé de mieux pour assurer sa suprématie.

photos-chasse-2008-002Le grand Malard suprême, interloqué par la réplique, cherchait dans la foule cancanante, quel était celui – ou celle – qui avait osé s’exprimer. La jeune cane leva hardiment l’aile.  Il est important de préciser que cette génération de canards est beaucoup plus évoluée que celles qui l’ont précédée; fini le temps de l’obéissance servile!  Fini le rêve de ces canards d’une autre époque, qui était de se retrouver dans une assiette, quelque part dans un restaurant quatre étoiles, « en sauce à l’orange », sous l’appellation « canard du Lac Brome », alors qu’on n’y a jamais mis les pattes. Maintenant, pour chaque canard, le moindrement cultivé, le rêve, c’est de vivre sa vie de volatile où et comme il le désire, de choisir son compagnon ou sa compagne et de décider ensemble du nombre de canetons qu’on veut avoir, de les élever librement, sans peur, puis de mourir, si possible, de sa belle mort.

Je disais donc que la jeune cane leva hardiment l’aile. Le chef, ayant  repéré la dissidente dans la troisième rangée de droite, finit par répondre : « Vous avez quelque chose à déclarer? »  La jeune cane leva le cou  et répondit poliment et fermement : « Grand Chef, je demandais seulement si vous aviez quelque chose à proposer pour régler ce problème qui menace la vie de nos membres à chaque automne. » Le Grand Malard Masqué commença par se dérhumer, puis, conscient que tous attendaient de lui qu’il prononce des paroles importantes et décisives pour l’avenir de tous, prit la parole : « Mes chers amis, nous devrons tous ensemble, trouver une solution pour sauver  notre colonie.  Il n’y a pas de mystère : ou nous trouvons le moyen de nous protéger contre ces chasseurs sanguinaires ou bien nous devrons fuir et aller vivre là où il n’y a pas d’humains, ce qui est très rare! Je propose donc qu’on forme une commission et qu’on étudie les propositions. Qui appuie? »  Le plus âgé de la colonie, Pilet Boiteux, leva faiblement une aile déplumée.  « Bien, coupa le Grand Chef,  Il y aura cet après-midi, après la sieste, réunion des Aînés, et nous regarderons les possibles possibilités. La séance est levée! »  La jeune cane leva encore une aile frémissante de colère et dit : « S’il vous plaît Grand Chef, je voudrais ajouter quelque chose. » « Encore! », dit d’un ton excédé Grand Malard Masqué, qui n’avait pas l’habitude qu’on conteste sa façon de présider les réunions du conseil.  La jeune cane s’empressa donc de demander à ce qu’un canard de la jeune génération fasse partie de la commission. « J’insiste, les jeunes doivent être représentés. Après tout, nous formons la majorité de la colonie. » Les Aînés se regardèrent, puis ils consultèrent le Grand Malard suprême. Celui-ci sentant la soupe chaude (ce dans quoi il n’était pas prêt à se tremper) dit alors : « Choisissez quelqu’un et qu’il soit présent à la réunion tout à l’heure. » Et enfin, il sortit. Ouf!

img_20160524_0009Comme convenu, après la sieste de digestion que font tous les canards d’un certain âge et surtout ceux d’un âge certain, le Conseil des Aînés se réunit à l’endroit habituel, dans les joncs. Cahin-Caha, un jeune canard à lunettes, vint prendre place parmi l’assemblée. Il avait été choisi en raison de sa vive intelligence, et de son calme, ce dont il aurait sûrement  besoin  dans les discussions avec les Aînés, dont la plupart étaient franchement radoteux. Je vous fais grâce des préliminaires qui traînaient en  longueur et en lourdeur.  Comme on tardait à atteindre l’essentiel de la rencontre, Cahin-Caha leva l’aile et demanda qu’on en vienne aux propositions. Les Aînés regardaient en bougonnant ce jeune freluquet qui les dérangeait  visiblement. Le jeune canard, pas gêné, leva une fois de plus l’aile et dit : « Je propose qu’on sabote le jour de l’ouverture de la chasse. ».  « Comment, de quelle façon? », demandèrent les vieux canards éberlués. « C’est bien simple, nous ne sortons pas de toute la journée. De plus, nous donnons à tous les membres de la colonie cette consigne : interdit de répondre aux « appels » des chasseurs. Nous inventons un code  pour nous rejoindre  seulement en cas d’absolue nécessité.  Plus de traditionnels « coin-coin » ou de « coua-coua ». Un appel secret sera transmis d’une famille à l’autre afin que tous en prennent connaissance. ».

