C’est dans le temps du Jour de l’An…

« Ah qu’il fait bon, bon, prendre un verre de bière
Avec la cuisinière, dans un p’tit coin noir…
…dans l’temps du Jour de l’An! »

J’écoute parfois des reprises de l’émission Soirée canadienne, rediffusées sur Prise 2. Cette émission animée par Louis Bilodeau du début des années 60 jusqu’en 1983 nous a promenés des Cantons de l’Est jusqu’à Lanaudière, en passant par la Beauce, la Mauricie, et aussi loin que Charlevoix et la Gaspésie. 985 soirées ont été ainsi présentées pour le plus grand plaisir des téléspectateurs. Les maires et les curés des villages participants avaient à cœur de mettre en valeur ce qui faisait la fierté de leur patelin. Soirée canadienne, je dirais que ce fut l’ancêtre de La petite séduction, qui durant plusieurs saisons a mis « sur la carte » un bon nombre de villages et villes du Québec, et aussi d’autres provinces canadiennes.

Ce soir, 31 décembre, en attendant la fin de 2018, j’ai revu des bribes de ces soirées, avec à peu près les mêmes chansons à répondre, du genre de celle dont j’ai reproduit quelques lignes au début de ce « grain de sel ». J’ai aussi revu les jeunes danseurs de gigue qui reprenaient les mêmes pas d’un village à l’autre. On était en 1978… les robes d’époque portées par les dames, dans le style « Petite maison dans la prairie » côtoyaient les habits de fortrel alors à la mode pour les messieurs. Je regardais danser les fillettes de 10 – 12 ans et je me suis demandé si ces dames, qui ont maintenant environ 50 ans, regardaient elles aussi leurs prouesses d’il y a 40 ans.

Soirée canadienne s’inspirait des veillées du temps des Fêtes d’une époque révolue. De ces rencontres familiales d’antan, on a gardé les repas où la boustifaille prend presque toute la place. Ce qu’on peut manger dans le temps des Fêtes, c’est pas croyable! C’est à qui ferait les meilleures tourtières, le ragoût de boulettes le plus délicieux et la dinde farcie ou non la plus incroyable! Et que dire des hors d’œuvre qui varient d’une famille à l’autre, en passant par les indispensables « petites saucisses »,  jusqu’aux petits légumes accompagnant les trempettes… sans compter les merveilleux fromages de par chez nous servis avec du pain fait maison ou qui y ressemble à s’y méprendre Chose certaine, il reste toujours de la place pour les desserts! La traditionnelle bûche, qu’elle soit faite maison ou non, est tout d’abord un régal pour les yeux! Puis, ça continue avec les beignes, le gâteau aux fruits et les diverses pâtisseries. Chaque cuisinière est fière de ses recettes qu’elle tient de sa mère, qui les tenait de la sienne… Beaucoup de nos traditions proviennent des cuisines de nos aïeules!  Et c’est le temps des Fêtes qui nous permet  de les ressortir!

Une veillée d’autrefois, illustration d’Edmond-J. Massicotte (Bibliothèque et Archives nationales du Canada).

Que ça passe vite le temps des Fêtes, trop vite! Quand j’écris cela, il me revient ce passage d’un livre que j’ai noté il y a longtemps: « Ça passe vite les jours heureux! Mais ils passent sans passer tout à fait. Car l’essence même de ce qui les rendit heureux, demeure, après qu’ils sont effacés du calendrier. » J’ai quand même l’impression que je « tire de l’arrière » comme un vieux cheval. Mais bon, quoi qu’il en soit, j’ai donc délaissé l’écriture pour fêter; c’était quand même le Jour de l’An! Et voilà que nous sommes déjà rendus au 3 janvier. Les calendriers affichent tous de beaux paysages d’hiver. J’en reçu un en cadeau : il s’agit d’un album de photos qui s’étale sur une quarantaine d’années et dont chaque page, sauf une, représente le fleuve à Deschambault.  La plupart des pages montre une chaloupe ou un bateau,  tout près  de  nos deux anciens phares.  Je vis déjà au bord du fleuve, mais avec ce calendrier, le fleuve, il est dans la maison! Comme j’ai la manie de tout noter sur un calendrier, plusieurs dates entourées d’un trait de crayon, attestent déjà que la vie normale va bientôt reprendre son cours. Les autobus jaunes vont recommencer à sillonner nos routes, remplis de jeunes  écoliers.  Les activités de toutes sortes vont recommencer, la Fadoq, le Club Lions, les Fermières ont sans doute déjà fixé les dates de leurs réunions et ce, jusqu’en juin. Il y a aussi la chorale de l’École de musique qui illumine les soirées du vendredi!  Je serai au poste… si j’ai la chance de ne pas être terrassée par le vilain rhume qui flottait dans l’air le soir du Jour de l’An!

Et c’est comme ça qu’il passe, le temps des Fêtes! Il passe très vite, en laissant des restes dans le frigo, des petits jouets dans les endroits les plus incongrus, quelques moutons sur le dos près de la crèche et le chameau qui a déménagé près de l’église. Mais surtout, il m’a laissé de tendres souvenirs qui mettent de la brume dans mes lunettes et qui vont m’aider à passer l’hiver.

© Madeleine Genest Bouillé, 3 janvier 2019

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Sur le thème de Noël Nouvelet…

Noël Nouvelet
Noël chantons ici!
Parents et amis
Disons à Dieu  merci!

Chantons Noël!
C’est l’amour le plus grand
Un ange nous appelle,
Allons vers cet Enfant!

Chantons Noël!
Paix sur toute la terre!
Une étoile au ciel
Brille dans la nuit claire

Chantons Noël!
Et la nouvelle année!
Qu’elle nous soit belle
Et remplie de bonté!

Noël Nouvelet
Noël chantons ici!
En cette douce nuit
Chantons à Dieu merci!

Mado,   21 décembre 2018

 

Noël et les poètes

Les poètes ont chanté Noël sur tous les tons. Dans mes archives personnelles, j’ai tout plein de beaux écrits sur la fête de Noël et j’ai eu envie de vous en offrir quelques-uns en cadeau. Parce qu’il faut bien finir par se décider, j’ai choisi trois poèmes, de trois auteurs différents, mais qui curieusement, se rejoignent et me touchent. Tout d’abord, le Noël sceptique, d’un auteur évidemment sceptique. Jules Laforgue, un français, né à Montevideo en Uruguay en 1860, traîne un mal de vivre qui s’exprime dans toute son œuvre.  Lisez plutôt ce poème…

Noël! Noël! J’entends les cloches dans la nuit.
Et j’ai, sur ces feuillets sans foi, posé ma plume.
Ô souvenirs, chantez! Tout mon orgueil s’enfuit,
Et je me sens repris de ma grande amertume.

