La course qui n’a pas eu lieu…

Le lièvre et la tortue en sont un témoignage
Rien ne sert de courir, il faut partir à point.
À ceci je réplique : « Rien ne sert de partir…
Laisse courir le lièvre, il finira bien par revenir! »
Mais Sire Lièvre se retrouvera en ces pages
Avec un autre genre de personnage,
Pas plus pressé qu’il faut, calme et sage…

lievre

Un chasseur sachant chasser se retrouva un beau matin
Dans une belle forêt, de hêtres, d’érables et de pins.
Ce chasseur émérite savait comme tous ses pareils
Se hâter avec lenteur, savourant chaque merveille :
Quatre-temps, ail des bois, fougère et colchiques…
Respirant l’air pur et frais. Quel tonique!

Fusil en bandoulière, allant d’un pas léger, prudent,
Oreille aux aguets, œil vigilant, nez au vent…
Épiant les plus infimes bruits de la forêt,
Les supputant, devinant leurs secrets…
« Assurément ce bois est riche en gibier,
Je le sens! » Il faut avouer qu’il avait du nez!

Mais soudain, à cent pas de là, il se fait un remue-ménage
Un lièvre bondit, fait face et s’enfuit, quel dommage!
« D’où sort cet olibrius? » se demande notre chasseur.
« Que poursuit-il…de quoi aurait-il peur? »
Du coup, notre homme immobile, s’apprête et attend.
« Reviens coquin! Tu n’es pas loin pourtant. »

L’animal reparaît un instant, puis repart aussitôt.
« Serait-ce donc que tu veux faire la course?
Comme avec la tortue de la fable, pauvre sot!
J’ai pour toi mon beau, de quoi te donner la frousse.
Tu veux courir, grand bien te fasse.
Patient je suis, j’attendrai que tu te lasses. »

Le lièvre, beau joueur, à ces mots, réapparaît.
Mais sitôt dans l’autre sens repart d’un trait.
Le chasseur s’installe donc commodément.
Jouissant de ce fait de la beauté du moment.
Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures
Dit-on. Il en est de même des jeux, sauf erreur.

Le lièvre s’essouffle… À la fin quand il s’aperçoit
Dépité, qu’il est seul à courir en ces bois,
Il revient sur ses pas en trottinant, penaud.
« Tiens donc, tu n’es plus aussi faraud!
Dis-moi maintenant à quoi t’as servi ta vitesse?
Vivant toujours comme si tu avais le feu aux fesses? »

Épaulant son fusil, le chasseur reprit :
« Je regrette pour toi mon bel ami,
J’ai pour ma part passé excellente matinée,
Je te dis adieu, tu fus de bonne compagnie,
Tu termineras ta carrière en délicieux pâté. »
Et sur ce… Pan! Le coup partit!

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(Essai de fable d’après Le lièvre et la tortue de ce bon M. de La Fontaine.)

© Madeleine Genest Bouillé, 2008

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L’âge de raison… et la raison de l’âge

Quand je commence à parler de « l’ancien temps », je l’avoue, j’en ai pour un bon bout de temps! Et j’utilise des mots et des expressions qui avaient cours à l’époque. C’est que, voyez-vous, l’un des plaisirs de vieillir, c’est d’avoir vécu plein de choses qui ne sont plus à la mode, de s’en souvenir et partant de là, de les raconter!

Dernièrement, je mentionnais justement devant quelques jeunes cette expression d’autrefois : « l’âge de raison ». Une expression qui est vraiment tombée en désuétude. Et pourtant pour les personnes de ma génération, avoir l’âge de raison, ça représentait une étape importante dans la vie.

L’âge de raison… dans les années 50 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Au temps d’hier, l’âge de raison était fixé à sept ans. Un enfant de sept ans allait à l’école et avait généralement les connaissances nécessaires pour faire sa première communion, étape importante, s’il en est. Bien entendu, la fillette ou le garçon qui allait sur ses sept ans entendait régulièrement des commentaires du genre : « Il faut que tu te montres raisonnable, tu auras sept ans bientôt. »  Alors forcément, dès que l’enfant avait atteint cet âge crucial, on lui répétait souvent : « Sois raisonnable! Tu as sept ans, tu es grande maintenant, laisse ce jouet à ta petite sœur. » Les remontrances étaient toujours plus sévères quand on atteignait ce fameux chiffre sept. Nous ne comprenions pas vraiment ce qu’il y avait de changé; nous n’avions pas grandi tout d’un coup! Notre figure était la même, quelle était donc cette chose invisible qui venait balayer notre insouciance et nous investissait de responsabilités dont on se serait bien passé? On venait d’avoir sept ans, c’était la seule raison!

L’âge de la majorité représentait quelque chose de semblable. Dans notre jeune temps, l’âge légal était à vingt et un ans. La veille encore, on était jeune, sans souci; on avait vingt ans, le bel âge, selon les poètes… On coulait des jours paisibles sous la tutelle des parents. Même si on avait déjà commencé à gagner notre pain quotidien, dans bien des familles, les parents géraient le salaire de la fille ou du garçon encore mineur. Et voilà qu’un beau matin, on avait vingt et un ans, on était maintenant majeur! On pouvait prendre des décisions importantes; on avait le droit de voter et on n’avait pas besoin de la permission des parents pour se marier, même si on n’exerçait ce droit qu’en cas d’absolue nécessité. Vint et un ans…c’était un chiffre magique!

