« Qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’école? »

Vous rappelez-vous cette chanson? La réponse était dans le refrain: « C’est ce sacré Charlemagne! » C’est qu’il avait de drôles d’idées, ce Charlemagne, mais il faut avouer que la fois où il a imaginé l’école – si tant il est vrai que c’est à lui qu’on doit cette invention – c’en était une bonne!

Mon frère André, en 1949.

Mon frère André, en 1949.

Les études coûtaient cher autrefois… Dans les familles nombreuses comme la nôtre, on ne pouvait pas songer à faire de longues études. Mais nos parents tenaient à ce qu’on termine au moins des études équivalentes à ce qu’on appelle aujourd’hui le niveau secondaire. Parmi les plus jeunes, quelques-uns se sont rendus plus loin. Tous, nous avons donc été encouragés à étudier; les devoirs et les leçons ne devaient pas être négligés, les bulletins étaient soigneusement examinés et signés. Charlemagne serait content, nous avons tous été à l’école!

Notre mère en a passé du temps devant sa machine à coudre à défaire des vêtements ayant appartenu à mon père, pour en faire des habits pour ses nombreux garçons! Elle en a confectionné des chemises, elle en a rallongé des pantalons! Pour les filles, c’était plus facile; au couvent, nous portions la robe noire, inusable, à laquelle on avait d’abord fait un large bord pour pouvoir la rallonger l’année suivante! Elle a souvent du racler les fonds de tiroirs pour chausser tout ce petit monde et acheter les fournitures scolaires… Comme beaucoup de mères à cette époque, maman faisait des miracles parce qu’elle n’avait pas le choix. Vraiment, Charlemagne n’aurait rien à redire!

Ancienne école. L'actuelle école Du Phare a été construite juste à l'arrière en 1950-51.

Ancienne école. L’actuelle école Du Phare a été construite juste à l’arrière en 1950-51.

Mes grands frères ont connu la vieille école en pierre qui était située un peu en avant de l’école actuelle. Cette bâtisse était divisée en deux classes, la classe des petits, garçons et filles, et la classe des grands, les garçons de la 7e à la 10e année. En 1951, on construisit une école neuve; les plus jeunes de la famille y ont tous étudié. Cette école a été agrandie par la suite lors de la réforme scolaire, en même temps qu’on inaugurait le transport par autobus. Ça, je crois que Charlemagne ne l’avait pas prévu!

Couvent de Deschambault, autour de 1950

Couvent de Deschambault, autour de 1950

Depuis que le système scolaire qu’on connait existe, le retour à l’école a toujours été un moment important pour les jeunes, qu’il s’agisse des petits qui commençaient leur vie d’écolier ou des plus grands qui changeaient de classe et aussi de professeur. Quand nous étions jeunes, que ce soit à l’école du village, dans les écoles des rangs ou au couvent, la rentrée n’avait jamais lieu avant la Fête du Travail. Le mois d’août, ce n’était pas fait pour aller à l’école! Un bon matin au début de septembre, tout le monde prenait le chemin pour l’un ou l’autre établissement scolaire, où nous attendait l’une des « maîtresse d’école » ou encore, pour les grands, le professeur, Côme Houde. Au couvent, les plus jeunes étaient reçus par Mère Sainte-Flavie et les autres, par une autre religieuse, je me souviens des titulaires de chacune des classes où j’ai étudié : Mère Saint-Joseph-Omer, Mère Sainte Reine-Odette, Mère Saint Jean-du-Saint-Sacrement et Mère Saint-Gérard. Des saintes femmes, comme leur nom l’indiquaient… bien que pas toutes rendues au même stade de la sainteté! Enseigner, ça peut conduire à la sainteté, ou vous en éloigner à jamais, n’est-ce-pas, Sire Charlemagne?

Moi, étudiante au couvent, en 1951...

