Quand le quotidien se vivait au rythme de l’année liturgique

Aujourd’hui 25 novembre, c’est le dernier dimanche de l’année liturgique. Le « thanksgiving », le « black Friday »? Jadis on ne connaissait pas ça. Comme je l’ai écrit déjà, nous commencions le mois de novembre par la fête de tous les saints, le 1er et le lendemain, c’était le « jour des morts ».  Ce n’était pas vraiment le temps de danser des rigodons!

Le 25 novembre, c’était d’abord la fête de sainte Catherine, qui pour nous était surtout la fête des « vieilles filles ».  Quel rapport avec Catherine d’Alexandrie qui fut décapitée à cause de sa foi au Xe siècle? Je ne saurais vous le dire. Je me souviens que le Cercle des Fermières fêtait la Sainte-Catherine, avec l’inévitable tire à la mélasse, en souvenir de Marguerite Bourgeois qui, paraît-il, utilisait ce stratagème pour amadouer les jeunes amérindiennes. Albert Larieu, un français venu vivre au Québec de 1917 à 1922 et qu’on appelait le « chantre des us et coutumes », a écrit une chanson intitulée La Tire qu’on retrouve dans un des cahiers de La Bonne Chanson. Quand j’étais étudiante et que le 25 novembre était un jour de classe, mère Saint-Fortunat, la cuisinière du couvent, faisait aussi pour cette occasion la délicieuse tire qu’on étirait tant et plus et qui nous collait aux doigts. Mais quel délice!

Quand, comme aujourd’hui, le 25 novembre tombe un dimanche, on oublie un peu Catherine et on fête le Christ-Roi. Les paroles du psaume de ce jour disent ainsi : « Le Seigneur est roi, il s’est vêtu de magnificence… La terre tient bon, inébranlable. Dès l’origine, ton trône tient bon ». À la fin de la messe, aujourd’hui, nous avons chanté le beau vieux cantique en latin Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat. De plus, tout au long de cette dernière semaine de l’année liturgique, les lectures de l’Apocalypse de saint Jean nous font réfléchir à notre fin dernière. Quand l’apôtre Jean raconte ce qu’il a vu et entendu, ça m’amène à penser aux débordements de la nature qui surviennent maintenant dans toutes les zones de notre vieille terre…

Dimanche prochain, le 2 décembre, ce sera donc le premier dimanche de l’Avent. Dans le quotidien, l’avant Noël prend beaucoup plus de place que l’Avent tout court; dans mon enfance, c’était l’inverse! Maintenant, très tôt, on s’affaire aux décorations extérieures. On en profite quand la température est encore clémente et on veut que ce soit plus beau d’année en année!  Et puis, la voisine a ajouté de nouvelles illuminations… il ne faut pas être en reste! Dans ma jeunesse, à la campagne, il n’y avait que les magasins qui arboraient des décorations lumineuses, pas beaucoup, mais c’était invitant! Chez nous, on commençait à peine à mettre une couronne sur la porte de la maison et on trouvait cela bien beau! Évidemment, on ne décorait pas avant les derniers jours précédant Noël. Pour ce qui est du sapin, on allait le couper quelque part dans le bois, vers le 20 décembre et il était décoré dans la soirée du 24 décembre. C’était donc une surprise pour les enfants, quand on nous réveillait pour la messe de minuit… l’arbre de Noël  tout garni, la crèche où on venait de déposer le petit Jésus et les présents étalés sous l’arbre. Quelles merveilleuses images, quels souvenirs impérissables!

L’Avent était un temps de pénitence; que voilà un mot tombé en désuétude! Au couvent, les religieuses nous incitaient à faire de petits sacrifices pour « faire plaisir » au petit Jésus. Je vous ai parlé déjà du calendrier de l’Avent que nous avions fabriqué une année; sur une feuille quadrillée où on avait tracé une crèche, chaque carré correspondait au nombre de jours avant Noël. Quand nous avions bien travaillé, fait nos devoirs et appris nos leçons, nous pouvions colorier les carrés. La notion de mérite était toujours très présente. Maintenant, on achète aux enfants des calendriers de l’Avent, remplis de sucreries, qu’ils dégustent un jour à la fois, alors que dans mon enfance, on nous incitait à nous priver de bonbons durant cette période précédant Noël… autre temps, autres mœurs!

