Des histoires de ma grand-mère…

 Des histoires de ma grand-mère, quand c’est écrit et illustré par un conteur comme Jean-Claude Dupont, ça s’appelle des Contes et légendes de toutes les régions du Québec, et chacun de ces petits livres – entre 60 et 100 pages chacun – est une « mine d’or » de notre patrimoine écrit. Il existe à ma connaissance une bonne douzaine de ces livres de contes et légendes, peut-être plus.

IMG_20160601_0003Jean-Claude Dupont, né en 1934 à Saint-Antonin, est décédé le 17 mai dernier. Je l’ai appris dans Le Soleil d’aujourd’hui, grâce à un écrit de Michel Lessard, un historien à qui nous devons, entre autres, plusieurs ouvrages sur notre patrimoine bâti. Professeur, ethnologue, essayiste, éditeur et peintre naïf, Jean-Claude Dupont était surtout l’auteur qui nous a laissé des recueils de contes et légendes, illustrés de sa main. Jean-Claude Dupont avait auparavant publié trois livres sur la Beauce, six sur les métiers d’autrefois et deux sur l’Acadie. Il a aussi écrit des textes de chansons pour Angèle Arsenault et Édith Butler, dont L’Acadie se marie et Nos hommes ont mis la voile.

Mes petits livres de légendes, je les ai tous lus maintes fois. Plusieurs des histoires   évoquées dans ces écrits nous ont été racontées quand nous étions jeunes, par exemple : « La chasse-galerie sur le village » ou  « Le feu follet du canotier », ou encore « Le beau danseur du rang des côteaux », qui s’apparente beaucoup à la légende de Rose Latulippe. Pour moi, Jean-Claude Dupont s’inscrit dans la lignée des auteurs qui nous ont « retransmis » nos traditions, qu’ils s’agissent de Philippe-Aubert de Gaspé, Félix-Antoine Savard, Adjutor Rivard, Philippe Panneton, connu sous  le pseudonyme de Ringuet, et plus près de nous, Marius Barbeau, Luc Lacourcière, Félix Leclerc et sûrement quelques autres. Nous leur devons de ne pas être « un peuple sans histoire »!

IMG_20160601_0001Il y a des livres qu’on relit et pas juste une fois!… En  décembre, j’aime bien relire Emmanuel à Joseph à Dâvit d’Antonine Maillet; cette histoire d’une drôle de sainte famille égarée au pays de la Sagouine est toujours aussi captivante même si je la sais presque par cœur. À chaque début de saison, je vais faire un tour dans Les saisons dans la Vallée du Saint-Laurent de Jean Provencher; c’est aussi important que le grand ménage ou la pose des « chassis doubles »! Je relis les quelques livres de Jean O’Neil, que j’ai le bonheur de posséder; c’est chaque fois un voyage, que je fais, assise tranquillement dans ma berçante! J’ai eu il y a quelques années un autre livre qui me fait voyager, il s’agit de Lieux de légendes et de mystère du Québec. L’auteur, Henri Dorion, nous fait visiter plusieurs endroits qui sont réputés être le site d’une légende; en plus des illustrations d’Anik Dorion-Coupal, pour authentifier encore plus si possible les différents mystères, les magnifiques photos de Pierre Lahoud nous emportent du Bic jusqu’à Rigaud, en passant par Trois-Pistoles, Grand-Mère, et jusqu’aux Iles-de-la-Madeleine. Magnifique!  Un autre livre à lire et relire…

En terminant, je cite ces mots que Jean-Claude Dupont écrivait dans la présentation de Légendes des villages : « La légende se veut un message réduit à sa plus simple expression. Elle véhicule un contenu symbolique si dense et si profond qu’elle paraît impossible à expliquer. Que les ancêtres y aient cru ou non a moins d’importance que la compréhension du message qu’ils cherchaient à transmettre à leur auditoire et à la postérité. »  Jean-Claude Dupont, merci!

