Une journée dans la classe de Mère Saint-Gérard

Couvent de Deschambault, autour de 1950

Couvent de Deschambault, autour de 1950

À huit heures vingt minutes, la cloche sonnait! Nous entrions dans la classe des grandes, qu’on appelait l’Académie, et prenions nos places, en silence. La journée commençait toujours par un cantique. Si on était lundi, c’était la journée consacrée au Saint-Esprit. Pauvre Saint-Esprit! Ce qu’il a dû se boucher les oreilles certains lundis, où, à cause de la mauvaise température, ou simplement parce que c’était lundi, nous chantions d’une voix traînante : « Ô Saint-Esprit venez en nous… » Le mardi était dédié à notre ange gardien, le mercredi à Saint Joseph, le jeudi étant jour de congé, le ciel était donc privé de nos louanges plus ou moins mélodieuses. Le vendredi, nous invoquions le Sacré-Cœur et le samedi, nous chantions un cantique à Marie. Nous y mettions un peu plus d’ardeur étant donné que c’était la fin de la semaine. Dans mes dernières années d’étudiante, nous avions enfin congé le samedi comme tout le monde. Curieusement, je ne me souviens pas du cantique qui devait être chanté le jeudi, peut-être que nous ne chantions plus? Il faut dire qu’en plus du cantique, nous faisions une prière. Après ces préliminaires censés nous rendre réceptives aux choses de l’esprit, il était exactement huit heures trente et Mère Saint-Gérard commençait la leçon de catéchisme.

Cette religieuse était une femme imposante. Grande, très droite, le regard de ses yeux de glace bleue, était tempéré par le petit sourire un peu moqueur qui flottait toujours sur ses lèvres minces. Quand elle ne souriait pas, il était préférable de travailler en silence et de ne pas faire de farces. Après le cours de religion, nous avions généralement le cours de mathématiques, qu’on appelait « arithmétique ». Mère Saint-Gérard excellait dans cette matière. Je n’avais aucune attirance pour ce cours et je n’y comprenais rien jusqu’à ce que cette chère Mère décide qu’il n’y avait pas de raison pour que je coule mes examens de neuvième année, étant donné que j’avais de bons résultats dans les autres matières. J’ai été en retenue plusieurs fois, soit le samedi et durant le congé de l’Ascension, j’ai tempêté, j’ai râlé… mais, oui, j’ai réussi mes examens d’arithmétique!

Heureusement, la récréation venait fort heureusement mettre fin à ce cours dont je me serais bien passée. Nous finissions l’avant-midi soit avec un cours d’histoire, de géographie ou une autre matière, tel l’anglais. La religieuse qui enseignait l’anglais était gentille et je me souviens qu’en décembre, elle nous apprenait un chant de Noël dans cette langue. J’ai encore en mémoire les paroles du premier couplet de Silent Night ainsi que celles du vieux Noël O Little town of Bethleem. À onze heures moins dix, la cloche nous libérait pour l’heure du dîner.

Les externes, dont je faisais partie, retournaient dîner à la maison. Les cours recommençaient à une heure moins dix. La première heure était dévolue au cours de langue française. Nous avions soit une dictée ou un texte à étudier dans notre manuel de Lectures littéraires, avec des questions sur le texte. Quelquefois, nous devions faire une rédaction. J’aimais le français et surtout j’aimais composer des textes, sauf quand il s’agissait de sujets imposés. Après la récréation, il y avait un autre cours qui variait selon les jours de la semaine, c’était le plus souvent un cours de science. Comme nous n’avions pas de laboratoire, nous nous contentions d’apprendre les leçons du manuel, sauf une fois par année, où pour le cours de chimie, nous avions la joie d’ouvrir le petit flacon de mercure, rangé dans une armoire fermée à clé. Après avoir versé par terre le contenu de la petite fiole, nous nous amusions à regarder cette curieuse matière se diviser en petites bulles qui roulaient sur le plancher de bois… Tout un cours de chimie!

