Novembre, le mois des défunts

Novembre, c’était jadis le mois consacré aux défunts. D’emblée, on entrait dans le vif du sujet dès le premier jour, fête de la Toussaint. Comme son nom l’indique, c’est la fête de tous les saints, autant les inconnus que ceux qui ont leur nom sur le calendrier. Et le lendemain, 2 novembre, c’était le Jour des Morts; ce qui voulait dire, la messe obligatoire deux jours de suite; pour cette raison, nous avions congé d’école ces deux jours. Quelle qu’en soit la raison, un congé, c’est un congé et c’est toujours bienvenu. Donc, ce jour réservé aux défunts de la paroisse, l’église était parée des ornements noirs comme pour un service de première classe. Parce qu’il faut tout d’abord que je vous dise que jusque dans les années 60 ou un peu avant, il y avait trois catégories de funérailles. Pour la « Première Classe », l’église était tendue d’ornements noirs jusqu’aux fenêtres; on sortait les candélabres qui encadraient à cette époque le catafalque revêtu de son drap noir imprimé de larmes blanches. La chorale des hommes chantait le Dies Irae, Dies Illa… c’était funèbre à souhait. Et ça coûtait plus cher! Pour les funérailles de 2e classe, il y avait un peu moins de tentures noires et on ne bouchait pas les fenêtres. Je ne suis pas certaine qu’on mettait le drap très funèbre, la chorale chantait évidemment, mais peut-être un peu moins et moins fort… vraiment, je ne m’en souviens pas. Pour les funérailles de 3e classe, on plaçait un chandelier de chaque côté du catafalque, il n’y avait pas d’autres ornements noirs que ceux portés par le célébrant et je ne me souviens pas s’il y avait du chant. Madame Blandine jouait de l’orgue, de cela, j’en suis certaine, pour elle tous les paroissiens étaient égaux!

Les « anges frileux »
Dans le rituel catholique, en plus des célébrations, il y a tout ce qui entoure le Champ des morts. À commencer par les anges du Jugement dernier. Chez nous, jusque vers la moitié du XXe siècle, ces anges, qui étaient l’œuvre du sculpteur Louis Jobin, étaient installés sur les piliers qui encadrent l’entrée du cimetière. Un de ces personnages célestes tenant la balance de nos bons et de nos mauvais coups, tandis que l’autre joue de la trompette pour guider les « bons », vers le sentier du paradis. Faites de bois en 1892, ces œuvres d’art étaient évidemment devenues « frileuses »! C’est pourquoi on a décidé de les installer à l’arrière de l’église pour les préserver. Dans les années 80, mon frère Claude, décédé en 1988, avait travaillé à la restauration de ces statues; c’était, comme tout ce qu’il faisait, du travail minutieux! Pour commémorer le 300e anniversaire de la paroisse Saint-Joseph de Deschambault en 2013, deux nouveaux anges en aluminium, de facture moderne, œuvre du sculpteur Éric Lapointe, un artiste local, gardent maintenant l’entrée du cimetière. Mais voilà! Pour les regarder, il faut jouer un peu à cache-cache. Mais le jeu en vaut la chandelle!

Le cimetière des « enfants morts sans baptême »
Si vous allez au Vestiaire du Couvent, vous prenez l’allée qui conduit à l’entrée de cette pièce qui était jadis justement le vestiaire des élèves externes et qui fait face au mur du cimetière. À peu près vis-à-vis de la porte, vous voyez une ouverture qui adopte la forme des anciennes tombes. Dans mon enfance, j’avais peur de tout, y compris des morts, je n’aimais donc pas cette fenêtre découpée dans la muraille! Jadis, cette portion du cimetière n’était pas sacralisée. C’était l’endroit où en enterrait les enfants morts sans baptême. J’oserais dire que c’est la partie obscure du rituel catholique concernant la mort. On croyait alors que si un enfant mourait sans avoir été au moins ondoyé, son âme s’en allait dans les Limbes, un endroit neutre et intermédiaire, où les âmes étaient censées demeurer jusqu’au Jugement Dernier. Le concept de « Limbes » a été aboli définitivement en 2007. À ce même endroit, on enterrait aussi les suicidés et les étrangers dont on ignorait la religion. Selon ce que racontait ma mère, comme plusieurs autres coutumes, cela dépendait bien un peu de l’ouverture d’esprit du curé de la paroisse.  Graduellement, au cours des années 50, le refus d’enterrer les personnes suicidées dans le cimetière béni est devenu facultatif, selon que la personne était dépressive ou souffrait d’une autre maladie « de la tête », comme on disait alors. J’ignore en quelle année on a réuni cette parcelle de terrain au reste du cimetière; on y trouve maintenant des stèles attestant l’inhumation de plusieurs personnes à cet endroit qui fut certes dûment consacré.