© Madeleine Genest Bouillé, 1er juin 2016

La Chasse-galerie, aquarelle de ©Marie-Noël Bouillé, 2011.

La Chasse-galerie, aquarelle de ©Marie-Noël Bouillé, 2011.

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Question de parlure – 3e partie

Question de parlure… c’est bien beau, mais ça nourrit pas son homme! Jadis, cuisiner était le travail qui prenait la plus grande partie du temps des ménagères. Il n’y avait pas de cuisine rapide, pas de surgelés, pas d’autres conserves que celles qui étaient faites à la maison. On partait la soupe, sitôt la vaisselle du déjeuner lavée. Les recettes de nos grands-mères avaient leur franc-parler! De la « soupe à l’ivrogne », au « bœuf du rang 3 », en passant par le « jambon du nordet », et les « œufs dans le purgatoire », on avait la « truite de la visite des États » qui était pas piquée des vers, et les indispensables binnes, plorines, cipâtes et gibelottes, sans oublier les cochonnailles : boudin, tête fromagée, cretons et graisse de rôti. Et que dire des desserts! Le « pouding chômeur », le gâteau froid pour lequel il fallait absolument des biscuits « Village », la tarte à la « farlouche ». Je me souviens encore des « poulets à la rhubarbe » de ma grand-mère. Plus tard, j’ai su que ce qu’elle nommait ainsi était tout simplement des « grands-pères ». Mais quand j’étais petite, j’étais persuadée de manger des petits poulets, cuits avec de la rhubarbe! Évidemment, ce n’était pas tous les jours fête, souvent lors des nombreux jours sans viande, il n’y avait pas que chez Séraphin Poudrier qu’on mangeait de la galette de sarrasin. Dans le même genre, il y avait les galettes aux patates, qu’on mangeait d’abord, toutes chaudes avec du beurre et ensuite avec de la mélasse ou du sirop d’érable. Une chose était certaine, il était inutile de « farfiner », et de lever le nez sur l’un ou l’autre plat, encore moins de « ruer dans les ménoires »; la consigne était : « Tu manges ce qu’il y a dans ton assiette ou tu vas te coucher! »

En ces temps où les gens trimaient dur, les femmes autant que les hommes, la nourriture était importante; on n’avait pas le droit de la gaspiller; pour ma part, je crois toujours qu’on en a pas le droit… mais passons! La personne qui ne « nettoyait » pas son assiette était considérée comme capricieuse ou malade. Une certaine corpulence était considérée comme un signe de santé et de beauté. Une femme trop mince était qualifiée de « maignechigne » (mis pour maigne-échine). On disait qu’elle « n’avait que les quatre poteaux, puis la musique »… au pire, on ajoutait que « la musique était fausse ». Une autre expression qui conviendrait de nos jours à certains mannequins était celle-ci : « Elle s’en vient puis on dirait qu’elle s’en va ». Ça, c’était maigre en pas pour rire! Ma grand-mère, pourtant elle-même très mince, qualifiait une certaine dame de sa connaissance, justement grande, maigre et osseuse, de : « grand Jésus-Christ de tôle »… en référence à un crucifix suspendu au mur de sa cuisine, sur lequel le Christ faisait vraiment pitié!

On sait que la religion prenait une grande place dans la vie de nos gens. Mais cela ne comportait pas que des désagréments. Par exemple, à la grand’messe de Pâques, les femmes n’étaient pas peu fières d’arborer un chapeau neuf. Qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige… au besoin ce matin-là, on portait pour la messe bottes et manteau d’hiver, mais on exhibait un joli chapeau de paille garni de fleurs. À la Fête-Dieu, fin mai ou début juin, c’était l’occasion d’étrenner la nouvelle petite robe qui ferait les beaux dimanches de l’été. Pour les hommes, la tenue vestimentaire ne variait pas tellement; l’habit de noces tenait lieu de costume du dimanche aussi longtemps que son propriétaire pouvait entrer dedans! Chapeau, cravate et souliers bien cirés… notre homme était ainsi endimanché. Un des dictons de ma mère disait ceci : « Un bon cheval porte son attelage : une femme endure sa chevelure et un homme, sa cravate! ». Je dois ajouter que ma mère n’a jamais aimé les cheveux courts pour les filles, ceci expliquant cela!

