Notre premier chez-nous

Comme je l’ai déjà mentionné, nous nous sommes mariés le 24 juin 1964… il y a déjà cinquante-cinq ans! C’est pas croyable comme ça passe vite. Après la lune de miel en Gaspésie, nous entrions dans notre premier « Chez-nous ». Sauf que ce chez-nous, nous le partagions avec la Caisse Populaire jusqu’à la construction du nouvel édifice, à l’automne 1969. Nous avons donc vécu dans cette maison jusqu’en 1971, alors que nous  déménagions dans notre demeure actuelle avec nos trois garçons.

Si vous avez notre âge ou à peu près, vous vous rappelez que dans les années 60, la mode était au style scandinave. Avant notre mariage, nous avions été magasiner notre mobilier chez Meubles Gaston Perron. On avait acheté l’ensemble trois pièces, salon, cuisine et chambre à coucher. Le réfrigérateur, la laveuse (à tordeur), de même que le téléviseur provenaient de chez Naud Électrique à Deschambault. Nous n’avions pas acheté de poêle, puisque nous reprenions celui qui était dans la maison. Nous étions fiers de nos achats. C’était tout nouveau, tout beau! Je ne me souviens plus où j’avais acheté les tentures du salon, je me rappelle cependant que pour la cuisine et la chambre à coucher, j’avais acheté du tissu et ma mère avait cousu les rideaux.

La maison était grande, et cela même si le salon double était dévolu aux locaux de la Caisse Populaire. Habituée que j’étais à la vieille maison de mes parents, surchargée de meubles hétéroclites, ce premier nid me semblait vide… Au début nous n’habitions que le rez-de-chaussée. Le premier automne, j’ai eu mon piano qu’on avait placé dans le salon double; je ne pouvais en jouer que lorsque la Caisse était fermée, mais qu’importe, je m’en contentais! La pièce à l’arrière – deuxième rallonge, a été utilisée comme chambre à coucher jusqu’à l’automne 1966, alors que nous y avons aménagé notre salon. Le mobilier et les tentures étaient de couleur « orange »… on n’y échappait pas! C’était LA couleur à la mode. On avait peint deux des murs en brun « chocolat au lait » et les deux autres en blanc. Nous avions aussi fait l’acquisition d’un meuble stéréo – radio et tourne-disque. C’était le bonheur!

Dans le temps, il y avait souvent des soirées de cartes qu’on appelait « Euchre »; chacune des associations paroissiales avait le sien, qui était alors la levée de fonds annuelle. L’année avant notre mariage, lors d’une de ces soirées, j’avais justement gagné une table à téléphone, munie d’un siège et d’une lampe. J’étais tellement contente d’avoir gagné ce prix! Je ne savais pas alors où nous irions demeurer; la date du mariage n’était même pas fixée, mais pour moi, où que ce soit, il y aurait une place pour mon petit meuble, que j’imaginais tellement pratique!  Finalement, dans notre chez-nous, nous avions un téléphone mural, alors le petit meuble a quand même servi, mais pour autre chose… jusqu’à ce que mes gamins l’utilisent comme char d’assaut ou autre instrument. C’était joli, mais pas très résistant!

En avril 1965 naissait notre premier enfant. Il fallut acheter un lit, une petite commode, que j’avais décorée avec des autocollants, ainsi qu’une chaise haute, un parc et un petit siège d’auto; on était loin alors des sièges que les enfants utilisent aujourd’hui. Surtout que dans l’auto, la plupart du temps, je tenais le bébé sur mes genoux! Et personne n’était attaché… autre temps, autres mœurs! C’est à l’occasion de l’arrivée de notre premier fils que nous avons reçu notre première chaise berçante, cadeau de mon petit frère Georges! À l’automne 1966, après l’annonce du deuxième bébé, nous avons alors aménagé la grande chambre à l’étage pour nous et une plus petite pour les enfants. Maman a encore cousu des rideaux…

Quand nous avons emménagé dans la maison ou nous demeurons toujours, nos fils avaient six, quatre et deux ans. La petite sœur est arrivée en 1975. Même si ce nouveau chez-nous était moins spacieux, avec des plafonds plus bas, nous le trouvions plus clair et plus chaleureux. Dehors, il y avait plus d’espace; il y avait aussi le fleuve juste en face, avec la grève où l’on pouvait aller jouer. Nos oisillons ont grandi, tous sont sortis du nid; ils y reviennent heureusement assez souvent avec les conjointes et conjoint ainsi que les petits-enfants qui sont au nombre de neuf!