Ah! ces voix dans la nuit chantant Noël! Noël!
M’apportent de la nef qui là-bas, s’illumine
Un tendre, un si doux reproche maternel
Que mon cœur trop gonflé crève dans ma poitrine.

Et j’écoute longtemps les cloches, dans la nuit…
Je suis le paria de la famille humaine,
À qui le vent apporte en son sale réduit
La poignante rumeur d’une fête lointaine.

Jules Laforgue est décédé de la phtisie, à Paris en 1887…il n’avait que 27 ans!

Je me tourne ensuite vers une poétesse dont j’aime l’écriture et ce, depuis mes années d’étudiante. Marie Rouget, de son nom de plume, Marie Noël, est née à Auxerre en 1883 et est décédée en cette même ville, en 1967.  On a dit de Marie Noël qu’elle était « le poète du désespoir et de la foi ». J’ai choisi quelques vers d’un poème qui a pour titre Morale aux maisons trop prudentes, extrait de Le Rosaire du Jour, publié en 1930.

…Mais qui donc s’arrête ici ce soir?
Une femme passe, un vieux, un âne peureux…
Il ne reste pas de place
Sous les autres toits pour eux
Pour loger à la froidure.
Mais, ô ciel, quelle aventure!
Voici qu’en ce pauvre lieu
Ces pauvres gens sur la dure
À minuit ont couché Dieu
Dieu, le Roi des Cieux qui passe
Sa nuit sur la terre basse…

…Maisons, ce soir apprenez
À ne pas être tant pleines.
Gardez pour un Dieu nouveau-né
Qu’un pas obscur vous amène
Gardez un vide, un endroit…
Gardez un petit espace,
Ô maisons, pour Dieu qui passe.

De Jean O’Neil, un de mes auteurs québécois préféré, j’ai gardé plusieurs poèmes de Noël. La plupart sont tirés du livre qui a pour titre Hivers. Celui que je vous offre s’appelle tout simplement Joyeux Noël!

Noël a mis sa robe blanche
Et de la neige à la fenêtre
Pour un petit qui vient de naître
Car son étoile entre les branches
Dit que l’espoir est un berceau
Perdu dans l’univers immense
Qui s’enfuit hors de toute science
Telle entre les doigts passe l’eau.

Oui, Noël revient en décembre
Avec ses chants et ses lumières
Avec sa dinde et ses tourtières
L’enfant sourit dans l’antichambre
Où les pauvres sont endormis
Sans leurs agneaux, et sans chameaux
Klaxons remplaçant les grelots
Les grands rois viendront en taxi!

Salut Joseph! Salut Marie!
Grand merci d’être au rendez-vous!
Vous n’avez pas changé beaucoup
Entre le bœuf et l’âne gris
Nous sommes aussi revenus
Nous retremper dans la légende
Comme des enfants qui quémandent
Tellement ils se sentent nus.

L’entropie dégrade nos vies
Et elle gruge notre foi
Autant le quotidien déçoit
Autant la moindre fête nous ravit.
Toi, Noël, au bout de nos peines
Tu promets que tout recommence
À la fontaine de Jouvence
Où l’amour est à prix d’aubaine.

Et voilà!  On n’y peut rien. Noël, c’est le rendez-vous avec ce petit enfant dont on parle encore depuis plus de 4,000 ans!  Il ne faut pas le laisser passer tout droit.  Gardons-lui un petit espace dans notre maison, dans notre fête, dans notre vie. Je termine avec les paroles du refrain du chant de l’Avent de cette année : « Oui, nous t’attendons, toi, le Fils de Dieu. Viens combler nos cœurs d’amour et de pardon.  Oui, nous t’attendons. »  Une autre façon de dire : « Venez Divin Messie! »

 Heureuses Fêtes à vous qui me lisez!

© Madeleine Genest Bouillé, 11 décembre 2018

Quand le quotidien se vivait au rythme de l’année liturgique

Aujourd’hui 25 novembre, c’est le dernier dimanche de l’année liturgique. Le « thanksgiving », le « black Friday »? Jadis on ne connaissait pas ça. Comme je l’ai écrit déjà, nous commencions le mois de novembre par la fête de tous les saints, le 1er et le lendemain, c’était le « jour des morts ».  Ce n’était pas vraiment le temps de danser des rigodons!

Le 25 novembre, c’était d’abord la fête de sainte Catherine, qui pour nous était surtout la fête des « vieilles filles ».  Quel rapport avec Catherine d’Alexandrie qui fut décapitée à cause de sa foi au Xe siècle? Je ne saurais vous le dire. Je me souviens que le Cercle des Fermières fêtait la Sainte-Catherine, avec l’inévitable tire à la mélasse, en souvenir de Marguerite Bourgeois qui, paraît-il, utilisait ce stratagème pour amadouer les jeunes amérindiennes. Albert Larieu, un français venu vivre au Québec de 1917 à 1922 et qu’on appelait le « chantre des us et coutumes », a écrit une chanson intitulée La Tire qu’on retrouve dans un des cahiers de La Bonne Chanson. Quand j’étais étudiante et que le 25 novembre était un jour de classe, mère Saint-Fortunat, la cuisinière du couvent, faisait aussi pour cette occasion la délicieuse tire qu’on étirait tant et plus et qui nous collait aux doigts. Mais quel délice!

Quand, comme aujourd’hui, le 25 novembre tombe un dimanche, on oublie un peu Catherine et on fête le Christ-Roi. Les paroles du psaume de ce jour disent ainsi : « Le Seigneur est roi, il s’est vêtu de magnificence… La terre tient bon, inébranlable. Dès l’origine, ton trône tient bon ». À la fin de la messe, aujourd’hui, nous avons chanté le beau vieux cantique en latin Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat. De plus, tout au long de cette dernière semaine de l’année liturgique, les lectures de l’Apocalypse de saint Jean nous font réfléchir à notre fin dernière. Quand l’apôtre Jean raconte ce qu’il a vu et entendu, ça m’amène à penser aux débordements de la nature qui surviennent maintenant dans toutes les zones de notre vieille terre…

Dimanche prochain, le 2 décembre, ce sera donc le premier dimanche de l’Avent. Dans le quotidien, l’avant Noël prend beaucoup plus de place que l’Avent tout court; dans mon enfance, c’était l’inverse! Maintenant, très tôt, on s’affaire aux décorations extérieures. On en profite quand la température est encore clémente et on veut que ce soit plus beau d’année en année!  Et puis, la voisine a ajouté de nouvelles illuminations… il ne faut pas être en reste! Dans ma jeunesse, à la campagne, il n’y avait que les magasins qui arboraient des décorations lumineuses, pas beaucoup, mais c’était invitant! Chez nous, on commençait à peine à mettre une couronne sur la porte de la maison et on trouvait cela bien beau! Évidemment, on ne décorait pas avant les derniers jours précédant Noël. Pour ce qui est du sapin, on allait le couper quelque part dans le bois, vers le 20 décembre et il était décoré dans la soirée du 24 décembre. C’était donc une surprise pour les enfants, quand on nous réveillait pour la messe de minuit… l’arbre de Noël  tout garni, la crèche où on venait de déposer le petit Jésus et les présents étalés sous l’arbre. Quelles merveilleuses images, quels souvenirs impérissables!

