Quand les mots deviennent des images

Quand j’y pense, mon occupation favorite quand j’étais petite fille, c’était d’écouter parler les grandes personnes. Je voyais des images, je forgeais des histoires, je partais en voyage… Je ne m’ennuyais jamais!

Parfois en hiver, quand on parle de quelqu’un qui est allé « dans le sud », je me rappelle la première fois où j’ai entendu cette expression. Ils étaient rares, à l’époque, ceux qui allaient « dans le sud », alors quand on connaissait des personnes qui se payaient cette fantaisie, c’était toute une nouvelle, et ça faisait le tour de la paroisse! C’était donc par un après-midi d’hiver, le soleil commençait à baisser; on était rendu à l’heure du thé et des galettes. Je me souviens de ce moment comme si c’était hier! Autour de moi, les grandes personnes commentaient justement cet événement. J’écoutais les bavardages en croquant distraitement une galette… pensive, je regardais par la fenêtre la côte de Lotbinière. Le « Sud », il était là de l’autre côté du fleuve, en face de chez nous. Je me risquai alors à demander : « Pourquoi ils sont allés dans le sud? » Quelqu’un, je ne me souviens plus qui, m’a répondu : « Ils sont allés où il fait soleil, parce qu’il fait plus chaud, ils peuvent aller sur la plage, se baigner ». Je n’y comprenais rien. Ce que je voyais de la côte sud du fleuve, c’était un endroit couvert de neige, comme par chez nous. J’ai osé rétorquer en pointant la fenêtre du doigt : « Mais, il y a de la neige dans le sud, autant qu’ici. Ils peuvent pas se baigner, la glace est prise, je le sais, on voit Lotbinière, de l’autre côté du fleuve, c’est l’hiver là aussi! ».

Ma réplique a été accueillie par un énorme éclat de rire. Inutile de dire que j’étais très vexée. Moi qui me croyais savante parce que je pouvais situer le nord et le sud, même si je mêlais toujours l’est et l’ouest, quand même, je savais ce qu’il y avait de l’autre côté du fleuve. Je n’avais pas trouvé ça drôle du tout. Un peu plus tard, on m’a expliqué que le « sud » où les gens allaient en vacances, l’hiver, était beaucoup plus loin, au sud du sud si on peut dire. Il s’agissait de pays où il n’y avait pas de neige jamais et où il y avait des palmiers, des singes et des bananes. J’adorais les bananes et j’étais au courant que ces fruits poussaient dans des endroits très, très loin. Dès lors, j’ai commencé à rechercher les revues et les livres où on parlait des pays lointains. Je regardais ces images en rêvant et en m’inventant des histoires. Grâce à Tintin, je suis allée au Congo, puis en Amérique, cette Amérique où Tintin a vécu sa périlleuse aventure avec des bandits de Chicago et aussi avec des Indiens, et qui selon moi, n’était vraiment pas celle où mon pays était situé. Cela ne se pouvait tout simplement pas!

Plus tard, j’ai adoré la géographie; si je ne portais pas tellement d’attention aux chiffres concernant les populations et les superficies, de même qu’aux produits spécifiques à chaque région, je retenais aisément les noms des pays, des villes, de même que les rivières et les lacs. Souvent pendant les cours de mathématiques, comme cette matière ne m’intéressait pas, je glissais mon manuel de géographie en dessous du couvercle de mon pupitre et j’allais me promener de temps à autre. Ces voyages me menaient soit en Italie, ce pays qui a la forme d’une botte, ou en France, l’endroit d’où venaient nos ancêtres, ou encore en Angleterre, où je savais qu’il y avait depuis peu une nouvelle reine. On voyait sa photo partout, sur des boîtes de bonbons, des tasses, il y avait même des épinglettes en forme de couronne. Quels beaux voyages je faisais! Jusqu’à ce que la bonne sœur qui nous enseignait me ramène à mes problèmes de mathématiques, en me disant sévèrement : « Encore dans la lune! Après ça, vous direz que vous ne comprenez rien! »

Les chiffres ne m’ont jamais emmenée très loin. De même que les tables de multiplication n’ont jamais évoqué pour moi de voyages dans des pays lointains. Les problèmes avec des trains qui partaient à la même heure et qui arrivaient avec des heures différentes ou encore ceux où il y avait des tartes toutes mangées et d’autres seulement à moitié ou au tiers, sont restés pour moi sans intérêt. J’ai fini par apprendre à compter, assez pour faire la différence entre mes revenus et mes dépenses. Et beaucoup plus tard, j’ai appris mes multiples en aidant mon fils aîné à les mémoriser… Il n’avait pas plus que moi d’attirance pour cette matière pourtant essentielle. À chacun ses talents!

À bientôt pour d’autres mots, d’autres images!

© Madeleine Genest Bouillé 2015

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