La « majorité », 1962 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

À soixante-cinq ans, nous voilà admissibles aux prestations de la sécurité de la vieillesse! Quelle charmante expression! À la fin de la vie, tout comme au début, on est dépendant, on a donc besoin d’être gardé en sécurité. Pourtant on compte sur nous pour une foule de choses, comme garder nos tout-petits enfants, ou encore initier les plus grandes et les plus grands à la pâtisserie, au tricot ou à la menuiserie. Et comme plusieurs d’entre nous fréquentent encore l’église, on est au premier rang pour le service à l’autel, les lectures et la chorale. Encore une fois, la raison de l’âge est vraiment la bonne raison!

« Le cœur ne vieillit pas », comme le dit si bien la chanson. On ne voit pas le temps passer et on ne se sent pas vieillir. Mais il arrive un jour où, quand on se regarde dans le miroir, la personne qu’on aperçoit n’est plus la même que celle que nous voyions il y a vingt ou même seulement dix ans. On constate que la silhouette a changé; le poids n’est pas réparti de la même façon qu’avant… le dos s’arrondit, les vertèbres se tassent. « Non, mais c’est qui, celle-là? Depuis quand ai-je cette tête? J’avais le cou plus long, il me semble… » Et on s’étire le cou… en vain! On ne s’habitue pas à notre nouveau « look ».  Et ces rides qui racontent notre histoire encore mieux qu’on ne saurait le faire avec des mots! Qu’il s’agisse des petites rides joyeuses au coin des yeux ou de celles plus amères de chaque côté de la bouche, ou bien celles entre les sourcils et sur le front qui disent les contrariétés, l’inquiétude, la déception…

On a la figure comme une carte routière. On a fait du chemin et ça paraît. Il faut dire que la vie nous donne tellement de claques dans le dos, de coups de poing sur la tête et de coups de pied là où le dos perd son nom, ça finit par abimer une personne, tout ça! Et c’est ainsi qu’arrive réellement l’âge de raison…lorsque la raison ne peut rien contre l’âge.

Le « bel âge », 2014 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

L’essentiel, c’est de vivre chaque étape de la vie pleinement, sans s’attarder à regarder en arrière et en remerciant le ciel, ou qui vous voudrez, pour chaque nouvelle journée qui nous est accordée.

© Madeleine Genest Bouillé, 12 octobre 2017

Le grand ménage

C’est beau l’automne… j’aime ses couleurs, ses beaux couchers de soleil; de l’automne, j’aime presque tout. Oui, tout… sauf le grand ménage! Je ne raffole pas du tout de cette tâche fastidieuse et répétitive; mais on n’y peut rien, il faut bien s’y mettre une bonne journée!

Donc, ces jours-ci, je faisais du ménage. J’en étais rendue à laver les bibelots et autres décorations, avant d’exposer mes « bebelles d’Halloween ». Je l’avoue, je suis ramasseuse… j’ai bien de la difficulté à me séparer des objets que j’aime. Un exemple : j’ai un jour reçu en cadeau un ensemble de tasses à mesurer en céramique, sur un support en bois. Ces tasses uniquement décoratives sont accrochées sur le côté de l’armoire de la cuisine depuis je ne sais plus combien d’années.  J’y suis attachée, car elles m’avaient été offertes par quelqu’un que j’aimais bien. Périodiquement, je les décroche pour les laver,  me disant toujours qu’il faudrait bien un jour que je me décide à les mettre de côté, tout comme un tas de choses qui encombrent mes armoires et mes tiroirs.

Voilà où ça devient difficile. Entre les choses dont on ne veut pas se séparer, celles qu’on trouve encore utiles, celles pour lesquelles on hésite – tout à coup ça pourrait servir à quelqu’un – quoi jeter? quoi garder? On commence à faire le tri, puis on manque de temps, on passe à autre chose, et ce sera pour le prochain grand ménage!

Nous habitons notre maison depuis bientôt 46 ans. Nous y avons élevé notre famille; nos petits-enfants y ont tous eu leurs habitudes et leurs objets préférés – jouets démodés, livres d’histoire, vieux vêtements pour se déguiser. Nous en avons entassé des choses! Linge de maison, vaisselle, bibelots, souvenirs de voyage…cela sans compter la paperasse : correspondance, photos, cartes de Noël ou d’anniversaire, recettes de cuisine, coupures de journaux et de magazines, et divers papiers jugés « importants » à l’époque où on les a mis de côté.  Tous ces témoins des nombreuses activités auxquelles nous avons été mêlés. On n’en finit plus quand on se met à classer tout ça.

Bateau acheté en Gaspésie en 1971…

Il faut en convenir; nous ne sommes plus jeunes. Quand on a atteint le fatidique « soizante-quinze », on a beau se dire qu’on est encore capable de tenir maison et de faire notre « ordinaire », comme on disait autrefois, les « pentures craquent » et on se surprend à « cogner des clous », en plein cœur d’après-midi! Tout cela pour dire que, même si la santé est bonne, voici venu le temps d’apprendre à lâcher prise! Dans son livre Voyage en Italie, écrit en 1803, Châteaubriand disait ceci : « On meurt à chaque moment pour un temps, une chose, une personne qu’on ne reverra jamais; la vie est une mort successive. » Ça peut sembler sévère, mais il faut bien admettre que c’est vrai. S’il est normal de s’attacher aux souvenirs, on ne doit pas les laisser alourdir notre vie et nous empêcher d’avancer. Pour vieillir heureux, il faut apprendre à  « voyager léger ».

