Calendrier de l’Avent… ou de l’avant?

6a00d8341c676f53ef00e54f3222668833-640wiOn ne résiste pas à la coutume du « calendrier de l’Avent ». Pour plusieurs, c’est tout ce qui subsiste du temps de l’Avent, tel qu’on le connaissait autrefois, et qui, d’une certaine façon quoiqu’en moins long, ressemblait au Carême. Les temps ont bien changé! Maintenant, dès qu’on a un enfant assez grand pour compter au moins jusqu’à 25, on achète le traditionnel calendrier de l’Avent. Il s’agit souvent d’un coffret en carton dans lequel, du 1er au 25 décembre, on ouvre une petite fenêtre pour découvrir un chocolat. Un chocolat! Dans mon enfance, cela aurait été impensable puisqu’on devait se priver de friandises durant cette période. Pour ma part, c’était encore pire puisque mon anniversaire étant le 28 novembre, très souvent ça tombait pendant l’Avent… pas drôle du tout! Pour en revenir au calendrier de l’Avent, il se présente de multiples façons, ainsi ça peut-être un bibelot décoratif pour le temps des Fêtes et qui de plus, est réutilisable. Récemment, j’ai vu une petite maison en céramique à laquelle on doit accrocher un chiffre par jour, soit à la porte ou aux fenêtres. Les fabricants font preuve de beaucoup d’imagination : il faut vendre le produit! Le but recherché étant de faire patienter les enfants jusqu’à Noël. Mais, une chose est certaine, ces objets sont des calendriers « d’avant Noël », donc rien de commun avec les calendriers « de l’Avent » que j’ai connus étant jeune.

Quand j’étais étudiante au couvent, je ne me souviens pas en quelle année, notre professeur, une religieuse, nous avait fait fabriquer notre calendrier de l’Avent. Vous comprendrez qu’il était très différent de ceux qu’on trouve aujourd’hui! Ce travail était exécuté durant le cours de religion étant donné que la fête de Noël est d’abord une fête chrétienne, pour laquelle autrefois, on se préparait en conséquence! Le lundi de la première semaine de l’Avent, au cours de catéchisme donc, on bâtissait notre calendrier. Sur une feuille quadrillée, nous devions tracer la forme d’une grotte ou d’une cabane, dans laquelle, lors d’un des derniers jours de classe avant Noël, nous placerions Marie, Joseph et le petit Jésus, couché dans sa crèche.

ATT00007Ça peut sembler simple… mais le niveau de difficulté était quand même assez élevé. Il fallait construire une crèche. Chacun des carrés représentait une pierre de la grotte ou de la cabane qui abriterait la sainte famille. Chaque jour, pour avoir le droit de colorier les carrés, nous devions la veille avoir « passé une bonne journée », c’est-à-dire avoir su nos leçons, fait nos devoirs et avoir été sage en classe. Si je me souviens bien, on devait aussi remplir les carrés des dimanches et des jours de congé, à la maison. Mais sur le ce point, même si on avait oublié le calendrier dans le pupitre, ou qu’il était demeuré dans le sac d’école, à ma souvenance on coloriait les carrés sans se poser de question. Les bâtisseurs ne doivent surtout pas « s’enfarger dans les fleurs du tapis »!

Calendrier Avent Julie Vachon

Calendrier de l’Avent confectionné par une artisane de la région, avec les petites douceurs de Julie Vachon, la chocolatière du village.

Notre professeur était tout de même assez magnanime, elle avait compris que pas un élève ne voulait arriver aux vacances de Noël avec une crèche à moitié construite. Surtout que ce calendrier dûment rempli, avec les personnages préalablement découpés dans des revues ou des images et collés chacun à sa place, était joint à notre bulletin de décembre avec l’inévitable lettre aux parents pour le Jour de l’An. La lettre du Jour de l’An, parlons-en! Nous avions un modèle auquel nous devions nous conformer, composé dans un style cérémonieux où, de plus, nous disions « vous » à nos parents, ce qui n’était pas d’usage chez nous. Ce texte ne me ressemblait pas du tout! J’aurais tellement préféré qu’on nous laisse rédiger notre lettre avec nos mots. Mais comme j’étais trop gênée pour dire mon opinion… je faisais comme les autres et je copiais la fameuse lettre qui ne variait guère d’une année à l’autre!

Pour revenir au calendrier de l’Avent, je ne me souviens pas qu’on ait fait ce travail plusieurs années. Ce dont je suis certaine par contre, c’est que finalement, tous les élèves de la classe sont arrivés à la fête de Noël avec une crèche plus ou moins bien dessinée – nous n’étions pas tous des artistes – mais à laquelle il ne manquait pas une pierre! Je revois encore mon calendrier; je l’avais collé sur une feuille bleu foncé et j’avais décoré le faîte de ma grotte d’une étoile dorée avec des rayons qui descendaient jusque sur la tête de l’Enfant-Jésus… j’étais bien fière de mon travail. Ça, c’était vraiment un « calendrier de l’Avent »!

