Ah! Les framboises!

Ce soir, après le souper, mon époux est allé bravement cueillir des framboises dans le champ près de la rivière. Des vraies framboises sauvages, comme on en ramassait quand on était enfants et que papa nous emmenait avec lui dans le bois sur la côte, de l’autre côté de la voie ferrée du CN. Ça nous semblait loin; on montait dans le champ derrière notre vieille maison de pierre, on traversait le ruisseau Gignac sur le pont de bois et on continuait… Un peu plus haut dans le champ, il y avait un petit bosquet où il poussait toutes sortes d’arbres, cenelliers, trembles, cerisiers sauvages, amélanchiers – qu’on appelait « arbres à petites poires ». Et enfin, on arrivait à la « track », comme on disait. Parfois, on avait la chance de voir passer un train; on comptait les « cages », jusqu’à ce qu’enfin arrive la dernière, « la cage du Père Noël ». La petite gare était peut-être encore utilisée, mais je n’en suis pas certaine.

Le combat fait rage dans le champ! À l’arrière-scène, on voit la petite gare d’autrefois… (photo: Fernand Genest, coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Nous n’avions plus qu’à monter la côte, qui n’était pas bien raide, mais il fallait attendre les plus jeunes qui allaient à la vitesse à laquelle leurs petites jambes leur permettaient d’aller. Georges ne voulait pas passer pour un bébé; il se dépêchait et marchait à grandes enjambées, comme un homme! Roger, plus jeune d’une année, faisait de son mieux, mais son petit seau attaché à sa ceinture lui battait les jambes et il nous criait de l’attendre. Pauvre petit bonhomme! Parfois, il fallait rattacher son soulier, ou encore il perdait son chapeau, c’était toujours une aventure! Il nous ralentissait, mais jamais notre père ne réprimandait  les petits… ni même les plus grands!

Mes frères! (Coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Nous ne devions pas trop nous éloigner les uns des autres, même si le bois n’était pas très épais. Florent était le champion ramasseur de framboises! Il cueillait les fruits consciencieusement comme tout ce qu’il faisait et remplissait son contenant avant tout le monde. Heureusement! Car André et moi n’arrêtions pas de parler et de s’inventer des histoires. Nous étions des espions à la poursuite de redoutables bandits; les vaches qui paissaient au pied de la côte n’ont jamais su qu’elles faisaient partie de notre scénario. Sans s’en douter, ces pauvres bêtes jouaient le rôle des méchants! Il existait à cette époque un illustré qui avait pour titre, l’Agent X-13, et André dévorait ces petites revues. Alors on jouait aux détectives et on prenait notre rôle tellement à cœur qu’on en oubliait évidemment de ramasser les framboises. Florent nous disputait bien un peu, mais il finissait de remplir nos seaux! Il n’était pas question de revenir à la maison avec un contenant vide.

Les dangereux ennemis de nos aventures champêtres! (photo: Fernand Genest, coll. privée Madeleine Genest Bouillé)

Papa qui travaillait à Montréal, dans une fonderie, était tellement heureux quand il se retrouvait dans la nature. Il profitait de ces moments pour nous enseigner les noms des arbres, des fleurs et des fruits. Il semblait connaître tout ce qui poussait dans le bois. Quand il trouvait une « talle » de « quatre-temps » ou de « catherines », il nous les faisait goûter, tout en nous prévenant de ne goûter que les fruits qu’il nous indiquait. Je n’ai jamais trouvé le vrai nom des « catherines », petit fruit qui ressemblait aux framboises, et qui n’était peut-être qu’une variété de cette espèce. Par contre, je sais maintenant que le quatre-temps est le fruit du cornouiller. Ces petits fruits ronds d’un beau rouge orangé, sont groupés par quatre. Au printemps, les cornouillers forment un beau tapis de fleurs blanches. Papa nommait aussi les différents oiseaux qui nous égayaient de leurs chants. Nous aimions particulièrement l’oiseau des bois qu’on appelait « Frédéric » et qui a pour nom le bruand chanteur. Quand on l’entendait, on lui répondait sur le même ton: « Cache tes fesses, Frédéric, Frédéric! » Un des garçons s’amusait à siffler comme l’oiseau, si bien qu’on les prenait souvent l’un pour l’autre. Comme je marche maintenant de préférence sur les surfaces planes et solides, je n’entends plus que rarement le chant de « Frédéric ».