De plus en plus souvent, je me surprends à me dire, concernant les choses que je garde ou les projets que je fais pour la maison : « Combien de temps me reste-t-il?… Nous reste-t-il? » Comme bien des gens de notre âge, nous espérons vivre le plus longtemps possible « chez nous ». On ne parvient pas à imaginer quand, comment et de quelle façon nous seront amenés à quitter notre foyer.  Et je crois que c’est aussi bien ainsi. Profitons de ce « temps qu’il nous reste » en faisant confiance « comme les oiseaux du ciel qui ne tissent, ni ne filent… »

En terminant je vous offre cette prière que j’avais trouvée il y a quelques années  dans un Prions en l’Église :

Il passe et je le sais fragile, le temps qu’il me reste.
Aide-moi Seigneur à le vivre en m’appuyant sur Toi.
Il passe et parfois, il m’effraie, le temps qu’il me reste.
Aide-moi Seigneur à le vivre dans l’espérance.
Il  passe et il est un don de Toi, le temps qu’il me reste.
Aide-moi à le vivre pour ta plus grande gloire.
                       

Madeleine Genest Bouillé, 5 octobre 2017

Ces mots qui me faisaient rêver…

Quand j’étais petite fille, j’aimais écouter jaser les grandes personnes. D’une certaine façon, je dirais que c’était mon loisir préféré. Même si je ne comprenais pas toujours le sens de ce qu’elles disaient, je m’inventais ensuite des histoires et j’y mettais les mots que j’avais retenus… parce qu’ils me plaisaient. C’est ainsi que j’ai commencé à aimer les mots qui, dans mon imaginaire, devenaient des images. Parfois, quand je posais des questions relatives à ce que j’avais entendu et que je croyais comprendre, je m’apercevais que  j’étais « dans les patates » et cela me vexait, bien entendu!

Je vous raconte un souvenir dont je me rappelle comme si c’était hier. J’étais alors dans la maison de « ma gardienne », où il y avait fréquemment des gens que je ne connaissais pas, étant donné que le Central du téléphone était situé à cet endroit. Quelques personnes causaient; il était question que très bientôt, il y aurait « le service de nuit ». J’avais saisi seulement ces mots : « service de nuit ». J’étais un peu étonnée, croyant comprendre qu’il s’agissait de funérailles – qu’on appelait couramment « service » – qui auraient lieu le soir, comme la messe de minuit peut-être. C’était la première fois que j’entendais une chose semblable, mais avec les adultes, je savais que je pouvais m’attendre à n’importe quoi. Le lendemain, cette idée de « service de nuit » me trottait dans la tête et je me demandais bien où ça se passerait, et surtout si je pouvais y aller moi aussi… je voulais toujours aller partout! Alors, pendant le repas du midi, je me risquai à m’informer du fameux « service de nuit ». Je déclenchai un formidable éclat de rire! Je n’étais pas  contente du tout, oh que non! J’aurais voulu me cacher en dessous de la table. Finalement, quelqu’un eut la bonne idée de m’expliquer qu’il s’agissait pour la Compagnie de téléphone, d’offrir le « service de nuit », ce qui signifiait que l’opératrice devrait être disponible la nuit autant que le jour. Dans les faits, cela voulait surtout dire qu’il y aurait désormais une employée le jour et une autre qui prendrait la relève le soir jusqu’au matin. Non, on n’allait pas à un « service » et je n’étais invitée nulle part.  Je ne savais pas alors ce que l’avenir me réservait … mais plus tard au Central, j’ai fait le service de nuit autant que celui de jour et ce, pendant plusieurs années.

Une autre fois, j’entendis les grandes personnes parler de « coffre d’espérance ». Cette fois, on parlait du mariage prochain d’une parente. On s’extasiait sur son « coffre d’espérance » qui était bien rempli à ce qu’il semblait. J’écoutais attentivement… j’adorais entendre parler de mariage. Ce mot faisait naître dans mon imagination de belles robes blanches à traîne, des bouquets de fleurs, des gâteaux à trois ou quatre étages, décorés, comme on en voyait dans la Revue Populaire ou la Revue Moderne. Un enchantement! Que venait faire le « coffre d’espérance »? Je n’en avais aucune idée, mais je trouvais ça beau. Suite à cela, quand on me demandait ce que je voulais faire quand je serais grande, je répondais : « Je vais avoir un coffre d’espérance ».  Les adultes riaient évidemment… et je me demandais bien pourquoi.

Plus tard, j’ai su ce qu’était un « coffre d’espérance ».  Ce coffre, souvent en cèdre, que la jeune fille du temps passé remplissait de beau linge de maison, la plupart du temps cousu, tissé ou brodé de ses mains…dans l’espérance du jour où elle emménagerait avec un mari tout neuf, dans une maison bien à elle, pour y fonder une famille. Que d’espérance!  Et pas seulement dans le coffre!

N’est-ce pas que toute la vie est un « coffre d’espérance »? On y emmagasine nos rêves et nos espoirs au fil des ans.  Certains parmi eux ne sortiront jamais du coffre, comme ces belles serviettes d’invités qui n’ont jamais servi : elles étaient trop belles, ou pas assez pratiques. Par contre, on y retrouve encore des pièces du trousseau qui ont été maintes fois utilisées… comme leur propriétaire, elles ont du vécu!

Puissions-nous arriver à la fin de notre vie avec un coffre garni d’espérance.  Non pas des espoirs frivoles comme ces fragiles dentelles jaunies par le temps, mais des espérances solides qui nous suivent toute la vie, un peu comme ces couvertures inusables pliées soigneusement au fond du coffre et que nous transmettons à nos descendantes…

© Madeleine Genest Bouillé, 19 septembre 2017

Texte rédigé à partir de mon premier article publié dans ce blogue le 8 mars 2015

J’aimais les dimanches…

J’ai retrouvé les paroles d’une chanson de Félix Leclerc qui a pour titre Les dimanches. Je ne sais pas de quand date cette chanson. Certainement du temps où le dimanche était jour de repos, fait pour la messe, les visites, les promenades… et les fréquentations sérieuses!