La « chapelle voyageuse »
Connaissez-vous la petite chapelle dédiée à Saint-Antoine? Peut-être bien que non! Cette « chapelle voyageuse » fut érigée en 1907 sur un terrain situé juste à l’endroit où l’on entre dans la rue Janelle. Sur une photo ancienne, la chapelle est encadrée de magnifiques arbres, peut-être des chênes, je ne sais plus. Lors de la procession de la Fête-Dieu, on s’y arrêtait parfois pour une prière. Quand on a ouvert la nouvelle rue, il fallait bien déménager la chapelle, quelqu’un eut alors l’idée de la placer dans le fond du cimetière où elle servirait de charnier. L’idée était bonne. Mais la chapelle ainsi retirée était la proie des vandales, de plus, elle ne rajeunissait pas; elle aurait eu besoin de rénovations et comme on sait, les Fabriques étaient, sont et seront sans doute presque toujours à court d’argent! La petite construction a été vendue et déménagée près du fleuve, dans le bas du village… Elle y est toujours. Dans quel état?  Je ne sais pas… car si « les voyages forment la jeunesse », souvent, ils « maganent » un peu ou beaucoup la vieillesse!

Voilà! Passez un beau mois de novembre et préparez-vous à l’hiver!

© Madeleine Genest Bouillé, 3 novembre 2018

Halloween ou Toussaint?

Dans mon enfance, on ne fêtait pas l’Halloween. Les célébrations de la Toussaint et du Jour des Morts prenaient tellement de place, il n’en restait plus pour cette antique fête païenne, dont on se gardait bien de nous expliquer l’origine.

Nous avions congé d’école les deux premiers jours de novembre, d’abord parce qu’il y avait la messe. La fête de la Toussaint, comme son nom l’indique, était la fête de tous les Saints, tandis que le Jour des Morts, les prières et les chants liturgiques avaient pour but de rappeler à notre souvenir tous les ancêtres, non seulement de la famille, mais aussi de toute la paroisse. Il n’y avait pas grand place pour une quelconque réjouissance en ces jours où l’on se promenait de l’église au cimetière. Certaines bonnes dames se vêtaient de noir de la tête aux pieds pour l’occasion, et elles passaient de longs moments en prière avant et après les offices. Pour les personnes qui ne demeuraient pas trop loin de l’église, il était d’usage d’y faire de courtes visites, autant de fois qu’on le pouvait, ce qui paraît-il, était censé rapporter des indulgences plénières. Comment vous expliquer ces indulgences? Disons que c’était comme des coupons-rabais qu’on échange au Métro ou chez Canadian Tire; on nous assurait que les indulgences étaient comptabilisées au ciel pour nous valoir des bons points afin de faciliter notre entrée au paradis. Alors, vous comprenez, on ne prenait pas de chance!

Novembre, c’était aussi le mois des histoires de peur! Chaque famille avait la sienne. Dans la famille de ma mère, je crois qu’on avait une collection de ces histoires qui nous venaient surtout du côté de ma grand-mère Blanche. Peut-être que je vous ai déjà raconté celle qui suit, mais bon, une fois par année… c’est pas trop! La voici donc :

« C’était un soir de Toussaint… la noirceur vient vite en novembre! Donc, en ce premier soir du mois des morts, après souper, Nérée et sa famille venaient justement de s’agenouiller pour la prière, quand tout à coup on entendit des gémissements qui semblaient provenir du jardin à l’arrière de la maison. Au même instant, on entendit les cloches de l’église qui sonnaient le glas, comme chaque soir durant ce mois. Cette coïncidence ne laissait aucun doute : il s’agissait d’âmes errantes qui demandaient des prières!