© Madeleine Genest Bouillé, novembre 2015

Quand les hommes vivront d’amour…

qd-les-h« …Ce sera la paix sur la terre. Et commenceront les beaux jours. Mais nous, nous serons morts, mon frère. » Est-ce que les hommes, entendons « les humains », ont déjà essayé de vivre d’amour? Je me le demande parfois. Du temps où il fallait lutter chaque jour pour survivre, trouver sa nourriture, se prémunir contre les bêtes féroces, les sentiments existaient-ils? L’éveil des premières manifestations d’un quelconque intérêt envers quelqu’un d’autre, a peut-être eu lieu à l’époque où l’homme de Cro-Magnon a rencontré un autre spécimen du même acabit. Je ne suis pas une scientifique. Je ne connais rien à l’histoire de l’humanité, sinon ce qu’on nous apprenait à l’école. Et alors, on ne s’aventurait pas dans des explications qui auraient remis en question ce qui est écrit dans la Genèse. Mais après bien des réflexions, je suis portée à croire que la méfiance a peut-être été le premier sentiment de l’homme envers l’homme, ensuite ce fut sans doute la curiosité. Comme on le sait, la curiosité mène à tout. Petit à petit, je suppose que ces hommes de la préhistoire se sont regardés, scrutés puis, quand ils ont compris que ces êtres devant eux, faits comme eux, n’en voulaient pas à leur vie, ni à leur subsistance, peut-être ont-ils vécu tout d’abord dans une certaine tolérance, et plus tard, ils ont commencé à créer des liens. Quand ils se sont aperçus qu’ils pouvaient avoir besoin les uns des autres, ce fut selon moi, le début de la civilisation.

« Quand les hommes vivront d’amour… les soldats seront troubadours. Ce sera la paix sur la terre… » Déjà quinze années sont passées depuis le début du vingt-et-unième siècle après Jésus-Christ, et rien n’a changé : les soldats ne sont pas devenus troubadours. Avec ce qui s’est passé récemment à Paris, il semble évident que les pays qui sont sous la menace de l’État Islamique vont conserver leurs armées. « Dans la grande chaîne de la vie, où il fallait que nous soyons, nous aurons eu la mauvaise partie », nous dit l’auteur de la chanson, Raymond Lévesque. Puisque nous avons toujours besoin des armes, c’est que « dans la grande chaîne de la vie » nous avons encore « la mauvaise partie ».

 « Dans la grande chaîne de la vie, pour qu’il y ait un meilleur temps, il faut toujours quelques perdants… De la sagesse, ici-bas, c’est le prix. » Combien de temps encore devra-t-il y avoir des perdants? Combien de vies devront être sacrifiées? Combien de haine, combien de guerres? Les pires atrocités sont depuis toujours celles qui ont été commises au nom d’une religion, d’un Dieu, quel qu’il soit, car alors, on se sent sûr de son bon droit. Et pourtant, Allah aussi bien que Jésus-Christ n’ont prêché que la paix et l’amour du prochain.

(Site RTL, crédit photo: Dmitry Serebryakov, AFP)

(Site RTL, crédit photo: Dmitry Serebryakov, AFP)

Quel cataclysme faudra-t-il pour que les hommes, de toutes races, de toutes nations, comprennent que sans l’unité et la paix, il n’y a pas de vie possible? En attendant que Dieu – peu importe comment on l’appelle – réagisse aux millions de suppliques et de prières qui montent vers lui de tous les coins de la terre, je crois qu’il est plus que temps de mettre en pratique cette chanson d’un auteur qui croyait à la paix. En commençant autour de nous, en famille, avec les amis, les moins amis, ou tout simplement les gens que nous côtoyons sans trop les connaître, si on essayait la tolérance, puis la confiance, et ensuite, la solidarité, c’est un début qui peut mener plus loin… Alors sûrement, « quand les hommes vivront d’amour, ce sera la paix sur la terre »… et avec un peu de chance, nous ne serons peut-être pas encore morts, mon frère!

© Madeleine Genest Bouillé, novembre 2015

Ils sont nombreux les bienheureux…

C’est un chant de Robert Lebel, donc un « chant d’église ». Les paroles sont tellement belles, que je trouve dommage qu’il n’y ait que les pratiquants qui l’entendent, et encore, pas souvent… puisqu’on ne le chante qu’une fois par année, le dimanche où l’on rappelle les noms des défunts de l’année, et qui remplace ce qui était autrefois le Jour des Morts.

L'église de Deschambault et ses anciens bancs, vers 1880 (Archives nationales du Québec).

L’église de Deschambault et ses anciens bancs, vers 1880 (Archives nationales du Québec).

« Ils sont nombreux les bienheureux,
qui n’ont jamais fait parler d’eux
et qui n’ont pas laissé d’image.

 Tous ceux qui ont depuis des âges
Aimé sans cesse et de leur mieux
Autant leurs frères que leur Dieu. »

 Quand on chante ces paroles, j’ai toujours l’impression tout à coup que l’église est pleine. Je crois qu’ils sont là parmi nous, tous ces gens; des vieux, beaucoup… mais aussi des enfants, des hommes dans la force de l’âge, des mères qui sont mortes en donnant naissance à un enfant – ça arrivait souvent autrefois! Par centaines, dans leur costume du dimanche, celui qu’ils enlevaient aussitôt revenus de la messe, ils occupent le banc où ils avaient coutume de se placer, le banc de famille, qu’on avait à cœur de payer chaque année, en même temps que la dîme, parce qu’on était fier d’être un bon paroissien.

chandeleur-ou-chandelle« Ceux dont on ne dit pas un mot
Ces bienheureux de l’humble classe 
Ceux qui n’ont pas fait de miracle

 Ceux qui n’ont jamais eu d’extase
Et qui n’ont laissé d’autre trace
Qu’un coin de terre ou un berceau. »

Ceux-là n’occupaient pas les bancs d’en avant, ni même dans la grande allée. Ils avaient leur banc soit dans les galeries en haut, ou bien, dans l’autre jubé, celui qu’on appelait le « troisième ciel »; on l’a démoli lors des rénovations des années cinquante. Il avait été ajouté plus tard, parce qu’il fallait bien; à Noël et dans les autres grandes fêtes, l’église était pleine à craquer! Dans ce petit jubé, de chaque côté de l’orgue, si on était placé dans un banc en arrière, il fallait se mettre debout pour voir la procession avec le petit Jésus à la messe de Minuit. Par contre, on entendait chaque vibration de l’orgue… comme un grand cœur qui battait. Et quand arrivait le moment de la communion, on avait deux escaliers à dégringoler… on s’y prenait donc un peu à l’avance, quitte à attendre en arrière de l’église que les propriétaires des bancs de la grande allée aient regagné leur place.

