L’école avant les polyvalentes et les cégeps

Je reviens souvent sur le temps où j’étais étudiante. Mais je me rends compte, comme ça en passant, qu’il y a maintenant plus de cinquante ans que la centralisation des écoles a bouleversé les villages en y introduisant des autobus scolaires, et en y construisant les écoles les plus affreuses de tous les temps! Il y a aussi 50 ans et plus que les polyvalentes et les cégeps ont été créés. Le temps passe… et les polyvalentes ont eu le temps de devenir des écoles secondaires et les premiers diplômés des cégeps sont maintenant à la retraite!

Je comprends pourquoi, quand je parle du temps de mes études au Couvent de Deschambault, j’ai l’air de sortir d’un autre siècle. Je sors effectivement d’un autre siècle! Alors, une fois pour toutes, je vous raconte ce qu’était l’école au temps du « Département de l’Instruction publique de la province de Québec ».

Comme j’en ai souvent fait mention, j’ai fait mes études au Couvent des Sœurs de la Charité de Québec à Deschambault, de la 3e à la 11e année.  J’avais tout d’abord fait une année dans une classe privée, où l’on nous donnait des rudiments de lecture, écriture et arithmétique, sans oublier le catéchisme, ce qui nous permettait de faire notre Petite Communion. Pour la dixième, ou vingtième fois, je le redis : moi, j’avais surtout hâte de pouvoir lire les bandes dessinées dans le journal, surtout « Philomène ». Cette première année a eu pour résultat qu’on m’a classée en 3e année dès mon arrivée au couvent à l’âge de 6 ans. La bonne Mère Sainte-Flavie était ébahie de mon habileté pour la lecture… Si elle avait eu l’idée de tester mes aptitudes pour les chiffres, j’aurais plutôt été placée en 2e année.

Classe de Mère Sainte-Flavie au couvent en 1961.

Pour faire le compte de mon niveau d’instruction, je dois ajouter mes trois mois à l’école Normale de Pont-Rouge. J’ai heureusement été malade, ce qui m’a obligée à faire une pause et m’a aussi donné l’opportunité de réfléchir au fait que la profession d’institutrice, comme on disait dans le temps, n’avait pour moi aucun attrait. Il faut dire qu’à la fin de ma 11e année, je n’avais que 15 ans. La plupart de mes amies s’en allaient étudier à l’école Normale, alors, pourquoi pas moi?  Comme je l’ai déjà mentionné, nous n’avions pas beaucoup d’options. Je rêvais d’être actrice, mais on m’avait prévenue que je devais oublier cette lubie.

Parlons plutôt des établissements scolaires à Deschambault. En plus du Couvent et de l’école du village, il y avait si je me rappelle bien, quatre ou cinq écoles de rang, (je ne me souviens pas s’il y avait une école au 3e Rang). Dans ces écoles, les institutrices donnaient les cours de la 1ère à la 6e ou 7e année. À l’école du village, il y avait deux classes, celle qui regroupait les filles et les garçons de la 1ère à la 6e année et la classe des garçons où l’instituteur donnait les cours jusqu’en 10e année.

Le Couvent était d’abord un pensionnat où on retrouvait des jeunes de toutes les régions du Québec. On y accueillait les filles de la 1ère à la 12e année et les garçons jusqu’à la 6e année. Quatre classes se partageaient les élèves pensionnaires et externes. Au 3e étage, la classe de Mère Sainte-Flavie regroupait les 1ère, 2e et 3e années. Il y avait aussi la classe des 4e et 5e et celle des 6e et 7e années. Au 2e étage, la classe qu’on appelait pompeusement l’Académie, recevait les filles de la 8e à la 12 année jusqu’en 1958, alors qu’on a supprimé la 12e. Cette classe était située derrière la chapelle.