L’Avent était un temps de pénitence; que voilà un mot tombé en désuétude! Au couvent, les religieuses nous incitaient à faire de petits sacrifices pour « faire plaisir » au petit Jésus. Je vous ai parlé déjà du calendrier de l’Avent que nous avions fabriqué une année; sur une feuille quadrillée où on avait tracé une crèche, chaque carré correspondait au nombre de jours avant Noël. Quand nous avions bien travaillé, fait nos devoirs et appris nos leçons, nous pouvions colorier les carrés. La notion de mérite était toujours très présente. Maintenant, on achète aux enfants des calendriers de l’Avent, remplis de sucreries, qu’ils dégustent un jour à la fois, alors que dans mon enfance, on nous incitait à nous priver de bonbons durant cette période précédant Noël… autre temps, autres mœurs!

Quand j’étais dans les « petites classes », celles qui étaient situées au troisième étage du couvent, je croyais plus ou moins au Père Noël.  Même si, une année, je lui avais écrit et que j’avais reçu les cadeaux demandés, je n’étais pas certaine… Il y avait bien la fois où je l’avais vu en personne au Magasin de la Compagnie Paquet à Québec, mais il faut croire que le personnage n’était sans doute pas assez convaincant! Comme la plupart des enfants, je faisais une liste de cadeaux, mais à l’époque, nous n’étions jamais assurés de recevoir les présents que nous avions demandés. Il faut dire que la liste de cadeaux, ce n’était pas une commande… c’était seulement la liste de nos espoirs!

Il est vrai de dire que le quotidien se vivait au rythme du calendrier liturgique. Au temps d’hier, toutes les grandes fêtes commençaient par une messe; Noël, avec sa messe de Minuit, le Jour de l’An, où après la grand’messe, Papa nous donnait sa bénédiction. À la fête des Rois, nous avions hâte d’aller voir la crèche après la messe, car on y avait installé les Rois Mages et chaque année, pour nous, c’était nouveau; on avait hâte de les voir! Il y avait bien sûr le gâteau des Rois avec le pois et la fève… mais la joie de cette journée était quelque peu atténuée du fait que papa devait retourner à Montréal, et souvent, l’école recommençait dès le lendemain!

Sauf pour les grandes vacances d’été, nos congés scolaires étaient reliés aux fêtes religieuses. Nous avions aussi congé le jour de notre Confirmation, ainsi que lors de la Communion solennelle. Pour le temps des Fêtes, l’école finissait vers le 21 décembre pour ne recommencer qu’après les Rois, puisqu’il y avait trois fêtes religieuses. Le congé de Pâques, comprenait les jeudi, vendredi et samedi saints, ainsi que le lundi de Pâques.  Les seules fêtes civiles chômées étaient la Fête du Travail – souvent, les classes n’étaient pas encore commencées –, le lundi de Pâques et la Saint-Jean-Baptiste, où les cours étaient terminés. L’Action de Grâces a été instituée au Canada à la fin des années 50.

Nos dimanches et jours de fête se passaient entre le Gloria in excelsis Deo et l’Alleluia pascal!

© Madeleine Genest Bouillé, 26 novembre 2018

Ça se passait de même dans le bon vieux temps – 2e partie

Ah! la mode! On affiche notre âge à la façon dont on s’habille! Après mûre réflexion, j’en suis venue à la conclusion que l’automne est maintenant une saison qu’on hésite à accueillir. On dirait qu’on ne l’aime pas… Je remarque qu’on porte maintenant nos vêtements d’été tant qu’on ne gèle pas tout rond! Alors, parce qu’on ne peut pas faire autrement, on se décide à porter des vêtements qui couvre plus, qui sont plus chauds, plus adaptés à la saison. Mais on mélange tout; tenez, en fin septembre, quand les jours ont enfin commencé à rafraîchir, j’ai vu des jeunes filles et des moins jeunes, portant encore un pantalon court avec  un gros chandail, des bas de laine et des chaussures sport. Et le pire – c’est pas croyable! –, la mode a ramené les immortelles chaussettes de laine grise avec des rayures rouges… Des bas de bûcherons que les filles portent fièrement! J’en reviens toujours pas! Ah! oui, vraiment, autre temps, autres mœurs!

« Ça se passait pas de même dans le bon vieux temps! » Oh non! Au milieu d’août, on rangeait les chapeaux d’été, les souliers blancs, les robes-soleil; la mode le voulait ainsi.  Quand mon frère s’est marié, le 8 août en 1964, il faisait chaud comme c’est souvent le cas à cette date. Mais toutes les femmes présentes au mariage portaient un chapeau en velours noir ou en plumes d’une couleur assortie à la robe de soie brochée, de velours ou de lainage. Évidemment, on avait rangé les souliers blancs et les sandales… ça faisait « colon » ou « habitant »; les femmes de la ville disaient « ça fait campagne ». En matière de mode, ces mots ne faisaient pas référence à nos valeureux ancêtres, ça signifiait seulement qu’on n’était pas au courant de ce qui devait se porter pour être « up to date »! Impensable, puisque dans presque toutes les familles, on recevait les catalogues de chez Eaton, Simpson’s ou Dupuis Frères; on n’avait aucune excuse à ne pas suivre le courant, donc on le suivait.

Si je retourne en arrière, mais là, très en arrière… quand j’étais enfant, on n’était pas riche, mais notre mère avait à cœur que ses enfants ne soient pas « habillés comme la chienne à Jacques ». Tout d’abord, la robe noire que je portais tout au long de l’année scolaire me donnait le goût de me vêtir autrement à la maison, surtout le dimanche.  Même si bien souvent je portais des vêtements qui avaient appartenus à ma sœur, maman les avait patiemment refaits et ajustés à ma taille. La plupart du temps, pour les robes, habituellement cousues à la maison, on faisait un bord assez large pour rallonger le vêtement une ou deux fois. Quand on ne le pouvait plus, on posait un « rossignol », c’est-à-dire, une bande d’étoffe qu’on insérait entre la taille et le corsage. La robe était bonne pour une saison de plus. Les garçons qui grandissaient trop vite se retrouvaient bientôt avec « les culottes à mer haute ». Ils n’aimaient pas bien ça, car ils se faisaient étriver par les plus grands qui leur demandaient : « Y a t-y de l’eau dans la cave chez vous? ».  