Du temps où le congé hebdomadaire était le jeudi, le samedi avant-midi, nous avions le cours « d’enseignement ménager ». J’aimais assez cette matière, sauf s’il fallait broder ou tricoter; j’étais nulle pour ce genre de travaux. J’aimais par contre le cours de cuisine avec Mère Saint-Fortunat. Nous adorions cette religieuse si bonne, toujours souriante. Jamais je n’oublierai la fois où elle nous apprit à faire une sauce Béchamel. Déjà, le mot « Béchamel » sonnait comme quelque chose de velouté… Je n’avais jamais vu, ni goûté une sauce aussi onctueuse! Dans ce même cours, nous avions à étudier « l’économie domestique ». Ce manuel contenait entre autres, la liste de tous les ingrédients à utiliser pour détacher les vêtements, vitres, planchers, enfin tout! Cela ressemblait plutôt à une liste d’épicerie. La partie du livre que j’aimais bien était celle où on décrivait les tâches à exécuter dans la semaine de la maîtresse de maison. Chaque jour était consacré à une tâche différente, mis à part la préparation des repas, et qui ne semblait jamais devoir varier. Ça ne se passait pas vraiment ainsi à ce qu’il me semblait dans la vraie vie…

Pour terminer la semaine, nous avions parfois un cours de dessin… pas assez souvent à mon goût. Que de choses aurais-je encore à raconter sur ce propos! J’ai eu la chance de passer mes dernières années d’étudiante avec Mère Saint-Gérard, la meilleure des enseignantes. Je ne l’oublierai jamais.

© Madeleine Genest Bouillé, avril 2015

Lisette

Un autre souvenir de 1952…

Je ne me souviens pas de ma première communion, j’avais à peine cinq ans. C’était lors de ma première messe de minuit. Tout ce que j’en sais, et c’est sans doute parce qu’on me l’a raconté, c’est qu’il y avait beaucoup de monde, c’était Noël! La chorale chantait fort, l’orgue résonnait… moi, je m’endormais et j’avais hâte de rentrer à la maison. J’étais décidément trop jeune. Pas vraiment de souvenir de ma Confirmation non plus, j’avais six ans, encore là, je me rappelle que l’église était pleine; il y avait le « Monseigneur », habillé de beaux vêtements dorés, c’était intimidant… et c’est tout! Déjà à cet âge, je n’aimais pas les foules, je ne les ai jamais aimées.

Ma Profession de Foi, par contre, m’a laissée des souvenirs très présents et avec tellement de détails! Cet évènement a été un moment marquant dans ma vie d’enfant. Si j’y reviens, c’est que, il y a quelque temps, en faisant du rangement, j’ai retrouvé la grande enveloppe où j’ai conservé les images pieuses reçues pendant mes années d’étudiante au couvent. À l’endos de plusieurs de ces images est inscrit le nom du donateur ou de la donatrice. On y voit souvent les mêmes représentations de Marie, de Jésus enfant ou du bon Berger avec ses brebis. 1950 étant une Année sainte, j’ai plusieurs images inspirées de ce thème avec le portrait du Pape Pie XII. Je regardais ces images colorées, certaines rehaussées d’une bordure dorée, quand je suis tombée sur une toute petite scène naïve, comme on en voyait beaucoup à l’époque, où on voit Jésus enfant sur un chemin bordé de fleurs, et tenant par la main un enfant plus petit. À l’endos, c’était signé « Lisette ». Forcément, cette image date de mai 1952.

Lisette était dans la même classe que moi et presque du même âge. Je la revois sur la photo de notre Profession de Foi. Étant parmi les moins grandes, nous étions dans le même banc en avant, dans la chapelle du couvent. Je me rappelle tellement bien la procession d’entrée. Au son de l’harmonium, nous chantions : « C’est le grand jour… » Nous marchions pieusement, à petits pas. Les beaux chants, la belle musique, m’ont toujours émue. J’avançais donc, la larme à l’œil et je devais prendre garde que le cierge allumé ne coule pas sur ma robe blanche; il me fallait aussi faire attention à mon voile qui glissait de mes cheveux.