Les finissantes de 11e année avaient accès aux études supérieures, soit à l’école Normale, l’école Ménagère ou à l’Université, quoiqu’à mon époque, la proportion de filles qui se rendaient aux études universitaires était plutôt minime. Les études coûtaient cher, les familles étaient nombreuses et il faut bien avouer que beaucoup de filles comptaient travailler « en attendant » soit le Prince charmant ou l’appel de la vocation religieuse! Je vous rappelle que j’ai terminé mes études en 1957… Heureusement pour moi, quelques mois après mon court séjour à l’École Normale, on avait besoin d’une remplaçante au Central du téléphone. C’est devenu mon métier et après quelques mois, un poste se libérait et j’y ai travaillé jusqu’à mon mariage en juin 1964, alors que le « téléphone à cadran » faisait son entrée à Deschambault en septembre de cette même année.  Heureuse coïncidence!

L’ancien couvent de Deschambault, en cours de restauration (photo: P. Bouillé, mai 2018).

© Madeleine Genest Bouillé, 19 mai 2018

Les enfants du temps de la guerre – 1ère partie

Si vous êtes nés entre 1939 et 1945, vous faites comme moi partie des « enfants du temps de la guerre ». Notre famille comptait dix enfants, dont quatre qui sont nés durant la 2e guerre mondiale. Sur les dix, quatre ne sont déjà plus de ce monde, mais rien n’empêche que nous étions faits forts! Réellement, je crois que nous sommes la génération qui a vécu le plus de changements, et cela à tous les niveaux… on était capables d’en prendre, on l’a prouvé et on le prouve encore!

Moi, avec deux autres filles, en 1946.

Tout d’abord à notre époque, presque tous les enfants naissaient à la maison. Les bébés, garçons ou filles, portaient tous les mêmes vêtements; une petite jaquette attachée par des cordons dans le dos, des chaussons tricotés et des couches en coton, que la maman avait taillées et cousues. Ces couches étaient lavées et rincées à l’eau de Javel aussi souvent qu’il était nécessaire. Il arrivait que la mère soit dans l’incapacité d’allaiter le petit dernier qui était arrivé un peu trop vite après l’avant-dernier, surtout s’il s’agissait du sixième ou du septième! Nous étions alors nourris au bon lait de vache, et nous nous en portions fort bien! Quand venait le temps de manger, le Pablum suffisait à la tâche jusqu’à ce qu’on ait assez de dents pour se nourrir comme tout le monde. Sans problème majeur, notre première intervention médicale était le vaccin qu’on recevait avant d’entrer en classe, en 1ère année, comme de raison, puisqu’il n’y avait pas de classe maternelle. Le dentiste? On n’allait quand même pas gaspiller de l’argent pour faire traiter des dents de lait!

Nous avons tous, sauf rare exception, étés baptisés dans la religion catholique et nous avons fait notre première communion, le plus tôt possible, entre cinq et sept ans. À partir de là, nous devions assister à la messe tous les dimanches et jours de fête et les garçons étaient bien vite enrôlés dans la cohorte des enfants de chœur et des servants de messes. Les filles n’étaient pas autorisées à franchir la balustrade séparant le chœur de l’église, de la nef… autre temps, autres mœurs! La confirmation suivait de près la « petite communion », l’âge pouvant varier du fait que l’évêque ne passait dans la paroisse qu’à tous les quatre ans. En sixième, vers la fin de l’année scolaire, on « marchait au catéchisme », pour faire notre communion solennelle – ou profession de foi. Pour plusieurs, soit par manque de goût pour les études, parfois aussi à cause de la situation financière des parents, cette étape marquait la fin de la scolarité. On avait tout de même appris que « marcher c’est bon pour la santé », étant donné qu’il n’y avait pas d’autobus scolaire… On allait à l’école à pied, par tous les temps, que ce soit au couvent, à l’école du village ou aux écoles de rang!

L’école de rang située dans le 2e Rang ouest.