Mes parents, Julien Genest et Jeanne Petit (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Ah! les framboises! J’ai déjà dit que c’était le fruit préféré de ma mère. Je ne crois pas que c’était seulement à cause de sa saveur et de son parfum. Le temps des framboises, voyez-vous, c’était aussi le temps des vacances de notre père… des vacances qui passaient hélas, bien trop vite! Ce petit fruit si fragile, qui, quand on le cueille, se tasse dans le contenant, si bien qu’il baisse de moitié, c’était le symbole même de notre été, si court qu’on aurait toujours voulu le remplir à ras bord. Malgré tout, aujourd’hui encore, quand on arrive à la fin de l’été, on a toujours l’impression qu’il nous en manque un bout! Mais quand même, quel beau temps que celui des framboises!

© Madeleine Genest Bouillé, 26 juillet 2017

Rêves de jeunesse

img_20160926_0002Je me suis levée avec dans la tête une vieille chanson que mon père chantait et dont il m’avait écrit les paroles. Cette chanson a pour titre Le plus joli rêve.  La veille, quelqu’un avait publié sur Facebook une photo  du « Band » que quelques jeunes, dont mon frère Fernand, avaient formé au début des années 60. J’ai donc feuilleté encore une fois ces albums dans lesquels mon petit frère avait conservé les photos de sa belle jeunesse… et qui représentaient sans doute les rêves qui l’habitaient alors!  Je vous fais remarquer que Fernand n’est pas toujours présent sur les photos. La raison en est que la plupart du temps, c’était lui le photographe! Il me semble le revoir… il attendait que chacun ait pris la pose voulue pour prendre enfin la photo. Il  pouvait être très patient; c’était quelqu’un de méticuleux, qui ne laissait rien au hasard.

img_20160926_0006En repassant ces images, dont la majorité est en noir et blanc, je me suis fait la remarque que Fernand aurait pu être metteur en scène.  Qu’il s’agisse des photos de combats entre  « bons  pionniers » et « méchants Indiens », ou des scènes où même notre chien Bruno posait pour le photographe, Fernand nous embarquait tous dans ses histoires. Les plus jeunes de la famille et mon cousin Luc ne se faisaient jamais prier pour embarquer dans le jeu. Sur une photo, on voit maman, un fichu sur les cheveux, tenant dans ses mains un des vieux toutous de mon frérot… elle jouait le rôle de la vieille pionnière, même si elle n’avait à l’époque qu’une quarantaine d’années.

img_20160926_0007On y a tous passé! Les animaux étaient aussi de la partie. Notre chien Bruno a été photographié je ne sais combien de fois, avec des toutous ou les animaux en plastique du petit frère. Je dois ajouter que sur la plupart des photos, en plus de la date, les personnages sont nommés, telle celle-ci – prise par quelqu’un d’autre – où l’on voit Fernand, avec Roger et Luc, et qui a pour titre : « Geronimo, Ours Brun et Pied Agile ». Évidemment, Fernand jouait le rôle du héros, Geronimo!

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img_20160717_0002Sur une autre photo, on voit une vache qui ne semble pas du tout impressionnée par la caméra, cette photo est intitulée « L’ennemi approche »… Fernand avait un sens de l’humour très particulier! Mon frère voulait que toute la famille participe, il a donc pris aussi une photo de papa, devant la maison, avec ses fameuses fleurs jaunes, dont on n’a jamais su le nom. La photo ne porte pas d’autre titre que « Papa dans les fleurs jaunes ». C’était de longues fleurs qui étaient très résistantes. Il le fallait, car au besoin, elles pouvaient être utilisées comme cachettes dans les combats contre « les Sioux »!