Nous sommes enfin arrivés à nos bancs, les garçons d’un côté de la nef, les filles de l’autre. Ma robe était jolie, mais plusieurs de mes compagnes plus fortunées, dont Lisette, la fille du docteur, portaient des robes longues, tandis que la mienne était de la même longueur que mes autres robes. On avait tenté de me persuader que c’était plus pratique, puisque je pourrais la reporter. On m’avait dit aussi que l’important en ce grand jour, ce n’était pas la robe… j’étais quand même déçue. La célébration ayant lieu le matin de ce jeudi de l’Ascension, nous avions congé le reste de la journée. De retour à la maison, je me suis empressée de changer de vêtement: il ne fallait pas salir la robe banche! Un bon dîner avec mes mets préférés et un magnifique gâteau en forme de livre ouvert, ont pour un temps chassé de mon esprit la déception vestimentaire. Le lendemain, dans la classe de sixième, plusieurs compagnes échangeaient des images signées de leur main. C’est sûrement à cette occasion que j’ai reçu de Lisette cette image dont elle avait distribué un exemplaire à chacune des filles de la classe.

Au cours de l’été qui suivit, par une belle journée ensoleillée, une triste nouvelle nous est parvenue. Lisette, qui séjournait au chalet d’un de ses oncles au Lac Saint-Joseph, s’était noyée alors qu’elle faisait du canot avec ses cousins. C’était une terrible épreuve pour la famille du docteur, qui comptait alors quatre enfants, Lisette étant la deuxième. Je me souviens être allée avec les autres élèves de la classe et les religieuses du couvent faire une visite de circonstance à la résidence de la famille. Dans le salon aux tentures closes, entourée de fleurs blanches et de cierges, Lisette était exposée dans sa belle robe et son voile de communiante. Jamais auparavant je n’avais assisté à un évènement semblable et comme mes compagnes, j’étais très impressionnée. Je ne pouvais ni prier, ni parler. J’entendais vaguement la religieuse qui entonnait : « Au ciel, au ciel… j’irai la voir un jour. » Je regardais la jeune morte, ne pouvant en détacher mes yeux. Ce souvenir de l’été de mes dix ans m’est souvent revenu à la mémoire. Pour la première fois, j’étais confrontée à la fragilité de l’existence.

Voilà! Des images pieuses, une robe blanche et le décès d’une enfant… Toutes ces choses conservées dans les tiroirs de ma mémoire pour me rappeler l’importance de vivre pleinement chaque jour de ma vie!

© Madeleine Genest Bouillé, 2015

Un papillon bleu

Souvenir de 1952.

J’aime les épinglettes, et j’en ai beaucoup. Mes plus anciennes datent des années quarante. Plusieurs de ces bijoux représentent des papillons. J’ai un faible pour les papillons, voici pourquoi…

Ma première épinglette « papillon » m’avait été offerte par mon père pour ma Profession de Foi. Cet évènement qu’on appelait aussi Communion solennelle, était une étape importante dans la vie des écoliers et écolières du temps jadis, j’en parle d’ailleurs dans la première partie du texte Aurore. Cette année-là, la cérémonie prévue pour le jeudi de l’Ascension, le 15 mai, avait lieu au couvent. Malheureusement, comme la fête avait lieu en milieu de semaine, mon père ne pouvait pas être présent puisqu’il travaillait à Montréal. Il m’avait écrit une belle lettre comme il savait si bien le faire. Et il y avait joint un petit présent, le plus précieux que j’ai reçu à cette occasion. Il s’agissait d’une épinglette en forme de papillon émaillé de bleu, en argent sterling. Je voyais le mot « sterling » pour la première fois et ça m’impressionnait. Mon père avait acheté le bijou à l’Oratoire Saint-Joseph; une minuscule médaille de saint Joseph était insérée au centre. Dans sa lettre, papa m’avait recommandé de prendre grand soin de mon épinglette, car c’était un bijou « de qualité » et surtout parce qu’il l’avait fait bénir à l’Oratoire.