Moi, étudiante au couvent, en 1951…

On se lamentait bien un peu, pour la forme; on disait qu’on n’avait pas envie de retourner à l’école, que c’était plate, etc… Mais au fond, on avait tout de même un peu hâte de savoir s’il y aurait des « nouveaux », des « nouvelles ». Et puis, comme on avait forcément une année de plus, ça faisait plaisir de se sentir plus grand… on regardait de haut les « petits » en oubliant qu’on était à leur place il n’y avait pas si longtemps! Le retour à l’école comportait certaines autres petites joies, par exemple, quand on pouvait exhiber un nouveau sac d’école ou faute de mieux, un coffre à crayons tout neuf. Une boite de crayons Prismacolor, ça faisait aussi son petit effet. On retrouvait des amis qu’on n’avait pas vus durant l’été et, ce qui n’était pas négligeable, on allait apprendre tout plein de choses nouvelles, selon la matière qu’on préférait. Avouons-le, qu’aurait-on fait, douze mois par année, si l’école n’avait pas été inventée? C’était une drôle d’idée, mais à bien y penser, c’en était une bonne. Merci Charlemagne!

© Madeleine Genest Bouillé, septembre 2015

Pour en savoir davantage sur les écoles à Deschambault, je vous invite à consulter le Musée virtuel du 300e, créé en 2013 par Culture et patrimoine Deschambault-Grondines.

La maison où j’ai grandi

Maison où j'ai grandi 1« Quand je me tourne vers mes souvenirs

Je revois la maison où j’ai grandi

Il me revient des tas de choses

Dans un jardin, je vois des roses… »

(Chanson de Françoise Hardy)

1955

La maison où j’ai grandi…

La maison où j’ai grandi n’est pas celle où je suis née. Je n’ai en fait que peu de souvenirs de la maison où je suis née; celle en face de l’école qui porte maintenant le numéro civique 249. Je me rappelle la porte-fenêtre qui donnait sur l’étroit perron en arrière; aussi l’escalier qui montait à l’étage où il y avait les chambres. Ce dont je me souviens vraiment, c’est d’abord la chambre de ma sœur, avec les poupées de papier étalées sur un meuble et auxquelles je ne devais pas toucher. Et aussi la chambre de maman, avec la chaise berçante en osier et la lucarne, placée trop haut; on devait monter quelques marches pour regarder par la fenêtre. Et le salon où il y avait le piano, je trouvais cette pièce très grande… Voilà, c’est à peu près tout. C’est que, voyez-vous, j’avais à peine trois ans quand j’ai commencé à « me faire garder » ailleurs (voir Aurore et moi, un de mes premiers textes).

La maison en pierre de taille au début des années 50, avec l'appentis à l'est. La cave de la maison, probablement plus vieille, ainsi que l'appentis en pierre des champs seraient les vestiges d'une ancienne poudrière.

La maison au début des années 50, avec l’appentis à l’est. La cave de la maison, probablement plus vieille, ainsi que l’appentis en pierre des champs seraient les vestiges d’une ancienne poudrière.

La maison où nous avons achevé de grandir – physiquement, parce que pour le reste, ce n’est jamais fini! – celle d’où nous sommes partis chacun vers notre destin, c’est celle de la rue Johnson, la vieille route, comme on disait. Une maison où enfin nous étions seuls, toute la famille, sans personne d’autre et pas non plus de voisins collés, une vieille maison en pierre, sombre, froide… que tous ensemble nous avons su rendre chaude et vivante! Cette maison est très vieille. On ne sait pas au juste quand elle a été construite. Quand nous avons emménagé en 1949, la cave était divisée par des murs de pierres très épais; on nous a dit que c’était jadis une poudrière. Lors de sa construction, cette bâtisse était, paraît-il, beaucoup plus longue. Toujours selon les dires, c’était la caserne de la milice, l’endroit où l’on stockait les munitions. Le petit appentis en pierre, accolé à la partie et qu’on appelait « la laiterie », est aussi très vieux.