Quand j’étais dans les « petites classes », celles qui étaient situées au troisième étage du couvent, je croyais plus ou moins au Père Noël.  Même si, une année, je lui avais écrit et que j’avais reçu les cadeaux demandés, je n’étais pas certaine… Il y avait bien la fois où je l’avais vu en personne au Magasin de la Compagnie Paquet à Québec, mais il faut croire que le personnage n’était sans doute pas assez convaincant! Comme la plupart des enfants, je faisais une liste de cadeaux, mais à l’époque, nous n’étions jamais assurés de recevoir les présents que nous avions demandés. Il faut dire que la liste de cadeaux, ce n’était pas une commande… c’était seulement la liste de nos espoirs!

Il est vrai de dire que le quotidien se vivait au rythme du calendrier liturgique. Au temps d’hier, toutes les grandes fêtes commençaient par une messe; Noël, avec sa messe de Minuit, le Jour de l’An, où après la grand’messe, Papa nous donnait sa bénédiction. À la fête des Rois, nous avions hâte d’aller voir la crèche après la messe, car on y avait installé les Rois Mages et chaque année, pour nous, c’était nouveau; on avait hâte de les voir! Il y avait bien sûr le gâteau des Rois avec le pois et la fève… mais la joie de cette journée était quelque peu atténuée du fait que papa devait retourner à Montréal, et souvent, l’école recommençait dès le lendemain!

Sauf pour les grandes vacances d’été, nos congés scolaires étaient reliés aux fêtes religieuses. Nous avions aussi congé le jour de notre Confirmation, ainsi que lors de la Communion solennelle. Pour le temps des Fêtes, l’école finissait vers le 21 décembre pour ne recommencer qu’après les Rois, puisqu’il y avait trois fêtes religieuses. Le congé de Pâques, comprenait les jeudi, vendredi et samedi saints, ainsi que le lundi de Pâques.  Les seules fêtes civiles chômées étaient la Fête du Travail – souvent, les classes n’étaient pas encore commencées –, le lundi de Pâques et la Saint-Jean-Baptiste, où les cours étaient terminés. L’Action de Grâces a été instituée au Canada à la fin des années 50.

Nos dimanches et jours de fête se passaient entre le Gloria in excelsis Deo et l’Alleluia pascal!

© Madeleine Genest Bouillé, 26 novembre 2018

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Novembre, le mois des défunts

Novembre, c’était jadis le mois consacré aux défunts. D’emblée, on entrait dans le vif du sujet dès le premier jour, fête de la Toussaint. Comme son nom l’indique, c’est la fête de tous les saints, autant les inconnus que ceux qui ont leur nom sur le calendrier. Et le lendemain, 2 novembre, c’était le Jour des Morts; ce qui voulait dire, la messe obligatoire deux jours de suite; pour cette raison, nous avions congé d’école ces deux jours. Quelle qu’en soit la raison, un congé, c’est un congé et c’est toujours bienvenu. Donc, ce jour réservé aux défunts de la paroisse, l’église était parée des ornements noirs comme pour un service de première classe. Parce qu’il faut tout d’abord que je vous dise que jusque dans les années 60 ou un peu avant, il y avait trois catégories de funérailles. Pour la « Première Classe », l’église était tendue d’ornements noirs jusqu’aux fenêtres; on sortait les candélabres qui encadraient à cette époque le catafalque revêtu de son drap noir imprimé de larmes blanches. La chorale des hommes chantait le Dies Irae, Dies Illa… c’était funèbre à souhait. Et ça coûtait plus cher! Pour les funérailles de 2e classe, il y avait un peu moins de tentures noires et on ne bouchait pas les fenêtres. Je ne suis pas certaine qu’on mettait le drap très funèbre, la chorale chantait évidemment, mais peut-être un peu moins et moins fort… vraiment, je ne m’en souviens pas. Pour les funérailles de 3e classe, on plaçait un chandelier de chaque côté du catafalque, il n’y avait pas d’autres ornements noirs que ceux portés par le célébrant et je ne me souviens pas s’il y avait du chant. Madame Blandine jouait de l’orgue, de cela, j’en suis certaine, pour elle tous les paroissiens étaient égaux!