« Ça se passait de même dans le temps… » et aussi dans la cuisine! Jadis, cuisiner était le travail qui prenait la plus grande partie du temps des ménagères. Il n’existait pas de cuisine rapide, pas de surgelés, pas d’autres conserves que celles qui étaient faites à la maison. Sitôt la vaisselle du  déjeuner lavée et essuyée, on partait la soupe pour le dîner. Et ça n’arrêtait pas! Les recettes de nos mères avaient leur franc-parler!  De la « soupe à l’ivrogne », au « bœuf du rang 3 », en passant par le « jambon du nordet » et les « œufs dans le purgatoire », on avait « la truite de la visite des États », qui n’était pas piquée des vers, et les indispensables binnes, plôrines, cipâtes et gibelottes, sans oublier les cochonnailles qui se faisaient en décembre quand on tuait le cochon et qu’on préparait la boustifaille des Fêtes. Ah! la popote du temps des Fêtes! Rien qu’à l’évoquer, on en a l’eau à la bouche: ragoût de pattes, tourtières, tartes à la « farlouche », au sucre ou aux pommes, beignes et croquignoles… Sans oublier les petites douceurs : le sucre à la crème, le fudge à l’érable et surtout le gâteau froid, fait avec des biscuits Village écrasés, du sucre en poudre, du cacao et des cerises confites. C’était ma friandise préférée.

Ma grand-mère qui avait toujours des appellations pas comme tout le monde, faisait un dessert qu’elle appelait des « poulets à la rhubarbe »; c’était un dessert d’été bien entendu, mais dans mon souvenir c’était quelque chose d’extraordinaire! J’ai su plus tard que ce qu’elle nommait ainsi était tout simplement des « grands-pères ». Mais j’étais très jeune alors et j’étais persuadée de manger des petits poulets, cuits avec de la rhubarbe. Évidemment, après les Fêtes et les Jours-Gras, venait le Carême dont j’ai parlé dans la première partie de ce « Grain de sel ».  À l’époque, ils étaient nombreux les jours « sans viande ». Il n’y avait pas que chez Séraphin Poudrier qu’on mangeait des galettes de sarrazin. Dans le même genre, on avait les galettes aux patates, qu’on mangeait toutes chaudes avec du beurre, puis ensuite avec de la mélasse ou du sirop d’érable. Une chose était certaine, il était inutile de « farfiner », et de lever le nez sur l’un ou l’autre plat, la consigne était « tu manges ce qu’il y a dans ton assiette, ou tu vas te coucher ». Maman n’était pas une mère sévère… finalement, plutôt que de laisser un enfant aller dormir le ventre vide, elle passait en douce une « beurrée de beurre de pinottes » au jeune récalcitrant!

Les ménagères cuisinaient de manière à ne pas « jeter les choux gras ». Gaspiller la nourriture, ça ne se faisait pas.  Par exemple, les restes du rôti de bœuf du dimanche midi servis sous forme de ragoût, de hachis ou de pâté, agrémentés de légumes, surtout de patates et d’oignons, nourriraient la famille pour plusieurs repas. Ah! les patates et les oignons! Qu’aurait-on fait sans eux? Le vendredi étant un jour maigre, c’est-à-dire sans viande, le poisson était à l’honneur. Durant la saison de la pêche aux petits poissons sur le fleuve, quand on avait fait « une bonne marée », on se régalait de cette manne qui ne durait qu’un temps! Ensuite? Eh bien, on mangeait des crêpes, une omelette ou un « chiard blanc », fait de patates et d’oignons fricassés dans une sauce blanche. Une expression en usage disait que le vendredi c’est « le jour où le ventre nous retire ». 

Enfin, d’une saison à l’autre, « ça se passait de même dans le bon vieux temps »!

©Madeleine Genest Bouillé, 20 octobre 2018

Novembre, le mois des défunts

Novembre, c’était jadis le mois consacré aux défunts. D’emblée, on entrait dans le vif du sujet dès le premier jour, fête de la Toussaint. Comme son nom l’indique, c’est la fête de tous les saints, autant les inconnus que ceux qui ont leur nom sur le calendrier. Et le lendemain, 2 novembre, c’était le Jour des Morts; ce qui voulait dire, la messe obligatoire deux jours de suite; pour cette raison, nous avions congé d’école ces deux jours. Quelle qu’en soit la raison, un congé, c’est un congé et c’est toujours bienvenu. Donc, ce jour réservé aux défunts de la paroisse, l’église était parée des ornements noirs comme pour un service de première classe. Parce qu’il faut tout d’abord que je vous dise que jusque dans les années 60 ou un peu avant, il y avait trois catégories de funérailles. Pour la « Première Classe », l’église était tendue d’ornements noirs jusqu’aux fenêtres; on sortait les candélabres qui encadraient à cette époque le catafalque revêtu de son drap noir imprimé de larmes blanches. La chorale des hommes chantait le Dies Irae, Dies Illa… c’était funèbre à souhait. Et ça coûtait plus cher! Pour les funérailles de 2e classe, il y avait un peu moins de tentures noires et on ne bouchait pas les fenêtres. Je ne suis pas certaine qu’on mettait le drap très funèbre, la chorale chantait évidemment, mais peut-être un peu moins et moins fort… vraiment, je ne m’en souviens pas. Pour les funérailles de 3e classe, on plaçait un chandelier de chaque côté du catafalque, il n’y avait pas d’autres ornements noirs que ceux portés par le célébrant et je ne me souviens pas s’il y avait du chant. Madame Blandine jouait de l’orgue, de cela, j’en suis certaine, pour elle tous les paroissiens étaient égaux!