Dans les premières années où nous avons vécu dans cette maison, nous n’en étions pas propriétaires. Mais pour nous, les enfants, cela ne faisait aucune différence. C’était chez nous. La porte en avant ouvre toujours sur la grande cuisine. Comme dans la plupart des maisons anciennes, c’est la pièce où l’on vit; en fait, tout se passe dans la cuisine! Les poutres énormes font paraître le plafond encore plus bas. La table entourée de multiples chaises occupe le centre de la pièce; près du mur, côté ouest, le poêle à bois trône tout près de la chaise berçante de maman. Le salon, c’est l’endroit où l’on va pour jouer du piano, écouter de la musique, lire ou causer tranquillement; jadis, je m’en souviens, j’y ai veillé avec mon amoureux… Autrefois, un escalier rudimentaire grimpait le long du mur de pierre jusqu’à l’étage qui n’était qu’un vaste grenier, dans lequel on avait construit une chambre, un peu comme une cabane. C’était la chambre de ma sœur; la pièce ayant une ouverture grillagée dans le plancher, elle était ainsi réchauffée par le poêle de la cuisine. La porte arrière de la maison donne sur le hangar. Quand nous sommes arrivés dans cette maison, au fond du hangar, il y avait encore ce qu’on appelait les « bécosses ». C’était ingénieux, au moins les gens n’avaient pas à sortir dehors en hiver… quoique, le hangar, c’était presque aussi froid que l’extérieur! Durant les premiers temps où nous l’habitions, elle n’était vraiment pas luxueuse la vieille maison des Morin… pour tout dire, elle manquait de commodités. On dit que « tout vient à point à qui sait attendre »… c’est ce qui est arrivé!

Mes frères Florent et Roger, et moi, vers 1955. La maison à l'arrière plan est celle de feu Jean-Yves Vézina

Mes frères Florent et Roger, et moi, vers 1955. La maison à l’arrière plan est celle de feu Jean-Yves Vézina (127, rue Johnson).

Graduellement, quoiqu’un peu en retard, le vingtième siècle est entré dans la maison. Salle de bain, escalier, deux autres chambres à l’étage, installation d’une fournaise dans la cave, réfection du toit, de la galerie. C’était devenu « notre » maison! Nous en aimions tout autant l’extérieur que l’intérieur. Quatre gros saules délimitaient la cour arrière, où on était si bien par les chaudes journées estivales. Quand maman sortait pour étendre sa lessive, elle s’arrêtait un peu à l’ombre des saules pour profiter de leur ombrage; elle s’y sentait bien! Plus loin à l’arrière, s’étalaient des champs où paissaient des vaches… il y avait aussi une grange, où l’on entassait le foin et encore un peu plus loin, coulait un petit ruisseau qui au printemps se gonflait et se prenait pour un torrent.

Que dire de plus? Cette maison nous a abrités, protégés des intempéries, elle nous a tenus au chaud durant les longs hivers, tandis qu’elle nous offrait sa fraîcheur par les journées torrides de l’été. Elle a entendu nos dires, nos rires et nos soupirs… sans jamais rien répéter. Ses vieilles pierres connaissent tous nos secrets… Comment ne pas l’aimer!

© Madeleine Genest Bouillé, août 2015

Des lieux où s’écrit l’histoire

Si les lieux pouvaient parler, ils raconteraient peut-être l’histoire autrement. Ils ont été témoins d’épisodes qui ont eu une incidence heureuse ou malheureuse sur ceux qui les ont vécus. J’aurais pu m’attarder sur les endroits qu’on cite habituellement, tels l’église, le couvent, le Vieux Presbytère, les Jardins du cap Lauzon ou le Moulin de La Chevrotière. J’ai préféré aller vers d’autres lieux dont on parle moins. Certains témoins de la vie de notre village tricentenaire sont disparus, d’autres subsistent malgré le temps et les exigences de la vie moderne, tandis que de nouvelles structures ont été édifiées pour remplacer ce qui n’est plus.

Descente du quai (source: Centre d'archives régional de Portneuf).

Descente du quai (source: Centre d’archives régional de Portneuf).

