L’âge de raison… et la raison de l’âge

Quand je commence à parler de l’ancien temps, je l’avoue, j’en ai pour un bon bout de temps. J’utilise des mots et des expressions qui avaient cours à l’époque. Voyez-vous, l’un des plaisirs de vieillir, c’est d’avoir vécu plein de choses qui ne sont plus à la mode, de s’en souvenir, et partant de là, de les raconter!

Dernièrement, je mentionnais justement devant quelques jeunes cette expression d’autrefois, « l’âge de raison ». Que voilà une expression qui est vraiment tombée en désuétude! Pourtant, pour les gens de ma génération, avoir l’âge de raison, ça représentait une étape importante dans la vie.

Au temps d’hier, l’âge de raison était fixé à sept ans. Un enfant de sept ans allait à l’école et avait généralement les connaissances nécessaires pour faire sa « petite communion », étape importante, s’il en était. Bien entendu, la fillette ou le garçon qui allait sur ses sept ans entendait régulièrement des commentaires du genre : « Il faut que tu sois raisonnable, tu auras sept ans bientôt. » Alors forcément, dès que l’enfant avait atteint cet âge crucial, on lui répétait encore plus souvent : « Soir raisonnable! Tu as sept ans, tu es grand maintenant, laisse ce jouet à ton petit frère. » Les remontrances étaient toujours plus sévères quand on atteignait ce fameux chiffre sept. Nous ne comprenions pas vraiment ce qu’il y avait de changé; nous n’avions pas grandi tout d’un coup! Notre figure était la même; quelle était donc cette chose invisible qui venait balayer notre insouciance et nous investissait de responsabilités dont on se serait bien passé? On venait d’avoir sept ans, c’était la seule raison!

L’âge de la majorité représentait quelque chose d’un peu semblable. Dans notre jeune temps, l’âge légal était à vingt et un ans. La veille encore, on était jeune, sans souci; on avait vingt ans, le bel âge, selon les poètes…On coulait des jours paisibles sous la tutelle des parents. Même si on avait déjà commencé à gagner notre pain quotidien, dans bien des familles, les parents géraient le salaire du garçon ou plus encore de la fille, encore mineure. Et voilà qu’un beau matin, on avait vingt et un ans, on était maintenant majeur! On pouvait prendre des décisions importantes, on avait le droit de voter et on n’avait pas besoin de la permission des parents pour se marier, même si on n’exerçait ce droit qu’en cas d’absolue nécessité. Vingt et un ans… c’était un chiffre magique!

À soixante-cinq ans – à moins que ce soit maintenant soixante – nous voici admissibles aux prestations de la sécurité de la vieillesse. Quelle charmante expression! À la fin de la vie, tout comme au début, on est dépendant, on a besoin d’être gardé en sécurité. Pourtant on compte sur nous pour une foule de choses, comme garder nos petits-enfants ou encore initier les plus grandes et les plus grands aux mystères de la cuisine, aux « ouvrages de dames » ou à la menuiserie. Les associations bénévoles nous ouvrent leurs bras… Nous ne serons donc pas inoccupés, ce qui est excellent pour la santé autant physique que mentale. Et comme plusieurs d’entre nous fréquentent encore l’église, on est au premier rang pour le service à l’autel, les lectures et la chorale. Encore une fois, la raison de l’âge est vraiment la bonne raison!

« Le cœur ne vieillit pas » comme le dit la chanson. On ne voit pas le temps passer et on ne se sent pas vieillir. Mais il arrive un jour où, quand on se regarde dans le miroir, la personne qu’on aperçoit ne ressemble pas à celle qui nous faisait face il y a vingt ou même seulement dix ans. On constate que la silhouette a changé; le poids n’est pas réparti de la même façon qu’avant… le dos s’arrondit, les vertèbres se tassent : « Non, mais c’est qui celle-là? Depuis quand ai-je cette tête? J’avais le cou plus long, il me semble. » Et on s’étire le cou… en vain! On ne s’habitue pas à notre nouveau look. Et ces rides qui racontent notre histoire encore mieux qu’on saurait le faire avec des mots! Qu’il s’agisse des petites rides joyeuses au coin des yeux, ou de celles plus amères de chaque côté de la bouche, ou bien de celles entre les sourcils et sur le front qui disent les contrariétés, l’inquiétude, la déception…

On a la figure comme une carte routière. On a fait du chemin et ça paraît. Il faut dire que la vie nous donne tellement de claques dans le dos, de coups de poing sur la tête et de coups de pied où le dos perd son nom, ça finit par abîmer une personne, tout ça! Et c’est ainsi qu’arrive réellement l’âge de raison… lorsque la raison ne peut rien contre l’âge.