Les « anges frileux »
Dans le rituel catholique, en plus des célébrations, il y a tout ce qui entoure le Champ des morts. À commencer par les anges du Jugement dernier. Chez nous, jusque vers la moitié du XXe siècle, ces anges, qui étaient l’œuvre du sculpteur Louis Jobin, étaient installés sur les piliers qui encadrent l’entrée du cimetière. Un de ces personnages célestes tenant la balance de nos bons et de nos mauvais coups, tandis que l’autre joue de la trompette pour guider les « bons », vers le sentier du paradis. Faites de bois en 1892, ces œuvres d’art étaient évidemment devenues « frileuses »! C’est pourquoi on a décidé de les installer à l’arrière de l’église pour les préserver. Dans les années 80, mon frère Claude, décédé en 1988, avait travaillé à la restauration de ces statues; c’était, comme tout ce qu’il faisait, du travail minutieux! Pour commémorer le 300e anniversaire de la paroisse Saint-Joseph de Deschambault en 2013, deux nouveaux anges en aluminium, de facture moderne, œuvre du sculpteur Éric Lapointe, un artiste local, gardent maintenant l’entrée du cimetière. Mais voilà! Pour les regarder, il faut jouer un peu à cache-cache. Mais le jeu en vaut la chandelle!

Le cimetière des « enfants morts sans baptême »
Si vous allez au Vestiaire du Couvent, vous prenez l’allée qui conduit à l’entrée de cette pièce qui était jadis justement le vestiaire des élèves externes et qui fait face au mur du cimetière. À peu près vis-à-vis de la porte, vous voyez une ouverture qui adopte la forme des anciennes tombes. Dans mon enfance, j’avais peur de tout, y compris des morts, je n’aimais donc pas cette fenêtre découpée dans la muraille! Jadis, cette portion du cimetière n’était pas sacralisée. C’était l’endroit où en enterrait les enfants morts sans baptême. J’oserais dire que c’est la partie obscure du rituel catholique concernant la mort. On croyait alors que si un enfant mourait sans avoir été au moins ondoyé, son âme s’en allait dans les Limbes, un endroit neutre et intermédiaire, où les âmes étaient censées demeurer jusqu’au Jugement Dernier. Le concept de « Limbes » a été aboli définitivement en 2007. À ce même endroit, on enterrait aussi les suicidés et les étrangers dont on ignorait la religion. Selon ce que racontait ma mère, comme plusieurs autres coutumes, cela dépendait bien un peu de l’ouverture d’esprit du curé de la paroisse.  Graduellement, au cours des années 50, le refus d’enterrer les personnes suicidées dans le cimetière béni est devenu facultatif, selon que la personne était dépressive ou souffrait d’une autre maladie « de la tête », comme on disait alors. J’ignore en quelle année on a réuni cette parcelle de terrain au reste du cimetière; on y trouve maintenant des stèles attestant l’inhumation de plusieurs personnes à cet endroit qui fut certes dûment consacré.

La « chapelle voyageuse »
Connaissez-vous la petite chapelle dédiée à Saint-Antoine? Peut-être bien que non! Cette « chapelle voyageuse » fut érigée en 1907 sur un terrain situé juste à l’endroit où l’on entre dans la rue Janelle. Sur une photo ancienne, la chapelle est encadrée de magnifiques arbres, peut-être des chênes, je ne sais plus. Lors de la procession de la Fête-Dieu, on s’y arrêtait parfois pour une prière. Quand on a ouvert la nouvelle rue, il fallait bien déménager la chapelle, quelqu’un eut alors l’idée de la placer dans le fond du cimetière où elle servirait de charnier. L’idée était bonne. Mais la chapelle ainsi retirée était la proie des vandales, de plus, elle ne rajeunissait pas; elle aurait eu besoin de rénovations et comme on sait, les Fabriques étaient, sont et seront sans doute presque toujours à court d’argent! La petite construction a été vendue et déménagée près du fleuve, dans le bas du village… Elle y est toujours. Dans quel état?  Je ne sais pas… car si « les voyages forment la jeunesse », souvent, ils « maganent » un peu ou beaucoup la vieillesse!

Voilà! Passez un beau mois de novembre et préparez-vous à l’hiver!

© Madeleine Genest Bouillé, 3 novembre 2018

Ça se passait de même dans le bon vieux temps – partie 1

Ce soir il fait un vent à écorner les bœufs. Demain, c’est l’ouverture de la chasse aux canards. Si ça continue comme ça, la chaloupe va se faire brasser au large… Ce sera pas la première fois!  On en a vu, des matins d’ouverture où les chasseurs, le dos rond comme une chenille qui s’en va aux Vêpres, le casque rabattu par-dessus les oreilles, attendent les canards qui tardent à se montrer… Quoi? Vous n’avez jamais entendu parler de la chenille qui s’en va aux Vêpres? Ça ne m’étonne pas; cette expression me vient de ma grand-mère et c’est une des plus imagées que je connaisse. Pourtant dans la parlure des gens de par chez nous, il y en avait des images! L’une n’attendait pas l’autre. En fait, cette comparaison avec une chenille a un certain sens. Avez-vous déjà regardé avancer une chenille, une de celles qu’on appelle minou-castor? Effectivement, elle se déplace tranquillement, pas vite, en arrondissant le dos.

Pour ce qui est des Vêpres, ça, c’est une autre paire de manches. Il s’agissait de cette partie de la Liturgie des Heures qui était célébrée le dimanche soir, sauf en hiver ou, pour éviter une deuxième sortie aux paroissiens qui demeuraient loin de l’église, le curé chantait cet office vespéral aussitôt la messe achevée. Pendant la belle saison, nous retournions donc, avec plus ou moins d’ardeur, prier après le souper du dimanche. Souvent la mère et les filles demeuraient à la maison pour faire la vaisselle, si bien que l’assistance était composée surtout de dames et demoiselles d’un âge certain, d’enfants impatients de retourner jouer et de pères repus, baillant aux corneilles, parfois même cognant des clous! La fatigue de la journée, la digestion laborieuse ou la perspective de commencer une semaine de dur labeur faisaient sans doute courber le dos de ces bonnes gens qui se rendaient accomplir leur dernier devoir dominical! Ça se tient comme explication… les expressions de ma grand-mère avaient toujours un sens, même s’il fallait des fois faire travailler ses méninges pour le trouver!

À l’époque, la pratique religieuse ne se discutait pas, même s’il y avait beaucoup plus de « Fêtes d’obligation » et donc plus d’offices. Après le temps des Fêtes, selon le calendrier liturgique qui varie d’une année à l’autre, le Mardi-Gras était plus ou moins vite arrivé mais je vous assure qu’on le fêtait « en pas pour rire »… jusqu’à minuit, pas une minute de plus! Parce que le lendemain, c’était l’austère Mercredi des Cendres et le début du Carême. On ne nous laissait pas oublier que « Nous étions poussière et que nous retournerions en poussière ». Les sermons des dimanches du Carême, surtout si on avait un curé plutôt sévère, nous rappelaient durant quarante jours que le chemin du Ciel n’était pas une belle route asphaltée! Et les offices des Jours-Saints qui arrivaient après ces longues semaines de jeune et de privations étaient particulièrement exigeants, en plus d’être presque entièrement en latin. De plus, pour  « faire ses Pâques », il fallait tout d’abord passer par le confessionnal. Les longues files de pénitents, attendant leur tour pour rencontrer le prêtre, avaient pour effet de rallonger le temps qu’on devait passer à l’église. Vraiment, quand Pâques arrivait il y avait de quoi chanter : « Alleluia! Le Carême s’en va, on mangera plus de la soupe aux pois, on va manger du bon lard gras. Alleluia! » Les enfants s’amusaient à changer les dernières paroles de la chanson par : « du bon chocolat! ».