Les « anges frileux »
Dans le rituel catholique, en plus des célébrations, il y a tout ce qui entoure le Champ des morts. À commencer par les anges du Jugement dernier. Chez nous, jusque vers la moitié du XXe siècle, ces anges, qui étaient l’œuvre du sculpteur Louis Jobin, étaient installés sur les piliers qui encadrent l’entrée du cimetière. Un de ces personnages célestes tenant la balance de nos bons et de nos mauvais coups, tandis que l’autre joue de la trompette pour guider les « bons », vers le sentier du paradis. Faites de bois en 1892, ces œuvres d’art étaient évidemment devenues « frileuses »! C’est pourquoi on a décidé de les installer à l’arrière de l’église pour les préserver. Dans les années 80, mon frère Claude, décédé en 1988, avait travaillé à la restauration de ces statues; c’était, comme tout ce qu’il faisait, du travail minutieux! Pour commémorer le 300e anniversaire de la paroisse Saint-Joseph de Deschambault en 2013, deux nouveaux anges en aluminium, de facture moderne, œuvre du sculpteur Éric Lapointe, un artiste local, gardent maintenant l’entrée du cimetière. Mais voilà! Pour les regarder, il faut jouer un peu à cache-cache. Mais le jeu en vaut la chandelle!

Le cimetière des « enfants morts sans baptême »
Si vous allez au Vestiaire du Couvent, vous prenez l’allée qui conduit à l’entrée de cette pièce qui était jadis justement le vestiaire des élèves externes et qui fait face au mur du cimetière. À peu près vis-à-vis de la porte, vous voyez une ouverture qui adopte la forme des anciennes tombes. Dans mon enfance, j’avais peur de tout, y compris des morts, je n’aimais donc pas cette fenêtre découpée dans la muraille! Jadis, cette portion du cimetière n’était pas sacralisée. C’était l’endroit où en enterrait les enfants morts sans baptême. J’oserais dire que c’est la partie obscure du rituel catholique concernant la mort. On croyait alors que si un enfant mourait sans avoir été au moins ondoyé, son âme s’en allait dans les Limbes, un endroit neutre et intermédiaire, où les âmes étaient censées demeurer jusqu’au Jugement Dernier. Le concept de « Limbes » a été aboli définitivement en 2007. À ce même endroit, on enterrait aussi les suicidés et les étrangers dont on ignorait la religion. Selon ce que racontait ma mère, comme plusieurs autres coutumes, cela dépendait bien un peu de l’ouverture d’esprit du curé de la paroisse.  Graduellement, au cours des années 50, le refus d’enterrer les personnes suicidées dans le cimetière béni est devenu facultatif, selon que la personne était dépressive ou souffrait d’une autre maladie « de la tête », comme on disait alors. J’ignore en quelle année on a réuni cette parcelle de terrain au reste du cimetière; on y trouve maintenant des stèles attestant l’inhumation de plusieurs personnes à cet endroit qui fut certes dûment consacré.