La messe dominicale avait certains autres agréments, entre autres, les rencontres sur le perron de l’église. Faute de téléphone, c’était l’endroit où on commentait tous les événements de la semaine. On entendait des : « Pas vrai! Vous m’en direz tant! »…  « Êtes-vous sûre? C’est-y Dieu possible! »… Et à l’autre bout du perron, dans la fumée des pipes et des cigares : « Oui mon vieux, je peux te garantir qu’il a achetée c’te jument-là chez Ti-Noir! »…  « Moé je vous le dis, le petit nouveau là, celui de Trois-Rivières, Duplessis, qu’il s’appelle?… en tous cas, il va aller loin! ». Pendant ce temps, les garçons reluquaient franchement les filles, qui leur rendait la pareille, sans trop d’ostentation… réputation oblige! Si la demoiselle était intéressée, sans trop en avoir l’air, elle pouvait inviter le jeune homme à « venir accrocher son fanal » le soir même ou un prochain « bon soir ». Bien des idylles débutaient ainsi à l’ombre du clocher! Avec l’accord des parents de la jeune fille, les fréquentations pouvaient alors commencer. Les mardi, jeudi, samedi et dimanche, étaient considérés comme les « bons soirs », dépendamment des familles. Parfois la demoiselle était autorisée à recevoir son cavalier seulement la fin de semaine. Cependant, il n’y avait pas de fréquentation sérieuse sans chaperon. Ce rôle ingrat était tenu soit par la mère ou bien une sœur ou un frère qui devait se tenir assis près de la porte ouverte du salon… de façon à voir les amoureux, sans avoir l’air de rien. Pour faire en sorte que le soupirant n’oublie pas l’heure du départ, la mère ou le plus souvent, le père, éteignait une lampe ou remontait ostensiblement l’horloge, indiquant ainsi qu’il était l’heure d’aller se coucher!

Question de parlure, avant le téléphone intelligent, les attitudes et les gestes étaient aussi expressifs que les mots!

© Madeleine Genest Bouillé 2015

Question de parlure – 2e partie

Question de parlure… c’est aussi question de vie! S’ils nous voyaient, nos grands-parents diraient qu’on est «gras dur» et «qu’on se plaint le ventre plein». Dans le temps, on se levait «à la barre du jour» et après un petit lavage « paroisse par paroisse », on allumait le feu et on faisait le thé. Ma mère, qui avait des superstitions pour tout, disait : «Laissez pas bouillir le thé, les cavaliers viendront pas!». Après un solide déjeuner, pendant que les filles faisaient la vaisselle, les petits gars rentraient le bois qui alimenterait le poêle durant la journée. Ensuite, même s’il faisait «un temps à pas mettre un chien dehors», les enfants, chaudement vêtus de «culottes à grand’manches, bougrine, capot, capine, crémone et mitasses, les pieds chaussés de claqués», partaient pour l’école, à pied comme de raison. Pour tout le monde, la journée était commencée. On travaillait d’une étoile à l’autre en se «mouvant les guetorses», façon de dire qu’on ne se traînait pas les pieds, l’important étant de faire chaque chose en son temps.

Les ménagères cuisinaient de manière à ne pas «jeter les choux gras». Gaspiller la nourriture, ça ne se faisait pas! Par exemple, les restes du rôti de bœuf du dimanche midi servis sous forme de ragoût, de hachis ou de pâté, agrémentés de légumes, surtout de patates et d’oignons, nourriraient la famille pour plusieurs repas. Ah! Les patates et les oignons! Qu’aurait-on fait sans eux! Le vendredi étant un jour maigre, c’est-à-dire, sans viande, le poisson était à l’honneur. On le remplaçait parfois par des crêpes, une omelette ou un «chiard blanc», fait de patates et d’oignons fricassés dans une sauce blanche. Une expression en usage disait que le vendredi, c’est le jour «où le ventre nous retire.»