© Madeleine Genest Bouillé, 20 juin 2019

45 ans : une bonne tranche de vie!

Aujourd’hui le 16 octobre, il y a 45 ans que nous habitons notre maison. 45 ans… ce n’est pas 50, mais ça n’en est pas loin! Vraiment, c’est ce qu’on peut appeler une « bonne tranche de vie »!  Nous avons emménagé un samedi et je crois me rappeler qu’il faisait beau. La petite maison de bois était revêtue de « papier brique », matériau qui devait dater des années 40. Tout d’abord, la cuisine d’été, à l’arrière, a été aménagée afin de loger l’ancien propriétaire, Albert Rousseau. Ce célibataire à la retraite avait demandé qu’on lui fasse un « petit coin », pour ne pas quitter la maison où il avait toujours vécu.

img_20161013_0001La bâtisse était dans un piteux état. Ce brave Albert n’était pas menuisier et il se contentait de peu… très peu! Il vivait dans la cuisine, s’y étant installé un lit pliant auprès du poêle à bois. Des rénovations, tant extérieures qu’intérieures s’imposaient. Après sept ans de vie commune, je découvrais qu’en plus de ses nombreuses qualités, mon époux  avait de nombreux talents cachés, entre autres la menuiserie, la plomberie… Heureusement, pour l’électricité, il avait son frère! Ensemble ils ont refait des murs,  réparé des portes, des fenêtres,  recouvert des planchers, installé des armoires de cuisine, un comptoir, une salle de bain. Ils en ont passé du temps dans cette vieille demeure!  Puis, à l’approche du grand jour, avec l’aide des belles-sœurs, nous avons fait le ménage, posé du papier peint (qu’on appelait tapisserie) dans le salon,  accroché des rideaux… la maison était prête à recevoir ses nouveaux habitants : nous deux avec nos trois garçons, de deux, quatre et six ans.

Notre maison, du temps de la famille Rousseau, à l'intersection de la route Bouillé et de la "Route 2" (chemin du Roy).

Notre maison, du temps de la famille Rousseau, à l’intersection de la route Bouillé et de la « Route 2 » (chemin du Roy).

Comme on dit, « avec du temps, de la patience et des bons soins », elle était redevenue pimpante, la maison du coin de la route du Moulin (autrefois appelée route à Bouillé). Avec sa petite galerie en avant, encadrée de deux gros cèdres, et quelques jeunes ormes  en bordure du terrain quand même assez exigu. Le vieux hangar semble énorme sur ce bout de terrain. Cela s’explique du fait que jadis, c’était une boutique de forge. À notre arrivée dans la maison, on y voyait encore des vestiges du feu de forge et des stalles pour les chevaux. À l’extérieur, cette bâtisse n’a jamais changé de visage, elle a toujours ses trois ouvertures ainsi que la petite porte du fenil au-dessus de la porte du centre. La maison, bâtie dans les années 1840, a été reculée lors de la construction de la route en 1937; auparavant elle était située plus au sud, le chemin passant plus près de la côte que maintenant, mais le bâtiment à l’arrière devait déjà être là, au fond du terrain qui était alors plus grand. Nous n’avons malheureusement pas de documents relatifs à la construction, de même qu’aux premiers propriétaires.

1973 : un événement qui provoquera quelques changements. Notre locataire Albert, toujours poli, gentil  et qui ne faisait pas grand bruit, décède subitement en mai, au bord de la rivière, où il allait souvent quand il faisait beau pour regarder les pêcheurs.  Mes fils étaient un peu tristes, quand même, ils l’aimaient bien eux, Monsieur Albert… À chaque mois, quand il recevait son chèque de pension, il leur apportait une grosse boîte de chocolats! Le côté pratique de l’événement étant le fait qu’on pouvait récupérer la cuisine d’été, cela impliquait qu’on doive enlever une partie des armoires de cuisine afin de rouvrir la porte communiquant avec le fournil et donc, réaménager cet espace. Mais  mon homme à tout faire travaille alors à Québec, il voyage matin et soir et les travaux devront attendre les vacances d’été.

