Deux histoires vécues devenues légendes

Le meurtre du gardien du phare.

L’histoire se passe en 1834. Une bande d’escrocs, qu’on appelait les écumeurs, sévissait dans le port de Québec et sur les grèves aux alentours. Entre autres méfaits, ces bandits coupaient les câbles des petits cajeux et cueillaient en aval du courant les morceaux de bois qui venaient vers eux. Un nommé Charles Cambray était à la tête de cette bande.  Derrière une façade d’honnête commerçant, il pratiquait d’autres métiers beaucoup moins avouables. Cet homme était un voleur, un escroc.  Cambray faisait de très bonnes affaires et il recrutait ses associés parmi les hommes qui fréquentaient le port et qui acceptaient n’importe quel travail, pourvu que ça rapporte!

François-Réal Angers, un avocat, auteur et journaliste, originaire de Pointe-aux-Trembles (Neuville), publie en 1837, un livre ayant pour titre Cambray et ses complices, dans lequel on lit ceci : « En 1834, on apprit qu’un phare avait été pillé et son gardien, roué de coups puis jeté dans la cave pleine d’eau du phare. On découvrit bientôt qu’il s’agissait du capitaine Sivrac, le gardien du phare de l’Ilot Richelieu. Tous les amis et connaissances du capitaine sont révoltés. Dans le même temps, les gens commençaient à avoir des doutes quant aux affaires de Cambray et sa bande. L’arrestation d’un des complices de Cambray vers la fin de 1834 conduisit la police à épingler ce dernier, qui fut condamné à mort. »

Le phare de l’Ilot Richelieu ne portait vraiment pas chance à ses gardiens. En 1940, un dénommé Lemay est alors gardien et demeure sur l’île avec sa femme. En 1949, on ignore dans quelles circonstances, le couple se noie. C’était le dernier gardien de ce phare qui fut détruit mystérieusement en 1970.

Le plus vieux des deux phares, en 1970 (photo: Fernand Genest).

L’homme gris

Voici une histoire de mon arrière-grand-mère, telle que la racontait Jeanne, ma mère.

« Ma grand-mère, Angèle Paquin, demeurait dans une maison qui a été détruite dans un incendie en 1914. Cette maison était située à l’endroit où s’élève aujourd’hui la maison de monsieur Léon Montambault. Quand Angèle était enfant, elle allait souvent chercher les vaches, matin et soir avec son père, Léon. Un jour, en montant vers les champs, ils aperçurent un homme vêtu de gris, recroquevillé près de la clôture; la tête inclinée, il semblait dormir, de sorte qu’on ne voyait pas sa figure. Le père dit à la petite Angèle : As-tu peur? – Oh non! Avec vous papa, ça me fait rien. Cependant, le chien aboyait, lui, en tout cas, n’aimait pas ça. Au retour des champs, pour la traite du soir, l’homme gris était toujours là… il n’avait même pas changé de position. On a beau être du monde pas peureux, ça devenait inquiétant. Le lendemain, même phénomène. De plus, on dit que les chevaux renâclaient quand ils devaient passer près de cet endroit. »

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De nos jours, on irait voir de plus près… on alerterait la police, les journalistes ou encore, on en rirait! Mais les gens de ce temps-là traitaient les phénomènes extraordinaires d’une toute autre façon. Quand ils ne pouvaient pas expliquer quelque chose par le gros bon sens, ils s’en remettaient à leur religion. Ce que mon aïeul fit aussitôt. Il alla au presbytère et paya une messe pour une « âme abandonnée du purgatoire » comme on disait alors.  L’homme gris disparut et on ne le revit jamais!

Ma mère ajoutait pour expliquer cette histoire que, du temps de la guerre avec les Anglais, des soldats furent tués et enterrés n’importe où, sans sépulture chrétienne. Alors il était sans doute normal que ces défunts attirent l’attention, afin qu’on les aide à trouver le repos éternel.

Cette histoire a dû se passer aux environs de 1850.

© Madeleine Genest Bouillé, 18 avril 2017

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De choses et d’autres…

De choses et d’autres, quelques images inspirées par le fleuve et la navigation…

1961 :
Nos marins… On les voyait rarement à leur travail, sauf pour les épouses qui allaient parfois rendre visite à leur mari sur le bateau quand il était à quai. Sur la première photo,  on est sur une barge, à l’avant, et on regarde vers l’arrière. Je ne saurais décrire les « gréements », mais, c’est le temps de chanter : « Partons la mer est belle! » Sur l’autre photo, trois marins posent sur le même bateau sans souci du roulis ou du tangage… Vous vous doutez bien que cette photo m’a été donnée par le gars qui est au milieu.

1964 :
Quand on parle des « chaînes de roches », au large devant le cap, cette photo d’un navire qui descend le fleuve à marée très basse illustre bien cette particularité qui autrefois, rendait la navigation difficile. Imaginez ce que ça devait être jadis avant que le chenal soit creusé. Quand, dans les écrits des « anciens », on lit que «… à la hauteur de Deschambault, le fleuve est barré par un amoncellement rocheux qui faisait jadis une chute aussi haute que la cataracte du Niagara. Il s’agissait d’une descente en escalier, d’où, partant de 35 pieds d’eau à marée basse, on arrivait à la Pointe du Platon à environ 60 pieds d’eau. Cette descente rapide provoquait en surface du fleuve un remous aussi fort que dangereux appelé Rapides du Richelieu ». On comprend alors qu’autrefois, la navigation dans le fleuve était dangereuse, d’où la nécessité de construire un phare.  Aujourd’hui tout est beaucoup plus sécuritaire, mais il demeure que le courant entre la Barre à Boulard et la Pointe du Platon est toujours aussi « rapide »! Vous est-il déjà arrivé « d’écouter » la marée au gros baissant, entre la halte routière et le quai? Vous m’en redonnerez des nouvelles…

1967 :
De la rue St-JosephQuand j’étais jeune maman, il m’arrivait comme toutes les mères, de promener mes petits garçons. En cette belle journée d’automne 1967, le bébé avait environ sept mois, tandis que l’aîné avait 2 ans et demie. Le paysage ne devait pas tellement leur importer… ils étaient seulement heureux de faire une promenade! La vue qu’on a du fleuve quand on déambule sur notre ancienne « petite route » est toujours aussi magnifique!