La « chapelle voyageuse »
Connaissez-vous la petite chapelle dédiée à Saint-Antoine? Peut-être bien que non! Cette « chapelle voyageuse » fut érigée en 1907 sur un terrain situé juste à l’endroit où l’on entre dans la rue Janelle. Sur une photo ancienne, la chapelle est encadrée de magnifiques arbres, peut-être des chênes, je ne sais plus. Lors de la procession de la Fête-Dieu, on s’y arrêtait parfois pour une prière. Quand on a ouvert la nouvelle rue, il fallait bien déménager la chapelle, quelqu’un eut alors l’idée de la placer dans le fond du cimetière où elle servirait de charnier. L’idée était bonne. Mais la chapelle ainsi retirée était la proie des vandales, de plus, elle ne rajeunissait pas; elle aurait eu besoin de rénovations et comme on sait, les Fabriques étaient, sont et seront sans doute presque toujours à court d’argent! La petite construction a été vendue et déménagée près du fleuve, dans le bas du village… Elle y est toujours. Dans quel état?  Je ne sais pas… car si « les voyages forment la jeunesse », souvent, ils « maganent » un peu ou beaucoup la vieillesse!

Voilà! Passez un beau mois de novembre et préparez-vous à l’hiver!

© Madeleine Genest Bouillé, 3 novembre 2018

De beaux moments

J’ai parlé à plusieurs reprises de mon temps d’écolière au couvent de Deschambault. Ce  n’était pas tous les jours fête évidemment, mais tout de même, la vie de couventine n’était pas si terrible! J’ai gardé le souvenir de bien beaux moments, lors d’événements, de fêtes, ou tout simplement en classe avec mes compagnes quand on chahutait un peu, si peu!

Couvent de Deschambault - nb - Bte 31 - 013D 736

Je vous ai énuméré les congés aux différentes époques de l’année scolaire, mais je dois dire qu’il y avait aussi des fêtes moins importantes, qu’on soulignait de maintes façons. Ainsi, en plus du congé de la Toussaint, le 22 novembre, nous fêtions sainte Cécile, la patronne des musiciens. Une année, je ne me rappelle pas laquelle, au cours de cette journée, la religieuse qui enseignait la musique nous avait présenté un petit récital où les étudiantes en piano nous avaient fait entendre quelques-unes des pièces qu’elles avaient apprises. En ce même mois, le 25, c’était la Sainte-Catherine, journée dédiée aux jeunes filles qui « coiffaient sainte Catherine », c’est-à-dire, celles qui à 25 ans étaient toujours célibataires. À quelques reprises nous avons souligné cette fête en dégustant de la tire à la mélasse, que notre bonne Mère Saint-Fortunat avait confectionnée pour l’occasion. Une année, justement pour cette fête, nous nous étions fabriqué des chapeaux, pour « coiffer sainte Catherine » lors de la récréation, qui avait été rallongée pour l’occasion; c’était à qui aurait le chapeau le plus extravagant. Au cours de cette fête, nous avons chanté et dansé; les « grandes de l’Académie » nous avaient enseigné une tarentelle sicilienne très entraînante, toutefois on ne devait pas frapper trop fort du talon sur le plancher, cela risquait de faire sauter le disque sur le phonographe. J’ai encore la musique de cette danse dans l’oreille… et je me rappelle très bien les pas.

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Le 8 décembre, sur certains calendriers, la fête de l’Immaculée-Conception est encore indiquée. Quand j’étais étudiante, en ce jour, les élèves de 7e année, étaient reçues « Enfant de Marie ». À l’époque où nous avions encore la robe noire, dans les grandes occasions, nous portions alors le large ruban bleu avec l’insigne de Marie. Cette fête débutait solennellement par une célébration à la chapelle. Je ne me souviens pas de l’engagement que nous devions prononcer à haute voix, je me rappelle seulement que la chorale entonnait les plus beaux cantiques à Marie… on se serait cru au ciel avec le chœur des anges! J’en avais les larmes aux yeux. Sur ce point, je n’ai pas changé, la belle musique et les beaux chants m’émeuvent toujours. J’ai oublié ce qui se passait le reste de cette journée; avions-nous une collation, ou congé de devoirs et leçons? Je ne m’en souviens pas! La mémoire retient ce qu’elle veut bien conserver…. et la mienne refuse de me parler de la suite de cette journée du 8 décembre 1952!