Nérée et sa femme étaient de bons catholiques, aussi se mirent-ils à égrener chapelet sur chapelet, ne s’arrêtant que pour réciter les invocations pour la délivrance des âmes du purgatoire. On entendait toujours les gémissements, parfois plus fort; à d’autres moments, ça ressemblait à des sanglots… Ça donnait froid dans le dos! Alors, on redoublait d’ardeur. Toute la sainte soirée se passa en prières. Les plus jeunes dormaient à genoux! Vint le moment où il fallut bien aller se coucher, malgré les gémissements qui persistaient, quoique s’affaiblissant d’heure en heure… Au matin, quelle ne fut pas la consternation de notre pieux paysan quand il trouva une de ses vaches morte, la tête prise dans la clôture. Nérée, c’était du bon monde, et surtout, il avait cette qualité très utile qu’on appelle le gros bon sens. Il rassura ses enfants en leur disant que leurs prières serviraient certainement pour le repos d’une âme abandonnée. Pour ce qui était de la vache, il s’agissait de la vieille Mariette, qui ne donnait presque plus de lait et qui était promise à l’abattoir. »

Il y avait aussi des chansons épeurantes, surtout dans les cahiers de La Bonne Chanson. Je me souviens quand maman nous chantait Le Grand Lustucru. Le Lustucru faisait partie d’une ribambelle de  personnages dont on nous menaçait quand venait le temps d’aller dormir et qu’on aurait préféré veiller encore un peu. Personnellement en plus de cet affreux bonhomme, j’ai entendu parler du « Bonhomme Sept-Heures », de « Poil-au-Plume » et d’autres dont j’ai oublié les noms.

Le Grand Lustucru est une chanson de Théodore Botrel, ce Breton qui excellait dans les chants de marins perdus en mer et autres tristes couplets. Vous connaissez le Lustucru?  Ça commence ainsi : « Entendez-vous dans la plaine, ce bruit venant jusqu’à nous. On dirait un bruit de chaînes, se traînant sur les cailloux. C’est le Grand Lustucru qui passe, qui repasse et s’en ira. Emportant dans sa besace tous les petits gars qui ne dorment pas. »  Dans le deuxième couplet, ça rempire : « Quelle est cette voix démente qui traverse nos volets? Non, ce n’est pas la tourmente qui joue avec les galets… » Et au troisième couplet, on a envie de se boucher les oreilles : « Qui donc gémit de la sorte, dans l’enclos, tout près d’ici? Faudra-t-il donc que je sorte, pour voir qui soupire ainsi? » Heureusement, à la fin du quatrième couplet, la maman répond : « Allez-vous-en méchant homme, quérir ailleurs vos repas, puisqu’ils font leur petit somme, non, vous n’aurez pas, mes petits gars. ». Inutile de dire qu’on avait toujours hâte au dernier couplet… on ne se serait jamais endormi avant!

Le mois de novembre, c’est vraiment un mois pour les histoires de peur… racontées ou chantées!

© Madeleine Genest Bouillé, 31 octobre 2017

Le dernier acte

Peut-être est-ce parce que je suis née à la fin de ce mois, mais quand arrive novembre, j’ai l’impression d’assister au dernier acte d’une pièce de théâtre. On voudrait que ça continue, mais en même temps on sait bien que la finale s’en vient. On peut presque la prévoir. On se surprend à regarder l’heure… il reste 20 minutes; on voudrait que ça finisse bien, c’est tellement décevant une pièce qui finit mal! On est un peu anxieux. On regarde encore l’heure… plus que quinze minutes. Ces dernières scènes sont très importantes, les gestes, les répliques resteront dans notre mémoire et ce sont souvent ces minutes-là qui détermineront l’appréciation que nous garderons de toute la pièce.

Crédit photo: Jacques Bouillé.

Crédit photo: Jacques Bouillé.