Mes parents, Julien Genest et Jeanne Petit

Mes parents, Julien Genest et Jeanne Petit

Mon père avait de ces attentions. Il n’était pas riche, c’était un simple ouvrier qui travaillait dur… un ouvrier avec une âme de poète; il avait écrit entre autres choses, un Chemin de Croix et une Méditation sur les Mystères du Rosaire. C’était aussi un ouvrier qui chantait de bien jolies chansons; quand je pense à lui, je l’entends chanter la Sérénade de Toselli : « Viens, le soir descend… et l’heure est charmeuse ». Non, il n’était pas riche, mais il aimait faire de beaux cadeaux. Il avait du goût et savait découvrir le « petit quelque chose » de qualité qui ferait plaisir à coup sûr. J’ai souvenir de quelques présents qu’il avait offert à ma mère, telle cette miniature encadrée, représentant un charmant paysage hivernal. Et surtout un petit flacon de parfum « Soir de Paris ». Des années plus tard, on a retrouvé la petite bouteille, vide depuis longtemps, dans le tiroir de la coiffeuse de maman.

Comme je l’ai mentionné déjà, mon père a travaillé à Montréal et ce, durant plusieurs années. Quand il venait à la maison, c’était de la grande visite. Loin d’être un père sévère, il jouait avec nous, les plus jeunes. Il nous chantait des chansons, il aimait nous faire rire. L’été pendant les vacances, il nous emmenait nous baigner au fleuve. D’une patience inlassable, il répondait à nos nombreuses questions; s’il nous reprenait parfois, c’était sans élever la voix. Je ne me souviens pas de l’avoir vu en colère… sauf beaucoup plus tard, pendant les dernières années de sa vie, alors qu’à la suite d’un accident, il était devenu impotent, cloué dans un fauteuil pendant dix-neuf longues années. S’il lui arrivait alors de perdre patience, c’était compréhensible. Pour retrouver son calme, il priait. Il a toujours beaucoup prié.

Chaque année, le 15 mai. Je me souviens… Je revois le petit papillon bleu que j’ai malheureusement perdu un jour, je ne me souviens plus quand, n’étant pas très soigneuse dans mon jeune temps! Et j’ai une tendre pensée pour ce père que j’aurais tellement aimé connaître mieux, mais qui demeure dans mon souvenir, un homme de qualité.

© Madeleine Genest Bouillé, février 2015

Aurore – 2e partie

Aurore et moi.

Je n’avais pas encore trois ans quand j’ai rencontré Aurore pour la première fois. Je ne pouvais pas savoir alors que cette rencontre changerait complètement ma vie. Aurore ne le savait pas non plus. Ma mère venait de donner naissance à son huitième enfant, un sixième garçon. Et ce n’était pas fini, quelques années après, deux autres garçons vinrent compléter la famille; avec l’aînée et moi, nous atteignions le beau nombre de dix. Comme les dix commandements!

Étant donné le faible écart entre chaque naissance, les relevailles de ma mère se faisaient de plus en plus péniblement. Quand la chose était possible, il était d’usage à cette époque que la marraine offre ses services pour garder son filleul quelque temps, bien entendu, les grands-parents étaient aussi mis à contribution. Aurore était une cousine éloignée, mais plus encore une amie de la famille. Pour ces raisons, elle et son mari, Lauréat, étaient parrain et marraine de mon septième frère. Toujours prête à rendre service, c’est donc ce qui l’amena chez nous, quelques jours après la naissance du nouveau bébé; elle offrait de prendre son filleul un bout de temps. Ma grand-mère qui était présente eut alors la réplique qu’on m’a racontée tant et tant de fois au cours de mon existence : « Emmenez donc celle-là, elle est assez tannante! ». Il suffit de peu de chose parfois pour changer le cours du destin. Le frère qui me précédait et celui qui me suivait étaient de bons gros bébés tranquilles, « pas de trouble! », selon l’expression en usage. J’ai marché et parlé très tôt et oui, on me l’a confirmé, j’étais remuante, fouineuse… toujours dans les jambes des grandes personnes. Aurore, pour sa part, n’avait qu’une fille, Marie-Paule, déjà âgée de près de vingt ans. Elle préférait donc garder une fillette, afin de « catiner » un peu, comme on disait dans le temps. J’ai dû rester quelques jours, ou un peu plus… on m’a raconté que je n’étais pas gênée et que je me trouvais bien dans cette maison, où trois adultes s’occupaient de moi. On m’a dit aussi que de temps à autre, Marie-Paule « m’empruntait » parce qu’elle s’ennuyait de moi.