« Ceux qui disent que les dimanches
Sont jours d’ennui, d’espoir qui flanche
N’ont donc jamais mal dans le dos
Pour n’avoir pas besoin de repos. »

J’aimais les dimanches, du temps où les commerces étaient fermés, sauf le Magasin Général, qui ouvrait une heure avant la messe et une heure après, pour accommoder les gens qui venaient de loin. On avait plaisir à s’endimancher. En été surtout, quelle joie c’était de porter une jolie robe, avec un chapeau assorti. Les mères de famille aussi s’endimanchaient, mais au retour de la messe, elles s’empressaient de remettre leur tablier, leur journée n’étant pas finie, loin de là! Les messieurs se distinguaient par leur bel habit « du dimanche », chapeau de feutre bien brossé et chaussures fraîchement cirées, sans oublier la cravate! Comme disait ma mère : « Un bon cheval porte son attelage : les hommes doivent endurer leur cravate, et les femmes leur chapeau! » Ces hommes qui toute la semaine étaient vêtus « d’overalls », avec sur la tête, une vieille casquette aplatie, avaient fière allure le dimanche, rasés de près, les cheveux lissés au « brylcream ». Le dimanche, tout le monde « se mettait sur son 36 »!

« Mais c’est dimanche que s’arrêtent
Ceux qui ont pain et amitié
Ceux qui n’ont rien regardent couler
Le son des cloches sur les toits. »

J’aimais les dimanches, c’était jour de famille, de parenté. Dans notre enfance, c’était dimanche que l’oncle Maurice nous arrivait dans la vieille guimbarde où s’entassaient six ou sept enfants, avec tante Yvette, toujours pimpante! Des années plus tard, les beaux dimanches nous rassemblaient, frères et sœur, avec chacun notre marmaille pour souper « chez grand-maman ». Ma mère craignait toujours de ne pas avoir assez de nourriture pour tout le monde, invariablement vers la fin du repas elle disait: « Allez-vous réchapper votre vie? » Quand  pour une raison ou une autre, on « sautait » un dimanche, maman téléphonait lundi ou mardi au plus tard, pour s’informer s’il y avait quelqu’un de malade…

« Mais c’est dimanche que Ti-Jean
Va voir Marie, sa souveraine
En complet bleu, c’est le seul temps
Qu’il tourne le dos à la semaine »

J’aimais les dimanches au temps de nos « fréquentations pour le bon motif », de préférence bien sûr, quand je ne travaillais pas. Que voulez-vous! Le Central du téléphone, ça fonctionnait jour et nuit, sept jours par semaine! Alors il arrivait que je doive être au poste, de jour ou de soir; mais j’avais le droit de recevoir mon prétendant! Ce jeune homme patient s’asseyait sur le divan, tandis que moi, sur ma chaise haute, face au standard téléphonique qu’on appelait « switchboard », je répondais aux clients, entre deux  compliments. J’avoue que ce n’était pas l’idéal pour se conter fleurette… mais c’était dimanche, journée à ne pas gaspiller!

« Mais c’est dimanche qu’on s’arrête
Comme dans le creux vert d’une baie
Et qu’on enlève son collier
Pour oublier qu’on est des bêtes »

J’aimais les dimanches du temps où les enfants étaient encore à la maison.  Ce n’était pas jour de ménage, ni de lavage, ni non plus de repassage. C’était encore moins jour d’épicerie, de boucherie, de pharmacie… Si on sortait, c’était pour aller voir la parenté ou pour se promener, tout bonnement! En été, au cours de nos balades, on s’arrêtait pour manger une crème glacée, petits et grands étaient contents! Les soirs d’hiver on regardait la télévision, c’était nos « Beaux Dimanches » à nous. Après souper, quand on avait de la visite, il nous arrivait de jouer tous ensemble à des jeux de cartes ou de société, tel le jeu de « pichenottes » ou le Crible… sans oublier la Correspondance!

Oui vraiment, j’aimais et j’aime encore  les dimanches!  Et comme je ne suis pas la seule à les aimer, il nous arrive de temps à autre en famille, de « s’arrêter pour le pain et l’amitié »,  alors,  je bénis ces moments de bonheur!

© Madeleine Genest Bouillé, 3 août 2017

Les fruits et les gens de par chez nous!

Comme on les aime les fruits de par chez nous! Ils nous arrivent frais, ils n’ont pas subi les désagréments d’un long voyage en train, en camion ou autrement. Ils ont été cueilli hier… on les déguste aujourd’hui! La belle saison n’est pas longue, mais pour se faire pardonner d’être aussi brève, elle est vraiment généreuse.

Notre été nous offre tout d’abord les petits fruits, sans doute les plus délicieux! Fraises, framboises, bleuets et mûres… merveilles! Viennent ensuite les pommes, les prunes et tous les produits du potager, en terminant avec les nombreuses variétés de courges et citrouilles qui célèbrent à leur manière l’automne et ses couleurs! J’aime vivre dans un pays qui a quatre saisons. Je reprends les paroles de Gilles Vigneault, dans la chanson Les Gens de mon pays; on apprécie encore plus « notre trop court été », du fait qu’il est précédé de « notre hiver si long ».

Ma petite-fille Émilie au verger (Photo: ©JMontambault).

Si on me demande lequel de nos petits fruits est mon préféré, je ne suis pas capable de choisir. Je les aime tous. Chacun a sa saveur, sa texture particulière… c’est comme les gens en fait.