Passé les études primaires, l’instruction n’était pas gratuite; cependant, plusieurs villages, s’enorgueillissaient de posséder un couvent tenu par des religieuses, lesquelles accueillaient les filles, de la 1ère jusqu’à la 11e ou la 12e année, ce qui était l’équivalent du secondaire. Plusieurs filles de ma génération ont cessé leurs études plus tôt; elles demeuraient à la maison, aidant leur mère, surtout si elles étaient l’aînée d’une famille nombreuse. Elles apprenaient donc leur métier de femme au foyer, en attendant le « prince charmant »! Pour celles qui désiraient continuer, il demeure que les choix de carrière étaient assez limités, comparé à aujourd’hui. Les Écoles Normales qui formaient des institutrices étaient très populaires. On y accédait après la 11e année et selon qu’on choisissait le Brevet C, B, ou A, les cours s’échelonnaient de un à quatre ans d’études. Le cours d’infirmière se donnait dans les hôpitaux. Je me souviens qu’on exigeait la 9e année, mais il fallait avoir 18 ans. Une autre option qui était assez répandue était le cours de puériculture, qui formait des gardes-bébé. Les exigences étaient, si je me rappelle bien, les mêmes que pour le cours d’infirmière. La vocation religieuse, dont on avait l’exemple tout au long de nos études au couvent, était tentante pour les jeunes filles qui rêvaient d’une vie consacrée aux bonnes œuvres; plusieurs compagnes ont donc endossé l’uniforme de l’une ou l’autre congrégation, mais peu d’entre elles y sont demeurées. La plupart se sont mariées, ont eu des enfants et maintenant, ce sont des grand-mères heureuses, enfin, c’est ce que j’espère! À ma connaissance, deux de mes anciennes compagnes font toujours partie de la communauté des Sœurs de la Charité de Québec.

Septembre 1949, les élèves du couvent.

Les garçons, après la 6e année, avaient la possibilité de faire le cours classique, qui durait huit ans et qui donnait accès à l’Université, bien entendu, si les parents en avaient les moyens! Il y avait alors plusieurs collèges classiques tenus par des communautés religieuses masculines, lesquelles privilégiaient évidemment la prêtrise. Comme on avait aussi besoin de gens de métiers, les écoles techniques offraient des cours comme la mécanique, l’électricité; ces cours s’échelonnant sur un ou deux ans, selon le cas. Cependant, plusieurs garçons choisissaient « l’école de la vie », en ce sens que souvent, ils restaient à la maison et travaillaient avec leur père, se préparant à reprendre la ferme ou autre entreprise familiale. Il ne faudrait pas oublier non plus tous ceux qui ont choisi d’aller naviguer sur le fleuve, parce qu’ils avaient grandi dans un village sur le bord  du Saint-Laurent, et qu’ils voyaient chaque printemps partir leurs aînés, en se disant : «  Si je peux donc avoir 18 ans, je vais embarquer moi aussi! »

Une chose est certaine, les études coûtaient cher! C’est sans doute pour cette raison qu’en 1960, au Québec, le taux d’étudiants qui se rendaient en 7e année était de 63%, tandis que le taux de ceux qui allaient jusqu’en 11e année n’était que de 13%. Il faudra attendre jusqu’en 1964, avec le nouveau Ministère de l’Éducation, pour que l’instruction devienne accessible à tous les jeunes. Enfin, en 1967, on assistait à la création des polyvalentes et, système unique au monde, des cegeps : Collèges d’Enseignement Général et Professionnel. On est rendus loin! Vous comprendrez que les « enfants du temps de la guerre » étaient déjà à peu près tous mariés et qu’ils avaient quelques enfants… pas mal moins, toutefois, que leurs parents!

Pour ce qui est de la pratique religieuse, si « la révolution tranquille » a contribué pour une bonne part à la baisse de fréquentation des églises, il y a eu plusieurs autres facteurs. Entre autres, la tenue du concile œcuménique Vatican II, en 1965, symbolisant l’ouverture au monde et à la culture contemporaine, a quand même « brassé la cage » des préceptes et de la liturgie conventionnelle. La messe célébrée face aux fidèles, la communion « dans la main », les prières et les chants dans la langue du peuple, on se souvient des « messes à gogo » avec les chants accompagnés à la guitare; tous les gens d’un certain âge ont fredonné : « Seigneur, nous arrivons des quatre coins de l’horizon »… Mais plus que tout, la sécularisation des prêtres et des religieuses ont bouleversé les pratiquants qui avaient grandi dans une religion d’interdictions, où souvent « l’habit faisait le moine »!  Les curés en complet, surtout sans col romain, aussi bien que les religieuses en jupe couvrant tout juste le genou, cela créait toute une commotion!

Je vous reviens avec la suite de la vie des « enfants du temps de la guerre ».

© Madeleine Genest Bouillé, 5 mars 2018