Beurrerie Bédard, au 2e Rang, en 1898 (source: Musée virtuel du 300e de Deschambault, Culture et patrimoine Deschambault-Grondines).

Beurrerie Bédard, au 2e Rang, en 1898 (source: Musée virtuel du 300e de Deschambault, Culture et patrimoine Deschambault-Grondines).

« Ils sont nombreux, ces gens de rien
Ces bienheureux du quotidien
Qui n’entreront pas dans l’histoire

 Ceux qui ont travaillé sans gloire
Et qui se sont usé les mains
À pétrir, à gagner le pain. »

Ils sont tous  là : ceux qui ont construit nos belles vieilles maisons, ceux qui ont cultivé nos terres, et tous les autres : les pilotes, les marins, les menuisiers, les marchands, le cordonnier, le forgeron…. Il me semble les voir; les hommes, souvent, restaient en arrière de l’église et ils sortaient fumer leur pipe quand le sermon menaçait d’être trop long. Mais, voilà que je suis distraite par les chapeaux des femmes! Il y en a tellement et de toutes sortes, pensez donc! Depuis les débuts de la paroisse jusqu’en 1965, alors que les femmes pouvaient entrer dans l’église nu-tête. Elles étaient fières, nos paroissiennes! La messe étant souvent la seule sortie où elles pouvaient exhiber leur toilette du dimanche; c’était un bien petit péché. Sûrement que Dieu n’en a pas tenu compte, pas plus d’ailleurs que pour les hommes, qui allaient « prendre l’air » pendant l’homélie!

« Ils ont leur nom sur tant de pierres
Et quelquefois dans nos prières
Mais ils sont dans le cœur de Dieu!                          

Et quand l’un d’eux quitte la terre
Pour gagner la maison du Père
Une étoile naît dans les cieux. »

Je trouve ce dernier couplet rassurant, apaisant. Tous ces gens, certains depuis des siècles, d’autres depuis peu, qui ont quitté notre monde pour entrer dans cette autre vie dont on ne sait rien, sinon que, comme il est dit dans les Écritures, « Ils sont éternellement heureux, dans Son Royaume! » Je l’espère!

© Madeleine Genest Bouillé, novembre 2015

Des histoires de peur…

Quand nous étions enfants, lorsqu’arrivait le changement d’heure en novembre, il faisait nuit plus tôt et on aurait dit que les adultes faisaient exprès pour choisir ce moment-là pour nous raconter toutes les histoires épeurantes de leur répertoire avant qu’on aille se coucher. Les histoires de fantômes étaient celles qui revenaient le plus souvent. Et comme ce mois commençait justement par la fête de la Toussaint, qui était suivie par le Jour des Morts, inutile d’ajouter que ça nous mettait dans l’ambiance, « drette là »!

Crédit photo: ©Marie-Noël Bouillé

Crédit photo: ©Marie-Noël Bouillé

Dans la famille de ma mère, les histoires « à dormir debout », c’était pas ce qui manquait. J’ai parlé de « l’homme gris » dans mon livre Récits du bord de l’eau. Je résume, pour ceux qui ne connaissent pas cette histoire qui a effrayé au moins trois générations d’enfants. C’est arrivé du temps de mon arrière-arrière-grand-père Grégoire Paquin. C’était l’été, il s’en allait au champ avec sa fille Angèle, âgée de 7 ou 8 ans, quand il vit, recroquevillé près d’une clôture, un homme vêtu de gris qui semblait dormir. Le cheval renâclait et ne voulait pas passer, le chien aboyait… il n’aimait pas ça lui non plus. Grégoire réussit à rassurer ses bêtes et poursuivit sa route vers le haut du champ. À la tombée du jour, il fallut bien repasser à cet endroit; « l’homme gris » était toujours là. Le phénomène s’est reproduit « une couple de jours », comme on disait dans le temps. « Une couple de jours », cela pouvait signifier aussi bien 2 jours qu’une semaine… peu importait. Le temps autrefois n’avait pas la même valeur que maintenant! Toujours est-il que chaque fois qu’ils passaient par là, le cheval et le chien manifestaient leur crainte bruyamment. Grégoire, en bon chrétien, décida de se rendre au presbytère où il conta son aventure au curé, qui lui recommanda de faire chanter une messe pour une âme abandonnée du purgatoire. Ce que mon aïeul fit aussitôt. On ne revit jamais « l’homme gris »!

La prière en famille (Edmond-J. Massicotte, Les Canadiens d'autrefois, 1924).

La prière en famille (©Edmond-J. Massicotte, Les Canadiens d’autrefois, 1924).