1975 : la naissance d’un quatrième enfant en mai exigera d’autres aménagements. La chambre principale sera relocalisée dans la cuisine d’été; tandis que les garçons se partageront l’étage, en attendant que la demoiselle de la maison ait elle aussi sa chambre.  De plus, l’isolation des murs à l’étage a été refaite, comme on dit « à temps perdu », c’est-à-dire, les jours de congé, entre les différentes occupations du papa, qui fait du bénévolat dans plusieurs associations locales. Tous ces travaux demandaient beaucoup de temps et le temps, c’est toujours ce qui manque! Enfin, nous avons dormi dans notre nouvelle chambre pour la première fois, le 9 mai… et notre petite fille est née le 10 par un bel après-midi de printemps!

img_20161013_0004Au début des années 80, c’est le recouvrement des murs extérieurs qui occupera les loisirs  du maître de  la maison.  La mode était au « colorloc »… je l’écris ainsi, mais je ne suis pas sûre d’avoir le bon terme. Ces travaux aussi se sont prolongés sur plusieurs étés.  Finalement, vers 1985 ou 86, nous étions bien fiers de notre maison, blanche, avec les ouvertures soulignées de rouge. Il était temps, car l’homme à tout faire s’est trouvé de nouvelles occupations : il fait partie du conseil municipal et en 1990, il sera élu maire.  Croyez-vous qu’il va cesser ses travaux de rénovation? Voyons! Ce serait mal le connaître.  Il a agrandi l’arrière de la maison et ajouté une chambre à l’étage… chaque printemps, il trouve le temps de jardiner et de faire des plates-bandes. Enfin, pour s’amuser, il construit aussi des chaloupes. Toujours occupé!

img_20161013_0005Au début des années 2000, après avoir enlevé le recouvrement des murs à l’étage, mon artisan préféré découvre que la lucarne était jadis encadrée de deux petites fenêtres. Merveilleux!  La lucarne paraissait trop grosse avec son unique fenêtre à quatre carreaux. À quelle époque et pourquoi a-t-on décidé de faire disparaître ces éléments ? Peut-être était-il difficile de trouver les vitres de la grandeur qui convenait. On ne le saura jamais, mais ce fut vraiment une belle trouvaille. Cette particularité donne à la façade de la maison un petit « je ne sais quoi »!

Le recouvrement de colorloc n’est pas éternel. Après quelques années déjà, il se dégrade. Qu’à cela ne tienne! Le menuisier en chef décide que la maison serait plus racée avec des murs faits de planches verticales!  Ça ne se fait pas en quelques jours… Qu’importe! On y arrive. Les cèdres qui ornaient la façade sont depuis longtemps disparus. On peut donc  construire une grande galerie, tout au long de la devanture, avec un excédent de chaque côté, une balustrade garnie de ferrures anciennes et le tout peint en vert, comme les ouvertures. Que voilà une maison qui a de la personnalité! Et c’est chez nous! La mode est maintenant aux patios à l’arrière ou sur le côté des maisons, mais nous, c’est à l’avant que nous voulons profiter de l’été, du soleil… et du fleuve, évidemment.

Il s’en est passé des événements depuis 45 ans! Certains plus heureux que d’autres, mais  je le répète, ce fut en somme, une belle tranche de vie, la vie d’une famille qui compte maintenant dix-huit membres, une famille comme on dit, « tricotée serrée » !

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© Madeleine Genest Bouillé, 16 octobre 2016

La maison de nos gens

Relais de poste datant du début du 18e siècle, avant sa restauration au début des années 2000.

Relais de poste datant de 1735, avant sa restauration en 2004-2005.

Il y en avait de plus grandes;
Il n’y en avait pas de plus hospitalières…
Il y en avait d’une parure plus opulente;
Il n’y en avait de meilleure à voir…

Je ferme les yeux et je la revois encore :
La maison de nos gens, blanche,
Dans la lumière, sur le chemin du roi…

 Chez nous, Adjutor Rivard, 1914

Ancienne maison du percepteur des rentes seigneuriales, rue de Chavigny (photo: coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Ancienne maison du percepteur des rentes seigneuriales, datant de 1822, rue de Chavigny.