Voici quelques-uns de ces lieux ou édifices qui ont jalonné l’histoire de notre patelin. Allons d’abord sur le quai, lequel a été construit en 1928 pour remplacer le vieux quai de bois, qui accueillait le navire l’Étoile. Dans l’édition spéciale du bulletin municipal Le Phare, parue au mois d’août 1988, ma mère racontait ses souvenirs de l’époque où «  ce paquebot blanc, actionné par un moteur à vapeur, desservait plusieurs paroisses de Québec à Montréal, entre autres, Cap-Santé, Grondines, Lotbinière, Deschambault et bien d’autres sans doute. » Dans cet article, ma mère parlait de l’animation qui régnait aux alentours du quai quand, à marée haute, l’Étoile prenait le chenal pour venir y accoster. Les voyageurs et les promeneurs empruntaient le petit trottoir de bois qui longeait la côte chez Alfred Petit (actuellement M. Vézina) pour se rendre sur la place du quai. Dans les années cinquante, même s’il n’y avait plus de navires qui venaient accoster au quai, celui-ci avait encore ses deux gros piliers et sa cabane, qui était utilisée pour ranger chaloupes et rames. De nos jours, à marée haute durant la belle saison, le quai rénové accueille toujours les pêcheurs tandis que les flâneurs y viennent pour admirer un des plus beaux points de vue de Deschambault.

Visite de Mgr Bégin en 1918 (source: Centre d'archives régional de Portneuf).

Visite de Mgr Bégin en 1918 (source: Centre d’archives régional de Portneuf).

Du quai, on a contemplé le cap Lauzon… allons donc y faire un tour! Un petit édifice construit en 1995 nous reçoit… s’il n’est pas trop achalandé! Qu’on l’appelle gazebo ou kiosque ou autrement, il cadre bien dans ce magnifique décor. Ce que beaucoup de gens ignorent, c’est que ce kiosque – je préfère cette appellation – a eu un prédécesseur, lequel était situé plus près de la « grotte » (qui n’existait pas encore). Au début du vingtième siècle, le curé du temps, Ulric Rousseau, avait fait construire ce pavillon où les prêtres venaient se reposer; tout près, on avait aménagé un jeu de croquet. Les années ont passé et le petit édicule fut abandonné. Un jour de grand vent en 1945, il tomba en bas de la falaise; il était irrécupérable. À l’époque, un sentier longeait le cap jusque derrière le couvent et un escalier rudimentaire permettait de descendre sur la grève. Il n’y a plus de pensionnaires au couvent, mais comme elles auraient aimé descendre et monter l’imposant escalier érigé en 1995!

Toujours sur le cap, un monument de pierre édifié en 1963 attire l’attention. Comme un phare, sa lumière chaque soir s’allume et s’éteint pour rappeler que Deschambault a longtemps été un village de marins. D’ailleurs, sur la pierre, on peut lire ceci : « Naviguer c’est prévoir ». Il n’y a plus de phare sur l’îlot Richelieu, ni dans le fleuve au pied des rapides, mais le monument des marins continue de veiller.

Chapelle située au fond du cimetière, autour de 1970 (crédit photo: Fernand Genest).

Chapelle située au fond du cimetière, autour de 1970 (crédit photo: Fernand Genest).

Au début de notre histoire, il est dit « qu’une première chapelle fut érigée par le seigneur de La Chevrotière, peu après 1700, près de son manoir ». (Claude Paulette, Deschambault et son patrimoine, 1990). Cette chapelle située à l’endroit appelé « cap d’Ulysse », était dédiée à saint Antoine. Deux cents ans plus tard, une chapelle votive, elle aussi dédiée à saint Antoine, fut construite près de l’ancien relais de poste, à l’endroit où maintenant s’ouvre la rue Janelle. Elle servait de reposoir lors de la procession de la Fête-Dieu jusqu’au jour où, cette pratique étant devenue désuète, on décida de déménager la chapelle au fond du cimetière. Dès lors, elle fut utilisée comme charnier durant l’hiver. Cette décision favorisait ainsi l’ouverture d’une nouvelle rue et la création d’un nouveau développement domiciliaire. Pour la chapelle, le lieu était bien choisi : saint Antoine veillerait sur nos disparus. La petite chapelle aurait pu demeurer à cet endroit, mais, quelques années plus tard, elle fut vendue et transportée près du fleuve où elle est toujours. Dans une histoire, il arrive que certaines pages soient moins heureuses que d’autres!

© Madeleine Genest Bouillé, mai 2015

Monument des marins, 2013 (crédit photo: Jean-Marie-Bouillé).

Monument des marins, 2013 (crédit photo: Linda Brouillette, coll. Comité d’Embellissement Deschambault-Grondines).