Certaines personnes sont comme les fraises, les petites fraises des champs. Ce qu’elles peuvent être discrètes, ces mignonnes! Il faut vraiment les chercher pour les trouver, et c’est parfois leur parfum qui nous guide. Comme ces timides qui ne se laissent découvrir que petit à petit, qui s’effarouchent si on veut aller trop vite; des êtres charmants une fois qu’on les connaît bien. Mais comme on doit user de délicatesse pour parvenir à les approcher!

Ah! les framboises! Quels merveilleux souvenirs me reviennent à la mémoire quand je me rappelle nos randonnées jusqu’au bois, avec mes frères et notre père ! C’est peut-être le plus savoureux parmi les petits fruits. Mais si les framboises sont faciles à cueillir, elles nous déçoivent souvent après. On revient du champ ou du bois avec un contenant rempli à ras bord…et quand on arrive à la maison, le contenant n’est plus qu’au trois-quarts plein, et encore : elles ont « foulé » les pas fines! De plus, elles sont difficiles à nettoyer. Il y a de ces personnes décevantes; elles promettent beaucoup, mais ne tiennent guère leurs promesses. Oh! Elles sont gentilles, aimables; toujours prêtes à dire oui si on leur demande un service, mais il ne faut pas trop s’y fier. Au jour dit, soit elles ont oublié ou elles ont un autre rendez-vous!

Parlons des bleuets. Si vous avez remarqué, les bleuets ne poussent pas dans de belles terres riches. Non, ce délicieux petit fruit, on le trouve dans les savanes, les « brûlés », les terres pauvres. Le bleuet est un fruit tout simple, solide, facile à cueillir et facile à conserver ou à congeler. Il ne perd ni sa saveur, ni sa couleur. Ainsi, les gens les plus serviables, honnêtes, ne sont pas toujours issus de milieux favorisés. Ce ne sont pas nécessairement les plus instruits, ni ceux qui nous en mettent plein la vue. Mais quel bonheur, quand on trouve un ami qui, comme le bleuet, est sincère, pas compliqué,  quelqu’un sur qui on peut vraiment compter.  C’est un vrai trésor!

Vous êtes déjà allé cueillir des mûres? C’est une entreprise risquée! Ce petit fruit s’entoure de barbelés, comme pour se défendre de toute intrusion. Pourtant, comme elles sont bonnes ces mûres! Les grains plus serrés, plus fermes que les framboises, elles se tiennent bien dans le contenant quand on les cueille; mais on en revient les doigts ensanglantés, les jambes aussi parfois. Il y a des gens comme ça. Remplis de qualités, mais d’un abord difficile, on ne sait pas trop par quel côté les approcher…de vrais ours! À peine un « bonjour » quand on les rencontre, il faut avec eux aller droit au but, sans s’embarrasser de civilités. La plupart du temps, lorsqu’on est venu à bout de franchir ce rempart souvent fait de timidité, on découvre une personne gentille, qui ne demande qu’à rendre service. Ça vaut la peine d’aller au-delà de la première impression, on y gagne parfois un ami sincère!

Ma fille Marie-Noël, en pleine cueillette! (Photo: ©JBouillé).

Cherchez bien parmi vos connaissances… Vous trouverez des petites fraises, sûrement quelques framboises, plusieurs même! Donnez-vous la peine de trouver des mûres… et je vous souhaite de trouver au moins un vrai bleuet!

© Madeleine Genest Bouillé, 2 août 2017

 

(Tiré d’un texte paru dans Grains de sel, grains de vie en 2006.)

Le trèfle qui croyait avoir quatre feuilles

Il avait grandi dans un terrain vague, en bordure du fleuve, là où la tondeuse n’a jamais mis le pied. Il faut savoir que la vie normale d’un brin de trèfle, comme celle d’un brin de chiendent ou autre herbe du même genre, ça dure un été… à moins d’avoir la malchance de pousser sur un terrain où il y a des humains, donc des tondeuses à gazon!

champ trèfle

En ce lieu béni des dieux, en général tout poussait et vivait librement. Je dis bien « en général », car comme il y poussait aussi des petites fraises des champs, il arrivait donc que des gens viennent cueillir ces petits fruits, et en même temps quelques fleurs sauvages. Les humains, ça ne fait pas attention, ça pose leurs gros pieds n’importe où et forcément, il arrive qu’ils détruisent d’innocentes plantes qui ne leur ont pourtant jamais rien fait.

Le brin de trèfle dont je vous parle avait ceci de particulier qu’il croyait avoir quatre feuilles. Lui et ses frères vivaient tellement rapprochés les uns des autres, pour ainsi dire, imbriqués les uns dans les autres, qu’il était vraiment difficile de savoir quelle feuille appartenait à qui. Ils se balançaient tous ensemble au gré du vent, se couchant tous du même côté, pour se relever d’un même geste, comme en un ballet bien ordonné. Leurs feuilles pendaient tristement toutes ensemble sous la pluie, puis reprenaient vie d’un commun accord sous les chauds rayons du soleil. Pourquoi ce petit brin se croyait-il différent? Nul n’aurait pu le dire. Mais c’était ainsi. Et ça lui faisait comme on dit « un petit velours »!