Je ne savais pas quoi lire… plusieurs livres attendaient que je veuille bien découvrir ce qu’ils avaient à dire… Nul ne me tentait. Comme on écoute avec nostalgie les chansons de notre jeunesse, on a parfois le goût de relire un vieux livre qu’on a aimé et dont on connaît des grands bouts par cœur. J’ai donc choisi un très vieux bouquin, un prix de fin d’année, reçu lorsque j’étais étudiante au couvent: Chez nous, d’Adjutor Rivard, un auteur québécois qui a écrit ce livre en 1914.  Je ne sais même pas combien de fois je l’ai relu. C’est bien écrit. Avec de belles expressions bien de chez nous! Le premier chapitre, La Maison, nous l’avions étudié durant le cours de français, je ne sais plus en quelle année. J’en avais mémorisé plusieurs passages. En le relisant, ça m’a donné l’idée de savoir combien il peut y avoir de vieilles maisons  à Deschambault. J’ai donc fait le tour de mon patelin, de mémoire.

Ancienne "salle des habitants" construite dit-on avec le bois de la 1ère église vers 1840 (crédit photo: Patrick Bouillé, coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Ancienne « salle des habitants » construite dit-on avec le bois de la 1ère église vers 1840 (crédit photo: Patrick Bouillé).

En 1963, à l’occasion du 250e anniversaire de la paroisse, on avait publié un feuillet sur lequel figurait la liste des résidents de Deschambault en 1890-1900, versus 1963.  Évidemment, la liste de 1963 contient beaucoup plus de noms, du fait que beaucoup de nouvelles maisons ont été bâties. Par contre, à certains endroits, comme dans les rangs, il n’y a plus de maisons sur une portion de route, alors qu’il y en avait autrefois. Ce feuillet en mains, j’ai donc tenté de refaire une liste des maisons centenaires et plus, « encore debout ». Certaines des maisons mentionnées en 1890-1900 ne sont plus là, d’autres les ont remplacées.

Maison de la veuve Grolo, datant de l'ouverture des registres de Deschambault, en 1713, à l'est du village (crédit photo: Patrick Bouillé, coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Maison de la veuve Grolo, datant de l’ouverture des registres de Deschambault, en 1713, à l’est du village (crédit photo: Patrick Bouillé).

Après avoir repassé la municipalité d’est en ouest et du sud au nord (territoire de l’ancienne municipalité de Deschambault, avant la fusion avec Grondines en 2002), j’en suis arrivée à trouver une centaine de maisons de cent ans et plus, ça peut même aller jusqu’à deux cents ans pour certaines constructions, et ce, dans ce qu’il est convenu d’appeler le « premier rang », avec le village. Dans les deuxième, troisième rangs et Lachevrotière,  j’en ai compté une quarantaine. J’ai fait ce travail par plaisir, je ne suis pas spécialiste dans ce domaine, mes chiffres sont donc approximatifs. Ensuite, j’ai tenté  de recenser les maisons construites avant 1760, durant le Régime Français, cette tâche étant pas mal plus ardue, je ne suis certaine que d’une dizaine de maisons. Il peut y en avoir plus. Chose certaine, quand on dit que Deschambault a su conserver son visage d’antan, il faut convenir qu’un bon nombre de ces témoins d’autrefois que sont nos vieilles demeures, se dressent encore fièrement sur le Chemin du Roy et sur nos routes de campagne.

Maison de Louis-Joseph Bouillé, probablement la 2e maison construite sur la terre ancestrale, sur le chemin du Roy (photo: coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Maison de Louis-Joseph Bouillé, construite sur la terre ancestrale, sur le chemin du Roy.