Il y avait bien aussi cette autre histoire dont le début du moins, est assez effrayant… Le soir de la Toussaint, on disait que les défunts se promenaient sur la terre et qu’ils revenaient aux endroits où ils avaient vécu. Si on entendait des bruits inexplicables, il était recommandé de faire des prières pour les âmes errantes. Un soir de Toussaint, donc, un fermier des alentours se reposait dans sa maison avec sa femme et ses enfants, quand ils entendirent gémir au dehors. Le père de famille ordonna à toute la maisonnée de s’agenouiller pour réciter les prières pour les défunts. Les De Profundis et les Requiem Aeternam alternaient avec les Aves. Les gémissements continuaient… la famille redoublait d’ardeur dans ses prières. D’heure en heure, finalement, les gémissements faiblirent, puis cessèrent. Il était temps : il passait minuit! Parents et enfants purent enfin aller se coucher. Quelle ne fut pas la surprise de notre brave fermier le lendemain matin, alors qu’il sortait pour se rendre à l’étable, de trouver l’une de ses vaches morte, la tête prise dans la clôture. Cette histoire qui commençait bien mal avait au moins le mérite de nous faire rire à la fin.

Photos Blanche et autres 025Combien d’histoires de peur se sont ainsi transmises d’une génération à l’autre! Tout contribuait à faire croire aux revenants, aux sorcières et aux feux-follets. Tout d’abord, il n’y avait pas d’éclairage dans les rues; les soirs sans lune, les chemins étaient bien sombres, à peine éclairés de loin en loin par la lueur tremblotante d’un fanal. Les gens avaient beau ne pas être peureux, parfois, il suffisait de peu de choses pour se faire des « accroires »! Le vent soulevant un tourbillon de feuilles mortes, ou faisant grincer la porte mal fermée d’un hangar… le cri d’une chouette, un chien qui aboie dans le noir, une ombre furtive qui se déplace sans bruit. À l’intérieur, ce n’était guère mieux; un courant d’air qui éteignait la chandelle, une marche d’escalier qui craquait… une souris courant sur le plancher du grenier. C’était sûrement une âme qui demandait des prières!

La maison en pierre de taille au début des années 50, avec l'appentis à l'est. La cave de la maison, probablement plus vieille, ainsi que l'appentis en pierre des champs seraient les vestiges d'une ancienne poudrière.

Durant les premières années où notre famille habitait la vieille maison de pierre, il n’y avait pas de lumière dans l’escalier qui conduisait à l’étage où nous nous avions notre chambre, ma sœur et moi. J’ai le souvenir très précis de l’escalier qui grimpait raide le long du mur de pierre, et aussi de la noirceur qui régnait dans le grenier, jusqu’à ce qu’enfin je trouve la chaînette de la lumière… elles me paraissaient longues, ces minutes! J’étais tellement peureuse. Alors, imaginez ce que ça pouvait être quand on venait de se faire raconter une histoire de peur et qu’il fallait ensuite monter se coucher! Je n’ai jamais oublié cette impression de froid dans le dos. Depuis mon enfance je n’aime pas l’obscurité. Quand je suis seule, j’allume des lampes partout… et toujours je garde une veilleuse pour dormir.

© Madeleine Genest Bouillé, novembre 2015

Visites au Cap-de-la-Madeleine, 1954 et 2015

Rédaction faite le 16 décembre 1954, en 9e année :

« Mes souvenirs de pèlerinage

Ô Vierge Immaculée, de tous les vocables dont vous a qualifiée l’Église, celui que je préfère est Notre-Dame du Cap. J’aime interpeller ainsi votre Immaculée-Conception, parce que je réalise en ce titre que vous êtes la Reine du Canada et que vous nous appartenez vraiment.

Sanctuaire Notre-Dame-du-CapEn septembre, lorsque ce n’est plus l’été et pas encore l’automne à cause du soleil trop chaud, ô Notre-Dame, je vous ai visitée; j’ai visité votre maison toute simple, j’aime votre demeure si accueillante… La piété règne en maîtresse dans votre sanctuaire, et c’est tout cela qui fait que chez vous, c’est chez nous. J’ai aussi admiré l’or roux des grands érables de votre parc, et je me suis promenée en égrenant des Ave, dans les allées jonchées de feuilles mortes. J’ai marché sur le Pont des Chapelets, qui me rappelle le miracle du pont de glace. Tous les sentiers de votre domaine conduisent à des lieux de piété où l’émotion nous guette et la foi nous saisit.

Ô Notre-Dame du Pèlerin, vous souvenez-vous de ma visite? Je n’ai passé qu’une journée sur votre domaine, mais une journée pleine de richesses que je ne saurais trouver ailleurs. Je me suis dit : « Puisque la demeure terrestre de Notre-Dame est si paisible, qu’est-ce donc que la demeure céleste? » Et j’ai pensé à la paix qu’il y a chez vous dans l’éternel dimanche. »

* * * * *

Un pèlerinage différent… en 2015

C’était le 12 octobre. J’avais hâte de faire mon mini pèlerinage annuel. Surtout que cette année, il s’agissait de ma première sortie officielle depuis mes problèmes de santé.

cap madeleine aut 001Il faisait si beau ce jour-là! Comme au temps de ma jeunesse, les grands érables du parc avaient revêtu leur parure d’automne, faite d’or, de cuivre et de pourpre, avec ça et là, quelque verdure tenace. Nous avons marché lentement… parce que je ne peux pas encore aller très vite avec ma canne! Les sentiers, le Pont des Chapelets, le lac, avec au milieu la statue de Notre-Dame, tout est toujours là comme autrefois. Nous sommes entrés dans la grande basilique, qui n’existait pas encore au temps où j’étais étudiante. Il règne en cette église, une telle paix, à peine troublée de temps à autre, par les pas d’un visiteur qui entre et s’agenouille le temps de quelques Ave. Le soleil allume de vibrantes couleurs dans les nombreux vitraux représentant des scènes bibliques. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, chacune des visites que je fais dans ce lieu, même si cela ne dure jamais bien longtemps, sont des moments de recueillement. J’y vais pour rencontrer Celle qui nous attend et nous accueille toujours avec son cœur de mère. J’oublie les prières toutes faites… je contemple, j’écoute le silence et je le laisse m’envahir. Peut-être que cette manière de prier est la plus fervente que je puisse faire.