L’essentiel, c’est de vivre chaque étape de la vie pleinement, sans s’attarder à regarder en arrière et en remerciant le ciel, ou qui vous voudrez pour chaque nouvelle journée qui nous est accordée.

© Madeleine Genest Bouillé, 25 février 2020

Le grand ménage

C’est beau l’automne… j’aime ses couleurs, ses beaux couchers de soleil; de l’automne, j’aime presque tout. Oui, tout… sauf le grand ménage! Je ne raffole pas du tout de cette tâche fastidieuse et répétitive; mais on n’y peut rien, il faut bien s’y mettre une bonne journée!

Donc, ces jours-ci, je faisais du ménage. J’en étais rendue à laver les bibelots et autres décorations, avant d’exposer mes « bebelles d’Halloween ». Je l’avoue, je suis ramasseuse… j’ai bien de la difficulté à me séparer des objets que j’aime. Un exemple : j’ai un jour reçu en cadeau un ensemble de tasses à mesurer en céramique, sur un support en bois. Ces tasses uniquement décoratives sont accrochées sur le côté de l’armoire de la cuisine depuis je ne sais plus combien d’années.  J’y suis attachée, car elles m’avaient été offertes par quelqu’un que j’aimais bien. Périodiquement, je les décroche pour les laver,  me disant toujours qu’il faudrait bien un jour que je me décide à les mettre de côté, tout comme un tas de choses qui encombrent mes armoires et mes tiroirs.

Voilà où ça devient difficile. Entre les choses dont on ne veut pas se séparer, celles qu’on trouve encore utiles, celles pour lesquelles on hésite – tout à coup ça pourrait servir à quelqu’un – quoi jeter? quoi garder? On commence à faire le tri, puis on manque de temps, on passe à autre chose, et ce sera pour le prochain grand ménage!

Nous habitons notre maison depuis bientôt 46 ans. Nous y avons élevé notre famille; nos petits-enfants y ont tous eu leurs habitudes et leurs objets préférés – jouets démodés, livres d’histoire, vieux vêtements pour se déguiser. Nous en avons entassé des choses! Linge de maison, vaisselle, bibelots, souvenirs de voyage…cela sans compter la paperasse : correspondance, photos, cartes de Noël ou d’anniversaire, recettes de cuisine, coupures de journaux et de magazines, et divers papiers jugés « importants » à l’époque où on les a mis de côté.  Tous ces témoins des nombreuses activités auxquelles nous avons été mêlés. On n’en finit plus quand on se met à classer tout ça.

Bateau acheté en Gaspésie en 1971…

Il faut en convenir; nous ne sommes plus jeunes. Quand on a atteint le fatidique « soizante-quinze », on a beau se dire qu’on est encore capable de tenir maison et de faire notre « ordinaire », comme on disait autrefois, les « pentures craquent » et on se surprend à « cogner des clous », en plein cœur d’après-midi! Tout cela pour dire que, même si la santé est bonne, voici venu le temps d’apprendre à lâcher prise! Dans son livre Voyage en Italie, écrit en 1803, Châteaubriand disait ceci : « On meurt à chaque moment pour un temps, une chose, une personne qu’on ne reverra jamais; la vie est une mort successive. » Ça peut sembler sévère, mais il faut bien admettre que c’est vrai. S’il est normal de s’attacher aux souvenirs, on ne doit pas les laisser alourdir notre vie et nous empêcher d’avancer. Pour vieillir heureux, il faut apprendre à  « voyager léger ».

De plus en plus souvent, je me surprends à me dire, concernant les choses que je garde ou les projets que je fais pour la maison : « Combien de temps me reste-t-il?… Nous reste-t-il? » Comme bien des gens de notre âge, nous espérons vivre le plus longtemps possible « chez nous ». On ne parvient pas à imaginer quand, comment et de quelle façon nous seront amenés à quitter notre foyer.  Et je crois que c’est aussi bien ainsi. Profitons de ce « temps qu’il nous reste » en faisant confiance « comme les oiseaux du ciel qui ne tissent, ni ne filent… »

En terminant je vous offre cette prière que j’avais trouvée il y a quelques années  dans un Prions en l’Église :

Il passe et je le sais fragile, le temps qu’il me reste.
Aide-moi Seigneur à le vivre en m’appuyant sur Toi.
Il passe et parfois, il m’effraie, le temps qu’il me reste.
Aide-moi Seigneur à le vivre dans l’espérance.
Il  passe et il est un don de Toi, le temps qu’il me reste.
Aide-moi à le vivre pour ta plus grande gloire.
                       

Madeleine Genest Bouillé, 5 octobre 2017