En regardant la liste des résidents de Deschambault entre 1890 et 1900, ce qui m’a frappée, c’est le nombre de vieilles familles dont il ne reste pas de survivants chez nous; les Boudreau, Proulx, Rodrigue, Courteau, Rousseau, Thibodeau, Bélisle, Raymond,  Guillemette, Beaucage, et combien d’autres. Par contre, on trouve encore un grand nombre de résidents actuels dont les familles étaient établies ici il y a cent cinquante ans ou plus, ce qui démontre que la population locale est quand même assez sédentaire. Pour le cas où les descendants n’occupent plus le bien ancestral, ils demeurent quand même  dans la municipalité. Il est important de mentionner que plusieurs familles occupent toujours le « vieux bien » de leurs ancêtres.

Maison Delisle, reconstruite vers 1765 et appartenant à la même famille depuis ce temps (crédit photo: Patrick Bouillé).

Maison Delisle, datant de 1765 et appartenant à la même famille depuis (crédit photo: Patrick Bouillé).

Les prénoms, ça vous intéresse? Les propriétaires étant surtout des hommes à cette époque, j’ai peu d’échantillons de prénoms féminins à la mode en 1890. Chez les hommes, donc, la faveur allaient aux Joseph, Damase, Delphis, Charles, Zéphir ou Zéphirin, Narcisse, Olivier, Alfred, Hercule, Elzéar, Télesphore, Zénophile, Nérée, Trefflé… Les prénoms les plus rares : Thurief, Marseille, Théotime, Sinaï, Alyre, Isaraël, Fortunat, Philias, Lydéric… Si vous attendez un bébé et que vous cherchez un prénom hors du commun, vous  avez le choix!

Maison Paquin, 1816, dans le 2e Rang (crédit photo: Patrick Bouillé).

Maison Paquin, 1816, dans le 2e Rang (crédit photo: Patrick Bouillé).

Pour terminer en souriant ce texte à saveur historique, j’ai trouvé dans ma liste un certain John West et un Édouard East. Il ne manquait qu’un M. North et un M. South, pour que le tour d’horizon soit complet! J’espère que mon « tour de Deschambault » vous a plu, pour ma part, j’y ai pris grand plaisir!

© Madeleine Genest Bouillé, 1er juillet 2016

N.B. Toutes les photographies sont issues de ma collection (© collection privée Madeleine Genest Bouillé).

(Rédigé à partir d’un article paru dans le journal Le Phare en 1995.)

cal.anc.2012 003Photo de couverture: la rue de Chavigny avec au premier plan la maison sise au # 103, datant de 1736, puis la maison connue comme étant celle du peintre Georges St-Pierre  et enfin, à l’arrière-plan, le moulin de La Chevrotière de 1802 (source photo: Centre d’archives régional de Portneuf).

La maison où j’ai grandi

Maison où j'ai grandi 1« Quand je me tourne vers mes souvenirs

Je revois la maison où j’ai grandi

Il me revient des tas de choses

Dans un jardin, je vois des roses… »

(Chanson de Françoise Hardy)

1955

La maison où j’ai grandi…

La maison où j’ai grandi n’est pas celle où je suis née. Je n’ai en fait que peu de souvenirs de la maison où je suis née; celle en face de l’école qui porte maintenant le numéro civique 249. Je me rappelle la porte-fenêtre qui donnait sur l’étroit perron en arrière; aussi l’escalier qui montait à l’étage où il y avait les chambres. Ce dont je me souviens vraiment, c’est d’abord la chambre de ma sœur, avec les poupées de papier étalées sur un meuble et auxquelles je ne devais pas toucher. Et aussi la chambre de maman, avec la chaise berçante en osier et la lucarne, placée trop haut; on devait monter quelques marches pour regarder par la fenêtre. Et le salon où il y avait le piano, je trouvais cette pièce très grande… Voilà, c’est à peu près tout. C’est que, voyez-vous, j’avais à peine trois ans quand j’ai commencé à « me faire garder » ailleurs (voir Aurore et moi, un de mes premiers textes).

La maison en pierre de taille au début des années 50, avec l'appentis à l'est. La cave de la maison, probablement plus vieille, ainsi que l'appentis en pierre des champs seraient les vestiges d'une ancienne poudrière.

La maison au début des années 50, avec l’appentis à l’est. La cave de la maison, probablement plus vieille, ainsi que l’appentis en pierre des champs seraient les vestiges d’une ancienne poudrière.