J’ai des souvenirs plus ou moins précis de mes premières années dans la maison d’Aurore, tel celui de la petite chaise berçante, dont je parle dans Propos d’hiver et de Noël. Je me rappelle la musique des disques qu’on faisait jouer et dont je chantais les airs en y mettant les paroles qui me passaient par la tête… ou encore quand je dansais dans le salon en faisant attention pour ne pas dépasser le bouquet de fleurs au milieu du prélart. Je me revois assise en haut de l’escalier pour écouter jaser les grandes personnes qui venaient le soir à la maison. Ces conversations d’adultes, dont je ne comprenais pas grand-chose ont laissé tellement d’images dans ma tête! On y retrouve le coffre d’espérance, les voyages dans le sud, et combien d’autres sujets qui se sont retrouvés dans mes histoires ou qui s’y retrouveront un jour. Je ne pourrais pas dire à partir de quel moment exactement j’ai commencé à demeurer plus souvent dans ma famille d’adoption. Cela s’est fait graduellement, je suppose. J’ai appris à lire et à écrire dans la petite classe d’Aurore, et j’ai ainsi fait ma première communion à cinq ans à peine. Quelques années plus tard, ma famille ayant emménagé dans la vieille maison de pierre qui est située un peu en dehors du village, il devenait plus pratique de demeurer chez Aurore pour me rendre au couvent. Après mes études, je suis retournée chez nous, mais encore une fois le destin – ou appelez cela comme vous voudrez – a décidé que je devais revenir dans la maison de mon enfance, puisque j’ai travaillé au Central du téléphone et que le dit Central était situé justement chez Aurore. J’en suis partie pour me marier!

Dans mes histoires, quand je raconte des souvenirs d’enfance, certains évènements se déroulent chez Aurore, tandis que d’autres ont été vécus dans ma famille avec mes frères et ma sœur. Je n’ai pas senti le besoin de préciser, cela me semblait secondaire. J’ai eu deux foyers, deux familles, deux mères… deux vies. Pendant longtemps cela ne m’a pas dérangée. Quand j’ai commencé à écrire, dans le journal Le Phare, entre autres choses, j’ai développé le besoin de retrouver mes souvenirs, de les noter, de les faire revivre. Dans les dernières années de la vie de ma mère, j’ai beaucoup causé avec elle, je l’ai aussi beaucoup écoutée. Elle me parlait de divers incidents qui m’étaient complètement étrangers… Je ne pouvais pas les avoir vécus : j’étais ailleurs! J’ai alors constaté qu’il y avait des trous dans la toile de ma vie. Alors voilà! J’écris pour tenter de remplacer « les bouts qui manquent ».

© Madeleine Genest Bouillé, Avril 2015

Aurore – 1ère partie

Je vous présente Aurore.

Parmi les rencontres qui ont jalonné la route de ma vie, il en est une qui a été pour moi déterminante, et ce, depuis ma petite enfance. Elle s’appelait Aurore. Bien que de cinquante ans plus âgée que moi, curieusement je n’ai jamais senti cette différence. À mes yeux, elle n’a jamais été vieille. Bien que de petite taille, elle se tenait toujours très droite, paraissant ainsi plus grande qu’elle ne l’était en réalité. Ce qu’on remarquait dans sa figure plutôt carrée, c’était son sourire et la vivacité de ses yeux bruns. Je garde de cette femme un souvenir impérissable, même si elle est décédée depuis quarante ans.