kiosque et trèfle 2

Sur ce terrain où, je le répète, tout poussait comme au paradis d’Adam et Ève, il y avait aussi plusieurs églantiers. Un jour, une jeune fille du village vint pour cueillir des églantines, une douzaine exactement, les plus belles, bien sûr. Elle choisissait les fleurs avec grand soin et prenait bien garde de ne pas écraser les autres plantes. Elle allait légère et court vêtue comme la Perrette de la fable, sauf qu’elle était toute à sa cueillette et ne rêvait pas à d’improbables fortunes. Après avoir ramassé les fleurs dont elle avait besoin, elle se mit à chercher des fleurs de trèfle, une douzaine de blanches et une douzaine de mauves, comme le mentionnait la recette du miel de trèfle. Notre petit brin de trèfle, voyant venir la jeune fille, tentait de relever la tête afin qu’elle le choisisse, lui qui, croyait-il, possédait quatre feuilles. Il disait : « Si tu me cueilles, tu auras la chance tout au long de ta vie, penche-toi un peu plus, regarde par ici… non pas par-là, je te dis : par ici! »  Mais les brins de trèfle ont une toute petite voix et la jeune fille n’entendait rien.  Justement elle se mit à chanter une bien jolie ballade où il était question « d’une fille blonde et douce, qui aimait à se reposer dans les bois, couchée sur la mousse, écoutant les oiseaux chanter ». Les oiseaux semblaient aimer ce chant puisqu’ils l’accompagnaient de leurs trilles les plus mélodieuses.

La jeune fille ramassait toujours ses trèfles et bien entendu, quelques feuilles se mêlaient aux caboches blanches et mauves. Soudain, notre petit brin rempli de prétention se sentit frémir, puis il perdit pied et se vit soulevé par des doigts légers mais solides. Il en fut tout étourdi, il se voyait monter, monter…jusqu’au ciel, lui sembla-t-il!  Il secoua la tête, puis s’aperçut alors qu’il n’avait que trois feuilles comme presque tous ses frères. Il n’en croyait pas ses yeux et il fut tout d’abord très déçu. Mais ce qui lui arrivait était tellement extraordinaire qu’il n’eut pas le loisir de pleurer longtemps sur son sort, cette aventure lui parut même plutôt excitante. Finalement il n’était pas si malheureux que cela. Il faisait maintenant partie d’un joli bouquet rose, mauve et blanc, égayé du vert des feuilles de trèfle et d’églantines. Du haut de son perchoir, il vit tous les trèfles encore sur le sol, si près les uns des autres, qu’il était bien difficile de savoir s’ils avaient trois ou quatre feuilles.

Avant d’être déposé soigneusement par les mains de la jeune fille dans un grand sac de toile avec les autres plantes, il eut le temps de se souvenir de la vie qu’il avait menée, là en bas, tout près de ses semblables. Il se rappela la force du lien qui les tenait unis, lui et ses frères, face aux intempéries et aux grands vents; il revit les beaux jours de l’été où ils se gorgeaient de soleil tous ensemble. Et il comprit combien il avait été heureux. Il ne savait pas ce que lui réservait l’avenir – y avait-il seulement un avenir? Alors il envoya vers le ciel un « merci », seulement merci, pour ce cadeau qui s’appelle la vie!

© Madeleine Genest Bouillé, 17 juillet 2017

(Tiré de Récits du bord de l’eau, 2008.)

Les mots de Saint-Exupéry

Vous vous souvenez de l’Expo 1967? Cette année, avec le 375e anniversaire de la ville de Montréal, on a souvent l’occasion de revoir des photos prises à l’occasion de cette exposition universelle qui a amené chez nous plus de 50 millions de visiteurs en l’espace de 6 mois.

Cette exposition qui a épaté tous ceux qui ont eu la chance de la visiter, avait comme thème le titre d’un livre d’Antoine de Saint-Exupéry, Terre des Hommes. Qui était Saint-Exupéry? Né à Lyon en 1900, cet homme qui n’était pas un saint malgré son nom, était  pilote d’avion au temps de l’Aéropostale. Pionnier de l’aviation, il devint par la suite pilote de guerre et il disparut avec son appareil en 1944 au large de Marseille. C’était aussi un écrivain. Il a laissé une œuvre qui, sans être autobiographique, est largement inspirée de sa vie de pilote de l’Aéropostale. Ses livres les plus connus sont Le Petit Prince, Terre des Hommes, Vol de nuit et Pilote de guerre.

Terre des Hommes a été publié en 1939. Dans les premières pages, on lit ceci : « La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu’elle nous résiste. L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle. » Ces mots nous expliquent déjà le choix du thème de l’exposition, qui se voulait une ouverture sur le monde de demain, ses techniques, ses inventions. Plus loin, quelques phrases résument l’essentiel de l’œuvre, quand Saint-Exupéry dit : « La grandeur d’un métier est d’abord d’unir les hommes. Il n’est qu’un luxe véritable : c’est celui des relations humaines. »  Un peu plus loin on lit aussi : « La grandeur de l’homme, c’est de se sentir responsable. Responsable de lui, de ceux qui espèrent en lui. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semble pas dépendre de soi. C’est d’être fier d’une victoire ou d’un succès que des camarades ont remporté… »

Le Petit Prince, le plus célèbre des livres de Saint-Exupéry, a été écrit en 1943 à New-York. Il n’a été publié en français qu’en 1946, deux ans après le décès de l’auteur. Ce beau conte, une fable plus précisément, reprend le thème de la responsabilité, si cher à Antoine de Saint-Exupéry. Par exemple, quand le renard dit au Petit Prince : « Si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Chacun sera unique pour l’autre. » Plus loin, le renard dit encore : « On est responsable de ce qu’on apprivoise. »  Et enfin, c’est toujours du renard qu’on tient cette phrase magique : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »

Je reviens à Terre des Hommes, vers la fin du livre, on lit cette autre phrase célèbre : «…l’expérience nous montre qu’aimer ce n’est point se regarder l’un l’autre, mais regarder ensemble dans la même direction. » Dans les dernières pages, comme un testament, Saint-Exupéry écrit : « Quand nous prendrons conscience de notre rôle, même le plus effacé, alors seulement nous serons heureux. Alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix. Car ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort. »

J’ai découvert Saint-Exupéry par ses phrases qui sonnent comme paroles d’Évangile, et que je découvrais, une à une, dans les romans de jeune fille ou le journal François, que je lisais alors que j’étais étudiante. Au cours de mes dernières années au couvent, j’ai reçu Terre des Hommes en prix, mais je ne parvenais pas à m’intéresser à l’histoire… une histoire d’homme. Puis un jour, j’ai lu Le Petit Prince, et j’ai eu envie de découvrir  les autres livres de cet auteur. C’est ainsi que l’œuvre de Saint-Exupéry est devenu pour moi comme une deuxième Bible.

« Maintenant je sais que le Petit Prince est revenu à sa planète… Et j’aime la nuit écouter les étoiles.  C’est comme cinq cents millions de grelots… »

© Madeleine Genest Bouillé, 27 juin 2017

Mois de mai, mois de Marie

« C’est le mois de Marie, c’est le mois le plus beau… » La mémoire s’amuse souvent à embellir nos meilleurs souvenirs, tout comme elle noircit à plaisir les moins beaux. Mais aujourd’hui, en ce début de mai, j’ai le cœur en fête, comme chaque année à ce temps-ci. J’ai de si belles images des mois de mai de ma jeunesse!

Monument à la Vierge, 1963 (communément appelé « la Grotte »).

Ainsi, quand j’étais étudiante et qu’on allait au « Mois de Marie », il me semble qu’il faisait toujours beau. Je me rappelle aussi qu’en sortant de l’église, on s’attardait pour cueillir des lilas derrière le vieux presbytère; curieusement, les photos de cette époque indiquent que le terrain était entouré d’une clôture pas mal haute et difficile à enjamber. Sans doute y avait-il un passage quelque part, car dans le film tout droit sorti de ma mémoire, je marche en riant et en chantant avec quelques jeunes aussi folles que moi et on a chacune un bouquet de lilas! On était très assidues au « Mois de Marie » qui avait lieu tous les soirs de mai, sauf peut-être le dimanche, sur ce point, mon souvenir n’est pas clair. Évidemment, n’ayant pas l’habitude de sortir le soir les jours de classe, ces exercices de piété étaient pour nous une occasion rêvée! À bien y penser, il y avait certainement des soirs où il pleuvait et certaines années, forcément il devait bien arriver que la floraison des lilas soit en retard. Comme quoi la mémoire ne conserve dans son album de photos que ce qu’elle veut bien garder!

Durant mes dernières années d’étudiante au couvent, je me souviens que parfois, au mois de mai, on s’installait sur la galerie le soir pour étudier; les examens de fin d’année approchaient, il fallait redoubler de zèle. Mais quel plaisir nous avions! Comme dans la chanson interprétée par Dominique Michel, En veillant sur l’perron, on se moquait des gens qui passaient et on riait beaucoup pour tout et pour rien. J’avais un petit poste de radio à « transistor », que je plaçais pas loin de la porte, car ce bidule n’avait pas une grande portée et il fonctionnait mieux à l’intérieur qu’à l’extérieur. On écoutait les chansons du Hit Parade américain. Il y avait un nouveau chanteur, canadien celui-là, il s’appelait Paul Anka; à ma connaissance, il est toujours vivant; je l’espère bien, il a mon âge ! Alors quand on entendait un des succès de ce chanteur, soit Diana ou Put your head on my shoulder, c’était l’euphorie! On chantait à tue-tête, sans connaître les paroles, mais ça n’avait aucune importance. Finalement, je ne crois pas qu’on étudiait très fort. De ces moments de notre jeunesse où nous étions, selon les adultes, « pas raisonnables » et « énervées », je ne garde que des souvenirs heureux.  Oui, vraiment, je ne regrette rien de nos folies de jeunes étudiantes. C’était le bon temps!

Un souvenir plus lointain se pointe… il date de mai 1949. Au cours de l’année scolaire, je demeurais chez Aurore et Lauréat Laplante, soi-disant parce que c’était plus près pour aller au couvent, mais en plus, cette année-là, ma famille était occupée par le déménagement qui à l’époque, avait toujours lieu le 1er mai. J’avais gagné lors d’un concours un cabaret décoré d’une image sous verre représentant l’Angelus de Millet. Aurore m’avait suggéré de donner ce cabaret à maman pour la fête des Mères, qui avait lieu le dimanche suivant. Je ne gagnais jamais rien dans les multiples tirages pour les œuvres missionnaires des Sœurs, et cette fois j’avais reçu un prix; je ne me souviens plus pourquoi, sans doute pour un concours de français. Inutile de dire que j’en étais très fière! Mes parents venaient d’emménager dans la vieille maison de pierre, sur la rue qui s’est appelée plus tard Johnson. C’était la première fois où j’allais dans cette nouvelle demeure, et de plus la première fois où je sortais non-accompagnée, sauf pour aller à l’école ou à l’église. Je revois encore Aurore et Lauréat, debout sur le coin de la galerie, qui me suivaient du regard jusqu’à ce que j’aie tourné le coin de l’hôtel Deschambault, lieu de perdition et endroit dangereux en raison des autos qui arrivaient et repartaient à toute heure du jour. C’était aussi la première fois où je marchais dans la vieille route, j’avais 7 ans… Imaginez, c’était toute une aventure! Par la suite, j’ai pris l’habitude de me rendre chez nous à chaque congé et pour les vacances. En 1957, à la fin de mes études au couvent, je suis revenue dans ma famille pour y demeurer, et ce, jusqu’à mon mariage.