Ainsi en est-il du mois de novembre. Pour moi, c’est un mois déterminant dans l’histoire de l’année en cours. Dans ma jeunesse, comme tous les enfants, j’avais hâte à ma fête et tout de suite après, je me permettais d’avoir hâte à Noël. Maintenant, j’aimerais mieux oublier mon anniversaire, mais je ne le puis, alors je m’occupe, je tourne, je vire, je commence une chose, puis une autre. D’ailleurs il y a tant à faire en cette fin d’automne, et comme en vieillissant on ralentit quelque peu, je commence donc plus tôt mes préparatifs pour la fête de Noël. Mine de rien, je vérifie la quantité et l’état des décorations, je trie mes recettes … je n’aime pas me faire dire : « Tu trouves pas que c’est un peu tôt? »

Certains livres de ma bibliothèque sont pour moi des références sur différents sujets. Et périodiquement, j’aime à en relire des passages, selon les saisons. C’est le cas pour le livre de Jean Provencher Les quatre saisons dans la vallée du Saint-Laurent. J’aime surtout le chapitre qui parle de l’automne. Ces jours derniers, je relisais donc les pages qui décrivent les multiples travaux que nos ancêtres devaient effectuer avant l’hiver.  Seulement pour les activités domestiques, on compte cinquante pages. Je vous fais grâce des nombreuses tâches décrites dans ce chapitre, mais à partir du moment où on s’apprêtait à quitter la cuisine d’été pour réintégrer la maison proprement dite, il y en avait de l’ouvrage à faire. Cela sans compter les récoltes et la conservation des aliments.

Écossage et mise en conserve des haricots. Source: blogue Potagers d'antan.

Écossage et mise en conserve des haricots. Source: blogue Potagers d’antan.

Cette lecture me ramène longtemps en arrière, quand j’étais enfant. Les travaux d’automne, c’était tout d’abord la fabrication des conserves et confitures; ce travail qui occupait presque tout le monde. Même les enfants pouvaient participer; je me souviens d’avoir coupé des légumes en petits morceaux pour les mettre ensuite dans des pots, je ne sais pas quel âge je pouvais avoir… je me revois aussi tournant une manivelle, peut-être celle de la sertisseuse. Une autre étape des travaux d’automne dont j’ai souvenance, c’est la pose des « châssis doubles ». Toutes les fenêtres, sauf celles de la façade, qui donnaient sur la route, avaient une moustiquaire, qu’on appelait un « scring » (pour screen, un des multiples mots anglais qu’on disait tout de travers). J’aimais ce changement de fenêtre, il me semblait qu’il faisait plus clair. Il fallait la plupart du temps remettre du mastic pour tenir les vitres en place et parfois, je me souviens qu’on mettait des lisières de coton « à fromage » pour empêcher l’air froid d’entrer par les interstices. Bien entendu, avant d’installer les fenêtres d’hiver, il fallait d’abord les laver et au besoin repeindre les boiseries. Tant qu’à y être, on lavait aussi les rideaux et les tentures. Je me rappelle aussi qu’on sortait les gros édredons et les manteaux qui n’allaient pas dans la laveuse, et on les mettait sur la corde à linge pour les aérer et enlever l’odeur des boules à mites. C’était tenace cette odeur!

Cimetière de Deschambault. Crédit photo: Patrick Bouillé.

Cimetière de Deschambault. Crédit photo: Patrick Bouillé.

Dans mes souvenirs, novembre c’était surtout le « mois des morts ». On entendait parler de l’Halloween, mais pour nous, ça ne voulait pas dire grand-chose. Je me rappelle qu’on découpait des masques épeurants à l’endos des boîtes de Corn Flakes, rien de plus! Nos fêtes du début de novembre étaient pas mal plus sérieuses. Le 1er du mois, c’était la Toussaint, une fête d’obligation, et comme son nom l’indique, la fête de tous les saints.  Le lendemain, Jour des Morts, il y avait encore une messe, cette fois pour tous les défunts de la paroisse. Autrefois, après cette messe, se tenait la Criée pour les âmes. Sur certaines photos anciennes, on peut voir le kiosque de la criée qui était placé au coin du cimetière, du côté de la rue de la Salle. Chaque jour de ce mois, on nous invitait à prier pour nos défunts. À 7 heures du soir, à l’église, on sonnait le glas pour nous rappeler de réciter les Paters; ces oraisons consistaient en cinq Paters, cinq Aves, cinq Gloria Patri et autant d’invocations pour les âmes des défunts. À cette heure en novembre, il fait déjà nuit, le glas résonnait lugubrement entre les lamentations du vent dans les arbres dépouillés; on ne pouvait absolument pas oublier les parents partis pour l’autre monde! Mon grand-père est décédé au début de novembre en 1955; nul besoin d’ajouter que ce mois-là, à chaque soir, je ne pensais qu’à lui! Si seulement je m’étais alors rappelé les blagues qu’il lançait et les airs joyeux qu’il fredonnait assis sur son vieux banc de cordonnerie, mais non, je le revoyais dans sa tombe, endimanché et solennel… Ça ne lui ressemblait pas vraiment.

