Un 25 décembre…

Cette année-là, Noël a eu lieu le 25 décembre. C’est toujours comme ça  me direz-vous, mais moi je vous assure que, à ma connaissance, c’est arrivé une seule fois! Habituellement, surtout à notre époque, Noël commence le 24 dans la journée, quand ce n’est pas le 23. La visite arrive d’avance. La messe de Minuit est célébrée à 10 heures ou à 8 heures, parfois même à 4 heures pour accommoder les mères de famille qui ont bien trop d’ouvrage et qui ne pourraient pas y assister. On réveillonne à l’heure du souper, surtout quand il y a de jeunes enfants. Et tout de suite après on se garroche sur les cadeaux. Le sapin est décoré depuis belle lurette étant donné que la plupart du temps il est en plastique. Du beau plastique, de la vraie belle imitation de sapin, mais quand même, du plastique! Enfin ce que je veux dire, c’est que Noël, ça se passe entre le 23 et le 26 décembre.

L’histoire que je vous raconte est arrivée en 1961 ou peut-être en 1962. Dans la nuit du 23 au 24 décembre, la neige a commencé à tomber, poussée par un vent de nordet, comme on dit, « à écorner les bœufs »! En quelques heures, toutes les routes furent bloquées de Montréal à Québec et des deux côtés du fleuve.  Les autobus ne marchaient pas, les trains non plus; plus rien ne passait. C’était l’une de ces tempêtes dont on parle encore des dizaines d’année après. Le mauvais temps a duré toute la journée du 24 et ça ne semblait pas vouloir s’arrêter, même pour la messe  qui, en ce temps-là, était chantée à minuit, pas une minute avant.

Le vent avait cassé des poteaux, ce qui fait qu’à plusieurs endroits, il y avait des pannes d’électricité. Le téléphone ne fonctionnait pas lui non plus. La demoiselle du Central était « en beau joual vert »; elle attendait sa remplaçante depuis 5 heures et il était maintenant 10 heures. Pensez donc! Elle devait se fiancer pendant la messe de Minuit, juste au moment de l’offertoire, pendant que monsieur Pierrot chanterait « Dans le silence de la nuit ». Elle était arrivée au bureau du téléphone en « berlot »  avec son père pour prendre son chiffre à 8 heures le matin, comme d’habitude. Et là, même si plus rien ne marchait, il fallait bien qu’elle reste à son poste, au cas où il y aurait des urgences.  Elle en pleurait de désespoir!

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Illustration d’Edmond-J. Massicotte, Le retour de la messe de Minuit.

Monsieur le curé espérait que tout s’arrangerait avant la fin de la soirée. Pas tellement costaud, ce bon prêtre était meilleur pour répondre aux appels du Seigneur que pour manier la pelle à neige. Malgré ses prières, la tempête ne s’essoufflait pas vite. Il passait onze heures et demie quand Alcide, le bedeau, finit de déneiger son entrée, celle du presbytère et le perron de l’église. Monsieur le curé, emmitouflé jusqu’aux yeux, arrivait justement. Aidé de son bedeau, il revêtit ses plus beaux ornements : l’aube bordée de dentelle, la chasuble et l’étole brodées de fil d’or. Seulement voilà, il n’y avait pas de servants de messe, pas de chantres, pas d’organiste… il attendit. Vers minuit et demie, on s’aperçut que la tempête était enfin calmée, il ne tombait plus qu’une vraie petite neige de Noël, toute douce et légère.

Le chantre qui demeurait le plus près de l’église était Alphonse, qu’on surnommait Ti-Coq. Ce n’était certes pas la plus belle voix de la chorale, mais comme on dit : il faut ce qu’il faut! Il était une heure après minuit quand Ti-Coq s’amena pour chanter la messe de Minuit. Il était accompagné de son fils, Denis, qu’on appelait Ti-Poulet, comme de raison. Ti-Poulet était heureusement un servant de messe expérimenté. Monsieur le curé décida d’attendre à deux heures pour commencer sa messe, se disant qu’il arriverait sûrement d’autres fidèles. Madame Béatrice, l’organiste, fit son entrée à l’église, peu avant deux heures, toute essoufflée. C’était une dame d’une certaine corpulence et elle avait dû enjamber pas mal de bancs de neige pour réussir à se rendre. Elle commença par enlever la quantité impressionnante de châles dont elle s’était entortillée par-dessus son manteau en mouton de Perse et son chapeau à plume, et de sa voix haut perchée, réclama vivement quelqu’un pour actionner le soufflet de l’orgue. L’instrument avait été électrifié depuis peu, mais cette nuit, il faudrait bien revenir aux bonnes vieilles méthodes!