On n’était pas riche, mais les mères avaient à cœur que leurs enfants ne soient pas «habillés comme la chienne à Jacques». Il demeure que les petits garçons qui grandissaient trop vite se retrouvaient bientôt avec «les culottes à mer haute». On leur demandait en riant : «Y a t-y de l’eau dans la cave chez vous?». Pour les robes des filles, habituellement cousues à la maison, on faisait un bord assez large pour rallonger le vêtement une ou deux fois. Quand on ne le pouvait plus, on posait un «rossignol», c’est-à-dire, une bande d’étoffe qu’on insérait entre la taille et le corsage. La robe était bonne pour une saison de plus. Et voilà! Personne ne se plaignait… on savait que ça n’aurait servi à rien de «chiquer la guenille», les parents avaient toujours raison!

À suivre…

© Madeleine Genest Bouillé 2015

Question de parlure – 1ère partie

Une journée où il faisait un vent glacial «à écorner les bœufs», j’ai décidé malgré tout de prendre une petite marche. La figure à moitié cachée par mon «nuage», je me suis surprise à rire toute seule. Je marchais courbée face au vent, et je me suis rappelée cette vieille expression de ma grand-mère :  «Tu t’en vas le dos rond comme une chenille qui s’en va aux Vêpres». Je dirais ça aujourd’hui et personne n’y comprendrait rien. C’est une des expressions les plus imagées que je connaisse. Il m’arrive parfois, l’été, de regarder marcher (si on peut dire) une chenille, une  belle, celle qu’on appelle «minou-castor». Effectivement, elles se déplacent en arrondissant le dos.

Pour ce qui est des Vêpres, il s’agissait autrefois de cette partie de la Liturgie des Heures qui était célébrée le dimanche soir, sauf en hiver ou pour éviter une deuxième sortie aux paroissiens qui demeuraient loin de l’église, le curé chantait cet office vespéral sitôt la messe achevée. Pendant la belle saison, nous retournions donc, avec plus ou moins d’ardeur, prier après le souper du dimanche. Souvent les femmes demeuraient à la maison pour faire la vaisselle, si bien que l’assistance était composée surtout de personnes âgées, d’enfants impatients de retourner jouer encore un peu, et de pères repus, baillant aux corneilles, parfois même cognant des clous! La fatigue de la journée, la digestion laborieuse ou la perspective de commencer une semaine de dur labeur faisaient peut-être courber le dos de ces bonnes gens qui se rendaient accomplir leur dernier devoir dominical!

Tout ce qui entourait la pratique religieuse avait sa part d’expressions toutes plus savoureuses les unes que les autres. Ainsi, les bonnes âmes qu’on appelait chez nous des «rongeuses de balustre», et qui surveillaient aussi bien les jeunesses qui avaient «fêté Pâques avant les Rameaux» que les mécréants qui faisaient «des Pâques de renard». Certaines dames pas assez occupées, à mon humble avis, n’avait pour toute distraction que celle de noter les mariages célébrés durant l’année et ensuite, de compter les mois avant le premier baptême… Si le bébé arrivait trop vite d’après leur calcul, c’était donc, parce que les jeunes parents avaient fêté Pâques avant les Rameaux! Quant aux impies qui ne faisaient pas leurs Pâques durant la Semaine sainte comme il se devait, et qui attendait le dimanche de Quasimodo (le dimanche après Pâques), la date limite pour accomplir ce devoir important, ils étaient pointés du doigt : ils avaient fait des Pâques de renard!

À suivre pour d’autres tournures de la parlure de par chez nous!

© Madeleine Genest Bouillé 2015