photos-chasse-2008-008Le Grand Malard Masqué lissait ses plumes silencieusement… en regardant tour à tour les membres de son conseil. Tous semblaient intéressés, même Pilet Boiteux qui habituellement s’endormait aussitôt que la séance commençait, étant donné qu’il n’entendait plus très bien. Le Grand Chef y vit un signe… Était-ce possible qu’on vive un automne comme on n’en avait jamais vu? Un automne où on n’aurait pas à pleurer nos morts ni à traîner un contingent de blessés tout au long du voyage vers le sud ? Quel rêve!

Malard Masqué étira le cou majestueusement et dit : « Jeune confrère Cahin-Caha, nous appuyons ta proposition à l’unanimité. Tu devras donc nous apprendre  l’appel secret qui servira à communiquer entre nous, le jour de l’ouverture de la chasse. J’ai parlé! ». Le brillant jeune canard répondit donc : « Quand viendra le moment,  je donnerai le signal en secret à chacun des chefs de famille, qui le transmettra à toute sa couvée… et ainsi de suite, pour  tous les membres de la colonie. »

N’étant pas moi-même un canard, je n’ai évidemment pas été mise au courant de l’appel secret. Nous apprendrons donc tous ensemble, cet automne, si la révolte des canards a porté fruit!

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© Madeleine Genest Bouillé, 22 septembre 2016

(Texte paru dans Récits de bord de l’eau en 2008.)

J’écoutais au bord de l’eau… 2e partie

Voici la suite de ce que j’ai entendu un matin de juillet…

« J’ai dit que j’étais une chaloupe construite surtout pour la chasse aux canards. Le jour de l’ouverture de la chasse – surtout ce jour-là! –, je passais presque toute la journée, de l’aube jusqu’au crépuscule, dans la cache au large. On revenait au bord de temps à autre,  mettre à l’abri le trop plein de canards, car on ne l’a jamais dit, mais on dépassait souvent  les quotas permis. C’était quelque chose, le jour de l’ouverture! Et que dire de tout ce qui précédait… il fallait préparer les armes, les munitions, les appelants et plein d’autres détails, ça ne finissait plus! Et ces interminables palabres! Les chasseurs se remémoraient les « ouvertures » passées, les chasses incroyables qu’ils avaient faites jadis, les températures les plus propices comme les pires qu’ils avaient connues. Mais moi, les jours de chasse, je me sentais vraiment utile. Mes hommes étaient confortablement installés, je n’étais pas versante, ils pouvaient bouger à l’aise en faisant attention, quand même ce n’était pas le plancher des vaches.

©Coll Madeleine Genest chasse

Au temps de la chasse, il peut survenir bien des choses… dépendamment de la température, des chasseurs ou encore des gardes-chasses, c’est selon. Mon constructeur était un chasseur téméraire, ne craignant ni les fortes pluies d’automne, ni le déchaînement des vagues par gros temps. Il connaît le fleuve comme le fond de sa poche. Il chassait avec cœur et courage, comme si la subsistance de sa famille en dépendait, et prenait parfois certains risques…