Maison Genest, en 1955.

La vie est drôlement faite… après avoir réintégré le cercle familial, dès 1958, je retournais chez les Laplante pour travailler au Central du téléphone, d’abord comme remplaçante et après l’intermède « presseuse » à Ville Le Moyne, je repris le chemin du Central jusqu’en mai 1964.  J’étais prédestinée à fréquenter la vieille maison sise aujourd’hui au 215, sur le Chemin du Roy, puisque mon frère et sa famille y habitent depuis 1974.  À chaque fois que j’y vais, le souvenir des personnes que j’ai connues me revient… et encore plus, depuis le départ de ma petite belle-sœur Diane, qui nous a quittés il y aura bientôt un an.

Moi au 215, chemin du Roy, en 1957…

Aujourd’hui, il n’y a plus de célébration du « Mois de Marie » à l’église et quand je m’assois sur la galerie, c’est pour lire ou pour admirer le paysage, le même depuis plus de 45 ans, mais dont jamais je ne me lasse. J’aime toujours autant le mois de mai et quand je cueille mes lilas sur le bord de la côte en face de chez moi, il me semble que je retrouve un peu de l’insouciance de mes jeunes années!

© Madeleine Genest Bouillé, 27 avril 2017

À propos d’un village…

Ces jours derniers, sur Facebook, un texte a circulé et retenu l’attention de plusieurs, surtout des personnes d’un certain âge – mais au fait, pourquoi dit-on « un certain âge » quand on a atteint un âge certain? Comme si les plus jeunes avaient un âge incertain. Encore une des bizarreries de notre belle langue française! Mais passons. Le texte dont il est question s’intitule « COMMENT MEURT UN VILLAGE ».  On y parle du petit commerçant, qui met tout son cœur et son temps pour répondre aux besoins des gens de son village, parce que c’est chez lui et parce que c’est « son monde »!

Il est très bien fait ce texte où l’on expose les avantages et les inconvénients du petit magasin local et je vous en livre le contenu, en l’adaptant à notre situation. Si notre marchand général n’a pas autant de choix que les magasins de grande surface, il a l’avantage de la proximité. Il connaît son monde, accueille chacun en l’appelant par son nom; il s’informe de la santé des uns et des autres. Ensemble, on déplore le départ de Madame Chose ou de Monsieur Untel : « Monsieur Untel, il n’y a pas longtemps encore, il est venu au magasin… Cette pauvre Madame Chose! Elle avait pas loin de 90 ans! Mais elle était pas malade il me semble? » C’est au magasin général que se rencontrent les « placoteux » qui n’ont rien d’autre à faire; on y commente les nouvelles, on se plaint du déneigement mal fait ou des trottoirs glacés… « C’’est vraiment dangereux! »  C’est chez  lui qu’on va faire vérifier ses billets de Loto… même si ça prend du temps, et qu’on fait attendre d’autres clients; quelle patience il a notre marchand! Il lui arrive même de fredonner en  faisant ses vérifications. En attendant leur tour, les habitués peuvent toujours feuilleter une des revues exposées sur le présentoir.  Si on a manqué la messe le dimanche, on sait qu’il y a toujours en réserve des exemplaires du dernier bulletin paroissial.  On ne nous refuse jamais non plus de placer une affiche pour une activité de l’une ou l’autre association locale ou régionale.

Les nouveaux arrivés trouvent bien vite le chemin du magasin général; ils savent déjà que c’est là qu’ils trouveront les informations utiles concernant leur nouveau lieu de résidence.  Il paraît que les prix pour les denrées d’usage courant sont plus élevés. Mais si vous calculez le coût de l’essence, peut-être que vous vous apercevrez que ça vaut la peine de favoriser l’achat local!

Le texte dont je parle se termine ainsi et je cite : « À trop vouloir courir après la mauvaise qualité des bas prix, un jour les villageois n’auront plus qu’à se mordre les pouces. Les commerçants alors auront plié bagages et chacun sait ce que veut dire « boutique fermée ».  Voilà comment meurt le cœur et l’âme d’un village. »

À Deschambault, jadis, on trouvait une cordonnerie, une  boucherie, deux beurreries, au moins deux gares aux arrêts de chemin de fer, un traversier pour Lotbinière, une compagnie d’autobus, plusieurs garages, quelques petits magasins et j’en oublie! Tout cela sans compter le Magasin Général Paré, lequel, fort heureusement est toujours là. Notre village n’est donc pas près de mourir! Faisons plutôt la tournée des lieux : on a une boulangerie, une brûlerie, une chocolaterie, plusieurs restaurants qui offrent une variété de menus, de quoi satisfaire les plus difficiles et diverses entreprises que je préfère de pas énumérer de peur d’en oublier!

Une chose est certaine, tous ces commerçants, même s’ils sont contents de recevoir les touristes et les clients de passage, comptent évidemment sur la population locale pour s’enraciner chez nous; plus que nécessaire, je dirais que c’est primordial! Les touristes, ça passe… certains reviennent, mais la plupart ne font que passer… justement! On a besoin les uns des autres car voyez-vous, les propriétaires des commerces qui jalonnent le Chemin du Roy et les autres secteurs de notre patelin, savent  bien eux aussi, qu’un village ça peut mourir, lentement, mais sûrement. Et tout comme nous, ce n’est pas ce qu’ils souhaitent.

© Madeleine Genest Bouillé, 6 avril 2017