 

Chacune des saisons était marquée par l’une ou l’autre fête religieuse. Quarante jours après Pâques, c’était l’Ascension, « fête chômée » comme on disait, et qui avait toujours lieu un jeudi, ce qui nous valait un petit congé de quatre jours. Puis arrivait le mois de mai, le Mois de Marie! Du temps de mes années de couvent, vous pensez si on était assidues à l’église les beaux soirs de mai! En revenant, on cueillait des lilas près de la clôture du Vieux Presbytère. Et dès qu’on s’éloignait du couvent, on s’épivardait un peu, en virant les cantiques à l’envers : « Ave Maris Stella, des springs, pis des matelas… » Quels beaux souvenirs! La plus grande fête religieuse de l’été, c’était la Fête-Dieu; on appelait ainsi la fête du Saint-Sacrement, dernier dimanche avant qu’on tombe dans le temps liturgique dit « temps ordinaire ». À la fin de la messe, si la température le permettait bien entendu, le curé allait revêtir la belle chasuble dorée tandis que quatre messieurs, généralement des marguilliers, sortaient le dais sous lequel se tiendrait le célébrant portant l’ostensoir. Tout le monde sortait sur le perron de l’église et après avoir établi l’ordre de marche, la procession s’ébranlait. Si je me souviens bien, les enfants de chœur et les élèves du couvent, portant des bannières richement brodées, précédaient le célébrant tenant précieusement l’ostensoir, accompagné d’un servant de messe qui s’occupait de l’encensoir. Ensuite venaient les chantres, puis les fidèles, hommes et femmes séparément bien entendu. Évidemment, nous n’étions pas tous aussi pieux, même si nous en avions l’air… Exemple : comme nous étions fières, nous les jeunes filles, quand on pouvait étrenner un chapeau neuf ou une nouvelle robe à la Fête-Dieu! La procession marchant d’un pas assez lent s’arrêtait à un endroit, prévu à l’avance, où les habitants de la maison avaient préparé le reposoir. La famille qui avait l’honneur de recevoir le Saint-Sacrement se faisait un devoir de décorer de fleurs et de feuillage la galerie et la table recouverte d’une nappe immaculée où serait déposé l’ostensoir.

Et ainsi le calendrier égrenait ses jours et ses mois, entrecoupé de fêtes et d’événements, jusqu’au au retour de l’automne avec l’année scolaire qui recommençait… Les feuilles tombaient, la température refroidissait, puis un bon vendredi soir où il faisait un vent à écorner les bœufs, c’était justement la veille de l’ouverture de la chasse aux canards…

 

© Madeleine Genest Bouillé, 21 septembre 2018

Avec les mots de ma sœur – 2e partie

Les pages qui suivent datent de la fin d’août 1990. Le 28, Élyane se rappelle de très anciens souvenirs. Elle avait à peine 4 ans, c’était au temps de la « cambuse » chez « pépère » :

« La « cambuse », c’était l’étage de la rallonge, ça se trouvait au-dessus du salon; un appartement pas fini, où il faisait froid l’hiver et chaud l’été. Des fois, on avait la permission d’aller courir là! Quand oncle Jean-Paul a décidé de se marier avec tante Bernadette en 1937, il a fait un salon et une cuisine à cet endroit, et en prenant la chambre d’à côté, ça lui faisait un logement pour abriter « leurs amours toutes neuves »!

Oncle Jean-Paul et tante Bernadette sont sans doute demeurés quelques années dans ce logement. Élyane se souvient qu’un jour où elle s’en venait par la « petite route », elle avait vu mon oncle et ma tante qui se berçaient sur leur balcon. J’ajoute qu’à cette époque, notre famille demeurait aussi dans la Rue Saint-Joseph. Élyane précise que ça devait être un dimanche car, dit-elle : « Je ne sais pas pourquoi, mais à la radio, ça devait jouer « Dans le jardin de mes rêves, tout notre amour est en fleurs et le bonheur vient embaumer nos cœurs », chanson qui était probablement chantée par Tino Rossi, car  chaque fois que cette chanson me trotte dans la tête, je pense à cette scène, plus loin décrite. Pourquoi certaines chansons nous ramènent à certains endroits ou à certaines personnes? »  Sur ce point, je suis entièrement d’accord avec ma sœur.

Le 30 août :  Élyane écrit : « Il y a 58 ans aujourd’hui, c’était fête à Deschambault. à 7hres, le matin, à l’église, s’épousaient devant Dieu et les hommes, une charmante jeune fille de 23 ans, toute petite, le teint clair, les yeux noisettes pétillants d’intelligence derrière ses lunettes ( à 81 ans, ce sont toujours ces mêmes yeux-là), ses cheveux bruns étaient cachés sous son grand chapeau de velours noir. Elle était vêtue d’une longue robe «  rose thé » et dans ses bras, tenait une gerbe de roses rouge ». Ma sœur ajoutait que Jeanne était un peu déçue, elle aurait bien voulu des fleurs de la même teinte que sa robe… et de plus, il ventait nordet! Élyane poursuit en précisant que mademoiselle Marie-Jeanne Petit s’avançait dans l’allée au bras de son père, Edmond Petit, au son de l’orgue joué par Blandine Naud, une ancienne compagne de classe.

Au prie-Dieu, à côté, se tenait un beau grand jeune homme, de 23 ans aussi, les cheveux et les yeux d’un noir de jais, le teint resplendissant… Ma sœur ajoute ceci : « Ce qu’elle a dû en faire des jalouses ce matin-là, la petite Jeanne, en devenant madame Julien Genest! Mon cher papa était accompagné de son frère Léo. Julien était « en amour par-dessus la tête » avec Jeanne ». Élyane était une enfant perspicace ainsi elle ajoutait : «  Je n’étais pas tellement vieille, mais je m’en rendais compte; il l’a toujours aimée, ne lui a jamais trouvé de défauts, pour lui elle fut toujours la plus belle et la plus fine… » Papa n’ayant presque pas connu sa mère, qui est décédée alors qu’il n’avait que 4 ans, n’a eu qu’une femme dans sa vie, celle qu’il a épousée, notre mère, Jeanne.