Aurore avait étudié au couvent comme la plupart des jeunes filles de son époque et elle avait obtenu le diplôme lui permettant d’enseigner. C’est ainsi qu’elle gagna sa vie durant quelques années avant son mariage. Plus tard, pour aider son mari à  joindre les deux bouts, elle eut l’idée de tenir chez elle une « classe privée » comme on disait alors. Elle enseignait les matières de base à des jeunes enfants qui, ainsi, avaient la chance de faire leur « petite communion » très jeune, parfois à cinq ans à peine. Pour beaucoup de parents, c’était un sujet de fierté! Par contre, elle avait aussi des élèves qui, à quinze ou même à seize ans, n’avaient pas encore « marché au catéchisme » pour leur communion solennelle. Cette étape marquait souvent la fin des études pour celles et ceux qui n’aimaient pas l’école ou qui avaient des difficultés d’apprentissage. Aurore acceptait de relever le défi d’enseigner à ces grands adolescents l’essentiel en lecture, écriture et calcul, sans oublier les quelques centaines de réponses aux questions du Petit Catéchisme de Québec. Alors, après avoir été admis à la fameuse « communion solennelle », ils pouvaient enfin terminer leur scolarité et passer à l’âge adulte.

Aurore avait un esprit vif et un bon sens de l’humour. Ainsi, contrairement aux coutumes du temps, elle disait d’un air moqueur que « les hommes étant aussi intelligents que les femmes, ils devaient sûrement être capables de faire le ménage ou la vaisselle ». Son mari, menuisier de son état, avait toujours du travail, mais ce n’était pas toujours payant! Elle avait donc appris tôt à ménager. Ce qui ne l’empêchait pas d’être inventive, en couture aussi bien qu’en cuisine. Cuisinière hors pair, elle mettait de la variété dans son ordinaire, alléguant qu’un plat avec une belle apparence, ça donne de l’appétit.

Aurore aimait rire et faire rire. N’ayant pas eu d’enfant, Aurore et Lauréat, son mari, avaient adopté une fille, Marie-Paule. Quand celle-ci recevait ses amies à la maison, Aurore inventait des jeux, racontait des histoires, jouait quelques tours à l’occasion. Quand Marie-Paule et ses amies devenues grandes se réunissaient, Aurore se déguisait en tireuse de cartes pour la plus grande joie des jeunes filles désireuses d’entendre parler de leur « futur ».

Plus que tout, Aurore était une fervente chrétienne. Elle aimait « le bon Dieu »; à une époque où les gens avaient souvent une conscience étroite et beaucoup de scrupules, Aurore croyait en l’infinie miséricorde de Dieu. J’ai toujours en mémoire cette phrase qu’elle répétait souvent : «  Le bon Dieu ne nous demande pas plus qu’on peut donner ». Elle ajoutait: «  Je suis certaine que le bon Dieu veut qu’on soit heureux… il ne nous a pas envoyés sur la terre pour qu’on soit malheureux. » Elle possédait une espérance solide et la certitude de la vie dans l’au-delà. Elle disait en plaisantant : «  Bien sûr que je vais aller au ciel : peut-être pas dans les premières rangées en avant mais je devrais avoir une place pas pire! » C’est en grande partie d’elle que je tiens mes croyances et cette espérance qui me soutient toujours quoi qu’il arrive.

La suite dans « Aurore et moi »…

© Madeleine Genest Bouillé

Mes souvenirs

Mes souvenirs sont souvent reliés à des chansons, ou des airs de musique. Les plus anciennes réminiscences sont de vieux disques que j’entendais, lorsque, toute petite, je dansais toute seule dans le salon sur des airs de rigodons. Il y avait aussi les chansons qu’on chantait en me berçant, des chansons douces, surtout celles qui me parlaient de neige et de Noël, telle « C’est la première neige » ou « Trois anges sont venus ce soir ».

Plus tard, j’ai fait la connaissance des mélodies de La Bonne Chanson de l’abbé Charles-Émile Gadbois. Ces cahiers de chansons, je les ai feuilletés tellement de fois! Une des premières que j’ai connue par cœur, c’est « La prière en famille ». La première chanson interprétée en public, avec deux compagnes de classe. Nous avions neuf ou dix ans, gênées, comme la plupart des petites filles de ce temps-là. Quand on nous a présentées et qu’on s’est retrouvées face à la salle pleine de monde, nous avons été prises d’un fou rire impossible à contrôler, du moins pour deux d’entre nous. La troisième, plus délurée, a donc chanté seule presque toute la chanson, jusque vers la fin du dernier couplet où nous avons réussi à embarquer : « C’est la nuit, tout repose au pays laurentien »… Je nous revois comme si c’était hier!