Ensuite… Eh bien, nous allons à la boutique où l’on vend des objets religieux. Je ne manque jamais d’y acheter le calendrier de Notre-Dame-du-Cap. J’aime les calendriers, c’est une de mes folies et j’en mets partout! Justement celui-là contient toutes les fêtes religieuses et les noms des saints de chaque jour. Après une dernière courte promenade, nous prenons le chemin du retour, et ne manquons surtout pas de nous arrêter au marché de fruits et légumes où nous achetons nos citrouilles pour l’Halloween qui sera bientôt là. Effectivement, c’est un pèlerinage pas mal différent de celui que nous faisions au temps de mes années d’étudiante, où mon plus grand plaisir était alors de déguster mon lunch, composé de sandwiches aux bananes avec une liqueur aux fraises!

© Madeleine Genest Bouillé, octobre 2015

La langue de chez nous

« C’est une langue belle avec des mots superbes… » C’est qu’il y en a des mots dans notre belle langue française! Seulement pour décrire sa beauté, on peut utiliser superbe, magnifique, admirable, sublime et combien d’autres. Mais voilà que dans notre parlure moderne, on remplace tout cela simplement par « Wow ! » Et ce « cri du cœur » est utilisé à toutes les sauces. Ça remplace tous les superlatifs, qu’il s’agisse de beauté, de saveur, de parfum, de musique, etc. Un simple « Wow! » Et que dire de la fameuse expression « My God! » Jadis on ne manquait pas de mots pour s’exclamer : « Seigneur ! », « Jésus, Marie, Joseph! », « Bonne Sainte-Anne! » ou « Bonne sainte bénite! », sans oublier « P’tit Jésus de plâtre! » et « Joual vert! »; on savait mettre de la variété!

« Dans cette langue belle… la saveur des choses est déjà dans les mots ». Pourtant on dirait parfois à entendre notre parler qu’on manque de mots. C’est trop compliqué ou on a peur de faire « prétentieux », alors on prend des raccourcis, on économise les mots plus recherchés, même s’ils expriment les vraies choses, ce qui nous amène à parler une langue appauvrie. « Elle a jeté des ponts par-dessus l’Atlantique … » Notre langue nous a été léguée par nos ancêtres, lesquels, pour la plupart, venaient de France. Ces pionniers n’étant pas tous originaires de la même région, ils avaient donc différentes manières de parler selon qu’ils venaient des régions du nord ou du sud de la France. Ils nous ont laissé tout plein de vieilles expressions tellement imagées : « Il fait noir comme chez le loup », « Il mouille à boire debout », « Grimpe donc pas dans les rideaux!» et combien d’autres! Notre langue est colorée, nuancée, diversifiée. « Elle a fait face aux vents qui soufflent de partout, pour imposer ses mots jusque dans les collèges et qu’on y parle encore la langue de chez nous. » Beaucoup de nos gens d’autrefois étaient souvent illettrés et malgré tout, ils ont su préserver leur parler et leurs coutumes parce qu’ils y tenaient. Notre langue « nous offre toujours ses trésors de richesse infinie, les mots qu’il nous fallait pour pouvoir nous comprendre et la force qu’il faut pour vivre en harmonie! »

« C’est une langue belle à qui sait la défendre… » Et voilà! Comment peut-on prétendre défendre une langue qu’on parle et qu’on écrit mal. On peut en mettre beaucoup sur le dos des moyens de communications modernes. J’ai moi-même constaté combien il est facile de faire des fautes quand on écrit sur un clavier… on va plus vite, on tape la lettre à côté et si on ne se relit pas attentivement, on se retrouve avec des fautes qu’on aurait jamais faites si on avait écrit à la main. Ceux qui nous gouvernent ont émis des lois pour la protection de la langue, comme entre autres, l’affichage obligatoire en français; il était temps qu’on fasse quelque chose. Les premières fois où je suis allée à Montréal, dans les années cinquante, l’affichage était presque partout en anglais. Les gens étaient en général moins scolarisés, ils travaillaient dans des usines pour des patrons qui pour la plupart, parlaient à peine le français; curieusement, tout le monde se débrouillait sans mal avec les affiches unilingues anglaises. Cela semblait normal, on disait « l’anglais c’est la langue des affaires! » On se laissait envahir par les anglicismes pour tout ce qui était moderne, par exemple dans la mécanique automobile, on utilisait que les termes anglais, qu’on disait tout de travers.

Les jeunes du vingt-et-unième siècle sont beaucoup plus scolarisés que leurs grands-parents; on apprend l’anglais à l’école très tôt, sans pour autant négliger le français. Mais si on s’arrête à ce qu’ils écoutent comme musique, on s’aperçoit qu’il y a pas mal plus d’anglais que de français. On ne peut les blâmer, plusieurs de nos artistes québécois produisent plus de chansons en anglais qu’en français. Quand on écoute la radio, la plupart des postes nous font entendre beaucoup plus de chansons anglophones que francophones, ce qui n’arrange rien. Mais le plus désolant, selon moi, c’est le langage des médias sociaux. Ce ne sont là qu’abréviations toutes croches et des fautes, à la tonne! C’est parfois voulu, avec l’intention de faire rire, mais plus souvent qu’autrement, c’est de l’indifférence et du laisser-aller. Et que dire de ce fameux « lol » que je me garde bien d’utiliser! Dommage, car ces réseaux nous permettent de communiquer avec des personnes dont nous n’aurions autrement pas souvent de nouvelles, c’est pourquoi j’y suis abonnée.