img_20160926_0010Une des dernières photos, prise en 1960, montre Fernand à la roue d’un bateau. Cet instantané a pour titre « Sur le Charlie S. ». Quelques autres photos datées du même jour ont été prises avec mon grand frère Jacques, sur ce bateau. Fernand avait 16 ans… Il rêvait de devenir pilote de bateau.  Il a étudié à l’Institut de Marine à Rimouski; c’était un brillant élève. Il a navigué quelque temps sur ce qu’on appelait des « bateaux de mer », pour les distinguer des barges de lac, sur lesquelles la plupart des marins d’ici travaillaient. Puis, comme dans la chanson  Quand les bateaux s’en vont, un jour, il est resté au quai! Peut-être y a-t-il des rêves qui, une fois devenus réalité, déçoivent.  Allez savoir! Fernand a travaillé, il a voyagé, il a vécu sa vie. Toujours vivant, mais il n’est plus  là, dans sa tête…  Heureusement, il nous reste ses photos, qui parlent pour lui.

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© Madeleine Genest Bouillé, 28 septembre 2016

Jeux d’hiver

IMG_20160104_0008J’ai tellement parlé des jeux d’été… il faudrait bien que je parle de ceux qui égayaient nos hivers. Surtout maintenant qu’on a de la neige! Quand j’étais jeune, les jeunes filles et les jeunes gens faisaient du ski. À Deschambault, s’il n’y a pas de montagne digne de ce nom, on a bien quelques buttes, et il était toujours possible de faire du ski de fond. Je ne connais pas la jeune fille qui pose pour cette photo, mais elle vivait à Deschambault, dans les années 40.

IMG_20160119_0008Quand on avait des vieux skis cassés, s’ils étaient d’une certaine longueur, on les coupait, on y clouait une bûche – écorcée ou non, et une planche de travers qui servait de banc; et voilà! On avait un « traîne-fesse » ou un « branle-cul », si le mot ne vous offusque pas. C’est dommage, je n’ai malheureusement pas de photo de ce bolide qui amusait une bonne partie des jeunes de mon époque. Chose certaine, on était inventif dans le temps, il n’est que de voir le superbe petit traîneau dans lequel on promenait mon petit frère qui avait à peine deux ans sur la photo; une « boîte à beurre » fixée solidement sur un petit traîneau, ça faisait l’affaire!

IMG_20160119_0004Quand la neige est « mottante », comme on disait dans le temps, il n’y a pas de plaisir qui égale celui de faire un beau bonhomme de neige. Avec mes amies Colette et Madeleine, nous en avions fait un; d’après mes souvenirs, nous y avions mis beaucoup de temps. Il n’était pas rond, comme la plupart de ses pareils, c’était un grand bonhomme élancé, la taille fine… Pour qu’il soit encore plus grand, il avait une chaudière rouge sur la tête. Heureusement, Madeleine était grande, car Colette et moi n’aurions jamais été capables de finir la tête! Cette photo a été immortalisée sur une toile de Colette, qui est peintre; elle y a ajouté un petit chien… comme elle le fait sur presque toutes ses œuvres.

ballon balai 67-70Dans ma jeunesse, le sport d’hiver à la mode était le ballon-balai. C’était nouveau et tout le monde pouvait jouer. Au début, les garçons – et aussi les filles – jouaient chaussés de bottes d’hiver ou de « claques ». Un peu plus tard, on eut l’idée de coller des morceaux de « styrofoam » en dessous de simples espadrilles. Enfin, ce sport devint lui aussi « organisé », les joueurs et joueuses étant alors équipés de chaussures adaptées et de casques protecteurs, car ça peut frapper dur un ballon gelé! La photo qui date je crois de 1967, a été prise lors d’un tournoi à St-Léonard… on peut voir les joueurs de l’équipe gagnante, de Deschambault. L’autre photo date des années 70, les joueurs sont plus jeunes, on y voit quelques membres de la famille Parent et on reconnaît le « coach », le regretté Marc Gariépy, qui ne ménageait pas son temps pour encourager les jeunes dans les sports d’équipe, été comme hiver!