Mon grand-père Edmond "Tom" Petit et ma grand-mère Blanche (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Mon grand-père Edmond « Tom » Petit et ma grand-mère Blanche (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Pour mettre un peu de joie dans ce mois plutôt sévère, le 25 novembre on fêtait la Sainte-Catherine. La tradition voulait qu’en ce jour, on fasse de la tire à la mélasse. On nous avait raconté à l’école que Marguerite Bourgeois, une des fondatrices de Ville-Marie, avait utilisé cette friandise pour attirer les jeunes amérindiennes et ainsi parvenir à leur donner quelques rudiments d’instruction. Je ne sais pas quel rapport il y a entre la dégustation de tire et la Sainte-Catherine, qui était jadis la fête des « jeunes filles prolongées »! Mais je me souviens de cet écheveau de belle tire blonde qu’on étirait tant et plus, et qu’on coupait ensuite en petits morceaux. Friandise collante s’il en est, mais délicieuse! Chez nous, la fin de novembre, c’était surtout trois anniversaires, le 24, le 27 et le 28, qu’on célébrait en une seule fête la plupart du temps. Avec les années, la famille s’est agrandie et il y a maintenant trois anniversaires de plus en novembre, le 8, le 12 et le 18.

Extrait des cahiers de la Bonne Chanson: La Tire, d'Albert Larrieu.

Extrait des cahiers de la Bonne Chanson: La Tire, d’Albert Larrieu.

Quand les premières bordées de neige nous arrivent en novembre, il me semble que ça atténue le côté sombre de ce mois. La neige… ça fait penser à Noël, au temps des Fêtes. Même maintenant, rien ne me fait plus plaisir que quand il neige le jour de mon anniversaire. C’est le plus beau présent que je puisse recevoir! Malheureusement, personne ne peut me le garantir, ce cadeau-là. Comme au dernier acte de la pièce, novembre réserve toujours quelques surprises!

© Madeleine Genest Bouillé, 22 octobre 2016

Des histoires de peur…

Quand nous étions enfants, lorsqu’arrivait le changement d’heure en novembre, il faisait nuit plus tôt et on aurait dit que les adultes faisaient exprès pour choisir ce moment-là pour nous raconter toutes les histoires épeurantes de leur répertoire avant qu’on aille se coucher. Les histoires de fantômes étaient celles qui revenaient le plus souvent. Et comme ce mois commençait justement par la fête de la Toussaint, qui était suivie par le Jour des Morts, inutile d’ajouter que ça nous mettait dans l’ambiance, « drette là »!

Crédit photo: ©Marie-Noël Bouillé

Crédit photo: ©Marie-Noël Bouillé

Dans la famille de ma mère, les histoires « à dormir debout », c’était pas ce qui manquait. J’ai parlé de « l’homme gris » dans mon livre Récits du bord de l’eau. Je résume, pour ceux qui ne connaissent pas cette histoire qui a effrayé au moins trois générations d’enfants. C’est arrivé du temps de mon arrière-arrière-grand-père Grégoire Paquin. C’était l’été, il s’en allait au champ avec sa fille Angèle, âgée de 7 ou 8 ans, quand il vit, recroquevillé près d’une clôture, un homme vêtu de gris qui semblait dormir. Le cheval renâclait et ne voulait pas passer, le chien aboyait… il n’aimait pas ça lui non plus. Grégoire réussit à rassurer ses bêtes et poursuivit sa route vers le haut du champ. À la tombée du jour, il fallut bien repasser à cet endroit; « l’homme gris » était toujours là. Le phénomène s’est reproduit « une couple de jours », comme on disait dans le temps. « Une couple de jours », cela pouvait signifier aussi bien 2 jours qu’une semaine… peu importait. Le temps autrefois n’avait pas la même valeur que maintenant! Toujours est-il que chaque fois qu’ils passaient par là, le cheval et le chien manifestaient leur crainte bruyamment. Grégoire, en bon chrétien, décida de se rendre au presbytère où il conta son aventure au curé, qui lui recommanda de faire chanter une messe pour une âme abandonnée du purgatoire. Ce que mon aïeul fit aussitôt. On ne revit jamais « l’homme gris »!