Si je reprends cette phrase de la chanson : « C’est une langue belle à qui sait la défendre… », c’est qu’elle m’interpelle. Serait-ce qu’on manque d’armes pour défendre notre langue? Ou bien nous en avons, mais on ne sait pas s’en servir? Tout d’abord, croit-on qu’elle est vraiment menacée… ou si ça nous passe cent pieds par-dessus la tête? Dans le doute, je préfère terminer avec ceci : « En écoutant chanter les gens de ce pays, on dirait que le vent s’est pris dans une harpe et qu’il a composé toute une symphonie ». Je n’ai pas été à l’université, mais je l’aime, la langue de chez nous, alors j’essaie de la parler et de l’écrire du mieux que je peux.

© Madeleine Genest Bouillé, octobre 2015

L’arbre du jardin de ma voisine

L’arbre du jardin de ma voisine
Juste en face de la fenêtre de ma cuisine
A depuis hier, bien mauvaise mine!

Toutes ses feuilles l’ont quitté
Sur la pointe des pieds…
Sans même le saluer.

Par terre elles sont tombées
On va les piétiner, les écraser,
À moins que le vent ne vienne les éparpiller.

L’arbre du jardin de ma voisine
Que je vois de la fenêtre de ma cuisine
Me semble avoir l’humeur chagrine

« Non, mais de quoi j’ai l’air, ainsi déshabillé? »
L’entendis-je murmurer.
« Je vais sûrement m’enrhumer. »

« Vais-je demeurer longtemps ainsi?
Dites-moi, je suis déjà transi. »
Il appelait en vain les oiseaux, ses amis.

L’arbre du jardin de ma voisine
Que je contemple de la fenêtre de ma cuisine
Reprendra très bientôt meilleure mine…

Quand la neige viendra le décorer
Qu’il sera tout de blanc paré
Heureux, les oiseaux viendront s’y percher!

© Madeleine Genest Bouillé, octobre 2015

Ma rivière chantait…

« Ma rivière chantait,
Sous le ciel de mes vingt ans
Ma rivière chantait
Ses airs les plus charmants »

Rivière Belle-IsleIl était une rivière qui serpentait de l’est à l’ouest et du nord au sud, sur une grande partie du territoire de Deschambault. Elle n’en finissait plus de multiplier les méandres, tantôt elle se cachait dans les sous-bois, plus loin, elle réapparaissait frôlant les champs et les jardins, en jetant un œil curieux par les fenêtres des maisons quand elle avait la chance de passer assez près… Sociable, elle a permis aux habitants du temps jadis d’ériger grâce à elle des moulins, à farine, à scie et à carder, une beurrerie et même une fonderie. Il lui est arrivé certaines années – et cela lui arrive encore – lors des crues de printemps ou d’automne, de sortir de son lit pour rappeler aux humains, que malgré toutes leurs inventions et leurs interventions, la nature demeure une force indomptée. Autrefois, on l’appelait la rivière « à Bélisle »; des linguistes s’en sont mêlés et maintenant on écrit « rivière Belle-Isle ».

« Qu’elle était belle ma rivière
Au pays d’autrefois.
Son onde pure, sa voix claire
Chantaient dans les sous-bois. »

L'hôtel Chateau de Pierre (coll. CARP).

L’hôtel Château de pierre (coll. CARP).

Depuis si longtemps, je ne pourrais pas dénombrer tous les moulins qui ont été construits sur cette rivière. On m’a parlé, entre autres, du moulin « de Brod à Jim » au troisième rang, sur la terre des Dufresne. La beurrerie Bédard, au deuxième rang, garde fière allure malgré son âge; il faut dire qu’elle en a vu couler de l’eau sous le petit pont qui enjambe la route juste à côté! Dans la rue Saint-Laurent, qui était autrefois l’ancienne route, il y eut aussi un moulin près de la chaussée Germain; plus tard, ce moulin est devenu un magnifique hôtel, le « Château de pierre », qui s’est envolé en fumée une nuit d’avril 1952.

« Elle serpentait joyeuse
Dans les prés fleuris.
Puis disparaissait rêveuse
Dans l’ombre des tailles. »

Moulin à scie Paquin.

Moulin à scie Paquin.

Avant d’amorcer son dernier parcours, la rivière Belle-Isle dévalait la chaussée du moulin à scie Paquin, en haut de la vieille route qui rejoignait jadis le deuxième rang. Ce moulin qui fut d’abord un moulin à carde, devint en 1854 la propriété de Damase Naud. Avec son fils Alex et Hercule Perron, l’entreprise devint une fonderie où l’on fabriquait des moulins à battre, des plats et chaudrons de fer et surtout, les fameux poêles à deux ou trois ponts, célèbres dans tout le Québec et au-delà.

On retrouvait autrefois sur le site du moulin Paquin la fonderie de Damase Naud qui fabriquait les fameux poêles "Bijou".

On retrouvait autrefois sur le site du moulin Paquin la fonderie de Damase Naud qui fabriquait les fameux poêles « Bijou ».