Une page d’un des premiers albums est détachée depuis longtemps, il s’agit de la chanson « Nos souvenirs ». Je l’ai apprise très jeune, car j’aimais l’illustration qui décorait le titre. Une des particularités des cahiers de La Bonne Chanson était justement le fait que les titres étaient toujours ornés d’illustrations en noir et blanc, sur lesquelles je brodais des histoires dans ma tête… c’est peut-être ce qui, plus tard, m’a incitée à écrire des histoires, dont les images étaient déjà dans ma tête!

Dans mes dernières années d’étudiante, par les belles journées de juin, à l’approche des examens de fin d’année, nous avions parfois la permission d’aller repasser nos leçons dehors. Il arrivait que la religieuse nous laisse seules un bout de temps, alors, nous nous balancions en chantant. « Nos souvenirs », l’avons-nous chantée, cette chanson! « Les souvenirs de nos vingt ans sont de jolis papillons blancs »… Quand je pense à mes vingt ans, il me semble que la vie était toujours belle, remplie de promesses. Il devait pourtant y avoir des jours où ça tournait plutôt carré, mais il faut croire que ma mémoire n’a rien retenu de ces moments-là!

Le deuxième couplet de cette même chanson dit que « Les souvenirs des jours heureux sont de jolis papillons bleus ». Les papillons bleus, contrairement aux blancs, on a la chance de les retrouver à tout âge. Notre vie entière en est émaillée. Ces souvenirs rayonnent au firmament de notre mémoire et dans les jours plus sombres, ils viennent parfois mettre de petites touches de lumière comme des lucioles par une belle soirée d’été.

« Les souvenirs de nos soucis, sont de vilains papillons gris… On a beau leur donner la chasse, à nous peiner, ils sont tenaces »… Je me souviens, quand on chantait cette mélodie, souvent après le deuxième couplet, on passait au quatrième. À quatorze ou quinze ans, nous n’avions que faire des papillons gris! Pourtant, quand on avance dans la vie, qu’on le veuille ou non, il est rare qu’on puisse les éviter. Il faut alors ouvrir une fenêtre dans l’armoire aux souvenirs, afin de laisser s’envoler au loin ces détestables bestioles.

« Les souvenirs de nos amours, sont des papillons de velours. On les adore à l’infini, dans notre cœur ils ont leur nid. » Belle jeunesse! Nous chantions « Les souvenirs de nos amours » sans en connaître seulement les prémisses… C’est cela, être jeune. C’est avoir un regard neuf sur la vie, c’est croire qu’on aura sa part de bonheur, c’est aller de l’avant, sans regarder en arrière en étant sûr de ses possibilités. C’est vivre les bras grands ouverts, comme pour étreindre l’univers!

Des années plus tard, il suffit parfois de bien peu de choses pour que réapparaisse au son d’un air d’autrefois, cette jeunesse du cœur qui ne demande qu’à se rappeler les papillons blancs, bleus ou ceux de velours…

© Madeleine Genest Bouillé, 2013

Ton jupon dépasse…

Si vous avez moins de quarante ans, vous n’avez jamais entendu ces deux phrases. D’abord celle-ci : « Ton jupon dépasse ». Dans ma jeunesse, cette petite phrase, lancée à haute voix, surtout dans un endroit public, était perçue comme une offense, une humiliation! Presque aussi grave était celle-là : « Ta barre est croche ». Ça ne vous dit rien? Je vous explique. Nos bas de nylon avaient une couture à l’arrière, cette couture – la barre – se devait d’être bien droite, et placée au centre du mollet. Les bas ne devaient pas avoir non plus d’échelle. Entendez par là qu’il ne devait pas y avoir d’accroc.