La prière en famille (Edmond-J. Massicotte, Les Canadiens d'autrefois, 1924).

La prière en famille (©Edmond-J. Massicotte, Les Canadiens d’autrefois, 1924).

Il y avait bien aussi cette autre histoire dont le début du moins, est assez effrayant… Le soir de la Toussaint, on disait que les défunts se promenaient sur la terre et qu’ils revenaient aux endroits où ils avaient vécu. Si on entendait des bruits inexplicables, il était recommandé de faire des prières pour les âmes errantes. Un soir de Toussaint, donc, un fermier des alentours se reposait dans sa maison avec sa femme et ses enfants, quand ils entendirent gémir au dehors. Le père de famille ordonna à toute la maisonnée de s’agenouiller pour réciter les prières pour les défunts. Les De Profundis et les Requiem Aeternam alternaient avec les Aves. Les gémissements continuaient… la famille redoublait d’ardeur dans ses prières. D’heure en heure, finalement, les gémissements faiblirent, puis cessèrent. Il était temps : il passait minuit! Parents et enfants purent enfin aller se coucher. Quelle ne fut pas la surprise de notre brave fermier le lendemain matin, alors qu’il sortait pour se rendre à l’étable, de trouver l’une de ses vaches morte, la tête prise dans la clôture. Cette histoire qui commençait bien mal avait au moins le mérite de nous faire rire à la fin.

Photos Blanche et autres 025Combien d’histoires de peur se sont ainsi transmises d’une génération à l’autre! Tout contribuait à faire croire aux revenants, aux sorcières et aux feux-follets. Tout d’abord, il n’y avait pas d’éclairage dans les rues; les soirs sans lune, les chemins étaient bien sombres, à peine éclairés de loin en loin par la lueur tremblotante d’un fanal. Les gens avaient beau ne pas être peureux, parfois, il suffisait de peu de choses pour se faire des « accroires »! Le vent soulevant un tourbillon de feuilles mortes, ou faisant grincer la porte mal fermée d’un hangar… le cri d’une chouette, un chien qui aboie dans le noir, une ombre furtive qui se déplace sans bruit. À l’intérieur, ce n’était guère mieux; un courant d’air qui éteignait la chandelle, une marche d’escalier qui craquait… une souris courant sur le plancher du grenier. C’était sûrement une âme qui demandait des prières!

La maison en pierre de taille au début des années 50, avec l'appentis à l'est. La cave de la maison, probablement plus vieille, ainsi que l'appentis en pierre des champs seraient les vestiges d'une ancienne poudrière.

Durant les premières années où notre famille habitait la vieille maison de pierre, il n’y avait pas de lumière dans l’escalier qui conduisait à l’étage où nous nous avions notre chambre, ma sœur et moi. J’ai le souvenir très précis de l’escalier qui grimpait raide le long du mur de pierre, et aussi de la noirceur qui régnait dans le grenier, jusqu’à ce qu’enfin je trouve la chaînette de la lumière… elles me paraissaient longues, ces minutes! J’étais tellement peureuse. Alors, imaginez ce que ça pouvait être quand on venait de se faire raconter une histoire de peur et qu’il fallait ensuite monter se coucher! Je n’ai jamais oublié cette impression de froid dans le dos. Depuis mon enfance je n’aime pas l’obscurité. Quand je suis seule, j’allume des lampes partout… et toujours je garde une veilleuse pour dormir.

© Madeleine Genest Bouillé, novembre 2015