J’ai parlé dans un de mes premiers « grain de sel » intitulé Lisette, du jour de ma Profession de Foi, qui a eu lieu le 15 mai 1952. Dans l’histoire de ma vie, c’est évidemment la plus grande fête que j’ai vécue au couvent. Je rappellerai seulement combien cet événement figure parmi mes plus beaux souvenirs de jeunesse… avec quand même un bémol : j’aurais bien voulu moi aussi, avoir une belle robe longue. Toutefois, la cérémonie à la chapelle, décorée de fleurs et de cierges, les beaux chants et, ce qui n’est pas négligeable, le bon dîner et le magnifique gâteau en forme de livre ouvert, œuvre de M. Chalifour, notre boulanger-pâtissier, prennent définitivement la meilleure part dans mes souvenirs de cette journée.

profession-de-foi-1952

J’ai très peu de souvenirs désagréables à propos des fêtes au couvent. Je me rappelle cependant le festival d’hiver qui n’a eu lieu qu’une fois, selon mes souvenirs. Je n’en suis pas certaine, mais il me semble que ça se passait le Mardi-Gras. Après le souper, les externes étaient invités à se joindre aux pensionnaires, pour une soirée sur la patinoire. J’étais alors en 4e ou en 5e année, je n’avais pas de patins et je n’avais pas un très bon équilibre sur la glace, donc je ne voulais pas participer à cette fête. Si j’en ai cherché, des raisons pour me défiler! C’aurait été le temps d’avoir un gros rhume, comme j’en avais l’habitude… mais non, pas le moindre éternuement. Je ne savais plus quoi inventer, et il y avait toujours une  bonne âme, qui me vantait  les joies de cette soirée où l’on veillerait dehors jusqu’à 9 heures! Comme par exprès, dans les jours qui précédaient la fête, toutes les récréations étaient consacrées à apprendre les chansons qu’on devait chanter lors du festival. Je ne suis pas allée à la soirée… mais dans les jours qui ont suivi, mes amies ne parlaient que du festival, et de la musique, et des jeux…ça n’en finissait plus. J’avais donc hâte qu’elles changent de sujet!

Une autre journée que j’aurai dans la mémoire longtemps : j’étais dans la classe de 6e et 7e années. Je ne me souviens pas à quelle occasion, c’était vers la fin de l’année et je me rappelle que nous avions fait des jeux à l’extérieur; de plus nous ne portions pas notre uniforme, sans doute pour donner un aspect plus festif à cette journée spéciale. Chaque classe présentait soit une danse ou une chanson mimée, ou encore une courte pièce de théâtre. Dans notre groupe, une élève était costumée en princesse, peut-être était-ce Cléopâtre? Quelques compagnes et moi étions censées figurer des servantes noires, et de ce fait, nous avions le visage, les mains et les bras noircis à la suie, ou je ne sais quoi d’autre et nous portions un drap blanc sur la tête et les épaules.  De plus, nous tenions un éléphant que nous avions construit avec des sacs de jute, plus ou moins rembourrés avec  des chiffons de papier… Nous chantions? Nous dansions? Je n’en ai aucun souvenir. Il me semble que tout le monde riait beaucoup; nous devions effectivement présenter un spectacle assez cocasse! C’était une très belle fête… jusqu’à ce que vienne le moment d’enlever le maquillage noir. On avait beau frotter, ça ne voulait pas partir; je me rappelle trop bien être retournée à la maison à moitié débarbouillée, et en plus, j’avais taché ma belle robe du dimanche… Il y aurait eu de quoi gâcher la journée, mais à cet âge, le souvenir des moments de plaisir font aisément oublier les petits désagréments.