Sans doute un peu essoufflée de tous ces tours et détours, la rivière coupe ensuite à travers champs et après un dernier saut à la chaussée Germain, elle se jette dans le fleuve, juste en face de la Barre à Boulard. Elle en aura vu du monde sur son parcours! Les paysans qui, au temps des foins, s’arrêtaient pour se rafraîchir avant de continuer leur journée, ou les pêcheurs qui récoltaient quelques belles truites dans le détour, près du pont, ou encore les familles qui pique-niquaient sur ses bords le dimanche. Les amoureux, aussi, ont de tout temps apprécié les rives ombragées de la rivière où ils gravaient leurs initiales sur les troncs des arbres qui en gardent encore le secret… Combien d’enfants qui tout comme les miens ont joué sur les bords de ce cours d’eau et ont construit des cabanes de branches sur la petite île, en se prenant pour des Sioux! Belle rivière, rivière Belle-Isle, tu as vu naître notre patelin, tu sais notre histoire, tu as connu nos ancêtres, tu vois grandir nos enfants… Continue de nous chanter tes airs les plus charmants!

« Au matin clair, par les soirs tièdes
J’écoutais son refrain.
Ma rivière chantait
Ses airs les plus charmants! »

Ma rivière chantait, chanson qui faisait partie du répertoire du Chœur Vive La Canadienne en 1963.

© Madeleine Genest Bouillé, septembre 2015

Les élections

Ben oui, on va avoir des élections! Ça fait longtemps qu’on le sait, me direz-vous. C’est vrai. Autrefois la campagne électorale était plus courte, sauf qu’elle était pas mal plus amusante! Il n’y avait pas la télévision et encore moins les réseaux sociaux; on se contentait des journaux, de la radio et surtout les candidats du comté se faisaient connaître dans les assemblées où ils étaient souvent plus populaires que leur chef. Chez mon grand-père, ça parlait d’élection, mes tantes adoraient ça! Chez nous aussi, on s’y intéressait, même si papa était très discret sur ses intentions de vote; selon lui, c’était quelque chose qu’il ne fallait pas divulguer, un peu comme le secret de la confession. Si je ne m’abuse, dans le temps où il travaillait à la Ferme du Gouvernement provincial, c’était préférable qu’il en soit ainsi…

"Pamphlet" du candidat du Parti LIbéral du Canada, le Dr Pierre Gauthier, en 1957.

« Pamphlet » du candidat du Parti LIbéral du Canada, le Dr Pierre Gauthier, en 1957.

Ma mère était souvent engagée pour tenir le poste de « greffière » le jour du scrutin, parce qu’elle avait « une belle main d’écriture », mais elle faisait ce travail seulement quand c’était le parti Libéral qui était au pouvoir, car c’était bien connu que les Petit votaient « rouge ». L’esprit de parti, ça se transmettait de génération en génération comme la forme du nez et les taches de rousseur. Maman aimait bien travailler aux élections; ça lui apportait un petit revenu qui n’était pas négligeable. Mais surtout, elle aimait cette journée passée à inscrire les voteurs et, le soir venu, participer au décompte des bulletins de votes. Les bureaux étaient toujours situés dans une maison privée, dont les propriétaires étaient reconnus pour être «  du bon bord »! Quand le gouvernement changeait de parti, le bureau de vote changeait de maison.

Verso du pamphlet du Dr Pierre Gauthier. À remarquer: la "promesse" réalisée du quai de Portneuf!

Verso du pamphlet du Dr Pierre Gauthier. À remarquer: la « promesse » réalisée du quai de Portneuf!

Dans mes souvenirs, la période préélectorale durait quelques semaines, mais ça « brassait », je vous l’assure, surtout quand il y avait des « parlements » et des assemblées contradictoires. Chez nous, on a commencé tôt à s’intéresser aux élections. D’abord, on en entendait parler dans la famille et de plus, le père de mes amies était organisateur pour « l’autre parti », ce qui causait parfois quelques quiproquos lors des « parlements », ces assemblées politiques où les candidats venaient haranguer les électeurs. Ces réunions se tenaient le dimanche après-midi, en plein air, quand la saison le permettait évidemment; il y avait des haut-parleurs, qui faisaient entendre de la musique entraînante et généralement, un petit kiosque était installé où l’on pouvait se procurer liqueurs douces, chips et chocolats. Il y avait toujours une nombreuse assistance; les hommes se donnaient des airs de conspirateur, ils parlaient fort, s’engueulaient un peu, beaucoup parfois. Les femmes portaient leurs belles toilettes… et les enfants quémandaient des sous pour s’acheter des petites douceurs. Une vraie grosse foire! La vente de boissons alcooliques étaient prohibées autant à la salle que sur les terrains avoisinant l’église, mais la politique étant ce qu’elle est, lors de ces assemblées, miraculeusement, la bière et le « fort » coulaient à flot! C’était sans doute pour réchauffer l’ambiance afin de mieux acclamer les orateurs! Cependant, quand j’allais avec mes amies dans les « parlements » à l’extérieur, j’étais un peu mal à l’aise d’avoir à acclamer le candidat adverse de ma famille, mais je n’avais pas tellement le choix. J’avoue que je me sentais un peu traître à ma patrie!

Jean Lesage

Jean Lesage

Lors des élections provinciales de juillet 1960, je n’avais pas encore atteint l’âge requis pour voter – qui était alors 21 ans. Jean Lesage se présentait pour le Parti Libéral avec comme slogan « C’est le temps que ça change ». Ce fut une victoire éclatante pour les libéraux. De nouveau en élection en 1962, Lesage était bien parti pour une autre victoire avec son célèbre « Maîtres chez nous! » Cette fois-là, il me manquait dix-sept jours pour avoir droit de vote. J’étais donc déçue! Mais j’avais quand même participé à la campagne électorale. D’abord, quand j’allais faire un bout de veillée chez mes tantes, ça parlait d’élections et pas à peu près! Ma tante Gisèle écrivait des chansons pour ridiculiser les adversaires des Libéraux. Elle ne manquait jamais d’inspiration, on avait tellement de plaisir à chanter ces refrains où elle mettait tout son cœur de libérale pure laine! Et que dire des « transformations » de pancartes! On profitait de l’obscurité pour décrocher les affiches des candidats « bleus » et on s’amusait avec tante Gisèle à les maquiller; on leur mettait des lunettes s’ils n’en avaient pas déjà, des moustaches, des barbes, de gros sourcils… Et plus tard, les gars allaient raccrocher les affiches. Ni vu, ni connu! Bien entendu, on se faisait barbouiller et arracher nos pancartes nous aussi, c’était de bonne guerre!