IMG_20160119_0006Dans mon livre Propos d’hiver et de Noël, dans le texte Au temps du ballon-balai, j’évoque aussi les carnavals de l’O.T.J. Je n’ai pas de photos de ces activités carnavalesques et des bals avec les duchesses et les intendants, et c’est vraiment dommage; elles avaient beaucoup d’allure nos duchesses vêtues de leur costume de sport ou de leur robe de bal. Dans les années 90, après une éclipse de presque vingt ans, le Club Optimiste a fait revivre pour un temps le carnaval d’hiver. On voit ici une soirée carnavalesque en 1995, les sièges des duchesses sont encore vides… mais on peut voir le maire qui remet les clés de la municipalité au Bonhomme Carnaval, selon la coutume!

fete sucreQuand on aime l’hiver, on en profite jusqu’à la fin! Ainsi comme on peut le voir sur cette photo des années 40, quoi de plus amusant qu’une partie de sucre! Je ne reconnais pas tous les participants à cette belle activité où tout le monde semble très heureux… Ça se passait à Deschambault, je sais que certains sont décédés, d’autres ont aujourd’hui quatre-vingt ans et plus. Ça donne envie de chanter : « En caravane, allons à la cabane, on n’est jamais de trop pour goûter au sirop… au bon sirop d’érable! »

© Madeleine Genest Bouillé, 21 janvier 2016

Le temps des jeux

EnfantsjouantComme je l’ai déjà mentionné, notre famille comptait dix enfants. À l’époque où se situe cet épisode, il y avait « les grands » et « les plus jeunes », c’est-à-dire, les six derniers, dont je faisais partie, nés entre 1940 et 1947. Imaginez : cinq gamins, débordant d’énergie et d’imagination, qui s’amusaient avec tout ce qu’ils trouvaient, aussi bien au-dedans qu’au dehors de la maison. Il m’arrivait de participer à leurs jeux auxquels se joignait notre chien, Bruno, lequel se laissait habiller et photographier, sans broncher et sans rouspéter.

scenecombatTout ce que notre vieille maison recelait, y compris le hangar aussi vétuste, était utilisable pour les jeux des enfants. Tenez, jusqu’au gros tas de bois contre la maison, qu’on n’avait jamais fini de corder, et qui devenait un fort, d’où l’on pouvait surveiller au loin, c’est-à-dire au-delà de la grange, l’arrivée des Sioux. Les champs, délimités par des clôtures de perches dont il manquait des bouts, étaient à plusieurs endroits bordés de bosquets, composés surtout de cerisiers sauvages, de cenelliers et de trembles. Ils étaient de plus parsemés de grosses roches qui témoignaient que dans des temps immémoriaux, il y avait sans doute eu à cet endroit un lac ou un étang, comme en témoigne aussi la légère dépression du sol à cet endroit. Mais ce merveilleux décor était, vous en conviendrez, l’idéal pour les expéditions guerrières des pionniers contre les Sioux!

CowboysSiouxMon frère, le huitième, possédait un petit appareil photo, qu’il maniait avec déjà beaucoup d’adresse; et c’est grâce à ses albums que j’ai pu retracer maintes aventures de l’enfance et de l’adolescence de mes frères et de leurs amis. Les images où l’on voit d’abord les échanges commerciaux entre les « Visages pâles » et les Indiens, se changent très vite en scène de guerre, saisissantes de vérité! Les garçons qui participaient à ces jeux prenaient leur rôle très au sérieux, comme on peut le constater. Costumes plus ou moins typiques – on portait ce qu’on avait, bandeau garni de plumes, peintures de guerre… tout y était. Pour rendre plus réels les gestes et les expressions de leurs personnages, ils s’étaient inspirés des épisodes de la série télévisée The Lone Ranger, que mes frères allaient regarder chez leurs amis qui possédaient déjà un appareil, les chanceux! À l’époque, il était considéré comme normal que les garçons s’amusent avec des pistolets « à cap » comme on disait, pour désigner ces petits rouleaux de pétards qui « pétaient » comme une vraie arme à feu. Ces jeunes qui se tuaient mutuellement à longueur de journée durant les vacances, étaient les meilleurs amis du monde et sont devenus des adultes tout à fait pacifiques. Quelle que soit l’époque, les jeunes ont toujours aimé reproduire les gestes de leurs héros.