Vraiment, il préférait chasser par mauvais temps. D’une certaine façon, cela lui rappelait sans doute les tempêtes qu’il avait connues sur les Grands Lacs alors qu’il était marin. Toujours est-il, qu’un de mes premiers automnes, un bon matin, ou plutôt une bonne nuit, car le jour n’étais pas levé et avec ce ciel couvert, il ne se lèverait pas de sitôt, il décida que c’était le moment idéal pour aller chasser! Pour tout dire, il restait encore quelques jours avant l’ouverture officielle et je savais aussi bien que lui que c’était illégal. Mais enfin, nous étions jeunes et pas peureux! Le vent du « nordet » fouettait les vagues et me faisait danser comme un bouchon de liège. Mais l’homme qui me menait avait la poigne solide et savait éviter les rochers qui affleurent devant le cap, où à cette époque, il lui arrivait de s’installer pour chasser. Malgré ou peut-être à cause du mauvais temps, ce fut une des meilleures chasses que nous avons connues.

Les volatiles pas méfiants se jetaient au milieu des canards de bois, comme s’ils avaient été invités à une grosse fête. Une vraie chasse miraculeuse, je vous dis! Mais, comme les premières lueurs de l’aube se glissaient à l’horizon au travers de la brume épaisse, on entendit un bruit de moteur qui semblait venir vers nous. Évidemment, il pensa tout de suite aux gardes-chasses. Vite il ramassa ses canards artificiels et on revint vers le cap… à la rame, le plus silencieusement possible. Le bruit de l’autre chaloupe s’approchait quand nous avons accosté sur la grève, à un endroit où les arbres et arbustes étaient assez touffus pour qu’il puisse me dissimuler, tandis que lui, grimpait la côte, qui à cet endroit montait pas mal raide. Plus tard, il est revenu me chercher et nous sommes rentrés au port. Cette fois, on l’avait échappé belle!

©Coll Madeleine Genest chaloupe2

Oh oui! j’ai eu une bonne vie, mouvementée parfois, mais passionnante! J’ai vécu des étés merveilleux, j’entends encore les voix des enfants descendant la côte en criant : « On va faire un tour de chaloupe! »  Et toi qui leur disait : « N’oubliez pas vos casquettes, ni vos ceintures de sauvetage! » À vrai dire, je vous apportais l’essentiel de vos vacances d’été. Pas besoin de chalet : la maison n’est qu’à quelques encablures du fleuve. Pas besoin non plus de courir lacs et rivières, quand on a devant soi le plus beau plan d’eau qui soit au monde! Et que dire de mes automnes! Étant une chaloupe de chasse, je ne chômais pas en cette saison.

©Coll Madeleine Genest chaloupeL’hiver, mon propriétaire me montait sur la côte et me tournait à l’envers, pour que le poids de la neige et de la glace ne m’abîme pas trop. Je les trouvais longs ces hivers!   Mais enfin, arrivait ce jour où la glace, craquant de toutes parts, commençait à lâcher sur le fleuve, ce jour béni où je sentais les rayons du soleil qui me chauffaient le dos et faisaient fondre la neige qui me recouvrait. Je savais alors que le printemps était revenu. L’époque la plus éprouvante fut toujours pour moi le mois de novembre. Avec ses vents et ses températures à ne pas mettre un chien dehors… je me sentais bien seule sur la grève, et les grosses marées me malmenaient durement. J’avais hâte de remonter sur la côte pour  être en sécurité.

C’est d’ailleurs lors d’une de ces marées de fin novembre que ma vie s’est terminée. Le vent avait fait rage depuis l’aube, me poussant sans cesse sur les roches. Pendant des heures je roulai sur les cailloux, la pluie qui tombait continuellement m’emplissait comme une marmite. Durant la nuit, le vent tourna. La pluie cessa quelque temps, puis reprit de plus belle. Comme j’étais pleine d’eau, la marée montante en furie passait par-dessus mon bordage. Le poids de toute cette eau, joint aux heurts répétés sur les roches eurent raison de ma structure… J’éclatai en un rien de temps, je m’éparpillai dans les vagues. Je me rappelle avoir vu tourbillonner la planche du devant sur laquelle était écrite mon nom « Mohican II ». Puis, je ne me souviens plus de rien… »

Les soupirs s’étaient tus… Je n’entendais plus que les vagues qui venaient lécher la grève doucement. Avais-je rêvé?  Pourquoi, après tant d’années, cette planche vermoulue est-elle revenue s’échouer ici? Sans doute parce que je devais entendre cette histoire pour pouvoir la raconter.