 

© Madeleine Genest Bouillé, 16 août 2016

Deux phares, une île

Le plus vieux des deux phares, en 1970 (photo: Fernand Genest).

Le plus vieux des deux phares, en 1970 (photo: Fernand Genest).

L’îlot Richelieu, situé dans le fleuve du côté sud du chenal des bateaux, a été pendant je ne sais combien d’années un lieu unique pour les jeunes de Deschambault en quête d’aventure! Pour les habitants de Lotbinière, l’île est facilement accessible à marée basse. Mais pour les gens d’ici, il y a le chenal à traverser et, à cet endroit, on est en plein dans le fort courant du Rapide Richelieu, ce qui rend le périple plus difficile.

L’histoire commence avec un écueil d’importance qu’on appelle la « Barre à Boulard », du nom d’un des premiers Arcand de Deschambault, qui s’appelait Arcand dit Boulard et dont la terre était située vis-à-vis cet endroit (actuellement la halte routière). Avant le creusage du chenal, la Barre à Boulard était un immense banc de pierre d’environ 1 800 pieds, qui traversait le fleuve du nord au sud. Monsieur Alexis Gauthier, ancien pilote de Deschambault, qui connaissait le fleuve comme le fond de sa poche, avait expliqué cette particularité dans le bulletin Le Phare en 1988. Il disait ceci : « Le Saint-Laurent n’était pas facile… autrefois, sur la Barre à Boulard, il y avait 27 pieds d’eau à marée basse, passé cet endroit, il y en avait 75. Et plus bas, on arrivait au « trou de Portneuf », qui lui, en avait 160. Nous avions des points de repère. En descendant le fleuve, quand on arrivait juste vis-à-vis la route à Bouillé, on commençait la Barre à Boulard. Et quand la statue de Saint Louis sur l’église de Lotbinière montrait son dos entre les deux clochers, on la terminait. » Les pilotes du Saint-Laurent connaissent tous cette partie du fleuve qu’on nomme le Rapide du Richelieu.

Il était difficile de naviguer dans le fleuve à cet endroit, donc à l’époque où on érigeait des phares, le site de l’îlot Richelieu, sur lequel Champlain avait déjà construit un fort en 1633, était l’endroit tout désigné pour recevoir une « lumière », pour parler le langage des anciens. Plus tard, le vieux phare de l’îlot Richelieu cessa d’être fonctionnel lorsqu’on construisit vers 1870, un de ces phares en bois comme on en voit tout au long du fleuve. On le trouvait majestueux, notre beau phare rouge et blanc!

Intérieur du phare de l'îlot, en 1963

Intérieur du phare de l’îlot, en 1963

Ma mère racontait que, dans sa jeunesse, il arrivait fréquemment que des jeunes gens traversent en canot jusqu’à la petite île, au gré des vents et des marées, évidemment. Plus tard, mes frères et leurs amis ont tous maintes fois effectué cette traversée jusqu’à « l’îlette », comme on disait alors. Moi-même, j’y suis allée une fois dans les années cinquante, avec un de mes grands frères. Nous pouvions entrer dans le phare, la porte n’étant pas verrouillée, et un premier escalier nous menait au deuxième étage. Ensuite, un autre plus étroit conduisait jusqu’à la tourelle. N’aimant pas particulièrement les hauteurs, je me suis contentée de monter au deuxième. L’intérieur était encore intact, les murs peints en vert pâle; aucun meuble ne subsistait. Je ne suis pas restée longtemps dans le phare… peut-être suis-je trop impressionnable, mais je n’étais pas à l’aise dans cet espace restreint, froid et désert.

Au cours de sa longue vie, le phare de l’îlot a connu des drames, tout d’abord, «…  en 1834, il a été pillé et son gardien, le capitaine Sivrac, après avoir été roué de coups, a été jeté dans la cave du phare » (Cambray et ses complices, F.-Réal Angers, 1837). Quant aux derniers occupants, un Lemay et son épouse, ils se sont noyés en 1949 dans des circonstances qui sont restées nébuleuses.

Le phare "rouge et blanc", en 1970 (photo: Fernand Genest).

Le phare « rouge et blanc », en 1970 (photo: Fernand Genest).

L’îlot Richelieu est désormais bien tranquille… Le phare a été détruit le 18 février 1971; les éléments naturels, tout autant que les multiples creusages du chenal, ont érodé les berges de l’île. À quelques encablures de là, le beau phare rouge et blanc a pour sa part été ravagé par un incendie en 1974. Sur l’île, il n’y a maintenant plus aucune trace du petit phare en pierres… et à côté, une tour tronquée, sans grâce, rappelle tristement l’élégant phare qui a jadis guidé les marins navigant dans les eaux capricieuses du Saint-Laurent.

© Madeleine Genest Bouillé, mai 2015

Les deux phares, dans un état pitoyable, autour de 1975 (photo: Fernand Genest).

Les deux phares, dans un état pitoyable, autour de 1975 (photo: Fernand Genest).