Mon grand frère qui avait alors son « char » se plaisait à courir les assemblées contradictoires. J’y allais parfois avec lui, car on rencontrait des amis, lesquels n’étaient pas toujours du même parti que nous! L’assemblée contradictoire, comme son nom l’indique, permettait aux deux candidats – il n’y avait alors que deux partis – de faire connaître leur programme électoral au public. Je me souviens que parfois ces soirées se déroulaient à l’Auberge de Lachevrotière. Vers la fin de la veillée, quand je cherchais mon frère pour revenir à la maison, je le retrouvais généralement dehors, en train de discuter, ou plutôt de disputer avec beaucoup d’ardeur ses opinions politiques. Quand nous rentrions à la maison, le grand frère avait souvent quelques égratignures, mais ça ne le dérangeait aucunement. Il disait : « Attends que je le repogne la prochaine fois, lui, le maudit bleu! » Ah! je vous le dis, dans mon jeune temps, les élections, c’était bien plus intéressant que maintenant!

© Madeleine Genest Bouillé, septembre 2015

Maison où a habité le député Pierre Gauthier, au cœur du village de Deschambault (construite par Côme Dufresne). Figure marquante de l'histoire de Deschambault, le Dr Gauthier fut député au provincial de 1927 à 1935, puis au fédéral de1936 à 1958.

Maison où a habité le député Pierre Gauthier, au cœur du village de Deschambault (construite par Côme Dufresne). Figure marquante de l’histoire de Deschambault, le Dr Gauthier fut député au provincial de 1927 à 1935, puis au fédéral de1936 à 1958.

Les binnes au canard

ChasseVous souvenez-vous de ce matin de fin d’octobre, l’année passée, la fois où l’on a fait une de ces chasses… comme on en fait une sur mille! Une des dernières belles chasses de l’automne. Il faisait un temps de canard : ciel gris, temps frisquet et humide, petit crachin… on avait décidé d’aller « planter » quelques canards, surtout que le « gros noir » était arrivé. On s’était préparé la veille, pour ne pas perdre de temps, tout était prêt : fusil, cartouches, appelants. On était greyés pour « toffer la runne ». Il faisait encore noir quand on s’est embarqués; on est allés se poster dans la cache au large, pas loin de la troisième île. On a disposé les canards artificiels, de façon à ce que les vrais canards prennent ça pour du « cash », et on a attendu. Les oiseaux volaient bas comme s’ils savaient qu’ils étaient invités! Je sais pas si vous le savez, mais on n’a pas attendu longtemps. À 9 heures, on avait déjà notre quota : six beaux noirs, une couple de malards et quelques sarcelles. Et là, le beau temps s’est levé, ça ne servait plus à rien de rester là. On est donc revenus à terre; après un solide déjeuner, on a plumé et nettoyé les oiseaux. Il restait plus qu’à les préparer pour les conserver au congélateur. C’est là que j’ai décidé que ce serait ces bêtes-là qui entreraient dans la composition des « binnes au canard » pour le déjeuner de l’ouverture de la chasse en septembre 2015!

Ça passe vite, la saison de chasse. Et les saisons qui suivent s’enfilent les unes derrière les autres, à la queue, leu, leu… On a fait plusieurs festins de canard, ainsi que d’autres gibiers. On s’en est raconté des peurs… et on a veillé tard des fois! Avec tout ça, une année est passée, nous voici rendus encore une fois à la veille de l’ouverture de la chasse. Drôle de température cette année; il fait trop chaud et trop beau pour un mois de septembre normal. Mais, l’ouverture de la chasse, c’est un incontournable, et peu importe le temps, on y sera!

binnesLa veille, il faut donc préparer la recette de « binnes au canard », qui font traditionnellement partie du déjeuner de l’ouverture de la chasse. On sort le chaudron de fonte et on commence bien entendu par faire tremper deux tasses de haricots blancs secs dans l’eau froide. Puis on amène à ébullition. Ensuite on égoutte les fèves. On coupe en dés une tasse de lard salé, on tranche un gros oignon en fines rondelles, on ajoute tout ça aux fèves, avec une cuillerée à thé de sel, une demi-cuillerée de poivre, une cuillerée de moutarde sèche et un bon trois-quarts de tasse de sirop d’érable. J’haïs pas ça ajouter un peu de persil haché finement… Ça fait un petit quelque chose de plus. On mélange le tout et on recouvre d’eau à égalité.

Au début de la veillée on a fait décongeler deux ou trois canards, en morceaux; l’automne dernier on avait inscrit la date sur ce paquet-là, justement, dans l’intention de les utiliser pour les binnes de ce déjeuner. Ça fait que là, on tasse les morceaux de canards sur les fèves et on met le tout au four à couvert, à 225 degrés, et ce pour la nuit.

Tôt levés, on vérifie la cuisson des binnes et on ferme le four. Les premiers chasseurs arrivés n’auront qu’à mettre réchauffer le tout. Seulement à en parler, c’est bien simple, j’ai faim!

Bon appétit!

© Madeleine Genest Bouillé, 18 septembre 2015