Ma grande sœur rappelle le programme musical du mariage de nos parents : tout d’abord, le Veni Cretor, chanté par le chœur des femmes, puis Célébrons le Seigneur, chanté par madame Louis Marcotte (Madame Béatrice dont je vous ai déjà parlé); le Docteur Pierre Gauthier, interpréta le Noël du Mariage, oncle Jean-Paul chanta Jésus, Divine Eucharistie tandis qu’Alice Naud (la sœur de Blandine) chanta un cantique du temps passé Je te bénis. C’était un  beau programme; après tout, Julien faisait partie du chœur de chant!  Après la messe et les photos de circonstance,  les invités  se réunirent chez mes grands-parents, Blanche et Edmond  Petit. Ce beau jour était un mardi, car autrefois les mariages avaient souvent lieu en semaine. Après le repas, les nouveaux époux, revêtus de leurs costumes de voyage, partirent en auto pour Québec; un ami de Julien, M. Philippe Bernier, les conduisait. De Québec, ils prirent le train pour Montréal et ensuite, Ottawa, où ils rendirent visite à l’oncle Edmond Genest. Au retour, ils s’arrêtèrent à Montréal pour rendre visite aux tantes de Jeanne, Ernestine et Eugénie Paquin. Pour l’époque, il s’agissait d’un très beau voyage!

Voyage de noces, 30 août 1932.

À bientôt pour un autre épisode des Mémoires d’Élyane…

© Madeleine Genest Bouillé, 4 septembre 2018

Avec les mots de ma sœur…

De 1985 jusqu’en 1994, ma grande sœur Élyane avait écrit ses mémoires dans un petit cahier d’écolier à double interlignes. Elle n’écrivait pas tous les jours. Peut-être y a-t-il d’autres cahiers, mais elle ne m’a prêté que celui-ci. Dans le haut de la première page, elle avait écrit ceci : « Une nation sage conserve ses archives… Recueille ses documents… Fleurit les tombes de ses morts illustres… Restaure ses importants édifices publics et entretient la fierté nationale et l’amour de la patrie en évoquant sans cesse les sacrifices et les gloires du passé ». –  Joseph Howe

Elle débutait ainsi ses écrits le lundi 9 décembre 1985 :

« Des souvenirs, les plus beaux, surgissent à mon esprit;ils arrivent comme ça, par bouffées de fraîcheur. Car pour moi, les souvenirs de jeunesse, c’est toujours de la fraîcheur, une bonne odeur… comme celle du sapin que nous aurons bientôt. » Elle précisait que la veille, jour de l’Immaculée Conception, il neigeait à gros flocons qui tombaient en tournoyant et elle se rappelait ces paroles de notre mère : « Regardez dehors, les enfants, les petits anges secouent leurs casseaux! »  Et ma sœur, alors enfant, regardait tant qu’elle pouvait dans le ciel, afin de voir au moins un ange, secouant son casseau de neige. Maman disait aussi : « Soyez sages, si vous voulez que le Père Noël vous donne des cadeaux, parce qu’à tous les soirs, il y a un ange sur le toit qui écoute ce que vous dites et regarde ce que vous faites, et il va le dire au Père Noël. » Élyane se demandait alors si vraiment l’ange comprenait tout ce qu’il voyait, mais elle ajoutait que cela l’incitait à être plus sage. Et parfois le soir, avant de se mettre au lit, elle regardait par la fenêtre, se demandant si l’ange allait aussi sur le toit des cousins Dussault qui habitaient presque en face.

Les enfants de la famille Genest, 1942. Sur la photo, Claude est absent – il n’aimait pas de faire photographier… (Coll. privée, Madeleine Genest Bouillé).

Le récit des mémoires d’Élyane se poursuit le 9 juillet 1990.  Notre frère aîné, Claude, est décédé depuis janvier 1988. Les deux aînés, qui n’avaient qu’une année de différence, étaient très près l’un de l’autre, et ma sœur fut profondément affectée par ce départ.  Ce 9 juillet donc, Élyane écoutait des enregistrements de vieilles chansons en se remémorant les soirs où, avec Claude et quelques amis, ils sortaient sur la galerie le « guibou » – on appelait ainsi le gros gramophone à manivelle – et qu’ils faisaient jouer les disques de Georges Guétary, Luis Mariano et André Dassary, les chanteurs à la mode de ce temps-là.

Il n’y a rien comme les chansons anciennes pour raviver les souvenirs… En écoutant « Il n’y a qu’un Paris », chanson d’André Dassary, ma sœur se remémore la première fois où elle a entendu cette chanson. Je lui donne la parole : « J’étais chez Mémère, j’avais couché là, dans le lit entouré de rideaux, avec tante Irma. Cet air-là m’a poursuivi une partie de la nuit; il se mêlait au bruit des feuilles du gros peuplier qui était devant la fenêtre. Les soirs d’été, avant de se coucher chez Mémère, on allait chercher à tâtons dans le jardin, des feuilles de salade qu’on mangeait avec des beurrées de beurre. Hum! Que c’était bon! Pépère se levait la nuit pour jouer une « patience » et manger du pain et du lait. »  Elle ajoute qu’elle allait sentir sur le bord de l’escalier… Ça me rappelle que j’ai raffolé moi aussi d’aller écouter jaser les grandes personnes sur le bord de l’escalier quand j’étais petite!

Toujours en 1990, ma grande sœur revient à ses Mémoires, le 30 juillet. Elle raconte comment notre mère en a vu de toutes les couleurs avec nous « dix », lorsque nous demeurions sur le grand chemin – ainsi appelait-on alors, le Chemin du Roy. Voici quelques bons – ou plutôt mauvais – coups de quelques-uns des enfants Genest.  « Vers 1942 je crois, Lulu (Jacques), qui n’avait que 4 ans, s’était découvert des talents de peintre. Il avait été « taponner » dans la peinture rose destinée à une chambre et il y avait saucé le chapelet bleu à Maman qui était devenu « fleuri rose »… comme il s’était fait prendre sur le fait, tout gêné, il était allé se tapir dans un coin de la chambre tapissée; comme il était barbouillé de peinture rose, il avait laissé sa trace imprimée dans le coin. »

Plus loin, Élyane nous raconte que Fernand, le huitième de la famille, fouillait partout, silencieusement, en se glissant comme une belette, précise-t-elle. Maman a toujours adoré les bibelots. Sur les meubles et sur les étagères, on trouvait un peu de tout : des bergères et des princesses, des petits bonhommes et des animaux. Mais, comme le dit ma sœur, « Plusieurs bibelots (bonhommes et animaux) avaient déjà eu la tête « partie » et recollée avec une « mâchée de gomme ». Quand Fernand entendait arriver quelqu’un, il se dépêchait de reposer les têtes arrachées… mais dans sa hâte, il se trompait souvent et on retrouvait des bonhommes à tête de chien aussi bien que des chiens à tête de bonhomme! »