Je garde en mémoire tous ces beaux moments du temps de ma vie d’étudiante… et je ne peux que vous redire la belle phrase du film Elle et Lui : « L’hiver doit être bien froid pour qui n’a  pas de chauds souvenirs! »

© Madeleine Genest Bouillé, 10 novembre 2016

Le dernier acte

Peut-être est-ce parce que je suis née à la fin de ce mois, mais quand arrive novembre, j’ai l’impression d’assister au dernier acte d’une pièce de théâtre. On voudrait que ça continue, mais en même temps on sait bien que la finale s’en vient. On peut presque la prévoir. On se surprend à regarder l’heure… il reste 20 minutes; on voudrait que ça finisse bien, c’est tellement décevant une pièce qui finit mal! On est un peu anxieux. On regarde encore l’heure… plus que quinze minutes. Ces dernières scènes sont très importantes, les gestes, les répliques resteront dans notre mémoire et ce sont souvent ces minutes-là qui détermineront l’appréciation que nous garderons de toute la pièce.

Crédit photo: Jacques Bouillé.

Crédit photo: Jacques Bouillé.

Ainsi en est-il du mois de novembre. Pour moi, c’est un mois déterminant dans l’histoire de l’année en cours. Dans ma jeunesse, comme tous les enfants, j’avais hâte à ma fête et tout de suite après, je me permettais d’avoir hâte à Noël. Maintenant, j’aimerais mieux oublier mon anniversaire, mais je ne le puis, alors je m’occupe, je tourne, je vire, je commence une chose, puis une autre. D’ailleurs il y a tant à faire en cette fin d’automne, et comme en vieillissant on ralentit quelque peu, je commence donc plus tôt mes préparatifs pour la fête de Noël. Mine de rien, je vérifie la quantité et l’état des décorations, je trie mes recettes … je n’aime pas me faire dire : « Tu trouves pas que c’est un peu tôt? »

Certains livres de ma bibliothèque sont pour moi des références sur différents sujets. Et périodiquement, j’aime à en relire des passages, selon les saisons. C’est le cas pour le livre de Jean Provencher Les quatre saisons dans la vallée du Saint-Laurent. J’aime surtout le chapitre qui parle de l’automne. Ces jours derniers, je relisais donc les pages qui décrivent les multiples travaux que nos ancêtres devaient effectuer avant l’hiver.  Seulement pour les activités domestiques, on compte cinquante pages. Je vous fais grâce des nombreuses tâches décrites dans ce chapitre, mais à partir du moment où on s’apprêtait à quitter la cuisine d’été pour réintégrer la maison proprement dite, il y en avait de l’ouvrage à faire. Cela sans compter les récoltes et la conservation des aliments.

Écossage et mise en conserve des haricots. Source: blogue Potagers d'antan.

Écossage et mise en conserve des haricots. Source: blogue Potagers d’antan.

Cette lecture me ramène longtemps en arrière, quand j’étais enfant. Les travaux d’automne, c’était tout d’abord la fabrication des conserves et confitures; ce travail qui occupait presque tout le monde. Même les enfants pouvaient participer; je me souviens d’avoir coupé des légumes en petits morceaux pour les mettre ensuite dans des pots, je ne sais pas quel âge je pouvais avoir… je me revois aussi tournant une manivelle, peut-être celle de la sertisseuse. Une autre étape des travaux d’automne dont j’ai souvenance, c’est la pose des « châssis doubles ». Toutes les fenêtres, sauf celles de la façade, qui donnaient sur la route, avaient une moustiquaire, qu’on appelait un « scring » (pour screen, un des multiples mots anglais qu’on disait tout de travers). J’aimais ce changement de fenêtre, il me semblait qu’il faisait plus clair. Il fallait la plupart du temps remettre du mastic pour tenir les vitres en place et parfois, je me souviens qu’on mettait des lisières de coton « à fromage » pour empêcher l’air froid d’entrer par les interstices. Bien entendu, avant d’installer les fenêtres d’hiver, il fallait d’abord les laver et au besoin repeindre les boiseries. Tant qu’à y être, on lavait aussi les rideaux et les tentures. Je me rappelle aussi qu’on sortait les gros édredons et les manteaux qui n’allaient pas dans la laveuse, et on les mettait sur la corde à linge pour les aérer et enlever l’odeur des boules à mites. C’était tenace cette odeur!