BrunotoutouNotre photographe avait aussi un sens de l’humour très particulier, c’est pourquoi il prenait souvent des photos de Bruno, le chien, habillé et coiffé d’un vieux chapeau de paille et posant soit avec nous ou encore avec les vieux toutous qui faisaient partie de la famille. Quelques années plus tard, il prit plaisir à créer des scènes navales qu’il photographiait sur le bord du fleuve avec des modèles réduits de bateaux qu’il avait fabriqués avec grand soin et beaucoup de patience.

orchestreAvec les années, les jeux ont évolué… Fini les films de cow-boys! Elvis Presley est arrivé et avec lui, l’époque du rock’n’roll. Combien de jeunes garçons ont alors commencé à jouer de la guitare en s’exerçant à reproduire les gestes et les mimiques de ce fameux chanteur américain! Mes jeunes frères n’ont pas échappé à cette influence et c’est alors que parmi les anciens cow-boys et Indiens, quelques-uns se sont retrouvés dans un orchestre rock! Pas très longtemps, car malheureusement, les études ont dispersés les copains et l’orchestre a manqué de musiciens!

glaceQuelquefois, les gars se retrouvaient pour faire des prouesses… qui resteront dans la mémoire, grâce aux photos. Ainsi, au printemps, quoi de plus amusant qu’une promenade en chaloupe au travers des glaces flottantes, c’est pourquoi une photo les montre, juchés sur une plaque de glace, pour le plaisir… parce que déjà, on a le goût de voyager sur le fleuve et, qui sait, y gagner sa vie! Au cours de l’été, avec les amis retrouvés, on faisait encore des ballades sur le fleuve et au vieux phare de l’îlot Richelieu. Était-ce juste par fanfaronnade ou dans le but de faire une belle photo ? Mais sur une des photos, on voit trois joyeux lurons qui posent fièrement sur l’une des bouées qui balisent le chenal des bateaux. Même en noir et blanc, vous admettrez que ça fait une belle image! C’était « Le temps des jeux », immortalisé dans quatre albums de photos, et qui s’étale de 1956 à 1963.

© Madeleine Genest Bouillé, octobre 2015 (Photos de © Fernand Genest)

guitare

Mon frère, Fernand, à qui revient le crédit de toutes ces images.

« M’man, j’sais pas quoi faire! »

Le mois d’août s’achevait tranquillement, pas vite, avec des soirées de moins en moins longues. Déjà les hirondelles avaient fait leurs adieux, juchées sur les fils électriques en rangs serrés, prêtes pour le départ. Pendant ce temps, à la maison, mes jeunes frères se traînaient d’une chaise à l’autre en clamant sur tous les tons : « M’man, j’sais pas quoi faire! » Il n’y avait pourtant pas si longtemps qu’ils avaient garroché leur sac d’école au fond d’un placard par un bel après-midi de juin en hurlant de joie : « Hourra! L’école est finie! »

Mon frère Fernand, en vélo dans la rue Saint-Joseph,1958.

Mon frère Fernand, en vélo dans la rue Saint-Joseph,1958.