Le code vestimentaire de notre époque était très rigoureux. Si la mode voulait que l’ourlet des jupes soit à deux pouces en bas du genou, c’était deux pouces, pas un, ni trois. Sauf pour l’uniforme du couvent dont la longueur se devait d’être d’au moins quatre pouces en bas du genou. Quant aux bas de nylon, pour les couventines, il n’en était même pas question. On portait des bas de coton beige, « drabe », comme on disait. Avec la robe noire, à manches longues, jupe à plis pressés bien à plat… Cauchemar pour les mères qui devaient fréquemment presser ces fameuses robes. J’ai porté cet uniforme jusqu’à ma sixième ou ma septième année. Ensuite, nous avons changé pour une tunique grise, portée avec un chemisier blanc, à manches longues. Lors des cérémonies, on y ajoutait le « blazer » marine. Cet ensemble était beaucoup plus léger, plus facile d’entretien et surtout vraiment plus moderne. Enfin, on était vêtues comme les autres étudiantes!

Avant d’aller plus loin, je dois préciser que dès qu’une fillette allait à l’école et même avant, elle devait toujours porter un jupon, en coton ou en tissu plus soyeux, et ce en toute saison. Le jupon empêchait la jupe de coller à l’arrière durant les longues heures de station assise. Il protégeait surtout de la transparence des jupes légères portées durant l’été. Il y avait de très jolis jupons, souvent avec une bordure de dentelle plus ou moins large selon les moyens financiers et le statut social de la famille.

Jadis, la tenue vestimentaire était compliquée. Une jeune fille négligente qui ne vérifiait pas chaque jour l’état de ses bas de nylon, la bordure de son jupon, les multiples bretelles de ses sous-vêtements, et plus que tout, la propreté de tout cet attirail, cette fille voyait sa réputation en danger… voire jusqu’à ne pas trouver à se marier! On disait d’elle que c’était une « Marie-quatre-poches », ou encore qu’elle était habillée « comme la chienne à Jacques ».

Vous comprendrez donc pourquoi le souvenir dont je veux vous entretenir m’est demeuré à jamais dans la mémoire. J’étais encore bien jeune, mais comme on dit : « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années »… j’étais rendue dans la classe des grandes au couvent, celle qu’on appelait pompeusement « l’Académie »! Après les cours, nous passions souvent au bureau de poste avant de rentrer chez nous. À cette heure-là, il y avait toujours des badauds, dont certains n’avaient rien d’autre à faire que de commenter les potins du jour en reluquant les clients qui entraient et sortaient; sur ce point, les choses n’ont pas tellement changé. Il y avait aussi, et ceci était sans doute pour certaines filles plus âgées le principal attrait de cet arrêt à la poste, des garçons de l’école voisine qui venaient flâner. Pour ma part, je n’étais pas encore en âge de porter attention à ces jeunes messieurs. Des garçons? Il y en avait plein la maison chez nous! Ce jour-là, donc, peut-être m’étais-je levée un peu plus tard, ou j’avais oublié les vérifications d’usage, toujours est-il que, après être passée au comptoir en retournant vers la sortie, la jeune préposée m’apostropha ainsi : « Aïe! Ton jupon dépasse! ». Elle avait le chic de ces phrases assassines. Rien n’échappait à son regard moqueur : aucune bretelle tombante, aucune mèche de cheveux déplacée, ni d’échelle au bas, ni « barre croche », et bien entendu, aucun bout de jupon. J’ai eu l’impression que tout le monde me regardait, enfin pas moi, mais le petit bout de dentelle un peu défraîchie qui avait le pouvoir de ruiner ma réputation. Je sortis du bureau de poste le plus dignement que je pus… en souhaitant plus que tout de passer inaperçue.

Maintenant, qu’importent les vêtements qui se chicanent pour être vus, les bretelles qui se chevauchent, les couleurs qui se heurtent! Tout se porte! On dit que « l’ennui naquit un jour de l’uniformité »… Si cette maxime est vraie, plus personne ne devrait s’ennuyer. J’ose l’espérer, même si à mon avis, cette confusion de tissus et de couleurs n’est pas toujours du meilleur goût!

© Madeleine Genest Bouillé, 2014