Cimetière de Deschambault. Crédit photo: Patrick Bouillé.

Cimetière de Deschambault. Crédit photo: Patrick Bouillé.

Dans mes souvenirs, novembre c’était surtout le « mois des morts ». On entendait parler de l’Halloween, mais pour nous, ça ne voulait pas dire grand-chose. Je me rappelle qu’on découpait des masques épeurants à l’endos des boîtes de Corn Flakes, rien de plus! Nos fêtes du début de novembre étaient pas mal plus sérieuses. Le 1er du mois, c’était la Toussaint, une fête d’obligation, et comme son nom l’indique, la fête de tous les saints.  Le lendemain, Jour des Morts, il y avait encore une messe, cette fois pour tous les défunts de la paroisse. Autrefois, après cette messe, se tenait la Criée pour les âmes. Sur certaines photos anciennes, on peut voir le kiosque de la criée qui était placé au coin du cimetière, du côté de la rue de la Salle. Chaque jour de ce mois, on nous invitait à prier pour nos défunts. À 7 heures du soir, à l’église, on sonnait le glas pour nous rappeler de réciter les Paters; ces oraisons consistaient en cinq Paters, cinq Aves, cinq Gloria Patri et autant d’invocations pour les âmes des défunts. À cette heure en novembre, il fait déjà nuit, le glas résonnait lugubrement entre les lamentations du vent dans les arbres dépouillés; on ne pouvait absolument pas oublier les parents partis pour l’autre monde! Mon grand-père est décédé au début de novembre en 1955; nul besoin d’ajouter que ce mois-là, à chaque soir, je ne pensais qu’à lui! Si seulement je m’étais alors rappelé les blagues qu’il lançait et les airs joyeux qu’il fredonnait assis sur son vieux banc de cordonnerie, mais non, je le revoyais dans sa tombe, endimanché et solennel… Ça ne lui ressemblait pas vraiment.

Mon grand-père Edmond "Tom" Petit et ma grand-mère Blanche (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Mon grand-père Edmond « Tom » Petit et ma grand-mère Blanche (coll. Madeleine Genest Bouillé).

Pour mettre un peu de joie dans ce mois plutôt sévère, le 25 novembre on fêtait la Sainte-Catherine. La tradition voulait qu’en ce jour, on fasse de la tire à la mélasse. On nous avait raconté à l’école que Marguerite Bourgeois, une des fondatrices de Ville-Marie, avait utilisé cette friandise pour attirer les jeunes amérindiennes et ainsi parvenir à leur donner quelques rudiments d’instruction. Je ne sais pas quel rapport il y a entre la dégustation de tire et la Sainte-Catherine, qui était jadis la fête des « jeunes filles prolongées »! Mais je me souviens de cet écheveau de belle tire blonde qu’on étirait tant et plus, et qu’on coupait ensuite en petits morceaux. Friandise collante s’il en est, mais délicieuse! Chez nous, la fin de novembre, c’était surtout trois anniversaires, le 24, le 27 et le 28, qu’on célébrait en une seule fête la plupart du temps. Avec les années, la famille s’est agrandie et il y a maintenant trois anniversaires de plus en novembre, le 8, le 12 et le 18.

Extrait des cahiers de la Bonne Chanson: La Tire, d'Albert Larrieu.

Extrait des cahiers de la Bonne Chanson: La Tire, d’Albert Larrieu.

Quand les premières bordées de neige nous arrivent en novembre, il me semble que ça atténue le côté sombre de ce mois. La neige… ça fait penser à Noël, au temps des Fêtes. Même maintenant, rien ne me fait plus plaisir que quand il neige le jour de mon anniversaire. C’est le plus beau présent que je puisse recevoir! Malheureusement, personne ne peut me le garantir, ce cadeau-là. Comme au dernier acte de la pièce, novembre réserve toujours quelques surprises!

© Madeleine Genest Bouillé, 22 octobre 2016