La maison où nous avons achevé de grandir – physiquement, parce que pour le reste, ce n’est jamais fini! – celle d’où nous sommes partis chacun vers notre destin, c’est celle de la rue Johnson, la vieille route, comme on disait. Une maison où enfin nous étions seuls, toute la famille, sans personne d’autre et pas non plus de voisins collés, une vieille maison en pierre, sombre, froide… que tous ensemble nous avons su rendre chaude et vivante! Cette maison est très vieille. On ne sait pas au juste quand elle a été construite. Quand nous avons emménagé en 1949, la cave était divisée par des murs de pierres très épais; on nous a dit que c’était jadis une poudrière. Lors de sa construction, cette bâtisse était, paraît-il, beaucoup plus longue. Toujours selon les dires, c’était la caserne de la milice, l’endroit où l’on stockait les munitions. Le petit appentis en pierre, accolé à la partie et qu’on appelait « la laiterie », est aussi très vieux.

Dans les premières années où nous avons vécu dans cette maison, nous n’en étions pas propriétaires. Mais pour nous, les enfants, cela ne faisait aucune différence. C’était chez nous. La porte en avant ouvre toujours sur la grande cuisine. Comme dans la plupart des maisons anciennes, c’est la pièce où l’on vit; en fait, tout se passe dans la cuisine! Les poutres énormes font paraître le plafond encore plus bas. La table entourée de multiples chaises occupe le centre de la pièce; près du mur, côté ouest, le poêle à bois trône tout près de la chaise berçante de maman. Le salon, c’est l’endroit où l’on va pour jouer du piano, écouter de la musique, lire ou causer tranquillement; jadis, je m’en souviens, j’y ai veillé avec mon amoureux… Autrefois, un escalier rudimentaire grimpait le long du mur de pierre jusqu’à l’étage qui n’était qu’un vaste grenier, dans lequel on avait construit une chambre, un peu comme une cabane. C’était la chambre de ma sœur; la pièce ayant une ouverture grillagée dans le plancher, elle était ainsi réchauffée par le poêle de la cuisine. La porte arrière de la maison donne sur le hangar. Quand nous sommes arrivés dans cette maison, au fond du hangar, il y avait encore ce qu’on appelait les « bécosses ». C’était ingénieux, au moins les gens n’avaient pas à sortir dehors en hiver… quoique, le hangar, c’était presque aussi froid que l’extérieur! Durant les premiers temps où nous l’habitions, elle n’était vraiment pas luxueuse la vieille maison des Morin… pour tout dire, elle manquait de commodités. On dit que « tout vient à point à qui sait attendre »… c’est ce qui est arrivé!

Mes frères Florent et Roger, et moi, vers 1955. La maison à l'arrière plan est celle de feu Jean-Yves Vézina

Mes frères Florent et Roger, et moi, vers 1955. La maison à l’arrière plan est celle de feu Jean-Yves Vézina (127, rue Johnson).

Graduellement, quoiqu’un peu en retard, le vingtième siècle est entré dans la maison. Salle de bain, escalier, deux autres chambres à l’étage, installation d’une fournaise dans la cave, réfection du toit, de la galerie. C’était devenu « notre » maison! Nous en aimions tout autant l’extérieur que l’intérieur. Quatre gros saules délimitaient la cour arrière, où on était si bien par les chaudes journées estivales. Quand maman sortait pour étendre sa lessive, elle s’arrêtait un peu à l’ombre des saules pour profiter de leur ombrage; elle s’y sentait bien! Plus loin à l’arrière, s’étalaient des champs où paissaient des vaches… il y avait aussi une grange, où l’on entassait le foin et encore un peu plus loin, coulait un petit ruisseau qui au printemps se gonflait et se prenait pour un torrent.

Que dire de plus? Cette maison nous a abrités, protégés des intempéries, elle nous a tenus au chaud durant les longs hivers, tandis qu’elle nous offrait sa fraîcheur par les journées torrides de l’été. Elle a entendu nos dires, nos rires et nos soupirs… sans jamais rien répéter. Ses vieilles pierres connaissent tous nos secrets… Comment ne pas l’aimer!

© Madeleine Genest Bouillé, août 2015