C’est comme je vous dis, croyez-le si vous voulez!

© Madeleine Genest Bouillé, 26 mai 2016

Tiré de Récits du Bord de l’eau, 2008

Les binnes au canard

ChasseVous souvenez-vous de ce matin de fin d’octobre, l’année passée, la fois où l’on a fait une de ces chasses… comme on en fait une sur mille! Une des dernières belles chasses de l’automne. Il faisait un temps de canard : ciel gris, temps frisquet et humide, petit crachin… on avait décidé d’aller « planter » quelques canards, surtout que le « gros noir » était arrivé. On s’était préparé la veille, pour ne pas perdre de temps, tout était prêt : fusil, cartouches, appelants. On était greyés pour « toffer la runne ». Il faisait encore noir quand on s’est embarqués; on est allés se poster dans la cache au large, pas loin de la troisième île. On a disposé les canards artificiels, de façon à ce que les vrais canards prennent ça pour du « cash », et on a attendu. Les oiseaux volaient bas comme s’ils savaient qu’ils étaient invités! Je sais pas si vous le savez, mais on n’a pas attendu longtemps. À 9 heures, on avait déjà notre quota : six beaux noirs, une couple de malards et quelques sarcelles. Et là, le beau temps s’est levé, ça ne servait plus à rien de rester là. On est donc revenus à terre; après un solide déjeuner, on a plumé et nettoyé les oiseaux. Il restait plus qu’à les préparer pour les conserver au congélateur. C’est là que j’ai décidé que ce serait ces bêtes-là qui entreraient dans la composition des « binnes au canard » pour le déjeuner de l’ouverture de la chasse en septembre 2015!

Ça passe vite, la saison de chasse. Et les saisons qui suivent s’enfilent les unes derrière les autres, à la queue, leu, leu… On a fait plusieurs festins de canard, ainsi que d’autres gibiers. On s’en est raconté des peurs… et on a veillé tard des fois! Avec tout ça, une année est passée, nous voici rendus encore une fois à la veille de l’ouverture de la chasse. Drôle de température cette année; il fait trop chaud et trop beau pour un mois de septembre normal. Mais, l’ouverture de la chasse, c’est un incontournable, et peu importe le temps, on y sera!

binnesLa veille, il faut donc préparer la recette de « binnes au canard », qui font traditionnellement partie du déjeuner de l’ouverture de la chasse. On sort le chaudron de fonte et on commence bien entendu par faire tremper deux tasses de haricots blancs secs dans l’eau froide. Puis on amène à ébullition. Ensuite on égoutte les fèves. On coupe en dés une tasse de lard salé, on tranche un gros oignon en fines rondelles, on ajoute tout ça aux fèves, avec une cuillerée à thé de sel, une demi-cuillerée de poivre, une cuillerée de moutarde sèche et un bon trois-quarts de tasse de sirop d’érable. J’haïs pas ça ajouter un peu de persil haché finement… Ça fait un petit quelque chose de plus. On mélange le tout et on recouvre d’eau à égalité.

Au début de la veillée on a fait décongeler deux ou trois canards, en morceaux; l’automne dernier on avait inscrit la date sur ce paquet-là, justement, dans l’intention de les utiliser pour les binnes de ce déjeuner. Ça fait que là, on tasse les morceaux de canards sur les fèves et on met le tout au four à couvert, à 225 degrés, et ce pour la nuit.

Tôt levés, on vérifie la cuisson des binnes et on ferme le four. Les premiers chasseurs arrivés n’auront qu’à mettre réchauffer le tout. Seulement à en parler, c’est bien simple, j’ai faim!

Bon appétit!

© Madeleine Genest Bouillé, 18 septembre 2015