Il était deux heures et quart ce 25 décembre quand tout fut en place pour la messe de Minuit. Madame Béatrice pédalait, Alcide pompait, Ti-Coq se dérhumait, et Ti-Poulet encensait copieusement monsieur le Curé qui lui, apportait précieusement le petit Jésus dans la crèche. Dix personnes composaient l’assistance. Des gens du village, ceux qui demeuraient le plus près de l’église et qui avaient entendu sonner les cloches les invitant joyeusement à la célébration. On avait allumé tous les cierges qu’on avait pu trouver. Enfin, Ti-Coq entonna le Minuit chrétiens! Madame Béatrice, sans le dire, avait donné un ton plus bas, de crainte que le chanteur ne puisse se rendre jusqu’au bout de la pièce. Ti-Coq possédait une voix forte, mais nasillarde; de plus il avait tendance à forcer les finales, qui sortaient plutôt aigrelettes. Il réussit quand même à passer au travers de ce premier cantique; encouragé, il continua, se prenant quasiment pour Raoul Jobin. Ce qui lui donna du fil à retordre, ce furent les « Gloooria » du chant Les Anges dans nos campagnes. Quand on le chante en chœur, on peut respirer quand ça nous convient, mais en solo, c’est plus compliqué. Il faut dire que l’orgue aussi manquait de souffle, car Alcide  trouvait la tâche ardue. Il avait hâte que le curé soit rendu au sermon. Il est bien vrai que le malheur des uns fait le bonheur des autres. Ce Noël qui causa tellement de désagréments à tout le monde, apporta à Ti-Coq son heure de gloire. Quarante ans plus tard, il en parlait encore!

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Monsieur le curé était un saint homme rempli de scrupules. Ce qui l’amenait dans un affreux dilemme. En ce temps-là, on chantait la messe de l’aurore immédiatement après celle de minuit,  la messe du jour étant célébrée le matin. Mais en ce Noël pas comme les autres, il devenait difficile de respecter la tradition sans manquer à la charité chrétienne. Le bedeau ne résisterait pas s’il devait pomper une deuxième messe… et pour dire le vrai, le curé n’avait pas vraiment envie d’entendre Ti-Coq en rappel. « Petit Jésus », priait-il, « faites-moi un signe… que dois-je faire? » L’Enfant Jésus entendit sans doute ces ferventes prières… à moins que lui aussi ait eu l’oreille agacée par les mélodies du chanteur. De son souffle divin,  il suggéra au bon prêtre – enfin c’est ce dont celui-ci eut l’impression – d’attendre le lever du soleil pour célébrer la messe de l’aurore, la messe du jour suivrait à neuf heures comme d’habitude.

Ceux qui avaient bravé la neige et les mauvais chemins retournèrent à la maison après cette messe de Minuit dont on se souviendrait longtemps. Au matin les communications étaient rétablies, partout le téléphone sonnait, la visite s’annonçait pour le diner ou le souper en disant : « Faites rien de spécial, on réchauffera le ragoût et les tourtières! » Les fiançailles de la demoiselle du Central furent remises au Jour de l’An. La messe du jour, célébrée avec tout le faste habituellement réservé à la messe de Minuit, n’avait jamais connu une aussi belle assistance. Évidemment l’Enfant Jésus était déjà couché dans sa crèche, entouré de Marie, Joseph et tous les autres personnages. Comme pour souligner cette fête unique, le soleil déjà haut faisait passer ses rayons au travers du vitrail, illuminant la scène de rouge, de vert et de bleu, et cela avait quelque chose de céleste! Évidemment, il n’y eut pas de Minuit Chrétiens!… ce qui laissa à Ti-Coq l’exclusivité de ce Noël  qui eut lieu véritablement le 25 décembre

Joyeux Noël à tous ceux qui lisent mes « Grains de sel » et à bientôt!

© Madeleine Genest Bouillé, 23 décembre 2016

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(Texte paru la première fois dans Récits du Bord de l’eau, 2008)

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2 réflexions sur “Un 25 décembre…

  1. Bonjour Mado,

    Ce récit est vraiment captivant et comique tout à la fois. Après la lecture de ces lignes, je me suis rappelée les histoires de mon grand-père Ulric ainsi que celles de madame Aurore Laplante, lesquelles étaient toujours fascinantes et touchantes lors de leur description.

    Merci encore pour le partage de tes écrits qui nous aident à retourner à nos sources premières.

    Amitié,

    Lise

    ________________________________

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