L’âge de raison… et la raison de l’âge

Quand je commence à parler de « l’ancien temps », je l’avoue, j’en ai pour un bon bout de temps! Et j’utilise des mots et des expressions qui avaient cours à l’époque. C’est que, voyez-vous, l’un des plaisirs de vieillir, c’est d’avoir vécu plein de choses qui ne sont plus à la mode, de s’en souvenir et partant de là, de les raconter!

Dernièrement, je mentionnais justement devant quelques jeunes cette expression d’autrefois : « l’âge de raison ». Une expression qui est vraiment tombée en désuétude. Et pourtant pour les personnes de ma génération, avoir l’âge de raison, ça représentait une étape importante dans la vie.

L’âge de raison… dans les années 50 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

Au temps d’hier, l’âge de raison était fixé à sept ans. Un enfant de sept ans allait à l’école et avait généralement les connaissances nécessaires pour faire sa première communion, étape importante, s’il en est. Bien entendu, la fillette ou le garçon qui allait sur ses sept ans entendait régulièrement des commentaires du genre : « Il faut que tu te montres raisonnable, tu auras sept ans bientôt. »  Alors forcément, dès que l’enfant avait atteint cet âge crucial, on lui répétait souvent : « Sois raisonnable! Tu as sept ans, tu es grande maintenant, laisse ce jouet à ta petite sœur. » Les remontrances étaient toujours plus sévères quand on atteignait ce fameux chiffre sept. Nous ne comprenions pas vraiment ce qu’il y avait de changé; nous n’avions pas grandi tout d’un coup! Notre figure était la même, quelle était donc cette chose invisible qui venait balayer notre insouciance et nous investissait de responsabilités dont on se serait bien passé? On venait d’avoir sept ans, c’était la seule raison!

L’âge de la majorité représentait quelque chose de semblable. Dans notre jeune temps, l’âge légal était à vingt et un ans. La veille encore, on était jeune, sans souci; on avait vingt ans, le bel âge, selon les poètes… On coulait des jours paisibles sous la tutelle des parents. Même si on avait déjà commencé à gagner notre pain quotidien, dans bien des familles, les parents géraient le salaire de la fille ou du garçon encore mineur. Et voilà qu’un beau matin, on avait vingt et un ans, on était maintenant majeur! On pouvait prendre des décisions importantes; on avait le droit de voter et on n’avait pas besoin de la permission des parents pour se marier, même si on n’exerçait ce droit qu’en cas d’absolue nécessité. Vint et un ans…c’était un chiffre magique!

La « majorité », 1962 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

À soixante-cinq ans, nous voilà admissibles aux prestations de la sécurité de la vieillesse! Quelle charmante expression! À la fin de la vie, tout comme au début, on est dépendant, on a donc besoin d’être gardé en sécurité. Pourtant on compte sur nous pour une foule de choses, comme garder nos tout-petits enfants, ou encore initier les plus grandes et les plus grands à la pâtisserie, au tricot ou à la menuiserie. Et comme plusieurs d’entre nous fréquentent encore l’église, on est au premier rang pour le service à l’autel, les lectures et la chorale. Encore une fois, la raison de l’âge est vraiment la bonne raison!

« Le cœur ne vieillit pas », comme le dit si bien la chanson. On ne voit pas le temps passer et on ne se sent pas vieillir. Mais il arrive un jour où, quand on se regarde dans le miroir, la personne qu’on aperçoit n’est plus la même que celle que nous voyions il y a vingt ou même seulement dix ans. On constate que la silhouette a changé; le poids n’est pas réparti de la même façon qu’avant… le dos s’arrondit, les vertèbres se tassent. « Non, mais c’est qui, celle-là? Depuis quand ai-je cette tête? J’avais le cou plus long, il me semble… » Et on s’étire le cou… en vain! On ne s’habitue pas à notre nouveau « look ».  Et ces rides qui racontent notre histoire encore mieux qu’on ne saurait le faire avec des mots! Qu’il s’agisse des petites rides joyeuses au coin des yeux ou de celles plus amères de chaque côté de la bouche, ou bien celles entre les sourcils et sur le front qui disent les contrariétés, l’inquiétude, la déception…

On a la figure comme une carte routière. On a fait du chemin et ça paraît. Il faut dire que la vie nous donne tellement de claques dans le dos, de coups de poing sur la tête et de coups de pied là où le dos perd son nom, ça finit par abimer une personne, tout ça! Et c’est ainsi qu’arrive réellement l’âge de raison…lorsque la raison ne peut rien contre l’âge.

Le « bel âge », 2014 (coll. privée Madeleine Genest Bouillé).

L’essentiel, c’est de vivre chaque étape de la vie pleinement, sans s’attarder à regarder en arrière et en remerciant le ciel, ou qui vous voudrez, pour chaque nouvelle journée qui nous est accordée.

© Madeleine Genest Bouillé, 12 octobre 2017

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