Avec toute la bonne volonté du monde, maman disait : « Les autres p’tits gars, qu’est-ce qu’ils font? D’habitude, vous jouez ensemble… » Il s’en trouvait toujours un pour répondre : « On n’a plus rien à faire! » Alors maman suggérait des choses  comme aller corder du bois tandis qu’il fait beau : « On en a cordé hier, en masse! »… Ramasser les patates dans le jardin : « Ah non! Pas ça! »… Aller se baigner, pendant qu’il fait encore assez chaud : « La mer est trop basse, ça adonne pas. » Ah oui! Vraiment, on était rendus à la fin d’août! Les jeux qui semblaient inépuisables au début des vacances n’intéressaient plus personne. On avait joué à la balle des soirées entières, on avait même cassé une vitre dans la fenêtre du hangar… moins grave que si ç’avait été une fenêtre de la maison. On avait joué aux « Quatre-Coins », au « Cinquante »; à ces jeux-là, les plus petits pouvaient jouer, ce qui finissait par ennuyer les plus grands. On avait joué à « En bas de la ville », dans la côte près du gros orme; on avait tellement de plaisir à ce jeu! Mais il y en avait toujours un qui déboulait en bas de la côte ou qui se faisait mal et qui « chialait », alors il fallait arrêter. Cet été-là, on avait surtout joué aux cow-boys et aux Indiens. Fernand avait pris des photos des combats avec le kodak qu’il avait eu à sa fête et c’était comme si on tournait de vrais films, pareil comme dans The Lone Ranger. On s’était fabriqué des fusils en bois, des arcs, des flèches – pas des vraies, voyons donc! Ceux qui jouaient les rôles des Indiens enlevaient leur chemise – maman aimait pas ça, elle disait qu’ils allaient attraper des coups de soleil – et ils se barbouillaient pour faire plus vrai. Fernand avait tourné au moins trois films. Si on compte qu’il y avait douze photos par film (en noir et blanc), ça donnait trente-six photos. Ça finissait par coûter cher!

On a épuisé tous les jeux, y compris ceux des jours de pluie : le Monopoly, les dames, le jeu de pichenotte, les jeux de construction, même les fameux scrapbooks que maman nous faisait confectionner avec de vieux cahiers et des images découpées un peu partout. Jusqu’aux plus jeunes qui avaient leurs cahiers de collage, dans lesquels ils mettaient n’importe quoi, n’importe comment. Juste pour vous donner un aperçu, dans un des scrapbooks, il y avait une image de Jésus qui était collée au-dessus d’un bol de soupe aux légumes Campbell… ce pauvre Jésus, il avait les pieds dans le plat! On l’a bien ri celle-là! On a lu tous les « petits comiques », pas rien qu’une fois… il y en a qui sont pas mal maganés, d’autres qui ont perdu des feuilles. On s’est promenés en bicycle, on a été aux framboises, aux bleuets et aux mûres. Les « môsusses » de mûriers! On en porte encore les égratignures! « Pour de vrai m’man, on sait plus quoi faire! » C’est comme si l’été n’était plus tout à fait l’été. Dire qu’au début on avait tellement hâte; on allait dans le jardin voir si les légumes poussaient… on trouvait que ça n’allait pas vite. Tout était amusant! On passait nos journées dehors quand il faisait beau, on rentrait juste pour les repas et pour aller se coucher.

On s'amuse au quai, août 1950.

On s’amuse au quai, août 1950.

Qu’est-ce donc qui s’est passé? C’est pourtant encore le mois d’août, les journées sont belles, moins chaudes un peu, mais on est bien dehors. Il y a plein de bons légumes dans le jardin, surtout du blé d’Inde. On en mange tant qu’on peut. Que peut-on désirer de plus! Les soirées sont superbes, même si le soleil se couche plus tôt. Les grands sortent le tourne-disque sur la galerie et on fait jouer les disques de rock’n’roll; on écoute Elvis Presley, Paul Anka, Dean Martin et tout plein de chanteurs à la mode. Mais, c’est plus pareil… Il y a quelque chose dans l’air qui est différent; c’est peut-être le « cri-cri » des criquets qui a remplacé le chant des oiseaux qui sont déjà partis.

Peut-être qu’on est rendus au temps où l’on commence à penser à l’école qui va débuter bientôt. Faudrait bien sortir les sacs, faire l’inventaire de ce qui est encore utilisable. « Ça va me prendre des crayons neufs, des effaces, certain. J’espère que je vais avoir une boîte de Prismacolor cette année… depuis le temps que j’en veux. Bon, demain on va voir à ça, demain… » Mais en attendant : « M’man, j’sais pas quoi faire! »

© Madeleine Genest Bouillé, août 2015

L'école Centrale (école du Phare), peu de temps après sa construction (début des années 50).

L’école Centrale (école du Phare), peu de temps après sa construction au début des années 50.