On m’a toujours dit que j’étais «  tannante ».  À ce propos, voici ce qu’en dit ma sœur : « Madeleine, elle, restait éveillée tard… elle descendait de son lit et s’en venait en bas. Malgré qu’elle était bien petite et légère, elle faisait assez de bruit que Maman l’appelait « les pieds de fer »… Elle aussi fouillait partout; un jour, elle s’était coiffée avec de la graisse « pur lard » (du saindoux). Elle avait les cheveux tout luisants! Une autre fois, elle avait trouvé de la colle de farine pour coller la tapisserie… elle s’en était fait un shampoing… il a fallu lui couper les cheveux tellement ils étaient collés. »

Je vous reviens avec d’autres souvenirs de ma grande sœur dans un prochain Grain de sel!

© Madeleine Genest Bouillé, 23 août 2018

Que sont mes amis devenus?

Une ancienne compagne de classe, qui a fait sa vie aux Iles de la Madeleine, est venue se ressourcer, ou se refaire une santé – ou les deux – dans son village natal. Quelle bonne idée! Nous nous sommes d’abord parlé au téléphone, puis nous nous sommes rencontrées, avec les inévitables : « Comme ça fait longtemps! » suivi de : « Qu’es-tu devenue tout ce temps? »  Ces mots m’ont rappelé les paroles d’une vieille chanson. Dans les années 80, Nana Mouskouri avait repris cette complainte du Trouvère Rutebeuf; sur un petit air tristounet, la chanson dit : « Que sont mes amis devenus, que j’avais de si près tenus et tant aimés… Ce sont amis que vent emporte, et il ventait devant ma porte, les emporta. »

Avec Colette et Madeleine, 1948 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Dans ma mémoire sont d’abord apparues les premières amies avec lesquelles j’ai joué dans mon enfance, elles ont évidemment une place de choix! Et alors ont défilé les compagnes de classe, de la 3e à la 11e année, ça en fait du monde! Inévitablement, sont revenus à ma mémoire les rires et les plaisanteries des filles et garçons avec qui j’ai « jeunessé », du temps où je travaillais au Central du téléphone. On se rencontrait soit à la salle, au restaurant ou au terrain de jeux, lors des parties de balle-molle, en été et de ballon-balai en hiver. J’aime bien ce terme, « jeunesser », je trouve qu’il exprime parfaitement ces relations amicales et sans conséquence qui sont le lot de notre adolescence  et des débuts de notre vie d’adulte. C’est souvent de ce temps que datent les  vraies amitiés, celles qui durent toujours!

Profession de foi, 1952 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Et ensuite se succèdent les personnes que j’ai rencontrées au gré des différentes activités auxquelles j’ai participé.  Que sont-ils tous devenus?  J’avoue que j’en ai perdu plusieurs de vue, et ce depuis longtemps.  Comme dans la chanson «  le vent les a emportés ». Par contre, demeurant dans le village où je suis née, je rencontre quand même souvent d’anciennes compagnes de classe ou des amis que je connais depuis de nombreuses années. En vieillissant, je remarque qu’on se rapproche volontiers des personnes avec lesquelles on a partagé des tranches de vie et c’est normal. On a des souvenirs en commun; on a fait du théâtre, de la pastorale, on était ensemble dans la chorale, nos enfants sont allés à l’école ensemble… on a ri ensemble! À plus forte raison, quand il s’agit des gens avec qui on a « bénévolé », un autre mot qui en dit long! Alors forcément, ça tisse des liens. Et ces liens qui nous rattachent les uns aux autres, c’est de la chaleur pour le cœur. Mais, comme le dit une autre chanson : « Avec le temps, va… tout s’en va ». Alors, quand l’un ou l’une part pour le dernier voyage, qu’importe la saison, on sent un courant d’air tout à coup, on a froid. On sent surtout le besoin de se rapprocher de ceux qui restent.

La chorale du 250e anniversaire en 1963 (collé privée Madeleine Genest Bouillé).

Lors du 50e anniversaire de vie religieuse de Sœur Louisette en 2003 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Qu’est-ce donc que l’amitié? Une autre chanson me revient, elle était chantée par Françoise Hardy : « Beaucoup de mes amis sont venus des nuages… ils ont fait la saison des amitiés sincères, la plus belle saison des quatre de la terre. » Déjà, quand j’étais enfant, j’hésitais toujours un peu avant de dire qu’une autre fillette était mon amie. Je me souviens que j’avais peur de me tromper; j’attendais d’être certaine. Pour moi, l’amitié était comme une maison où on est invité; on frappe à la porte, mais on attend pour entrer que quelqu’un vienne ouvrir.

Au cours de mes années d’étudiante, j’ai noué des relations amicales avec plusieurs compagnes en tenant compte toutefois qu’il était dans l’ordre des choses que nos chemins se séparent à la fin de nos études. Plus tard, au fil des années, j’ai connu des personnes que je nomme « des  étoiles filantes ». Rencontrés dans différents groupes, ces «  amis »  en devenir, pour une raison ou une autre, n’ont fait que traverser ma vie.  Il y a eu des déménagements. On sait ce que c’est, on se promet de demeurer en contact, et le cours des choses en décide autrement. Parfois on s’éloigne parce que, malgré certaines affinités, on n’est pas sur la même longueur d’ondes, ou on n’a pas les mêmes valeurs. C’est dommage!

Il y a encore heureusement des personnes qui « font la saison des amitiés sincères ». Ils et elles ne sont pas légion; certains sont des amis depuis très longtemps, d’autres  depuis peu, mais tous me sont chers. Que ces amitiés se soient forgées au fil des ans ou au gré des activités qui nous ont rapprochés, j’espère de tout mon cœur que le vent ne les emportera pas! L’amitié, c’est comme le soleil; parfois il se cache; mais on sait qu’il n’est pas loin, et qu’il va revenir. Pour les vrais amis, l’essentiel c’est que chacun sache qu’il peut compter sur l’autre.

En terminant  je vous cite deux pensées tirées de mon vieux petit carnet, d’abord celle-ci : « Les vrais amis attendent la réponse quand ils demandent : Comment vas-tu? » Et celle-là : « Un ami : quelqu’un qui sait tout de toi et qui t’aime quand même. »

© Madeleine Genest Bouillé, août 2015 et 2018